Chroniques berlinoises

13 décembre 2008

Chroniques berlinoises I.1. L’AVANT : Berlin-Est, années 1970

LIMINAIRES

Les Chroniques berlinoises I.1. I.2. ont été écrites quelques mois après mon retour à Berlin, en Novembre 1999. La mémoire conserve, mais toujours décante, trie, reconstruit, et les souvenirs qui affleurent sont ceux qui prennent sens, après-coup en s’inscrivant de manière plus ou moins implicite dans une réflexion qui déborde le seul souvenir.

Dans les années 70, mes ignorances sur la RDA étaient grandes. J’observais, j’écoutais, mais sans plus, je ne m’intéressais pas à la RDA. J’ignorais, par exemple, que le Berliner  Ensemble et les brechtiens étaient une référence de façade, une vitrine pour l’Ouest. Plutôt mal vus. Alors que je pensais le contraire et insistais aux passages de la frontière, avec quelque forfanterie, sur le lieu de mes recherches ! J’ai donc compris beaucoup plus tard, le sens de certaines brimades, ricanements, voire distance.

En écrivant les souvenirs de Berlin-Est, vingt ans après, je devenais nécessairement le spectateur de moi-même, un spectateur distancé et souvent amusé par le comportement plutôt naïf d’Alice-du-pays-des-merveilles. Mais, je suis convaincue qu’un regard innocent, naïf, voit autrement qu’un regard trop averti, car le savoir peut faire écran. Se fier à ce qu’on perçoit, sent, permet d’échapper à des aprioris favorables ou défavorables. J’espère que le regard critique et plus savant de la chroniqueuse de 1999 n’a pas trop déformé le regard naïf de la voyageuse des années 70.

Après avoir vu le film La Vie des Autres,  j’ai relu les pages concernant Berlin-Est. Elles me semblent éclairer, d’une certaine manière, certains aspects du film.

NOVEMBRE  1999


En cette fin de XXe siècle, les rapports aux pays de l’Est se situent toujours dans un Avant et un Après, l’Après réactivant des événements, sensations, impressions passés, par comparaison plus ou moins conscientes. Certaines rencontres, certains événements prennent sens. Parfois un autre sens.


BERLIN, ville ouverte, février 1998

1998 : année du centenaire de Brecht croisa le désir de Berlin que je n’avais pas revu depuis la chute du Mur. Dans la mémoire de l’Ancien, les souvenirs se  bousculèrent.

L’ AVANT

BERLIN-EST, années 1970

En transit

Dans les années 1970, durant les vacances, j’allais à Berlin-Est travailler aux Archives-Brecht.  J’habitais à l’Ouest, dans un hôtel Frühling am Zoo, près de la Gare Am zoologischen Garten, le train pour Berlin-Est et la rue Friedrich y étaient directs.

Ma mémoire du Berlin divisé des années 70 est très contrastée.

Pressée par le temps, je travaillais toute la journée à copier la documentation dont j’avais besoin, sur L’opéra de quat’sous en particulier, objet d’étude durant un temps. À la fermeture des archives, je n’avais qu’une envie, rentrer. Berlin-Est n’était qu’un lieu de transit où je faisais un travail de copiste, à l’ère de la photocopie.

Ce travail de copiste qui m’obligeait à revenir pour vérifier de menus détails, la ponctuation, la mise en page, etc., c’est-à-dire en fait à répondre à un doute, cessa, en partie, le jour où je croisai Hélène Weigel au Berliner Ensemble. J’étais venue demander une autorisation d’accès à je ne sais plus quoi. Elle entra, je la reconnus, c’était le moins que puisse faire une ‘brechtologue’. Ayant tendance à garder de bonnes distances avec les gens célèbres, je continuai à formuler ma demande. Elle me regarda, reconnut une étrangère, demanda qui j’étais et se présenta comme aurait pu le faire une inconnue qui désire entrer en contact avec un étranger de passage. Aucun narcissisme autosatisfait, la simplicité même qui m’a donné le désir de répondre à la question pour des raisons qui n’étaient pas de simple politesse. Je me présentai, et dans le fil de la conversation très simplement nouée, j’en vins à parler de ce travail de copiste médiéval qui me pesait et m’exaspérait, car on me refusait la photocopie des documents convoités. — Was (Quoi)? dit-elle,  je vais téléphoner, on vous donnera les photocopies que vous désirez ! Le lendemain, aux Archives Brecht, on accepta, non sans rechigner, de photocopier les premières versions de L’opéra de quat’sous.

