Chroniques berlinoises

2 août 2008

Chroniques berlinoises IV. Novembre-décembre 2001

NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2001


Des amis me laissent à nouveau leur appartement. Je repars donc pour Berlin d’un pied léger 10 jours avant la remise des clés.

Comme à mon habitude, à l’arrivée, je fais le tour de mon périmètre préféré. Les rénovations se poursuivent, celles de la rue Albrecht sont achevées. Trois nouveaux  restaurants à la suite : un restaurant chinois, Tsing Tao et deux restaurants de cuisine teutonne, à l’enseigne Gasthaus zur Holz Hütt’n et Alte Burgschänke. Ça sent sa Rhénanie. Le Ständige Vertretung Représentation permanente ne désemplit pas.

La pédicure est toujours là, je prends rendez-vous. Elle n’a pas oublié :

— Vous travaillez toujours au Berliner ?
— Vous avez bonne mémoire !
— Pas difficile,
réplique-t-elle, à l’époque les clients  étrangers étaient rares ! Et avec votre coiffure !

En face du Berliner, un immeuble en construction, le Spree-Karree sort de terre. La rue Reinhardt est en chantier. L’immeuble et les magasins qui abritaient ‘mon’ teinturier et le réparateur d’objets divers ont été rénovés. Le magasin de teinturerie s’est déplacé de quelques mètres. Il a gagné en espace et abrite une cordonnerie. Nouveau, la présence d’une jeune femme, épouse, semble-t-il, du teinturier-couturier, dont les cheveux ne sont plus blonds, mais blancs. Pourquoi teignait-il ses cheveux noirs d’oriental ? Une manière d’afficher sa volonté d’intégration ?

La portion de la rue Friedrich allant de la gare à la Brechthaus continue de se transformer.  Les petits commerces ouverts par les Ossi, avant ou après la Wende, disparaissent. Le cordonnier, un vrai, “à l’ancienne”, annonce sa migration vers un quartier moins cher. Le magasin d’électro-ménager a mis la clé sous la porte. Nouveau : des galeries d’art.

Près de la gare, l’immeuble en construction est sorti de terre. La sensation d’espace autour de la gare a disparu.

Les jours suivants, malgré la pluie, le mauvais temps, le froid, je sillonne Berlin dans tous les sens, allant jusqu’au bout des trajets d’un autobus, d’un tram, d’une ligne de métro. Je découvre ainsi Grünewald, un quartier résidentiel,  où Walter Rathenau avait habité. Ses tueurs s’étaient entraînés, à proximité, dans ce qui était encore une forêt.

Je déambule dans différents-quartiers en vogue, Pankow, Friedrichshain, un quartier ‘branché’. L’ex-Berlin-Est se rénove lentement. Sans pour autant perdre de sa grisaille.

J’explore la banlieue de la vieille ville de Spandau, avec ses immeubles-casernes d’une laideur à  désespérer. À Berlin comme à Paris, la périphérie est le plus souvent triste, avec cette différence qu’à Berlin, elle est d’un accès facile.

Dans la gare de Spandau, près d’une sortie, un homme, un oriental (Turc, Kurde, Iranien?) mendiait. Bel homme, grand, les traits du visage sont fins, mais l’expression est hagarde, manifestement, il était en manque. Le regard quémandeur était si pathétique qu’il me fit peine. Sur un banc, en face de lui, un dealer attendait. Guère plus brillant que son client. Pas du même monde. Des traits marqués à l’agressivité. Le temps était gris, pluvieux, rien pour m’aider à chasser cette double figure de la servitude volontaire, de la misère psychique/intellectuelle entretenue, sciemment, avec application par tous les pouvoirs en place (droite, mais aussi gauche au nom de la liberté de…), réduisant l’un à la mendicité et l’autre, le fournisseur du dernier étage, à l’attente du client. Une double figure qui est aussi un des multiples double piliers de la pyramide, sans lesquels elle s’effondrerait.

Je ne PEUX pas m’y faire. Je ne VEUX pas m’y faire. Il faudrait avaliser l’amont et l’aval du trafic. Trop de victimes. Et la corruption généralisée. Il faudrait quand même voir un peu plus loin que le bout de sa jouissance…

Budapesterstraße 40

À la recherche  des originaux des rapports militaires analysés, je décide d’aller à la bibliothèque de la Fondation Topographie des Terrors, au 8ème étage du 40 de la Budapesterstraße. La bibliothécaire, Madame Roschmann, une jeune femme charmante, se met en quatre pour m’aider à localiser les originaux qu’ils n’ont pas.  Tandis qu’on téléphone, pianote sur l’ordinateur, je fais un tour dans les salles. Je découvre une bibliothèque, réservée à la seule littérature sur le national-socialisme. Ouverte au public. Je feuillette des bouquins, repère l’emplacement de ceux qui m’intéressent et demande l’autorisation de revenir.

Je reviens le lendemain, délimite mon territoire. Puise dans tous les rayons. J’accumule les livres sur deux tables devant une large fenêtre où viennent buter de temps à autre, les vrombissements d’éléphants invisibles, ou les cris d’oiseaux pensionnaires du  Zoo berlinois.  À ma droite, à portée de main, des ouvrages sur la Suisse et ses compromissions avec le régime nazi, des revues, nombreuses.  À ma gauche, la littérature historique sur la Serbie, la Russie soviétique, Stalingrad, la famine génocidaire de Leningrad, 500 jours de blocus, des livres de photographies, des témoignages, des souvenirs de partisans soviétiques… Des ouvrages sur les désertions, la résistance allemande, les dénonciations… De quoi faire.

Lundi 26 novembre

Frank  Beyer, cinéaste ossi

Suis allée écouter Frank Beyer au cinéma Die Börse, il présentait un  livre de souvenirs.  Wenn der Wind sich dreht. Meine Filme, mein Leben- Quand le vent tourne, Mes films, ma vie, paru chez Econ. Eine Lesung.- une lecture, rituel fréquent en Allemagne. Dans la foulée, je revois Trace des pierres – Spur der Steine que j’avais vu à Paris. Une adaptation cinématographique du roman de même titre d’Erik Neutsch, objet de luttes mémorables. Beyer n’y élude  ni n’atténue le conflit entre des cadres du Parti et les ouvriers, et  ses effets ravageurs sur les vies privées. Condenser 900 pages en 2 heures 15 est une gageure où s’exaspèrent les conflits, les formes d’aliénation en terre socialiste s’en trouvent soulignées.

L’histoire du livre et celle du film sont paraboliques, comme l’était le destin d’Alfred Kantorowicz pour les exilés politiques du Grand Reich. C’est un condensé exemplaire des tensions qui existaient entre des courants opposés, portés par des acteurs aux structures psychiques, mentales, inconciliables. Des deux côtés, des gens de conviction, mais dont les désirs, les stratégies divergent. Avec des relents nettement fascisoïdes chez certains. D’une certaine manière, l’opposition communisme/nazisme s’est pérennisée en RDA, sous des formes masquées et spécifiques, parce que portées par des acteurs, relativement nombreux si on en croit Karl Wilhelm Fricke —  175.000 anciens nazis seraient devenus communistes, pensant avoir changé de camp politique en changeant de carte de parti. En toute sincérité. La pire forme de bonne conscience. Il faut par ailleurs ajouter à ces ex-nazis qui ont changé de couleur de  chemise,  les exilés qui reviennent de l’Union soviétique, désignés par Brecht et d’autres adversaires comme “la clique moscovite”. Ils auraient, dit-on, «intériorisé» des modèles staliniens, peut-être est-ce exact pour certains, mais les Abusch, Kurella and Co. qui jouent dans la répression des artistes trop audacieux, un rôle important, sévissaient déjà dans la République de Weimar, à l’intérieur même du Parti.  Le jeune Brecht avait eu à affronter les critiques dogmatiques d’Alexander Abusch dans la Rote Fahne, celles d’Alfred Kurella et de quelques autres. En 1927 déjà, ils déploraient l’anti-conformisme “bohème” des Sermons domestiques (Hauspostille), sans liens avec le prolétariat (Er ist antibürgerlich, aber noch ohne innere Beziehung zum Proletarischen). L’argument est repris en automne 1931 dans la revue Literatur der Weltrevolution (Moscou).

Des formes de continuité sont repérables dans les comportements et les discours. C’est durant la République de Weimar,  et durant l’exil  que la théorie du Réalisme socialiste, comme reflet  de la réalité, est devenue dogme sous la plume des Kurella, Abusch and Co.  La théorie qui (entre autres) implique le dualisme de l’être et de la conscience, de l’esprit et de la matière  —  et manque le sujet-producteur/transformateur, n’est qu’un aspect de l’envasement de la  dialectique marxiste  dans des catégories théologico-philosophiques. Dans ses démêlés avec les bureaucrates de la RDA, Brecht n’a cessé de se battre contre les mêmes adversaires, et surtout, contre le même argumentaire dogmatique et normatif. Défendant jalousement son champ de pratique (écriture), il usait en RDA, du mot Fach (discipline) renvoyant ainsi les bureaucrates, théoriciens normatifs à leur fourneau, leur refusant une quelconque compétence dans les questions d’écriture et d’art en général.

Le dogme est réajusté suivant les besoins, les moments, mais d’une manière générale, les apparatchiks ne tolèrent pas que des artistes pointent les failles, les formes d’aliénation dans la société socialiste. Aussi, les artistes, écrivains, metteurs en scène…  qui osaient explorer la société socialiste réelle  et non mythique, eurent-ils à rendre des comptes aux détenteurs du Savoir, du Vrai sur la société. Hors du Parti, pas de vérités. De l’ordre de l’infaillibilité papale.

Entre les lignes d’oppositions marquées, (disons schématiquement libertaires/staliniens) des individus, nombreux, louvoient, assurent leurs arrières avec souplesse,  manœuvrent sans jamais perdre de vue leur intérêt propre, certains semblent jouer le jeu de la censure, d’autres se perdent dans ces jeux confus par opportunisme… Des gens de conviction, mais aussi des carriéristes. Des gens de pouvoir.  D’où ces rapports de forces mouvant, se déplaçant, produisant des sentiments d’extrême complexité, pour ne pas dire de confusion, tant il faut tenir compte d’éléments divers, de choix stratégiques dont personne ne maîtrisent les effets : guerre froide, dépendance économique de l’URSS et donc des erreurs soviétiques, les contradictions de la politique culturelle soviétique, proximité d’une autre Allemagne dont des intellectuel/les, des artistes s’autorisent à la critique. Les idées migrent malgré les murs. Le désir utopique de maîtriser tout le champ du social s’avère illusoire.

Que le froid de la guerre froide baisse de quelques degrés et les avancées démocratiques conquises sont remises en question. Un pas en avant, deux pas en arrière. À l’Est —  comme à l’Ouest, il importe d’y insister 1). Qui prend aux pièges? Qui est pris aux pièges dans ces châteaux kafkaiens,  socialistes ou capitalistes? Qui manipule? Pour qui? Pour quoi?

Les adversaires du livre d’Erik Neutsch appartenaient à  la “fraction bétonnée” de la culture. Des adversaires qui n’ont pas conscience de leur inculture. C’est un certain Paul Fröhlich, secrétaire du Parti à Leipzig,  communiste trop zélé qui avait fait sauter l’église gotique St-Pauli sur la Place Karl-Marx à Leipzig, malgré les vigoureuses protestations de la population, qui enclencha la polémique sur le roman de Neutsch. Il n’est pas certain que cet ancien adjudant de la Wehrmacht, cuisinier de profession en RDA,  ait été un juge averti des problèmes littéraires. Il fut neutralisé par le secrétaire de la SED de Halle, Horst Sindermann, un communiste plus libéral qui avait passé douze ans de sa vie dans les  prisons et les camps de concentration nazis, de 1933 à 1945. Pour mettre fin à la polémique toujours relancée,  les partisans de Neutsch  mettront l’ouvrage sur la liste des prix nationaux. L’ouvrage se vendit à  plus de  200 000 exemplaires.


L’histoire du film est plus conflictuelle. Les adversaires du livre ne désarment pas, portés  par  le vent  glacé de l’histoire.  Fin 1962, après un léger dégel, le froid  recommence à souffler sur la culture soviétique,  le pseudo-débat formalisme/ cosmopolitisme que l’on croyait enterré, refait surface, sous d’autres formes.  Ce froid atteint la RDA. C’est dans ce climat délétère que Beyer commence  le tournage de son film. Sans mesurer la gravité de la situation.

Tandis que Beyer tournait, une discussion rageait autour de deux films : Ne pense surtout pas que je pleure – Denk bloß nicht, ich heule de  Frank Vogel, dont le héros, un lycéen, fuit l’école, écœuré par l’hypocrisie régnante ;  C’est moi qui suis le lapin – Das Kaninchen bin ich de Kurt Maetzig, d’après le roman de  Manfred Bieler, était aussi sous l’œil du cyclope. Roman et film attaquaient sévèrement la justice. L’ouvrage avait été interdit, mais Maetzig avait paradoxalement obtenu l’autorisation d’une adaptation cinématographique.  Last but not least, l’affaire du chanteur Wolf Biermann battait la tempête. Le 5 décembre 1965 paraissait un article sur Biermann, signé par  Klaus Höpcke, rédacteur en chef de Neues Deutschland, l’organe officiel du Parti,  dont Beyer dit, que ce n’était pas un article, mais une tinette de boue - ein Kübel Schmutz, déversée sur Biermann, dont les éditions Wagenbach  publiait à Berlin-Ouest,  La harpe de fils de fer – Die Drahtharfe. Or, Beyer avait eu la malencontreuse idée de lui demander une chanson pour son film, en guise de prologue.

Les tensions étaient vives au sein de la SED.  Erich Apel, membre du Bureau politique et directeur de la commission au Plan, se suicide le 3 décembre, après la signature des contrats qui liaient le destin économique de la RDA à celui de l’économie de l’URSS,  mettant fin aux projets de réformes économiques qu’Ulbricht planifiait, et qui irritaient Brejnev. D’autres refusaient l’alignement  politique  — et culturel.

Dix jours plus tard, le 16 décembre 1965 s’ouvrait à Berlin le  célèbre 11e Plenum du comité central de la  SED (Parti socialiste unifié) sur la culture, plenum qui fera date, marqué par une régression spectaculaire. Qui a creusé le fossé entre l’éthique et le politique,  l’art et la société, la théorie et la pratique, la culture et la société. Vertiges du vide.

Selon certains observateurs, cette régression dogmatique dans le champ de la culture aurait été, pour Walter Ulbricht affaibli, une tentative  de redresser la barre. Quoi qu’il en soit, la coupe blanche-Kahlschlag qui surprend les intéressés, aura des effets dévastateurs et durables, de nombreux intellectuel/les, artistes critiques, qui désiraient participer à la modernisation culturelle de la RDA, tournent le dos au politique et s’isolent. La fermentation intellectuelle, artistique du début des années soixante retombe. Replis, rancœurs, rages étouffées, aux effets psychiques ravageurs. On boit beaucoup chez les artistes, en RDA. Ils/elles ne reviendront au devant de la scène, qu’en novembre 1976, lors de l’expulsion de Biermann, et en 1989.

Durant ce plenum, les deux films problématiques, aux yeux du pouvoir, furent  «hystériquement»  attaqués.

Aux yeux de la fraction bétonnée du SED, les intellectuels, les artistes critiques contamineraient  la jeunesse, en particulier  cette frange anomique de la jeunesse qui s’intéressait plus aux films américains  et à la musique beat qu’aux discours des apparatchiks ou  aux productions des  artistes critiques de la RDA. Pour le pouvoir,  c’est le corps sain de la société socialiste qui est  attaqué par ces «tendances nuisibles/ hostiles  -  schädliche Tendenzen / feindliche  Tendenzen. Les expressions sont certes plus abstraites que le terme virus dont usaient les nazis, mais l’idée est la même. Il est vrai que ces figures de rhétorique ne sont pas spécifiquement nazies, même si les nazis en ont fait un usage intensif dans le cadre de la biologisation radicale du politique.  D’une manière générale, aux yeux du pouvoir politique, le  scepticisme, le doute, le pessimisme, sont des épouvantails. Pis des signes de décadence. Une vieille rengaine donc que le pouvoir socialiste teuton rajeunit. Qui a besoin de croyance, de foi dans l’avenir. Ce n’est pas le sourire-dentifrice américain, mais ça y ressemble.

Le ‘nouveau’ tournant s’accompagne de nouvelles nominations, Hans Bentzien, un ministre de  la culture qui n’était pas un libertaire, est remplacé  par Klaus Gysi. Eine Ratte, disait de lui, Heiner Müller.  Un petit rat. Günter Witt, le représentant de Bentzien pour le cinéma, le directeur des studios de la  DEFA,  Jochen Mückenberger et le secrétaire de Parti des studios,  Werner Kühn, sont démis. Hans Bentzien, Günter Witt avaient, à leur manière, attiré l’attention de Beyer sur la question de la représentation du Parti dans le livre et dans le film, à travers les deux personnages Horrath et Bleibtreu, deux secrétaires de Parti. Mais, Beyer suit son chemin, avec l’entêtement d’un artiste qui pense agir dans l’intérêt de la société dans laquelle il vit.

Le film de Beyer achevé est présenté aux instances responsables, comme à l’habitude. La représentation du Parti dans le film ne satisfait pas les apparatchiks. Ne peut pas satisfaire les apparatchiks. Trop «petit-bourgeois», un attribut rédhibitoire.  Pas de classe ouvrière non plus. De classe ouvrière modèle, s’entend. L’équipe de charpentiers dirigés par Balla a des allures trop anarchisantes, trop provocantes, voire méprisantes pour les dirigeants du chantier, perçus par les censeurs eux-mêmes comme incapables – unfähigeétroit  d’esprit – engstirnig, dangereux – gefährlich. Pas inexact, mais quand on y regarde de plus près, ils apparaissent aussi comme les victimes d’une structure inadaptée, qui érode les volontés les plus déterminées et les réduit progressivement à l’impuissance. «Les gens intelligents», remarquait Alexandre Abusch, ne sont pas au Parti. Quant à la grève déclenchée par les ouvriers, elle n’a évidemment pas de sens si le pouvoir qui impose sa loi est celui de la classe ouvrière…

En bref, durant ce qu’il était convenu d’appeler une discussion, on assassine le film, sans demander son interdiction. Il est décidé que le film sera soumis au Conseil  (Beirat) qui se composait de 44 membres : des régisseurs, des comédiens, des auteurs, des fonctionnaires de la culture, des journalistes, des représentants d’entreprises, d’organisations de masse.

Le 15 juin, le film  est montré en avant-première à Potsdam/Babelsberg.  Le public applaudit, et Manfred Krug dans le rôle de Balla, chef de l’équipe des charpentiers, remporte un franc succès.

Le 30 juin a lieu la Première berlinoise. Mais, entre l’Avant-première  et la Première à Berlin,  les adversaires du livre et de son adaptation filmique ont eu le temps d’affûter leurs armes. Le film devait participer au festival du cinéma à Prague. À la dernière minute, il est supprimé. L’auteur l’apprend à Prague. À son retour,  Beyer est convoqué par le ministre  Klaus Gysi. Prétexte : une falsification du roman – eine Verfälschung des Romans. L’auteur proteste, mais Gisy refuse de l’entendre. Le film est autorisé à sortir quelques jours  et  devra être remplacé par Spartacus, ce révolutionnaire se battait, lui, contre de vrais adversaires, les légions romaines!

Le  30 juin 1966, le film de Beyer est présenté  au cinéma International de la  Karl-Marx-Allee. Pas d’affiche, pas de photos, pas de programme. La séance fonctionne à bureau fermé. Des journalistes de l’Ouest, invités,  ne parviennent pas à obtenir leur place. Dès le début, sifflets, injures fusent dans le noir.  La séance a été racontée par Jurek Becker dans son  roman   Jours  sans sommeil -  Schlaflose Tage. Le film est donc interdit, qui  s’est heurté «à l’opposition de la population». À Leipzig aussi, le vendredi 1er juillet, au cinéma Capitol, l’ex-adjudant de la Wehrmacht, Fröhlich, avait fait occuper la salle par des “groupes de combat” et des élèves du Parti. Le tumulte, la violence des injures rappellent de fâcheux souvenirs : «Nos secrédaires de Barti ne couch’nt pas avec des étrangères (la comédienne était tchèque) – Unsere Barteisekredäre schlafn nich mit fremdn Fraun!», crie une femme ; «boucler le régisseur -  Den  Regisseur einsperrn»,  dit une autre voix. Le comédien Manfred Krug, «ce gredin» est invité «aller travailler» 2). Manifestement, la section du Parti de Leipzig manipule par le plus bas.  «Qui lève la main contre la classe ouvrière, elle lui sera coupée» dira  Siegfried Wagner, un bon élève de Paul Fröhlich à Leipzig. Une figure de rhétorique certes, mais les figures sont bavardes.

Mais, à Halle, à  Rostock, lors de la  Première, le film de Beyer trouve son public. Les manipulateurs de Rostock avaient oublié d’informer le directeur du cinéma de la présence de l’anti-claque officielle, en toute innocence donc,  il avait demandé à la police de chasser les provocateurs. Ce qu’elle fit.

Frank Beyer somatise son dégoût, un eczéma aux mains, difficile à soigner, lui évitera d’avoir à serrer certaines mains. Il persévère dans ses erreurs,  refuse d’aller à confesse, lui qui avait parodié dans le film les mea culpa de responsables,  dans le personnage du directeur principal du chantier, Trutmann.

Cette  histoire grotesquement socialiste,  racontée par Beyer dans un chapitre de son livre,  déboucha sur quelque chose qui ressemblait à une interdition professionnelle. Une spécialité allemande de l’Est et de l’Ouest. Il fut invité à quitter les studios de la DEFA, deux années durant, et à travailler loin de Berlin. Une décision – Maßnahme du  Parti, dira Beyer, à laquelle on se doit d’obéir par discipline. Il demanda à travailler dans un théâtre et atterrit à Dresde.

Ces claques sifflantes comme «voix du peuple» pour interdire un film, une pièce de théâtre qui polluent le corps sain  de la société, réactivent ma mémoire savante des années vingt. À l’Ouest rien  de nouveau, film qui empruntait son matériau scriptique au roman de Erich Maria Remarque, scandalisa les nazis qui multiplièrent les provocations visant à le faire interdire. À l’époque, ce sont des communistes qui pensaient devoir défendre «le peu de vérité» que le film  contenait. Ce sont des communistes qui se battaient contre  «la grêle des interdictions» qui frappaient le théâtre, le cinéma. Ce sont des communistes qui furent arrêtés.  C’est à Leipzig, où sévit Fröhlich,  que  la Première de Mahagonny de Brecht avait provoqué un scandale le 9 mars 1930, préparé par des associations étudiantes d’extrême droite, ce sont  des organisations de gauche mises au parfum qui déléguèrent des défenseurs. Un député du Deutschnationale Volkspartei (Parti Populaire National Allemand exigeait l’arrêt des représentations. Par peur du scandale, des théâtres  renoncèrent à présenter cet opéra. À Oldenburg,  le 27 octobre 1930, la fraction du  parti nazi du Landtag avait demandé l’interdiction de la pièce au nom de la santé morale. À Erfurt, le 28 janvier 1933, c’est la  représentation de La Décision, ce Lehrstück  qui avait connu à Berlin un immense succès, auprès de l’intelligentsia progressiste berlinoise, mais aussi auprès des travailleurs, qui fut interrompue par la police, la salle vidée à coups de matraques et d’arrestations.  Le  Bergische  Zeitung de Solingen salua cette intervention comme un «signe d’assainissement» de la scène allemande – Anzeichen einer Gesundung des Theaterwesens :

« Il est temps que nos scènes redeviennent le temple du vrai art allemand – Es wird höchste Zeit, daß unsere Bühnen wieder Tempel wahrer deutscher Kunst werden ».