Copier à la main des documents, à l’ère de la photocopie, ne fut pas ma seule source d’exaspération.  Je devais traverser la frontière tous les jours, et subir ce que je n’ai cessé d’appeler “le fascisme au quotidien” de la police “socialiste” des frontières. L’arbitraire était total. Le moindre accroc politique entre l’Est et l’Ouest avait des répercussions, on nous faisait attendre, parfois plus d’une heure, et quand le temps est précieux, parce que coûteux, on enrage. Un jour, après avoir vu mon passeport français disparaître sous la pile de passeports de visiteurs entrés après moi, je fis un esclandre, en disant que je ne voyais pas de différence entre cette police qui se disait police socialiste et la police des États qualifiés de capitalistes, voire de fascistes.  Une autre fois, je perdis à nouveau patience quand j’entendis un policier faire une remarque méprisante sur un Yougoslave qui, ne comprenant pas l’allemand, avait laissé passé son numéro d’ordre. Berlin-Est était à l’époque un lieu de transit pour beaucoup d’immigrants de l’Est. Je lui fis signe et l’accompagnai au guichet. Et le fonctionnaire «socialiste» de dire : — Quel air fada ! – Warum stellt er sich so blöd ein ! La goutte d’eau qui fit déborder le verre déjà plein. Pompeusement, je défendis les valeurs socialistes de solidarité, avec une belle conviction rageuse. Je demandai à voir son supérieur hiérarchique,  prête à argumenter socialistement ! — Il n’y avait pas de supérieur hiérarchique, le travail était collectif… ICI ! Mon numéro d’ordre fut rapidement appelé. Je sortis. Arrivée aux Archives Brecht, je racontai mon accrochage avec conviction et demandai à quel service je devais adresser la lettre de protestation ‘socialiste’, écrite en marchant, on éluda la question, ça ne servirait à rien, Brecht, lui-même, avait déjà protesté…

Mme Ramthun disparut et revint avec deux lettres manuscrites de BB 1), l’une datée du 10 septembre 1952, la seconde de 17 octobre 1955, (un an avant sa mort), la première était adressée à L’Administration centrale de la Police des frontières, à un collectif (Werte Genossen-Chers camarades), la seconde, nominative, était adressée à Karl Maron, Ministre de l’intérieur. Dans la première Brecht s’étonnait de la grossièreté (grob) du policier qui l’avait interpellé et insistait dans une suite d’adjectifs redondants de la rudesse impérieuse et dictatoriale du ton (der herrische befehlshaberische und rüde Ton) en contraste avec le ton mesuré, voire protocolaire des faits rapportés. Une grossièreté qui l’inquiétait. Le jeune policier qui, s’adressant à Brecht, avait usé d’une antiphrase hautaine, voire méprisante  — « jeune homme » lui disait-il — s’était fait remettre à sa juste place par Ruth Berlau choquée, il prit alors leurs papiers et disparut. L’épreuve de force dura 45 minutes. Brecht rapporta deux autres incidents pour souligner la permanence d’un comportement “socialistement” discutable : la mésaventure d’un visiteur, Paul Dessau, qui au même endroit, le dimanche 7.9.52 à 13.10, avait été interpelé de manière grossière et celle d’un travailleur qui eut à subir le même ton dictatorial pour une histoire de linge sale. Brecht intimait le responsable « d’inculquer » à ce jeune policier (einzuschärfen-à graver) « un ton humain ».

Dans la seconde lettre de 1955, trois ans après donc,  et deux ans après le 17 juin 1953, qui fissura gravement Brecht, le ton est résigné, voire désabusé. Brecht n’écrit plus pour induire un changement d’ordre général, dans un pays en voie de construction « socialiste », mais pour obtenir un passe-droit qui lui éviterait d’avoir à subir  « le ton de la Police du peuple devenu si déprimant que ses vacances à Buckow en étaient gâchées », il demandait un « papier » qui le délivrerait des discussions avec la police, — Je vous en prie, délivrez-moi des discussions avec la Policie du peuple. Une requête en soi pathétique, tant elle contient de résignation désabusée.

Une blague commentant la mort de Brecht dira qu’elle fut «brechtisch» (brechtienne =  mort à temps,  si j’ai compris la blague). Avant Budapest. Avant Prague.

La lecture de ces deux lettres me troubla, mais ne déstabilisa pas la ronchonneuse. Je continuai avec détermination à manifester mes agacements. J’ai toujours regretté d’avoir manqué de présence d’esprit, j’aurais dû envoyer la première lettre de Brecht en mon nom, avec les modifications qui s’imposaient, et non renoncer à donner forme à ma mauvaise humeur.


Parce que je ne supportais pas de les voir fouiller dans mon sac à main, je le vidais moi-même sur la table et leur tendais le sac vide avec une mauvaise humeur évidente. En silence. Puis, je remettais tout en place, lentement. Et l’on sait qu’un sac de dame en voyage en contient des choses ! Certains comprenaient le geste.  En fait, on ne fouillait pas, mais on jouissait  du peu de pouvoir que l’on avait, ni de l’Est ni de l’Ouest, la banalité même. Il arrivait qu’une femme policier me confisquât les journaux de l’Ouest, parce que dans un programme de type Pariscope figuraient des publicités porno. J’expliquai que j’achetais ce type de littérature pour avoir les programmes de théâtre et de cinéma, elle ne voulait rien entendre, ce « genre de littérature » ne devait pas venir « polluer »  la RDA. Il m’arrivait de les plaindre, tant ils suaient cette vieille Misère allemande.


Si l’entrée était toujours pénible, on pouvait marquer d’un petit caillou blanc, les jours sans menue brimade, à la sortie, le soir, les policiers étaient plus courtois, parfois même, ils tentaient de nouer un semblant de dialogue. Je leur tendais mon Arbeitsmappe-ma serviette de travail, le mot Arbeit semblait les amusait. Une intellectuelle, ça n’est pas censé « travailler », même si « travailleur-intellectuel » est une création lexicale des communistes.