Même si, en RDA, la violence est plus feutrée, physiquement moins brutale (encore que dans certains cas…), les ressemblances dans les méthodes déstabilisent non seulement les artistes qui avaient fui le nazisme, mais aussi des artistes de la nouvelle génération, acquis aux idéaux du socialisme. On comprend la fuite d’Alfred Kantorowocz qui avait flairé le fascisoïde de certaines pratiques, le désenchantement croissant d’Heiner Müller, le dégoût somatisé de Beyer. Et de tant d’autres.

Écouter de petites-gens, cuisinier, couturière, tourneur… membres du Comité central, subjectivement prêts à en découdre avec les artistes, les intellectuels, a tendance à renforcer ce que Thomas Mann désignait en 1923 déjà, comme  le «conservatisme populaire – volkstümlicher Konservatismus» de certaines couches sociales, en ce cas munichoises 3). « Socialisme des petits-bourgeois » m’avait dit un médecin soviétique…

*

Brigitte Reimann a donné forme à ces désastres éthiques/ politiques/ psychiques/…  qui écrivait dans son journal au 12 décembre :

«Les aboiements contre les écrivains continuent de se faire entendre. Tous les jours du nouveau : lettres ouvertes à Biermann, à Manfred Krug qui a défendu la poésie de B. Le Jeune monde adopte un “ton-Stürmer” ; ce ne sont qu’accrochages brutaux, dénonciations grossières ; les rédacteurs sont devenus des catapulteurs  d’ordures, qui  exultent à prêter à Biermann toutes sortes de fautes, vices, allant de la pornographie à la campagne de provocation contre l’État.»

Das Gebell gegen die Schriftsteller hält an. Jeden Tag was Neues: Offene Briefe an Biermann, an Manfred Krug, der B’s Lyrik verteidigt hat. Die Junge Welt schlägt einen >Stürmer<-Ton an; das sind rüde Rempeleien, wüste Denunziationen; die Redakteure sind Dreckschleudern geworden, die Biermann alle möglichen Vergehen unterjubeln, von Pornographie bis zur Staatshetze.

Quelque chose m’a particulièrement atteinte : Le Lapin a été retiré par les producteurs, volontairement, cela va de soi, et après examen de conscience. Pauvre Maetzig. Il voulait combattre jusqu’au dernier souffle ; il avait mis tous ses espoirs dans le film.

Etwas, was mich besonders getroffen hat: >Das Kaninchen< ist von den Produzenten zurückgezogen worden, freiwillig, versteht sich, und aus Einsicht. Armer Maetzig. Und er wollte kämpfen bis zum letzten Atemzug; er hatte ja alle seine Hoffnungen auf den Film gesetzt.

Alles schmeckt nach Abschied. Tagebücher 1964-1970. Aufbau-Verlag Berlin 1998. (Tout cela a un goût de départ. Journaux 1964-1970.)

Manfred Krug, Bella dans le film de Beyer, écrira dix ans plus tard,  dans le Journal  de son départ à l’Ouest,  cette critique cinglante :

26 avril 1977,  Mardi :
Ces gens sont collés à leur chaises, paresseux, insolents, ivres de pouvoir, ils reçoivent leur argent et forment avec tous les autres fainéants et jacasseurs, cette couche qui se nomme cyniquement la classe des travailleurs, tenus ensemble par la solidarité de la médiocrité, imposée par la Stasi et les fonctionnaires du parti.

Die Leute kleben auf ihren Stühlen, faul, frech, machtbesoffen, kriegen ihr Geld und bilden mit all den anderen Faulenzern und Schwätzern jene filzige Schicht, die sich zynisch Arbeiterklasse nennt, zusammengehalten durch die Solidarität der Mittelmäßigkeit, durchsetzt von Stasi und Parteifunktionären (p. 151-152).

*

Le film méritait d’être revu. La seconde fois, j’ai été plus sensible à la  complexité  des situations, des personnages, à la fois responsables de choix douteux, mais aussi pris aux pièges d’idéaux qui sont, souvent,  des interdits qui paralysent, voire tuent la vie. De toute évidence, le Parti n’est pas une abstraction, il est composé d’individus, habités par du vieux,  qui ont une histoire, tiraillés entre des exigences privées et des modèles normatifs, s’empêtrant dans des contradictions aux effets destructeurs, mais feutrés. Cette épaisseur interdisait les jugements rapides et simplificateurs qui furent les miens la première fois. Horrath, secrétaire du Parti, empêtré dans des mensonges, m’avait agacée, d’autant qu’il était joué par le comédien, Eberhard Esche, qui, dans la pièce Le Dragon – Der Drache de Jewgeni Schwarz, incarnait un héros positif, affrontant l’animal mythique qui métaphorisait pour le metteur en scène, Benno Besson, l’esprit petit-bourgeois, perçu comme un obstacle sur le chemin du socialisme.

Frank Beyer avait filmé une histoire d’humains ordinaires, vivant dans une société où l’aliénation sociale n’avait pas disparu, la magie du verbe incantatoire ayant des limites. Avec lucidité. Balla, l’ouvrier n’était pas non plus un modèle de pensée socialiste, pas plus que ses camarades qui obéissaient au doigt et à l’œil de Balla… Bref, rien d’héroïque. Du réel. Tourné en noir et blanc avec, en dominante, des gris sombres. Qui métaphorisent la réalité socialiste.

En écoutant Beyer, je prenais conscience de mon désintérêt pour la RDA. J’ignorais l’histoire de ces luttes internes aux enjeux majeurs. Rétrospectivement, je le regrette. Des combats étaient menés  par des artistes, des intellectuels/les, dans la solitude. Nous aurions dû les aider de manière plus déterminée. Le rejet théorique et globalisant du stalinisme ne suffisait pas. Certes j’ai participé aux protestations lors de  l’affaire Biermann, lors de l’affaire Bahro, lors des interdictions professionnelles, mais le médiatique cachait la  souffrance des intéressés. Car, aucun n’a quitté la RDA, le cœur chantant. Aucun. La lecture du Journal de Manfred Krug en est même éprouvante.  Le long monologue du comédien Eberhard Esche qui expliquait à son ami Kluge pourquoi il ne voulait pas quitter la RDA, est un modèle de lucidité politique traversée par un  désenchantement douloureux.

La RDA avait partagé le sort de l’Algérie dans mon économie psychique, intellectuelle. J’étais allée en Algérie contre mon gré, et je n’avais développé aucune curiosité pour ce pays, pour son histoire, c’est à Paris que j’ai découvert, plus tard, qu’il existait à Blida un Hôpital psychiatrique de pointe!  J’allais en RDA pour Brecht et seulement pour lui, réduisant ainsi, à mon insu, mon périmètre d’exploration. Je n’ai pas même cherché à explorer les rapports de Brecht à la RDA.  La question est venue plus tard. Le trop gris, le trop terne éteint le désir de connaître. Et sans désir-de… je ne sais rien faire.

De plus, à l’Ouest, devant sa porte, on avait à balayer !

Samedi  1er décembre 2001

Manifestation nazie

Les néo-nazis protestent  contre l’ouverture de l’exposition sur les Crimes de la Wehrmacht. Ils avaient l’intention de défiler rue Oranienburg, devant la synagogue. Parcours interdit en dernière minute, après les protestations de nombreuses associations juives et non juives. Je vais avec une amie  à la contre-manifestation. Présence massive de policiers. Devant la synagogue, quelques personnes, dont un pasteur, font groupe.

— Vont-ils manifester dans ce quartier ?

— On espère que non, mais…

On dit ne pas comprendre l’autorisation de manifester. Ce déploiement de forces de police coûte cher aux contribuables, le NPD doit être interdit.  Une femme policier approuve.  Nous avançons jusqu’aux Hakesche Höfe où les policiers presque aussi nombreux que les manifestants encadrent la contre-manifestation. Fouille des nouveaux arrivants. Notre âge nous protège. Sentiment d’enfermement. Au bout d’un moment, nous sommes quelques-uns, quelques-unes, à vouloir partir pour aller voir ailleurs. Nous nous heurtons au refus de policiers, nerveux, l’un d’eux, manifestement, vit mal les insultes de quelques Alternatifs, toujours prêts à en découdre. La police encadre les deux manifestations pour éviter qu’elles ne se rencontrent.

— Toujours la même technique, dit B.

Nous zigzaguons entre les groupes et finissons par trouver une brèche. Les policiers, beaucoup de femmes, feignent d’ignorer notre échappée. Nous nous dirigeons vers la Friedrichstraße, passons devant les Kunst-Werke, Augustusstraße, lieu de l’exposition sur les Crimes de la Wehrmacht. Une queue interminable. Une autre manière de manifester, plus efficace comme toutes les réappropriations de la mémoire collective. Arrivées rue Friedrich, nous assistons à la fin du défilé néo-nazi. La rue est déserte, quelques rares passants. Hostiles.

La manifestation est encadrée par une file indienne de femmes policiers. Dans la queue de la manifestation des individus qui appartiennent à ce qu’en allemand on appelle le Lumpen, des déclassés, marginaux pauvrement vêtus.  Ils ignorent qu’aux yeux des nazis, ferrés à l’hygiène raciale, les laissés-pour-compte étaient classés dans les sans valeur (wertlose).

Une manifestante crie Nazis ’raus ! Policières et manifestants tournent la tête de notre côté. Etonnement. Les nazillons rient.  Des zombis femelles sur un trottoir surélévé. Il fait très froid, nous grelottons, B. décide de rentrer.  Je m’obstine à rester dans la rue. Je voulais voir la tête de la manifestation. J’avance dans la rue Friedrich, mais au croisement de la rue Oranienburg, un barrage infranchissable tient à distance manifestants et contre-manifestants. Un groupe de cinq jeunes gens, deux filles, trois garçons se donnnent résolument le bras et cherchent à forcer le barrage policier.  En vain.

Je la verrai à la télévision, cette tête défilante, drapeaux aux vents glacés. Les mêmes crânes rasés, les mêmes bottes prêtes à écraser l’adversaire au sol. Beaucoup de corps massifs. Ça vocifère. Mais respectueux de la loi, comme ils disent. Arturo Ui disait la même chose.

J’aurais voulu leur distribuer le rapport des lieutenants Walther et Liepe que j’avais photocopiés. Rapports qui interdisent les discours négationnistes. La garde rapprochée interdisait tout contact.

Je finis par rejoindre B.  chez elle, avec un sentiment étrange. Tout m’a paru dérisoire, et  la manifestation nazie et  la contre-manifestation. Je passe une partie de la soirée à me réchauffer. Mon ‘âme’, elle, aura besoin d’une nuit de sommeil.

Le rat de bibliothèque

Je m’installe durablement  à la Budapesterstraße. J’avais fait le projet un peu fou de travailler et dans cette bibliothèque et aux Archives-Brecht, mais la bibliothèque s’est refermée sur moi comme un piège. Trop de questions en suspens.  Ma boulimie les amuse, mon endurance les surprend. De nouveau, à nouveau, la gorge sèche, le palais pâteux. Des nuits agitées.

Lundi  3 décembre

Urania : Harald Poelchau, aumônier des prisons

Je vais à Urania voir un film sur le pasteur  Harald Poelchau, aumônier des prisons, d’Irmgard von zur Mühlen.  Dans mes souvenirs de lecture, Poelchau était un nom associé à Plötzensee. Un résistant à sa manière, qui faisait passer des lettres, cachait des opposants, des Juifs, des communistes…, qui assistait les condamnés à mort, ceux du 20 juillet entre autres.