La RDA ne s’ouvrit timidement sur l’Ouest qu’en 1971, avec Erich Honecker, la nouvelle génération de policiers, la mienne donc, avaient mariné dans un pays relativement clos (relativement, car les antennes TV étaient tournées vers l’Ouest), un pays par ailleurs sur la défensive. La génération de 1950, celle de Brecht, était, elle, directement marquée par le nazisme. Quoi qu’il en soit, la continuité des comportements était atterrante.

Last but not least, à l’Ouest, à la sortie de la Gare am Zoo, des hommes d’un âge certain, teigneux, attendaient les « visiteurs de l’Est » et les insultaient. J’ai appris, plus tard, trop tard, que c’étaient d’anciens nazis. Je regrette, aujourd’hui encore, de n’avoir pas provoqué un esclandre.

Un jour que je racontais ces histoires de passages frontaliers, une comédienne suisse, partenaire d’Ekkerhart Schall dans la Jungle des Villes, visiblement agacée par le ton ironique, alluma un contre-feu, elle raconta, à son tour, une histoire de police française, sur un ton grinçant.

Elle se rendait à Paris venant de la RDA, dans le train, elle noua conversation avec un monsieur très aimable qui posa quelques questions auxquelles elle répondit sans malice. Arrivée à Paris, elle fut arrêtée, deux jours durant, pour vérification. Dans des conditions peu dignes d’une démocratie. L’aimable monsieur était un policier, peut-être agent des services secrets. Elle avait gardé un souvenir terrifié des mœurs de la Police française et s’était juré de ne plus remettre les pieds en France. Dans les années soixante-dix, les démocraties avaient grand-peur des agents communistes et se souciaient peu de respecter les règles les plus élémentaires de la démocratie.

Nous en avions conclu en riant que le Faire — démocratique ou socialiste — n’était pas le Dire ! La banalité même. Notre hargne reposait sur des attentes frustrées : ELLE attendait de la courtoisie de la police du « pays des Droits de l’Homme », et MOI, j’attendais de la courtoisie de la police « socialiste ». Aux innocents les mains pleines !


Une autre source d’irritations, les horaires des Archives Brecht, mais pas seulement. D’une manière générale, il fallait éviter d’arriver vers 10 heures ou 16 heures dans un service, c’est-à-dire à la pause thé, café. Vous attendiez en écoutant le bruit des tasses et des cuillères. Or, quand on vient de l’étranger pour travailler dans les archives, time is money. Les Archives Brecht ouvraient à 9 heures, quand le responsable daignait être à l’heure. C’était un homme charmant, un Wessi qui avait fait allégeance à la RDA et comme tel intouchable. Alcoolique, il lui arrivait d’oublier l’heure, et de venir couvert de bleus. Il fallait attendre devant la porte.

Des liens de sympathie avec Mme Ramthun facilitèrent la consultation des dossiers, elle m’aidait souvent à déchiffrer et reconnaître les écritures. Du labyrinthique. C’est elle qui attira mon attention sur le nécessaire apprentissage de la sténographie de l’époque, sans laquelle les transformations textuelles dans les processus de mise en scène restent en partie indéchiffrables. J’entends encore son rire à la lecture d’un « ajout », manuscrit sur papier très fin, écrit dans un style de salle de garde, où Brecht manifestement réglait des comptes avec des jalousies féminines. Elle le découvrait avec moi et en riait, d’un rire léger qui semblait égrener des notes dans l’air. Un inédit sans valeur littéraire, machiste à souhait, qui explicite lourdement ce qui est allusif dans le Duo de la jalousie [T. 6 de L'opéra de quat'sous], ces dames,  Polly et Lucy, se disputent dans Mackie le surineur, une queue de bonne réputation dont on ne peut pas « se passer même quand on va aux toilettes ». — Ces messieurs (Brecht et ses amis) s’amusaient autour de la table… c’était à qui renchérirait sur la grossièreté, avait-elle ajouté, toujours riant. Jeux de paroles entre hommes et pour hommes. Mais, les femmes font aussi bien. Entre elles. La guerre discursive n’a pas de sexe. Ou trop de sexe.

Il m’arrivait d’aller acheter dans une petite pâtisserie artisanale, une survivance, à proximité de la Brechthaus, de délicieux gâteaux pour tout le monde, vers 16 heures.

Travaillant aux Archives-Brecht, j’avais le droit d’aller à la cantine du Berliner. On y mangeait correctement pour une somme modique, pour ne pas dire dérisoire. J’y côtoyais le personnel, les comédiens, techniciens, mais rares étaient ceux/celles qui osaient nouer avec l’étrangère de passage. Une étrangère sans pedigree. Au Berliner, comme ailleurs, des apparatchiks observaient son monde. Je me souviens encore du regard sévère et désapprobateur  d’un homme jeune, quand il me vit donner un flacon d’Eau de Cologne (convoitée) à la serveuse, une manière de la remercier de sa gentillesse à toute épreuve. J’avais capté ce regard, sans en comprendre la raison. Plus tard, j’ai appris que c’était un “surveillant” (entendez un stasi-man). Quand le Berliner vint à Paris en 1969, j’invitai des membres de la troupe  qui jouaient dans L’opéra de quat’sous, avec des comédiens du TEP qui jouaient dans cette pièce à Paris. Soirée agréable. Des liens semblaient s’être tissés. Mais, à Berlin, j’ai eu le sentiment d’être devenue invisible aux yeux de ces invités. La surveillance réelle ou supposée s’infiltrait dans le tissu des relations sociales, à l’insu même des individus.

Les souvenirs heureux sont rares, mais ils existent. La gentillesse de la serveuse de la cantine du Berliner Ensemble, celle d’une élève comédienne, B.R, qui osa s’intéresser à l’étrangère. Une rencontre désintéressée, elle ne demanda ni café ni bananes et autres biens considérés comme rares et donc convoités. Il est vrai qu’elle n’avait rien à perdre. Elle n’était pas membre du PCA, adolescente et malgré la pression exercée sur elle, elle avait refusé de signer une lettre collective où les élèves se disaient en accord avec la politique de répression qui s’abattait sur la Tchécoslovaquie, lors du Printemps tchèque. C’est la même qui s’entendit dire, après la chute du Mur, « Quoi ! vous n’étiez pas au Parti ? Vous ne vouliez pas faire carrière ?!». Dans la société démocratique, certains goûtent toutes les formes de flexibilité. Bien que talentueuse metteure en ondes de pièces radiophoniques (Hörspiel), de Feater (documentaires), elle est souvent au chômage aujourd’hui, et s’en trouve lentement ravagée. Le mot n’est pas trop fort. À chaque nouvelle rencontre, je note de menus dysfonctionnements psychiques  dont elle n’a pas conscience, le ton est toujours plus acide, les frustrations plus profondes,  l’unité allemande au profit du capitalisme, perçu comme forme sociale très sauvage, lui est indigeste, inassimilable.


Les relations avec les étrangers de l’Ouest étaient plus faciles, voire chaleureuses. On rencontrait des gens de gauche qui regardaient d’un œil critique la « société socialiste ». — Ah ! Des Allemands là-bas, des Allemands ici ! – Ach ! Deutsche drüben, Deutsche hier, me dit un jour un jeune Italien de gauche, désabusé. Je croisais une chanteuse dont j’ai oublié le nom, très politisée, fille d’un Consul éthiopien et d’une Allemande qui fut déportée dans un camp de concentration où elle donna naissance à cette future chanteuse antifasciste. Elle avait subi des expériences médicales qui avaient laissé des marques sur sa peau. Elle était connue à Berlin (Est/Ouest) et très appréciée en RDA, comme tous les Wessis qui faisaient allégeance. Stagiaire au Berliner, elle assistait aux répétitions de la Jungle des Villes, mise en scène par Ruth Berghaus.  Nous bavardions durant les pauses. Elle avait un beau visage grave et chaleureux, surmonté de cheveux crépus. Sa flamme anti-fasciste brûlait toutes les souffrances physiques qui accompagnaient ses déplacements. Elle était de tous les combats à Berlin-Ouest. Et dans les années 70, les militants avaient du travail dans la démocratique République fédérale. Le Radikalenerlass excluant de la fonction publique les citoyens de gauche (communistes et même socialistes) date du 28 janvier 1972. La RAF (Fraction armée rouge) légitimant la répression des Linken (terme générique pour désigner la gauche, toujours hétérogène).

Sédentarisation

Lassée par ces allées et venues, bureaucratiquement irritantes, et grâce à l’intervention d’un collègue rémois communiste, Roland Desné, j’obtins au printemps 1976, une autorisation de séjour. Je n’avais plus à quitter Berlin comme cendrillon avant minuit, les rencontres devenaient plus faciles, et de plus, j’étais immergée dans la société. Je pouvais cultiver les rares rencontres désintéressées, aller au théâtre, au cinéma, m’attarder dans un jardin, observer…

Les signes du mal-être

À la sortie des Archives-Brecht, j’allais souvent au cinéma pour découvrir la production de la RDA, le cinéma ouvrant  toujours de multiples fenêtres sur la société qui le produit. À l’époque, j’allais au Cinéma International de la Karl-Marx-Allee à proximité de l’Alexanderplatz, le Cosmos, une salle immense, généralement à moitié vide. J’y ai vu toute une série de films, marqués du sceau du «réalisme socialiste». Dominaient les films historiques, l’histoire présentant un double avantage, on peut ne pas parler du présent et diffuser une représentation de l’Histoire qui vient renforcer les systèmes de représentations «socialistes». Le plus souvent des films ennuyeux, mais néanmoins intéressants d’un point de vue sociologique.