Mardi 4 décembre

Séance de pédicure

Je désire savoir comment la pédicure ossi vit les changements.  Sa situation s’est visiblement améliorée, elle a échangé son ancienne boutique contre une nouvelle, rénovée, à quelques mètres de l’ancienne. Pas de nostalgie, mais pas d’enthousiasme non plus. Je résume en riant :

—   Et oui, le capitalisme a des avantages ET des inconvénients !

Elle ne connaît plus personne dans le quartier. Des gens très argentés, la plupart du temps absents… Des gens des médias… Les anciens locataires sont partis, ils auraient pu rester, ils avaient le droit de rester, mais il aurait fallu déménager deux fois. Ils ont préféré céder le terrain.

Je fais glisser la conversation vers un sujet qui m’intéresse, les rapports aux instances religieuses dans l’ex-RDA.

—  Est-il vrai que beaucoup d’Ossi sont sortis des Églises quand  l’impôt  de religion  fut  prélevé d’office ?

Je suis sortie, mais pas à cause de l’impôt prélevé…

Protestante, elle était restée dans l’Église, malgré ses «écœurantes compromissions» avec le pouvoir, parce que sortir de l’Église à l’époque eût été une manière de caution au régime communiste.

—  Pas question donc de partir ! Je suis sortie, après la Wende,  quand j’ai vu  notre  pasteur devenu ministre, avec un revolver   C’en était trop! – Nein!  Das war zu viel! dit-elle avec cet accent berlinois, rocailleux  et déterminé, on ne peut pas prêcher une chose et faire le contraire! Ne… Ne…! répète-t-elle en secouant la tête. Un Non  qui semble adressé à elle-même.

J’aime ce tranchant, ce refus des compromissions.

Elle m’explique pourquoi les Allemands se préparent à la Noël durant tout le mois de décembre. Je trouvais ces rituels se répétant sur un mois, un  peu ridicules.

—  Mais non, me dit-elle très sérieusement, levant la tête pour me regarder en face, le mois de décembre est un mois dur, sombre, beaucoup  de gens redoutent  le  mois de  décembre, et même dépriment. Illuminer ses fenêtres, préparer la Noël, faire de la pâtisserie, etc., est une manière de gérer cette angoisse… Et de plus, c’est beau, ces fenêtres, ça éclaire la ville, lui donne un air de fête avant la fête…

C’est vrai que  le mois de décembre est difficile à vivre à Berlin. La nuit est épaisse dès 16 heures. C’est lourd. Les fenêtres enguirlandées allègent le poids de la nuit quand on déambule dans Berlin. Je me sens honteuse, je savais que les rituels humains faisaient sens, servaient à gérer, entre autres, nos angoisses, mais je n’avais pas songé à me servir de ce savoir pour comprendre des pratiques européennes. Pas assez exotiques en somme! Les cloisonnements sont intéressants, qui dévoilent les pré-jugés.

Allégée de mes cornes de marcheuse, je décide d’aller à pied, à la Volksbühne, place Rosa Luxemburg. La nuit, les villes se métamorphosent. Je m’égare. Quand je demande mon chemin, je m’entends dire :

—  Posez la question à quelqu’un d’autre ! – Fragen Sie noch mal nach !

Je ris, car cette expression courante a fait l’objet d’une blague, se moquant de l’incapacité des Berlinois à indiquer un chemin.

La représentation théâtrale a été annulée. Rien à mettre sous l’oeil au cinéma Babylon. Après avoir fait le tour de la place, je  dîne dans un café du coin. Une soupe et un verre de vin. Le garçon est si charmant que je laisse un gentil pourboire. Il a cru que je me trompais!

Je reviens aux Hackesche Höfe, au cinéma Die Börse, je vois un film que je boudais à Paris,  Le fabuleux destin d’Amélie Poulain. En allemand qui plus est ! Rien à en dire.

Dimanche  9 décembre 2001

Les Crimes de la Wehrmacht

Après-midi au Kunst-Werk qui abrite la nouvelle exposition sur les  Crimes de la Wehrmacht, organisée par l’Institut de Recherches Sociales de Hambourg, sous la direction du Professeur Reetsma. Peu de photographies cette fois, lors de la première exposition, elles avaient fait polémique, mais une masse importante de documents à lire. De temps à autre, je fais une pause, observe les visiteurs. Toutes les générations sont présentes, une même attention tendue sur les visages des lecteurs, des lectrices. Après deux heures de lecture, je déclare forfait. Je me propose de revenir pour les deux salles suivantes. À la sortie, une queue de plusieurs mètres. Présence de policiers. Malgré le temps gris, le froid, les Berlinois sont dans les rues.

Vendredi 14 décembre

Die Brücke à Grünewald

La bibliothèque est fermée, je vais à Grünewald, au musée des expressionnistes allemands, die Brücke, qui offre une exposition temporaire sur les nouvelles acquisitions de Ernst Ludwig Kirchner, des dessins, lithographies, des craies, des bois gravés des années 1910-1920 qui témoignent d’une liberté conquérante. Visiblement, le peintre à la croisée d’influences diverses advient. Un étrange autoportrait au crayon, «sous mescaline». Comme s’il rencontrait son propre crâne, c’est-à-dire sa mort, les yeux sont ronds, le visage émacié. Les bois gravés produisent une sensation de mouvement. Rare, la gravure sur bois a tendance à figer son sujet. Les dessins, les craies, des aquarelles m’atteignent alors que la violence chromatique des toiles fait parfois paravent. Je me promets de revenir.

En 1937, Kirchner est dépossédé par les nazis, en 1938,  il se suicide. Comme Benjamin deux ans plus tard… Comme Celan. Comme Maïakovski. Des hommes surtout, semble-t-il. La liste des suicidés du XXè siècle est interminable.

Les archives sonores du Deutsches Theater

Soirée chez B. qui travaille sur les archives sonores du Deutsches Theater. Elle a besoin de soumettre l’état du travail à ses visiteurs. L’après-midi au musée m’a rendu à ma disponibilité. J’endosse la fonction de  critique, sans rechigner.

Elle travaille sur les prises de son d’Oedipus Tyran, dans la traduction d’Hölderlin, remaniée par Heiner Müller, dans la célèbre mise en scène de Benno Besson, ce jeune Suisse qui avait rejoint Brecht dans le Berlin ravagé de l’année 1949. Il fallait avoir de solides convictions et un violent désir de tenter de nouvelles aventures.

Elle évoque et sa  première rencontre avec Besson et sa rencontre présente, vingt-cinq ans après, au Literatur Forum à la Maison-Brecht. Jeune stagiaire au Berliner Ensemble, elle était tombée amoureuse du nouveau venu, amoureuse comme une bête -  wie ein Tier, sa figure favorite pour dire la violence de ses états amoureux. Tandis que je la plaisante,  elle me tend une série de photos, une manière d’expliquer sa passion passée. Un beau felin qui a l’air d’hypnotiser comédiens et commédiennes. De menus détails, des anecdotes laissent entrevoir un créateur exigeant,  ne pouvant donner que dans l’acte créateur comme metteur en scène. Le travail achevé, il tournait le dos, pour aller avec plus de légèreté vers d’autres aventures.

Mais les comédiens, comédiennes vivaient cet abandon dans la souffrance. Il importe de rappeler qu’en RDA, un travail de mise en scène pouvait durer des mois, le temps donc de former une famille. Et les familles,  c’est lourd…

La rencontre récente fut ambivalente.

—  Il me regardait comme s’il cherchait à retrouver quelque chose.

Mais il n’a pas reconnu l’admiratrice qui écrivait des lettres enflammées à cet homme qui aurait pu être son père. Un père que l’on a choisi…

— Tu aurais dû l’aider et lui dire en riant que tu avais été amoureuse, il se serait souvenu de la belle  stagiaire…  et vous auriez ri ensemble !

Last but not least, Besson n’a pas écouté la cassette. Du passé pour lui, du passé lointain. Nouvelle frustration.

J’écoute Oedipus une première fois. Les tambours  qui ouvrent le texte me paraissent sans relief, plats. Durant un bon quart d’heure, elle tentera  de leur donner du volume et finit par trouver le rythme qui dramatise. Il fallait peu de choses pour changer le profil mélodique, ici, une légère compression rythmique, là, une menue dilatation du temps, et les tambours vous font chair de poule. Comme au théâtre. Je relève ça et là des bruits qu’elle effacera. Supprimer ou atténuer un bruit sans toucher au matériau environnant est un travail de chirurgie fine.  Ma fonction d’écoute étant critique, je dois faire un effort pour résister au chant de l’écriture-Müller, passée par l’écriture-Hölderlin. Dans la seconde partie, la voix de Fred Düren est méconnaissable, elle a perdu de sa clarté pour devenir plus épaisse. Plus sauvage. Pourquoi ?

—  À l’entracte, il buvait, m’explique-t-elle, c’était un des trois grands “Säufer” (buveur, ivrogne)  du Deutsches Theater.  C’est devenu un homme pieux qui vit en Israël, si pieux qu’il demande à son rabbin l’autorisation de revenir sur son passé de comédien.

Elle souhaitait lui confier un rôle dans une pièce radiophonique. le rabbin a refusé.

—  Sa manière de survivre, les deux autres grands buveurs sont morts, commente B.

Une ruse de sapiens qui en vaut une autre. Pourquoi certains individus ont besoin du cadre religieux pour tenir sur leurs jambes? Incapacité à faire le deuil de l’enfance? Trop décousu pour tenir droit?

J’écoute de nouveau l’ensemble pour le plaisir, le travail de montage à partir des trois prises de sons est remarquable. Je suis prise  par le chant de l’écriture, parfois obscure à force de densité et pourtant lumineuse, par la magie des voix de fabuleux comédiens qui insufflent du rythmique. Entendre les distances spatiales entre les comédiens invite à construire une sorte de décor abstrait où le texte gagne en présence.

Depuis ses nombreux et douloureux démêlés avec le pouvoir de la RDA, Heiner Müller explore, de manière toujours plus systématique, les effets de la violence politique, ses mécanismes,  à travers des schèmes mythiques, dévoilant l’archaïque du politique s’habillant de nouveaux masques. Il ne cherche pas le conflit, il est simplement lui, un poète obéissant à une éthique. Sa position est donc critique et le restera. Il s’interdit, comme Brecht, la dissidence.  Le mythique est aussi, mais pas seulement,  une manière de contourner la censure, en faisant confiance aux lecteurs, aux spectateurs. Les rires, les applaudissements témoignent de leur compréhension. Surtout quand l’intention critique est portée par les comédiens. Quand B. entend Agamemnon, elle rit aux éclats. Je la regarde, étonnée, le propos ne me fait pas rire. Elle s’explique :

—  Reimar J. Baur dit les répliques d’Agamemnon  sur un rythme que les Ossi connaissent  bien,  un rythme à la Ulbricht, à la Honecker…  Dans la salle, à l’époque, on applaudissait à tout va, à la barbe des apparatchiks présents.

J’avais vu la mise en scène de Besson, lors d’une reprise dans les années 70, j’avais peiné à entrer dans le langage-Müller-Hölderlin, énigmatique par trop de densité. Aujourd’hui, je goûte ce langage, demande à réécouter certains passages.

— Quelle culture de la langue ! dit B. admirative.

Tandis que j’écoute, je suis du regard sur l’écran de l’ordinateur, les diagrammes  que dessinent les phrases, qui apparaissent comme des blocs plus ou moins réguliers, les mots détachés par le comédien constituant des points d’aération. Je me dis qu’il faudrait s’aider dans l’analyse d’un texte littéraire, théâtral en particulier, de ce type d’analyses sonores pour, peut-être, parvenir à capter quelques traits de la gestualité de cette écriture.

Les chœurs sont étonnants d’efficience. Plusieurs voix dans une seule voix qui vous pénètre. Du beau travail, de tous les côtés,  auteur, metteur en scène, comédiens et metteur en ondes. B. a su réanimer les archives sonores, donner un rythme à de simples prises de sons.