Je me souviens encore d’un film sur Goya de Konrad Wolf (RDA/URSS/1971) où les prisons de l’Inquisition étaient lourdement filmées.  En revanche, j’ai gardé le souvenir très vif des effets d’un film américain, sur le jeune public qui, ce jour-là, en matinée, avait envahi la salle du cinéma.  Un road movie des année 70, Vanishing Point (Point limite zéro) de  Richard C. Sarafian. Quelque chose de sauvage émanait de leur présence massive. Ils jubilaient, applaudissaient chaque fois que le conducteur parvenait à semer une voiture de police ou franchissait un barrage au péril de sa vie. D’évidence, les  jeunes spectateurs masculins qui ressemblaient étrangement aux «rebelles sans cause» filmés par Nicholas Ray dans La Fureur de vivre (Rebel Without A Cause, 1955) s’identifiaient au héros du film, Kowalski, un  ancien pilote de course devenu livreur de voiture, qui projetait de parcourir plus de 1 500 km au volant de la célèbre Dodge Challenger RT, en moins  de 15 heures. J’ai capté, sinon compris, la somme des frustrations qui travaillaient le corps social, en ce cas, la frange anomique de la jeunesse qui ne défilait pas dans les rangs des FDJ (Freie deutsche Jugend), devant les tribunes où paradaient les dirigeants. J’ai pu voir dans cette immense salle de cinéma, de manière très concrète, le fossé entre ces jeunes ‘rebelles’ et des dirigeants communistes des années vingt, marqués par les combats contre la pauvreté, contre le nazisme, par la guerre et leur séjour dans l’union soviétique stalinienne, fossé qui paraissait d’autant plus vertigineux qu’aucunes passerelles ne semblaient pouvoir être construites entre les deux bords.  Le succès des Nouvelles souffrances du jeune Werther (1972) au Deutsches Theater Kammerspiele 2), qui touchait une autre frange de la société, témoignait aussi du mal-être de la jeunesse ouvrière (apprentis, jeunes ouvriers). Dans les deux cas, la mort magnifiait les héros, la jouissance interdite lorgnant du côté de la destruction.  Pas assez optimiste, le pouvoir intervint. Sûr tremplin du succès. J’avoue m’être ennuyée.


Ils étaient nombreux en RDA à rêver de jean, de «vrai jean», de cigarettes blondes… Je voyais dans ces signes porteurs des mythologies américaines, l’équivalent de la verroterie que les voyageurs occidentaux offraient aux «sauvages». À tort. Ces mots, jean, cigarette blonde ou banane, chocolat pour d’autres, avaient certes pour référents des biens de la société de consommation, rares ou absents en RDA, mais c’étaient aussi (ou surtout ?) des signes porteurs de la conscience de manques plus profonds, parfois non formulés, du refus d’un univers perçu comme barré et du désir d’une vie autre, plus libre. Tandis qu’à l’Ouest, dans les années 70, pour colmater son mal-être, une autre partie de la jeunesse, prisonnière d’un lourd passé plombé par le silence des aînés, tentait de faire advenir des utopies égalitaires. Par la violence.


Dans un jardin, un jour, je rencontrai un nostalgique de l’Ouest, jeune,  un air de marginal, il me demanda des cigarettes blondes, se plaignit des conditions de vie en RDA. On n’avait pas de jean, on n’avait pas de cigarettes blondes, on s’ennuyait. À proximité, faisant les cent pas, un homme en uniforme. Je dis quelques banalités, sans grande conviction : des loyers dérisoires valaient peut-être des cigarettes blondes, des jean…

Travailleur contestataire ou agent de la stasi ?

Durant ce séjour, alors que j’allais voir le cirque de Moscou, j’ai fait une rencontre inespérée pour une intellectuelle. Dans le noir épais d’une nuit pluvieuse, à la sortie du métro, je demandai mon chemin à un homme jeune qui ouvrait son parapluie. Il allait lui-même au cirque, il m’invita à le suivre sous son parapluie. Il avait même un billet, son amie était souffrante. En RDA aussi, avais-je pensé, il existe des anges. Curieux de tout, il multipliait les questions sur Paris, ma vie, les étudiants, sur les matières enseignées, ce qu’était la Littérature comparée… Il s’étonnait que je puisse moi-même choisir les programmes. Mon patron, communiste (Roland Desné), avais-je dit, me laissait libre.

À la sortie du cirque, la pluie avait cessé, nous avons marché dans Berlin jusqu’à trois heures du matin, toujours discutant de tout et de rien. C’était la première fois, lui dis-je, qu’un citoyen de la RDA, parlait de manière aussi ouverte, répondait sans gêne à toutes les questions. J’évoquai mon expérience du Berliner Ensemble, la prudence des comportements… Il fit alors une remarque qui m’amusa :  les artistes, comédiens avaient peut-être peur, tandis que lui en tant que travailleur, de quoi aurait-il pu avoir peur ? - Als Arbeiter hier, wovor soll ich Furcht haben ? Il avait insisté sur le mot travailleur.

De fait, un travailleur manuel n’avait rien à perdre, tandis que le travailleur « intellectuel » pouvait devenir travailleur manuel et donc perdre son statut symbolique, associé à des privilèges nombreux. Je lui fis remarquer en riant l’incongruité du châtiment au pays de la dictature du prolétariat !