Elle me fait  écouter  la Belle Hélène de Peter Hacks, libretto de Meilhac et Halévy, arrangement d’Herbert Kawan et de Reiner Biedemeyer. Elle rit, souvent, revient sur le passage, explique  :

—  Du Honecker !  écoute les chutes (Tonfall)… Il disait des choses simplistes sur un ton important… On riait beaucoup dans la salle. La  Belle Hélène fut un immense succès. Quel théâtre, nous avions ! dit en conclusion B. Les Wessi s’imaginent toujours que nous étions à quatre pattes !

Pour comprendre cette complicité résistante, il me faudrait prêter l’oreille aux archives sonores des Ulbricht, Honecker… Il serait intéressant de comparer les “voix” des communistes européens. Elles doivent présenter, au-delà des langues, des invariants. Quels sont-ils ?

Dimanche  16   décembre

Le Musée juif de Berlin

Je n’ai pas aimé ce musée. J’y étais mal à l’aise, je me suis sentie agressée. Comme si tout ce que je portais en moi depuis quelque temps était là dans l’architecture, comme si l’architecte et son équipe s’étaient imprégnés d’esprit nazi avant de tracer ses zigzags, symboliques d’une étoile de David éclaté. L’idée conviendrait à un mémorial, mais pour un musée ?  L’histoire des Juifs allemands ne se réduit pas à la Shoah. Ce musée me révulse autant que le Sacré-Coeur à Paris, dont la  laideur est à hauteur de la hargne revancharde des Versaillais sur la Commune. Il eût été plus intéressant de retracer concrètement l’histoire très complexe des Allemands juifs dans la culture allemande. C’est de cette histoire-là dont les Allemands non juifs ont besoin, dans un Musée de la culture juive.

Lundi 17 décembre

La bibliothèque annonce les dates de la fermeture de fin d’année. Les vacances me cannibalisent deux semaines de travail ! Et je n’ai pas lu la moitié des ouvrages en pile sur ma table, je  râle en silence. Et décide de rester. Il me faut donc trouver un appartement. J’épluche les annonces, visite en compagnie de trois autres personnes, un appartement rue Kant. Les 1000 DM de caution me refroisssent et de plus, je n’aime pas le moderne pour fauchés. Des plafonds bas, des pièces étriquées. Deux jours après, je prends rendez-vous pour un appartement à Kreuzberg, un quartier qui n’a pas très bonne réputation. Des Turcs, des Alternatifs qui,  le 1er mai, transformaient, l’Oranienstraße  en terrain de guerre civile. Avant le rendez-vous, j’explore le quartier. Beaucoup de graffitis politiques. Des banderoles qui demandent la libération des prisonniers de Gênes. La façade de l’immeuble tranche sur la grisaille environnante, d’un bleu pastel avec des arabesques. Les appartements ont été rénovés,  le prix en est accessible, la gérance sérieuse. Je signe donc. Je ne l’ai pas regretté.

Durant la semaine de vacances, je déambule dans différents quartiers de Berlin. J’explore Neukölln. Je découvre par hasard le musée de cet arrondissement, une exposition temporaire porte sur  le  passé industriel de ce quartier populaire.  Un CD informe sur la résistance. Des communistes, des juifs, quelques chrétiens tentèrent de faire front, ensemble. Assez rare pour être souligné.  Les formes de résistance témoignent de la naïveté de ces hommes, de ces femmes qui ont fini dans des camps de concentration. Et peu de rescapés.

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1. En 1952, à Francfort, quand Harry Buckwitz  décide de mettre en scène La Bonne âme, le Neue Zeitung (sous direction américaine) interpelle le metteur en scène. En 1953, cette même pièce  est interdite à Wupperthal. Etc. L’histoire des interdictions, des menaces,  continuent après la mort de Brecht.  En 1961, après la construction du mur, une  campagne s’organise  :  le Theater am Dom de Cologne, qui présente le L’Opéra de quat’sous est menacé d’une bombe et les représentations se font sous protection de la police. À Berlin, Boleslav Barlog arrête les répétitions de  Puntila au Schiller-Theater. Les tentatives de  boycott sont nombreuses non seulement en  Allemagne, mais aussi en Autriche. Cette campagne  déshonore  certains journalistes qui ne reculent ni devant l’insulte, ni devant le mensonge. L’anticommunisme est si primaire qu’il en devient symptôme.

2) Manfred Krug quittera la RDA, officiellement, en juin 1977. Les ennuis des années 65 lui paraîtront futiles comparés ceux qui suivirent l’exclusion de Biermann, contre laquelle avec quelques autres, ils avaient osé protester. Refusant de retirer sa signature, il devint la cible d’une campagne de calomnies graves qui le blesseront. Bloqué professionnellement,  refusant d’aller à confesse,  il décidera de quitter la RDA., c’est-à-dire aussi une maison dans laquelle il avait beaucoup investi, psychiquement, matériellement, financièrement. Une maison dont il avait fait une île pour les Robinson qui avaient mal à la RDA.  [Cf. Manfred KRUG, Abgehauen, ECON-Verlag, Düsseldorf, 1995. Des pages sur la dignité blessée].

3. Le 9 mai 1923, Dans la jungle des villes, présentée au Residenztheater de Munich,  avait déclenché une mémorable bagarre. Thomas Mann en rendait compte dans une lettre d’Allemagne qui s’achèvait par ces mots   :  « Mais le conservatisme populaire de Munich, était sur ses gardes  [..] Çà, c’est aussi Munich. Je terminerai ma lettre d’aujourd’hui sur cette vive émotion » (Aber Münchens volkstümlicher Konservatismus war auf seinem Posten gewesen. [..] Auch das ist München. Und mit dieser Erschütterung will ich meinen heutigen Brief beschließen). Gesammelte Werke, Frankfurt a. M. 1974, T. Xlll (Nachträge), p. 289 ),  cité in Brecht in der Kritik, Rezensionen aller Brecht-Uraufführungen, Eine Dokumentation von Monika WYSS, Introduction et commentaire de Helmut KINDLER, München, Edition Kindlers Literatur Lexikon 1977, p. 24.

Dans Brecht comme figure de la suspicion (droite/gauche), je produis d’autres exemples. (à paraître prochainement)

Chroniques berlinoises. IV. Janvier 2002

JANVIER 2002


Kreuzberg, mon nouveau quartier

Le 30 décembre au soir, j’occupe mon nouvel espace, à Kreuzberg. Les commerçants turcs, majoritaires dans le quartier, sont aimables, plus aimables que les commerçants allemands de la chic Bayerischerplatz d’où je viens. Ils ont sauvegardé un quelque chose de cette convivialité orientale qui n’est pas seulement mercantile. À portée de main, un petit magasin de produits bio, tenu par deux hommes, deux Allemands, peu aimables. Mais leurs produits sont de qualité.  À proximité, une station de métro, la Gare de Görlitz, et devant ma porte, un autobus, le 129, qui non seulement traverse le Berlin des hauts lieus  en un quart d’heure, vingt minutes les mauvais jours, rares, me laisse à quelques mètres de la bibliothèque, et circule jusqu’à minuit. Puis-je rêver mieux ?

Quand je cherche une rue, un commerce, je m’adresse de préférence aux Orientaux, leur réponse est précise et  chaleureuse. Dans ce quartier, beaucoup de «foulards islamiques». Le foulard est ici un marqueur de classe sociale. Les unes, aux allures de paysannes, souvent massives, revêtues de longs manteaux, le portent serré, de manière conventionnelle, le visage en est presque enlaidi, les traits adipeux trop marqués, tandis que des jeunes femmes savent le transformer en parure qui met en relief la beauté des traits, des yeux. Le foulard coupée dans une étoffe recherchée, souvent une soie brillante, s’étale sur les épaules comme une étole. Entre la tradition des femmes des champs et les détournements astucieux des jeunes femmes des villes, je me demande souvent où se niche le religieux.

Dans mon nouvel appartement, j’apprends à vivre avec peu, et je goûte ce peu. Je me sens légère, plus légère qu’à Paris. Quelques assiettes, deux casseroles, une poêle… Je m’adapte. Pourquoi accumule-t-on tant de choses au fil d’une vie ? De nombreux achats m’apparaissent ici comme des formes de compensation, des réflexes pavloviens induits par la société marchande. Pourquoi ce désir de changement qui se fixe sur des objets ?  On peut vivre avec si peu. Un rapport aux objets que les clochards eux-mêmes cultivent aujourd’hui, alors que les clochards de mon adolescence promenaient leur abandon les mains vides.

Un soir, dans ma rue, je découvre sur une façade d’immeuble, un immense graffiti qui me fait sursauter : demo-NPD abschlachten -  massacrer la démo-NPD. Un  verbe dont usait Julius Streicher pour évoquer les pseudo-massacres orchestrés par les Juifs, lors de la Révolution française. Abschlachten s’emploie pour les animaux d’abattoir.  Pulsion de mort sauvage. On n’est pas sorti de l’auberge nazie! Mais pourquoi donc les anti-de ressemblent, souvent,  comme deux gouttes d’eau, à leurs adveraires? Des anti-staliniens parlent comme parlaient les staliniens, des anti-nazis comme les nazis… et ainsi de suite.

Lundi 7 janvier 2002

Retour à la Budapesterstraße

J’ai retrouvé ma table devant la fenêtre avec vue sur le zoo.

Je travaille de manière plus méthodique qu’en décembre, un peu moins chien fou. J’apprends à gérer mes lectures. En décembre, au bout d’un temps, plus ou moins long suivant les jours, j’abandonnais d’un coup la lecture des rapports, minutes de procès et autres documents d’archives, après une respiration profonde, comme si je remontais d’un puits sans oxygène, je me levais, allais parcourir les rayonnages, feuilletant des ouvrages sur des sujets divers.  En janvier, j’alterne en toute conscience, la lecture de  documents d’archives sur les victimes et les ouvrages d’historiens, toujours distançant. Suivant mon état psychique qui dépend souvent des lectures de la veille, je dose la lecture des documents d’archives. Il m’arrive de dévorer des chapitres de résistants soviétiques, pour me sentir vivante, pour renouer avec de l’humain, ses haines, ses combats, l’incroyable créativité du sapiens quand il affronte les Goliath. Je participe, je m’identifie à cette commissaire qu’on va pendre et qui regarde avec mépris ces bourreaux, je jubile à lire les pages sur les poseurs de mines, j’avance avec eux dans les forêts, je me réjouis de voir les trains sauter sur des mines construites avec des riens de récupération. Ma respiration  est accélérée, je me réoxygène. Je me sens vivante avec des vivants. Je lis sans distance critique.  Oui, tous les partisans sont des héros. Oui, oui ! L’illusion est bienfaisante à l’âme. Après avoir lu des minutes de procès, des circulaires de Täter, des interrogatoires de certains responsables de massacres, l’écrasement de l’armée allemande à Stalingrad me comble.

Pour moi, la question est simple : sert-on la vie ou la mort ?

En janvier, je lis plus lentement, je prends le temps de relire certains documents. J’avais noté de manière presque inconsciente lors de mes lectures à 100 à l’heure que certains rapporteurs usent massivement du Je, d’autres au contraire n’usent que des formes impersonnelles. Relisant, je note que le je est souvent associé à des formes verbales qui disent l’exigence autoritaire et zélée. Dans ce Je, on entend la voix du botté, casquetté. Qui obéit et veut être obéi. Chaîne sans fin des rampants.

Dans le discours sur la Shoah, il est souvent question de compassion, d’identification avec les victimes. Ces termes me révulsent. Je les trouve déplacés, pour ne pas dire pervers.

Quand  je lis les documents qui  décrivent l’horreur, quand je lis les minutes des  procès où se dévoilent l’inconscience épaisse des complices, des agents, des Täter, Mitläufer, quand je lis des souvenirs de rescapés, j’ai le sentiment d’être en veilleuse, ma respiration est si minimale  que  parfois j’ai la sensation que mon cœur ralentit. Je n’éprouve ni compassion ni pitié ni colère, je n’éprouve rien qui ressemble à un affect. Les victimes sont à distance, très loin, comme les figures d’un mauvais rêve. Elles ont quelque chose d’irréel. La distanciation n’est ni consciente  ni défensive  ni protectrice.