Il travaillait dans le bâtiment, se disait heureux, « un roi à Berlin », « les ouvriers formaient une grande famille, seuls les vauriens-Tugenichts, les fainéants-Nichtstuer étaient dans le Parti». Depuis qu’ils avaient « montré  les couteaux – die Messer gezeigt» (il faisait allusion au 17 juin 1953), « Nous sommes les rois, ILS font tout pour nous, les cantines sont bien fournies, on a de la viande, des bananes, tout ce qu’on ne trouve pas dans le commerce ». Il gagnait dans les 250 marks par mois, mangeait à la cantine pour 1-1.50 M, avait un loyer d’à peine 50 M, mettait de côté environ 100 M. par mois, il voyageait beaucoup, gratuitement parce que guide. Il revenait de Moscou. Ich bin ein König in Berlin. Je suis un roi à Berlin, répétait-il. Il n’enviait pas les ouvriers de l’Ouest. « D’après ce qu’on voyait à la télévision, c’était peu encourageant », disait-il. Même dans le métro, il répondait aux questions qui auraient pu être gênantes, à voix haute. Bref, un échange confiant.

Il proposa de nous revoir, il me montrerait « l’underground », les coulisses de Berlin, la famille des ouvriers, un Berlin inconnu aux Wessi. Je trouvais la proposition alléchante, mais je quittais Berlin la semaine suivante et j’avais encore beaucoup de travail à faire.  Nous avons échangé nos adresses.  J’ai envoyé une carte de Paris.

Quand, par la suite, je racontais cette rencontre à des Ossi, on la trouvait trop belle mon histoire, personne n’y croyait ! C’était un provocateur de la Stasi. Le sentiment qu’ils avaient tort. Ma décision d’aller au cirque avait été prise au dernier moment.

Puis, le doute infiltra mon assurance. Avais-je parlé à haute voix de ce projet ? Les mots Nichtstuer, Tugenichts (vaurien), perçus comme archaïques, appartiendraient au vocabulaire de la Stasi. Existerait-il un dossier me concernant dans les caves du MfS ? Le souvenir de cette déambulation nocturne était trop agréable pour que je me pose sérieusement la question. Mais le vers est dans le fruit.

On voyait la Stasi partout. Lors d’une soirée, un bel éphèbe blond s’invita. Une visite amicale et impromptue. Courant à l’Est. La maîtresse de maison me demanda de l’aider à la cuisine,  elle voulait me prévenir, on n’était pas très sûr du bonhomme, il fallait faire attention à ce que je dirai… Je résiste difficilement à mon désir de provoquer. En plaisantant, je racontai l’histoire suivante : lors d’un congrès de Littérature comparée, un collègue — communiste (j’insistai) celui-là même qui m’avait permis d’obtenir le visa — se mit à plaisanter sur de « faux » universitaires : — Regardez bien celui-là, en face de vous, il n’a vraiment rien à foutre de la  Littérature comparée ! Devant mon regard étonné, il avait ajouté — « il accompagne» ! Ils sont deux... Il faudrait qu’on les emmène dans une boîte de nuit, qu’on les fasse boire,  qu’on les photographie, pour leur enlever l’envie de faire des rapports sur leurs collègues !». Silence gêné de tout le monde, tandis que je riais et regardais le bel éphèbe blond !

Une Chilienne, réfugiée politique, logée et nourrie par la RDA, dit en haussant les épaules, que régulièrement, en son absence, son appartement était « visité ». ILS s’arrangeaient même pour laisser des traces de leur passage secret. L’intimidation feutrée est une technique d’essence mafieuse.

L’alcool qui trahit…

Je fis d’autres rencontres éphémères, dans le métro ou la S-Bahn. Un jour, un jeune soldat vint s’installer à mes côtés. Il avait un peu bu, juste assez pour parler librement. Nous avons échangé nos prénoms. C’était un jeune marié qui faisait des lapsus amusants, disait mutti en parlant de sa jeune femme dont il me montra une photo. Il était affecté au Mur, il n’aimait pas ça. — C’était ennuyeux… on risquait d’avoir à tirer… pénible. Nein, nein… répétait-il. Autour de nous quelques hommes en uniforme. Pour éviter qu’il ne continue à faire des confidences qui auraient pu lui nuire, je suis descendue du train. Il me dit au revoir, en m’appelant tendrement par mon prénom. Il avait ce côté naïf que j’aimais chez les gens de l’Est, même si parfois, cette naïveté, pétrie de bonne conscience chez certains, certaines, m’agaçait.

Ce jeune et tendre soldat avait-il été affecté au Mur, malgré lui ?  Refuser cette fonction de gardien du seuil pouvait coûter cher, l’accepter, en revanche, avait des avantages (place d’étudiant assurée à l’Université, par exemple). Pour ne pas risquer de devenir un tueur, un ami de B.R. avait refusé. En paya le prix. Peut-être que, comme Galy Gay, le héros de Homme pour Homme, il ne savait pas dire non, le tendre soldat de la frontière. Peut-être avait-il été volontaire. Par calcul ou par conviction ? À l’époque, j’étais trop ignorante pour poser de bonnes questions.

Une autre fois, c’est un Yougoslave, lui aussi un peu éméché, qui noua conversation. Il avait une bonne tête et l’alcool tendre. Mais, il eut le tort de me montrer, en toute confiance, des photos, c’était un ancien soldat américain, un vétéran du Vietnam, pis un Marin’s. J’avais participé à tant de manifestations contre cette guerre, que j’eus un mouvement de recul. Je descendis du train pour échapper à sa compagnie. Que faisait-il en RDA ? L’alcool et la vie d’une manière générale y étaient moins chers qu’à l’Ouest. Était-ce la seule raison ?  On devient suspicieux, malgré soi. Mais peut-être, n’était-ce qu’un homme un peu perdu dans la jungle des villes, en quête d’un brin de sympathie, le temps d’un trajet.

Nos contradictions titillées

Deux souvenirs antithétiques font surface qui disent, à leur manière, les contradictions du socialisme allemand et celles qui traversent nos points de vue.

Je me souviens avec aigreur d’un dimanche gris et pluvieux, j’avais marché, marché en quête d’un restaurant. Des heures durant. Affamée. Partout où j’arrivais, c’était complet. Mais le complet de l’Est n’est pas le complet de l’Ouest. C’était le personnel qui décidait du nombre de personnes à servir, sans avoir à se presser. Entrer dans un restaurant, un dimanche, était un privilège, et non un droit de client affamé. Je n’avais pas même un croûton de pain dans ma chambre d’hôtel.  On se surprend alors à aimer les bousculades des coups de feu « capitalistes » qui fascinèrent des techniciens du Berliner Ensemble à Paris. — So was !

Entre la fièvre marchande des serveurs wessi et la décontraction affichée de serveurs en terre socialiste, qui barraient l’accès aux tables libres en rabattant les chaises, une voie médiane devrait être possible. Faire son métier, correctement, serait-ce trop simple ?

Je me souviens aussi d’un éboueur, observé au bord d’un trottoir. Seul dans son camion de ramassage  des ordures, il descendait du camion, allait chercher les poubelles pleines, les vidaient, les remettaient à leur place, remontait dans le camion, avancait, redescendait… et ainsi de suite. Combien de kilomètres faisait-il dans la journée ? Mes questions étonnaient, personne chez les travailleurs intellectuels interrogés ne s’en souciait. Qui, à l’Ouest, aurait accepté de travailler dans de telles conditions ?

Il m’arrivait de penser que le capitalisme ne manquait pas d’avantages. Je le confesse.

Se donner de l’importance

La diversité des statuts était aussi grande que dans une société capitalistement « divisée et hiérarchisée », mais l’inversion apparente de la valeur des statuts avaient des effets inattendus  — et souvent désagréables. De la préposée au vestiaire au petit fonctionnaire détenteur des archives convoitées, en passant par le Oberkellner (garçon de café), la/le concierge à la porte du Berliner Ensemble, la caissière des grandes surfaces, etc., tout le monde affirmait son autorité. Comme si la conscience de sa dignité devait nécessairement s’accompagner de surenchère dans l’affirmation de sa fonction. Au début, j’y voyais une manière de valorisation de métiers considérés comme subalternes, mais très vite, j’ai compris qu’il s’agissait de quelque chose de plus pervers. Ces individus investis d’une parcelle d’autorité déléguée participaient de l’intimidation feutrée, voire inconsciente, des citoyens ordinaires. Quand il m’arrivait de perdre patience au risque de paraître arrogante, je comprenais à leur regard, à leur silence surtout, qu’ils étaient confrontés à une situation inhabituelle. Y compris chez les policiers des frontières, pourtant pleins de morgue et d’assurance. Comme si le conflit, ouvert et franc, comme rapports de force, était impossible. Je n’aimais pas, vraiment pas, le caractère feutré de ces rapports de sujétion inversée, aux effets pernicieux, induisant — à l’insu des acteurs sociaux — des formes d’autocensure. J’en ai pris conscience au bout d’une dizaine de jours, j’ai compris qu’il fallait développer une attention particulière de tous les instants pour échapper à l’intériorisation de cette intimidation graduée et permanente, pour déjouer ses effets inhibants. Il importe d’être prudent quand on pense pouvoir juger du comportement des Ossi. Il n’est pas simple de vivre dans un système qui vise l’englobement des citoyens, leur maîtrise. Les effets psychiques sont subtils, subreptices, inconscients. Surtout dans un pays sans réelle tradition libertaire qui seule permet des formes de résistance que je dirai instinctives. La liberté comme exigence intérieure ne tombe pas du ciel. C’est une longue histoire, sociale et individuelle.

C’est encore à Berlin-Est que j’ai compris à quel point la publicité qui fait de nous des chiens pavloviens, est une agression permanente — et fatigante. Mais parallèlement, c’est cette absence qui faisait de Berlin-Est une ville grise dans mon souvenir. D’autant que les autorités ne rénovaient pas les vieux immeubles berlinois.  Loyers trop bas, manque de main d’œuvre, disait-on. Il est vrai que la RDA ne pouvait ni puiser dans la main d‘œuvre bon marché des pays pauvres, ni mettre à la rue le mauvais payeur. Une responsable me désigna un jour, les immeubles de la Marx-Allee au centre de Berlin, presque personne ne payait son loyer. On ne pouvait rien faire, le  droit au logement étant inscrit dans la Constitution, dit-elle en guise d’explication. Peut-être aurait-il fallu inventer des formes nouvelles de participation réelle et non fictive.