La position de voyeur est délicate. Il importe de se bien tenir. Le respect des victimes interdit compassion, pitié, larmes — et identification.  On ne peut pas partager cette expérience-LÀ.  Dans un fauteuil. Le ventre plein.

Idoine, la résistante rencontrée à Blida, avait noté, et semble-t-il, apprécié le silence de l’écoute. Apparemment neutre. Les questions mêmes me semblaient déplacées. À l’époque, je pensais ne pas devoir étaler ma grande ignorance. J’avais été protégée, mon père, qui a vu venir la guerre dès 1934 et je tiens à le préciser, ce n’était pas un ‘penseur’ politique avait quitté l’Europe. Je n’ai pas eu peur comme mon amie Naomi sous le Blitz allemand à Londres,  je n’ai pas eu faim, bref, j’ai eu une vie normale de petite fille… Et même le vécu raciste de la fille de macaroni me paraît insignifiant, du moins aujourd’hui. Écouter avec respect ceux/celles qui n’avaient pas eu ma chance était la moindre des politesses. Mais, après la lecture des documents sur l’Extermination, j’ai compris que RIEN de ÇA ne pouvait se partager. Ne pouvait se comparer. Ne pouvait servir de points de comparaison.

Le soir du lundi 7 janvier

Maison de la démocratie

Dans le cadre de l’exposition sur les Crimes de la Wehrmacht, des débats sont organisés.  Nombreux. À la sortie de la bibliothèque, je  me rends  à la Maison de la démocratie, Greifswalderstraße 4, dans l’ex-Berlin-Est, où sont regroupées une myriade d’associations. Ignorant où se tenait la réunion, j’ai erré dans des couloirs du bâtiment. Par chance une jeune femme s’était attardée dans son bureau, très étonnée par mon intrusion, elle découvrit les failles de la sécurité !

— Comment étais-je entrée?

J’avais pris le risque d’être enfermée dans le dédale des bureaux, l’heure de la fermeture approchant.

Elle était iranienne, s’occupait de prisonniers politiques, me remit sur le bon chemin avec cette cordialité orientale, charnellement chaude.

Au rez-de-chaussée, les représentants de différentes associations, écologiques entre autres, étalaient leur littérature sur des tables à l’entrée de la salle. Des souvenirs des années 68  affleurent. La même fièvre de jeunes croyants.  Le thème de la discussion : Réveil de la conscience ou faux alibi pour la Wehrmacht? - Aufstand des Gewissens oder falsches Alibi für die Wehrmacht? Participent à la table ronde, des chercheurs et un représentant de la Wehrmacht Oberst Bernhard Gertz qui tiendra à souligner l’enracinement historique de ces hommes que l’histoire juge sévèrement.

Ces officiers du 20 juillet étaient des hommes de leur temps, répète-t-il.

Mais encore? Ils appartenaient à la même génération que Kantorowicz, Benjamin, Brecht et tant d’autres anonymes qui furent obligés de fuir. Héritiers hautains d’une classe sociale à qui le monde appartient à la naissance, ils étaient convaincus de leurs bons droits de conquérant.

En fait, il faudrait dire : des hommes de la caste militaire.

Je n’ai rien appris de nouveau, les interventions résumant des ouvrages publiés. L’un des intervenants qui remplace au pied levé un communiquant absent, minaude. Coiffure originale. Deux amis, plus âgés, font la claque et applaudissent vaillamment à des propos sans intérêt. Pensée clanique?

J’observe souvent la salle dont l’écoute est attentive.  Une majorité d’hommes, de tous les âges, beaucoup d’hommes mûrs que le sujet concerne directement et quelques jeunes. Les femmes se comptent. À croire que la guerre est l’affaire des andres.

Le modérateur prend la parole, trop longuement aux yeux de certains. Et subitement, du pulsionnel fait craquer le policé de l’écoute. La salle a des choses à dire et veut le dire. L’un d’eux prend la parole et débite un texte préparé. Ça grince encore. Des éclats métalliques. Les voix qui s’élèvent sont cassantes, les intonations dures.  Je me sens agressée par ces voix d’hommes impulsifs. Je quitte la salle. Mon voisin de gauche, un homme jeune me suit. Une fois dehors, il me regarde avec un air de connivence. Lui aussi est frustré. Mais je n’ai pas envie de parler. Je m’encapsule. Il n’ose pas frapper sur la capsule, les signes de repli sont trop nombreux!

La journée à la bibliothèque a été dure. J’ai épluché les minutes du procès de médecins qui ont participé à l’euthanasie. Les réponses aux questions des juges ont une telle épaisseur d’inconscience qu’on en sort pantelant. L’un d’eux assurait, pour sa défense,  n’avoir jamais ouvert le gaz lui-même. Le bel argument! Il disait ne pas comprendre pourquoi ON l’avait choisi. Mais, à l’écouter à travers les procès-verbaux, on mesurait le flair psychologique des recruteurs. Toutes ses réponses témoignaient de sa disponiblité à accomplir ce qu’on attendait de lui. D’autres disaient avoir agi sans penser qu’ils agissaient contre la loi, puisque la loi les autorisait à… Il m’est arrivé de relire deux, trois fois, la même page, pour tenter de percer l’opacité des réponses.

Jeudi 10 janvier

Vor aller Augen - Devant tous les yeux

La bibliothécaire m’offre un livre, Vor aller Augen, un recueil de photos sur le nazisme au quotidien, édité  par un collaborateur de la Fondation, Reinhard Rürup, receuillies par Klaus Hesse et Philipp Springer. Photographies qui témoignent des persécutions au quotidien. En province. On savait. Ils/elles savaient. On voyait. Ils/Elles voyaient.

— Comment ont-ils pu regarder tout ça, sans rien faire ? se demande-t-elle à voix haute.

Des photographies de femmes tondues, injuriées… Photographies d’arrestations d’opposants, de Juifs, en plein jour au su et vu de tout le monde. Boycotts de magasins juifs. Devant des écoliers. Sur des places, dans des rues.

Samedi  19 janvier 2002

Meldungen aus dem Reich

Journée du samedi 19 à la Bibliothèque de la Potsdamerstraße. Une vaste et très agréable bibliothèque. Je voulais y consulter les ouvrages sur l’étude de la “langue nazie”.  Les ouvrages sont disponibles, mais n’ont pas encore été rangés. Manque de personnel. Une  maladie chronique en Europe, à ce qu’il semble. Je décide d’explorer les rayonnages consacrés au nazisme. Je  découvre une mine, les Meldungen aus dem Reich, les Rapports de la Police de la sûreté (SD).  Dix-sept tomes en format de poche.  Le nazisme au jour le jour. Je commence par lire de manière anarchique dans tous les sens, puis, lentement j’apprivoise la matière. Lisant des ouvrages sur la campagne de Russie à la  Budapesterstraße, je m’intéresse aux rapports des années 1941 jusqu’à Stalingrad. Une expression revient constamment : on a sous-estimé nos adversaires. Les conquérants commencent à découvrir leur suffisance. Les sous-hommes bolchevisés commencent à faire peur! Je jubile.

Ces rapports qui tentent de saisir l’humeur du peuple, les effets de la propagande,  permettent d’entrevoir  certains mécanismes à l’œuvre dans l’aveuglement volontaire. J’ai souvent pensé qu’un discours politique n’avait d’échos que s’il rencontrait du désir. Le peuple allemand, dans sa majorité, semble avoir aimé son Führer. Comme une certaine France a aimé son Maréchal... Aimer désigne ici des formes de complicité quasi-corporelle, traversée de jouissances à la fois troubles et transparentes. Complicité qui n’est donc pas seulement effet d’imposition, de dressage, de pouvoir. Un processus de satellisation, on pense recevoir de la lumière qui émane de la figure dont on a fabriqué le charisme. Des échanges troubles et troublants.

Je relève à la pelle des exemples de ce que j’ai appelé les  effets de boomerang. Car la Bêtise a des retours de bâtons en force. Ça cogne. Un motif revient souvent qui m’amuse : l’adultère des femmes allemandes tombées sous le charme d’hommes venus d’ailleurs. Les hommes sont au front, à la conquête de nouveaux espaces pour permettre l’extension de la race aryenne, à l’arrière, les femmes sont seules dans leur ferme, leur commerce, leur entreprise… Pour remplacer les hommes allemands, on déporte de la main d’œuvre étrangère, beaucoup de slaves, russes, polonais, des prisonniers de guerre… Et ces hommes finissent parfois dans le lit des femmes allemandes. Le lit conjugal en est souillé, mais aussi le völkisches Blut - la pureté du sang germanique. Des enfants naissent qui ne seront pas de purs germains. Les mouvements imprévisibles de la vie rusent avec la Bêtise. Et la dénudent. Je jubile devant chaque effet de boomerang.

Le rapporteur tente d’expliquer ces rapports sexuels, interdits. C’est souvent drôle! Les femmes aimeraient l’exotique des cheveux noirs, elles subiraient l’emprise de ces hommes qui menacent de partir (!?) si… Il m’arrive de photocopier la page d’un rapport à plusieurs exemplaires, afin de faire partager mes trouvailles, car le personnel n’a pas le temps de lire les livres, il les répertorie. C’est une bibliothèque dure, où le rire est rare et d’autant plus précieux. Rire jaune et bref, bien sûr. Quand on sait les suites dramatiques pour les coupables. Après avoir été exhibés, livrés à la vindicte des regards, les femmes sont humiliées, rasées, les hommes exécutés.

Les formes de résistance aussi sont parfois drôles : ça va du fantôme qui erre la nuit aux tables spirites, en passant par les horoscopes qui annoncent la fin proche du Reich. Les Tsiganes abhorrés jouent un rôle dans ces sombres prédictions.

Je quitte avec regret la bibliothèque qui ferme à 21 heures. J’aurais volontiers passé la nuit !

Le lundi, revenue à la Budapesterstraße, je demande cette collection. Elle était à portée de mains sur un rayonnage. La fin du séjour approchant, je m’y consacre. Je lis de manière thématique. Les Juifs, Stalingrad, les rumeurs. J’adore les rumeurs et les blagues politiques qui sont des paroles de résistance.

Je découvre, non sans étonnement, la résistance de l’église catholique au quotidien, les rapports y font souvent allusion. Une résistance auto-centrée. Il n’est jamais question des Juifs. D. avait donc raison,  les Églises qui avaient réussi à stopper l’euthanasie des handicapés auraient pu faire quelque chose si elles avaient voulu. Mais elles n’ont pas voulu.

J’avais tendance à négliger la lecture des pages portant sur l’Économie-Wirtschaft, un jour, je découvre leur intérêt après avoir lu des lignes sur la pénurie de textiles, la pénurie d’or pour les dentistes.  J’en parle à D. qui ne cesse de dire que  l’Extermination a toujours été idéologique/économique, qu’il faudrait même créer un mot pour les rendre indissociables et non hiérarchisables. Pas «marxiste !» cette remarque, contrairement à ce que pense sa supérieure hiérarchique de la Technische Hochschule, où D. travaille avec des architectes qui ignorent que l’architecture est aussi une affaire politique. L’historienne-sociologue passe pour un trouble-fête, trop politisée qu’elle serait!  Je lui suggère de leur donner à lire ces rapports.

—  Leur faire lire ces pages ?!  Ça ne sert à  rien, leur “apolitisme” ou plus exactement, leur “objectivité scientifique” est trop confortable pour qu’ils/qu’elles veuillent la remettre en question. Si je dis que les Allemands avaient besoin de textile, elle (sa supérieure hiérarchique) me regarde, avec des larmes dans les yeux, et me dit que j’exagère !

On a raison de se méfier des larmes.

Travail de récupération, de recyclage du vivant ET des choses. L’économique se revêt d’idéologique, pour gagner en dignité ou se faire oublier?  Je mesure à quel point, il est difficile de penser ces documents, dans leur complexité.

Quand on approche de la fin cataclysmique, la structure des rapports se désorganise, les sous-sections disparaissent, les informations sont données pêle-mêle. Sur les pages du dernier tome souffle un vent de folie. Les alliés avancent, les Soviétiques pénètrent en Allemagne, mais le peuple continue d’espérer, de croire à un miracle, à l’arme secrète. On espère même l’invasion, car «tout se décidera là». C’est parfois si fou que j’ai le sentiment de ne pas avoir bien compris, il me faut relire.

J’en discute souvent avec D. pour mettre à l’épreuve la compréhension des rapports. Elle attire mon attention sur les contre-rapports de la Sopade. Il serait intéressant de comparer année par année, les rapports nazis et les rapports des sociaux-démocrates en exil.


Mercredi 23 janvier

Die Augen von Auschwitz – Les yeux d’Auschwitz

Tandis que la photocopieuse chauffe, je jette un œil sur les nouveaux livres qu’un intérimaire enregistre. Un petit livre, au titre étrange, arrête mon regard. Die Augen von Auschwitz – Les yeux d’Auschwitz, Le cas du Dr. Karin Magnussen de Hans Hesse. Au dos du livre quelques informations sur ce professeure de biologie qui propagea la théorie raciale. Elle s’intéressait aux yeux, à l’hétérochromie. À partir de mars 1943, elle travaille sur du matériel humain, des yeux de Tsiganes assassinés. D’enfants tsiganes assassinés «par une piqûre dans le cœur». C’est un ex-assistant d’Otmar Freiherr von  Verschuer,  directeur de l’Institut  du Kaiser-Wilhelm-Institut  (KWI ) für Anthropologie, menschliche Erblehre und Eugenik – Institut  Kaiser-Wilhelm  d’antropologie, de génétique et d’eugénique, le Dr. Joseph Mengele qui lui procure ce  “matériel inestimable”.

J’oublie la photocopieuse, parcours le dernier chapitre, pour savoir si elle a dû répondre de sa criminelle activité de recherche. En 1945, elle retournait dans sa ville natale Brême, enseignait la biologie dans un lycée. En 1946, elle dut s’expliquer sur son appartenance au Parti, mais elle fut classée  M’, Minderbelastet – peu chargé. Après le blanchiment en mars 1968 du maître, Otmar Freiherr von  Verschuer, qui avait mis en relation les deux assistants,  Karin Magnussen parvient à asseoir son statut  de «scientifique apolitique».

Je parcours l’introduction qui s’ouvre sur une épitaphe commémorative, feuillette le reste de l’ouvrage. Des photos d’enfants tsiganes déportés à Auschwitz ponctuent le texte.  Je tombe sur une tête d’enfant dans du formol. Je  referme l’ouvrage, le repose sur le chariot, vivement, comme si je voulais effacer cette vision. Mais cette image, à peine entrevue, reste ineffaçable.

— Vous pourrez l’emprunter demain, me dit madame Roschmann.

—  Non, je l’achèterai et le lirai à Paris.

La lecture de certains ouvrages exige d’être apprivoisée.

On n’en finit pas de découvrirl’horreur. Comment font les historiens pour s’attaquer à de tels sujets dans la longue durée? Même si les méthodes historiques permettent d’établir la distance critique nécessaire à la pensée, il faut d’abord passer par les documents. Ne travailler que sur le nazisme, me disait D. m’est impossible… Je somatise. Curieusement, nous somatisons de la même manière. Elle use des mêmes mots que moi pour dire qu’elle a le sentiment de respirer au ralenti quand elle lit certains documents. Quand je lui dis que j’ai appris à alterner les lectures, et que les mémoires de résistants sont un antidote.

— Pour moi aussi! dit-elle vivement.

On n’est jamais aussi singulier qu’on le croit.

La bibliothécaire, à qui j’ai montré le livre, me dit que la bibliothèque lui était «souvent lourde à porter».

Jeudi 24 janvier 2001

J’apprends la mort de Pierre Bourdieu par le Tagesspiegel qui lui consacre un long article, signé par Rolf Spinnler.

Vendredi  25  janvier

Un petit conte berlinois

À la sortie de la bibliothèque, ce vendredi soir, je passe chez un bouquiniste, un homme charmant, à qui j’avais demandé de me dénicher deux ouvrages de Bert Engelmann, lus chez mes amis. J’aime sa manière de refaire l’Histoire de l’Allemagne, en cultivant le regard, qu’en termes brechtiens, je dirais plébéien. C’est tonique. Racontant l’histoire de la bombe atomique dont le secret est emporté dans les neurones de  savants juifs et non juifs, il conclut en disant que la nazisme a été vaincu par ceux qu’ils méprisaient,  par les Juifs donc et par les Soviétiques. Évident, encore fallait-il le dire.

Dans le fil de la conversation, je lui demande si on trouve Mein Kampf, feuilleté la veille à la Budapesterstraße. Une faveur, il est interdit de consultation. Je souhaite le lire, et peut-être analyser des fragments.

L’ouvrage est interdit, mais on le trouve sur Internet, sur les sites nazis.

La suggestion me fait sursauter.

— On doit pouvoir le trouver, c’était un livre qu’on offrait aux jeunes mariés, il doit  encore traîner sur bien des rayonnages.

Au bout d’un moment, il sort un sac de plastic d’un tiroir et en extrait, Mein Kampf, un petit livre rouge qui ressemble au petit  Livre rouge de  Mao. Son prix?  Il confirme ce qui m’a été dit à la bibliothèque, entre 250-300 DM. Il se contenterait de 250 DM. Je convertis la somme, plus de 1000 Fr.

—  Jamais,  je ne débourserai  une telle somme pour ce bouquin!

Je le feuillette, l’édition en est soignée, le papier de qualité et de plus, il est imprimé en lettres romanes et non gotiques, je pourrai donc le scanner sans difficulté.  La conversation suit son train. Je parle du premier chapitre, lu en bibliothèque. Je dis trouver intéressante, sa manière de raconter son enfance. Quelque chose d’un peu idyllique même…

Il lisse ses phrases, fait du style,  j’aimerais y regarder de plus près… de toute évidence, il  construit son image de future incarnation d’un Reich millénaire…

Je lis en riant, certaines phrases, un peu pompeuses. Il dit «respecter» son père malgré sa dureté, mais il «aime» sa mère. Une enfilade de stéréotypes. Sa découverte du monde juif serait comique de bête naïveté si on ne connaissait pas la suite. Je lis. Il rit.

Au bout d’un moment, il me dit :

—  Pour un travail scientifique, je pourrais vous le prêter…  deux mois…

Je crois avoir mal entendu, je le fais répéter. J’ai bien entendu leihen – prêter. Je le regarde émue. J’accepte. Et j’emporte Mein Kampf. Ce libraire-antiquaire berlinois qui ne connaissait que mon nom, ne m’a demandé ni caution ni carte d’identité. Rien. J’emportais 250 DM.

Je me précipite dans le magasin où j’ai l’habitude de faire des photocopies d’ouvrages,  je demande le prix de la copie de ces 800 pages. Environ 25 DM. Je me promets de revenir. Au moment où je sors, elle me dit :

—  Je peux le faire pour vous, si vous  voulez!

Je suis un peu embarrassée. Confier ce livre à quelqu’un d‘autre me gêne, mais l’offre est trop alléchante.  Je préviens.

— Attention, le livre est affreux, mais précieux.

Voilà comment, à Berlin, j’ai fini  par avoir la copie d’un livre que je cherchais à acquérir depuis longtemps. Sans me ruiner. Et sans fatigue.

Le lendemain, je raconte cette histoire à la bibliothèque, avec un certain plaisir. «À  Berlin?!» disent-ils incrédules. Je m’empresse de préciser ex-Berlin-Est.  J’ignore si l’antiquaire est wessi ou ossi. Peut-être un Wessi qui s’est installé à l’Est après la chute du mur.  Il ressemble au gardien du site de Plötzensee. Une même fragilité.

Il me reste maintenant à trouver le temps — et l’envie — d’analyser des fragments d’un ouvrage très connu, mais rarement lu. C’est une autre histoire.

À Paris, sur les quais, en face de Conforama, j’avais lorgné un jour sur la première traduction française*. Son prix?

4000 Fr.

— Pour ÇÀ ?! avais-je répliqué.

C’était une traduction interdite par Hitler.

Le traducteur avait osé traduire et souligner ce qui attendait la France…, Hitler semblait avoir regretté la franchise de son programme politique. Il désirait des coupures que l’éditeur refusa.

J’ai appris par la suite que les bouquinistes de cette boîte noire était sous surveillance policière.

Dimanche 27 janvier

Visite de l’exposition Holocaust au  Kronprinzenpalais, Unter den Linden, pour le 60e anniversaire de la conférence de Wannsee. D. est venue me rejoindre. Elle a souvent les larmes aux yeux.

— J’ai appris à ne pas refouler mes larmes, durant mon analyse, dit-elle, en guise d’explication.

L’exposition organisée par le Deutsche Historische Museum donne à voir quelques mille documents, photographies, affiches, lettres, lettres de soldats, journaux privés, objets divers, prêtés par différentes instances allemandes et internationales. Pour s’achever sur l’Histoire de la mémoire allemande de l’Holocauste, de Nuremberg à la ritualisation mémorielle présente, en passant par le procès Eichmann en 1961, les procès d’Auschwitz à Francfort en 1963-1965, et à partir de 1979-1980, l’intérêt croissant pour les victimes.

Exposition lourde, trop chargée de questions effleurées. Trop de monde dans des salles étroites, on respire mal. Des parents sont accompagnés de jeunes enfants. J’avoue ne pas comprendre. Je sors assez rapidement. Et j’attends D. dans le froid.

Je regrette de partir, durant la durée de l’exposition  du 17 janvier au 16  avril, des tables-rondes sont organisées, des films projetés. Les nouvelles générations d’historiens font un beau travail de fouilles. Et les Berlinois de tous les âges sont nombreux à les suivre. L’exposition sur les Crimes de la Wehrmacht qui s’achevait, aurait déplacé 42 000 visiteurs.

Les lignes qui suivent ne sont vraiment compréhensibles qu’après avoir lu l’analyse des deux rapports d’officiers de la Wehmacht, Oberleutnant Walter et Oberleutnant Liepe dressant le procès verbal de la mise à mort d’otages juifs et tsiganes. Analyses que je me propose de relire avant de publier, depuis le début de l’année. Mais la mise en page est complexe et je repousse toujours l’échéance, peut-être aussi parce que m’y replonger exige un investissement psychique coûteux. Mais je le ferai. Prochainement.

Mercredi 30 janvier

Aux Bundesarchiv – Archives d’État

Le mardi 29, j’ai pris congé de la bibliothèque. À regret. Vous allez nous manquer, me dit gentiment la bibliothécaire. J’aurais une manière tonique de lire certains documents et d’en faire état. J’avais décidé d’aller le dernier jour aux Archives d’État- Bundesarchiv, à la recherche des originaux des deux rapports analysés.  Le mercredi 30 janvier 2002, je vais donc à Lichterfelde, découvre dans un quartier résidentiel  une micro-ville dans un parc. Je n’avais pas téléphoné, comme il se doit, pour annoncer ma visite.  À l’entrée, je joue de  l’accent français. On m’autorise à pénétrer.

Je n’avais pas l’intention de chercher moi-même les originaux, je voulais déposer la demande. Mais la bibliothécaire de service préféra commander les films en urgence,  pour que je cherche moi-même les rapports convoités. Je m’installai donc et parcourus deux films de documents sur la Wehrmacht, avec une certaine fébrilité, car le temps m’était compté. Les documents avaient servi à Nuremberg. Je photocopiai tous les rapports où je repérais des situations, des mots qui faisaient échos aux analyses, dont Sühne – expiation, seul ou dans un mot composé. Je finis par trouver le rapport Liepe (NOKW-497) que j’avais presque oublié tant les rapports parcourus m’avaient absorbée. Je n’ai pas trouvé le rapport-Walther, les indications bibliographiques relevées dans un ouvrage étaient erronées.  Je manquais de temps pour passer au centre de recherche. Je suis donc repartie avec la copie d’un seul original.

Le soir, je montre à une amie historienne, Diete Peters, le rapport-Liepe pour l’inviter à déchiffrer avec moi une note manuscrite qui commente le mot befriedigt – apaisé, satisfait, du rapport-Liepe. Les unités rentraient satisfaites après avoir exécuté du juif. Nous hésitons un moment. Je parviens à reconnaître trois  signes de l’écriture gotiques le s /∫  de also, le h  de doch (une sorte de f avec deux boucles), et  le d  qui ressemble au symbole √, je déchiffre : also doch! suivi, à distance, d’un très grand point d’exclamation.  Un lecteur (lequel? juge de Nuremberg?) s’était-il  interrogé sur la possible jouissance des soldats lors des  exécutions? Comment le traduire?  Nous y voilà ! … Ah ! quand même ! …  Je le disais bien! … Le traducteur germano-américain, Frank Freudenthal, a traduit befriedigt par satisfied, et  also doch par Really now. Un second point d’exclamation, discret, interpelle les deux lignes qui totalisent le nombre des exécutés : sous  449 a été ajouté à la main  269. Ont été soulignés le passage qui fait état du vivat crié par quelques prisonniers, et sur la page 5, l’adverbe  leider-malheureusement. Des éléments que j’avais moi-même relevés, interrogés, lors de l’analyse.

Le rapport du lieutenant Liepe était précédé  d’un document, daté du 15 octobre 1941, signé par le Commandant et chef de bataillon Major und Abt.Kdeur adressé à différentes instances (au nombre de six), ayant pour objet des «attaques de bandes communistes sur des membres du bataillon  – Überfälle kommunistischer Banden auf Angehörige der Abteilung», faisant écho aux propos de Liepe, regrettant de n’avoir pu assumer la troisième exécution. Leider.

Dans ce document, l’exécution des Juifs apparaît comme une action per se, sans liens avec les attaques des communistes. Il est dit, dans un style très bureaucratique, fortement nominalisé, sans modalisation, que :

La section joint à la suite des informations sur les attaques des bandes communistes,
un rapport sur les exécutions des Juifs
(réalisées)
Les autres exécutions n’ont pu être réalisées par la section, étant donné la mission de  réparation des installations téléphoniques Sabac-Leznica, la mise à la disposition d’une équipe d’hommes était devenue impossible.
Par Monsieur le colonel Wurster, le service d’information de l’unité Pongruber a été chargée de la réalisation des autres exécutions. [Ce que disait l'Oberleutnant Liepe]

Die Abteilung legt im Nachgang zu den Meldungen über kommunistische Bandenüberfâlle anliegend
einen Bericht über durchgeführte
Erschießungen von Juden
vor.
Die weiteren  Erschießungen konnten von der Abteilung nicht durchgeführt werden, da wegen des Einsatzes zur Wiederherstellung der Fernsprechleitungen  Sabac-Leznica eine Gestellung von Mannschaften unmöglich wurde.
Durch Herrn Oberst Wurster wurde die Korps-Nachr.Abt. Pongruber mit der Durchführung weiterer Exekutionen beauftragt.

L’original du rapport-Liepe, joint, se présente sous la forme de deux colonnes, les titres des différentes rubriques sont détachés du texte et soulignés, la hiérarchisation de l’information s’en trouve donc renforcée. Mais pourquoi donc les historiens, les éditeurs, ne reproduisent-ils pas la forme graphique des originaux? Elle peut aussi faire sens. Frank Freudenthal, traducteur, a reproduit fidèlement la mise en page du document.

Comparés à d’autres documents militaires, les deux rapports analysés deviennent emblématiques de ce qui se pouvait se jouer  lors des Judenaktionen. La singularité du  rapport-Walther n’était pas un leurre d’analyste piégée par son objet.

Dans la foulée, j’ai photocopié des pages de Journaux de guerre, de Rapports d’activité, qui font état de l’intense activité partisane, en Serbie en particulier, autour entre autres de Pancevo, partisans qui infligent des pertes sérieuses à l’armée victorieuse, et mine lentement, mais sûrement, le sentiment de toute puissance de la Wehrmacht. «Une guerre d’Indiens» dit un rapport, pour laquelle l’armée manquait d’expériences. Mais, si les dégâts matériels infligés à l’ennemi sont massifs (ponts, routes, installations militaires, câbles électriques, téléphoniques…, entrepôts de céréales…, trains), les pertes dans les rangs des partisans sont énormes, si on en croit les chiffres avancés dans les rapports retenus. Sur la liste des «attaques communistes», jointe au rapport-Liepe sont avancés les chiffres suivants : 521 morts, 99 prisonniers, pour 82 «Allemands» (56 morts et 26 disparus).

Les actions de représailles – Sühnemaßnahmen sont un leitmotiv monotone de tous les rapports d’activité lus : tantôt les chiffres sont précis, ici 2, là 16, ailleurs 80, 10, 90… exécutés, tantôt l’indication est indéterminée : «plusieurs centaines de communistes ont été exécutés – von mehreren hundert» à Belgrade, le 9.10.41. D’une manière générale, les fusillés seraient “communistes”. J’ai relevé  quelques associations de communistes et de Juifs, exécutés pour les sabotages survenus. Ainsi le 5.7.41 ont été exécutés  10 communistes et 3 Juifs ;  à la page suivante, le 6.8.41 à Agram : «des terroristes ainsi que 98 communistes et otages juifs (ont été) exécutés» ; le 29.7., à Belgrade, «122 communistes et Juifs ont été exécutés pour les actes de sabotages mentionnés». Parfois, le rapporteur se contente de noter le lieu et le nombres d’exécutés.

À la date du 20.7.41, on lit :

Ont été exécutés :

Valjevo        17
Cacak          12
Usice           22
Palanka       16

Et ainsi de suite .

Ça existent les objecteurs de conscience…

Il est arrivé qu’un responsable refuse le principe des représailles aveugles. Au nom du sentiment de justice. Rechtsgefühl. Dans un document, daté du 6.8.1941, concernant l’attentat à la grenade du Park-Hotel à Nisch, un officier supérieur de la Feldkommandantur 809 Kdt, Oberst Freiherr von Bothmer, le dit fermement. La lettre, adressée à Messieurs les commandants en chef de Serbie – An den Herrn Befehlshaber Serbien, sous couvert du secret (geheim) n’a pas pour objet l’attentat, mais l’identité des otages, leur nombre, sur lesquels subsiste des incertitudes. Qui doit-on exécuté et combien?  La question posée, von Bothmer dit refuser de participer à l’exécution aveugle d’otages :

« [...] étant donné mon sentiment de justice et mon intime manière de voir, je dois refuser – muss ich  auf Grund meines Rechtsgefühl und an meiner ganzen inneren Einstellung ablehnen.»

Si cette manière de voir n’était  pas acceptée, poursuivait-il, il n’était pas à sa place. Il n’accepterait  le rôle de «justicier – Gerichtsherr (sic)»  que dans le cas où il surprendrait des gens en flagrant délit, armes à la main.  Mais il se refusait  à participer à des exécutions de personnes hors de cause. Il ne se sentait pas autorisé à exécuter les communistes emprisonnés.

Un  refus de trente quatre lignes, dans lequel l’auteur ne cesse de dire JE.  Un anti-Walther. Un anti-Liepe. Bienfaisant à rencontrer dans ces documents lourds de morts innocents.

Un Général de l’armée de l’air – General der Flieger (signature illisible) lui adressera une lettre de deux lignes, datée du 8.8.41, pour lui faire savoir que la solution du problème des otages a été «trouvée» (seine Erledigung gefunden), sur son ordre.

Une conscience ne suffit pas — qui use de cette marge de liberté, plus ou moins étroite, toujours présente,  dans l’exécution d’un ordre, dans l’application d’un règlement… —  mais elle reste pierre blanche sur les chemins des cendres. Conscience relative, certes. Que faisait-il donc en Serbie, l’Oberst Freiherr von Bothmer prêt à juger un résistant ?

Questions de vocabulaire ou l’auto-justifications discursives des bourreaux/justiciers

À partir du mot Sühne-expiation, un terme religieux, laïcisé, considéré comme “recherché“ (geschrieben) par les dictionnaires, et très fréquent dans les rapports, ont été dérivés :

Sühne - geisel, otage
Sühne – gefangene, prisonnier
Sühne – plakate, annonce par affichage
Sühne – quoten, quota
Sühne -maßnahme, mesure, sanction.

Dans une circulaire du 26.7.41, précisant les mesures à prendre en cas de sabotage, le Général Ludwig von Schröder en précise le sens par un terme juridique Strafen – peines, mis entre parenthèses.

Le terme ‘laïc’, Vergeltung-représaille est d’un emploi relativement rare, alors qu’il serait plus adéquat. Mais, ce terme dit la revanche, oeil pour oeil, dent pour dent. Ça ferait sauvage. Sühne en revanche dit la réparation d’une faute grave. Encore un mot qui noue les fils des auto-justifications discursives. Une manière aussi de ritualisation pour donner sens à ce qui ne peut en avoir.

En fin de parcours, j’ai photocopié une liste de 49 officiers italiens, exécutés à Saranda le 5.10.1943. Le plus âgé avait 45 ans, la majorité avait entre 20 et 30 ans. Ils venaient de tous les coins de l’Italie. Rome, Milan, Palerme, Venise, Florence… L’un d’eux, né le 20.12.12, à Noto (Syracuse), des lieux qui appartiennent à la protohistoire sicilienne, des hauts lieux de croisements génétiques (Hellènes, sémites…),  porte un nom proche de celui de mon père : Passarello Giovanni. Le rapport ne donne pas les raisons de ces exécutions.

Avant de quitter les Archives, je me heurte à un problème imprévu. J’ai beaucoup trop photocopié. Il me suffisait d’appuyer sur un bouton! Je pensais pouvoir régler la note et emporter les photocopies.  La responsable m’explique qu’on m’enverra la facture et que je recevrai ensuite les photocopies. La procédure me paraît si compliquée que j’éclate de rire. D’un rire franc, pas même teinté d’ironie. So was !? J’explique toujours riant  que le virement va me coûter plus cher que les photocopies. Je ris de si bon coeur, qu’elle finit par sourire et dire :

Ach, Ja !  bei uns… wissen Sie -  Et oui ! vous savez, chez nous… Vous êtes Française? Quand revenez-vous?

Je lui dis en insistant  que je partais le lendemain. Elle finit par encaisser et par me donner les photocopies. Par chance, je pouvais faire l’appoint, sinon je perdais le bénéfice du rire.

Il faut être Française, pour pouvoir rire et faire sourire aux Bundesarchive, me dira  D.

L’herbe est toujours plus verte ailleurs !

Je ne suis pas sûre que tu aurais pu rire au nez d’un fonctionnaire des Archives nationales françaises!  Ce que j’en sais par une amie israélienne n’est guère encourageant… Elle parlait même  d‘un certain racisme… les choses ont-elles changé? La France est parmi les pays européens, celui où les archives sont le plus difficilement accessibles! Et pas seulement quand la droite est au pouvoir !

— Pas très démocratique ! remarque-t-elle surprise.

J’opine. Oui, pas très démocratique.

Je m’étais promise, en décembre 2001, de retourner à Sachsenhausen. En 2002, je ne suis pas retournée à Sachsenhausen. J’y ai souvent pensé, mais en fin de semaine, j’avais besoin d’autres horizons.

———

* Mein Kampf, traduit par J. Gaudefroy-Demombynes et A. Calmettes, malgré l’opposition de son auteur, et publié hors commerce, par les Éditions Sorlot (Nouvelles éditions latines, proches de l’extrême droite).


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