Durant ce séjour autorisé à Berlin-Est, j’ai compris de manière très intime, le désir irrépressible d’aller à l’Ouest qui poussait des Ossi à risquer leur vie. Je n’aimais pas Berlin-Ouest, vitrine caricaturale et provinciale de la société de consommation, surtout à un moment où commençait à se développer la pornographie, si teutonnement lourde. Insupportablement agressive. Les boutiques porno émoustillant ces messieurs, on se faisait draguer de manière si grossière que ça en devenait humiliant. Et si l’on faisait la mou, on avait droit à une insulte, on était bégueule, prude, sauernst... J’en passe.  Et pourtant, un jour, je m’offris un visa, pour aller à Berlin-Ouest. Un visa qui coûtait une fortune pour ma bourse plate.

Les visas à sorties multiples étaient un privilège réservé à quelques-uns/unes, de préférence communistes ou sympathisants déclarés. J’avais rencontré de ces priviligiés, une collègue détachée, maître-assistante à Vincennes, J.B., communiste, qui avait épousé le fils d’une communiste ossi, allait faire régulièrement ses courses à l’Ouest. Sans état d’âme. Elle rapporta de quoi refaire une salle de bain, c’est-à-dire bidet, baignoire, cuvette de WC, robinets…  Une de ses amies, elle aussi française et membre du PCF, pensait qu’il ne fallait pas donner de mauvaises habitudes aux enfants berlinois-ossi, en exhaussant leur désir de bananes, de chocolat, d’ananas, ces denrées coloniales, dans un pays qui manquait de devises. La même protestait contre le montant de sa bourse, sans même avoir conscience de l’incongruité de cette plainte pour une communiste. Car, cet argent distribué aux amis de la RDA, c’était de l’argent en moins pour améliorer le quotidien des travailleurs de ce pays…

À chacun/chacune, ses contradictions !

Visa en poche, j’ai donc passé la frontière, et je me suis retrouvée sur le Kurfürstendamm, un dimanche, en fin de matinée. J’ai déambulé quelque temps sans conviction, pris un thé pour justifier le prix de mon visa, et je suis rentrée en début d’après-midi. À la frontière, dans le hall d’attente, j’ai découvert une foule très dense d’hommes, de tous les âges, avec de petits paquets au bout des mains. Une curieuse atmosphère de rituel. De fait, c’étaient des travailleurs berlinois turcs, qui allaient en fin de semaine à Berlin-Est parce que les filles étaient « plus accueillantes et pas racistes» . Ils apportaient des bas, du café, bref de petits cadeaux de l’Ouest, leur sperme et une monnaie forte. Ainsi, les paires de bas de bonne qualité revenaient sur leur lieu de production.

Seule femme parmi ces hommes qui me regardaient, intrigués, je me demandai ce que j’étais allée faire à Berlin-Ouest. De fait, j’avais acheté un visa sans autre but que de passer une frontière interdite. J’en gardai une étrange sensation d’enfermement que le passage à l’Ouest avait curieusement renforcé.

Le 9 novembre 1989, quand je vis à la télévision les vagues d’Ossi déferler sur Berlin-Ouest, d’une part, je les trouvai naïfs, et de l’autre, je savais que j’aurais fait la même chose, me remémorant la promenade manquée à Berlin-Ouest.

Quand je racontais ce souvenir de passage Est-Ouest à des Ossi, ils éclataient de rire, j’avais, disaient-ils « vécu » un cauchemar fréquent chez les Ossi :  ils rêvaient qu’ils passaient  la frontière, mais une  fois sur le quai de l’Ouest, ils étaient pris de panique, ne sachant pas quoi faire ! Un rêve-cauchemar parabolique et « prémonitoire », car après la chute du Mur, la découverte de l’Ouest tant rêvé, paralysa un grand nombre d’Ossi. J’en connais qui hésite encore à se risquer à l’Ouest !

Le politique a le pouvoir de générer des rêves collectifs qui sourcent  à des désirs partagés et frustrés. Il faudrait se donner les moyens de rendre compte de cette osmotique de l’individu et du social, du sujet et du social, qui peut miner le politique, si on veut comprendre les amertumes, si nombreuses, de la réunification.  Et je ne crois pas que la psychanalyse soit la plus apte à explorer ces échanges subtiles dont les traces se sédimentent dans le corps. Sous la peau. Ni dedans ni dehors. Des corps présents au monde, investi par lui. Une peau plus ou moins épaissie, plus ou moins protectrice, suivant les formes sociales, suivant l’individu toujours situé dans un espace/temps variant à l’infini. Rêvons de penseurs qui seraient proustiens.

Je me souviens de Bourdieu à la Maison des écrivains qui, présentant le livre d’un collaborateur sur Proust, se demandait à voix haute : mais comment faisaient-ILS [les écrivains] ? Nous, pour arriver aux mêmes (?) résultats, il nous faut un énorme appareil théorique/méthodologique …. Avec comme un regret dans la voix.

À Berlin-Est, je me souviens, en lieu et place des publicités marchandes, on pouvait lire des slogans lumineux. La présence des mots éternel, éternité-ewig, Ewigkeit, si fréquents, obligeait le quidam à s’interroger sur cet obscur désir d’éternité chez des matérialistes. Ainsi, dans les années 70, l’amitié avec les frères soviétiques étaient de l’ordre de l’éternité. Le socialisme aussi était éternel. Désir politique de durer, l’éternité n’étant jamais que la reproduction du même. Une manière aussi de grappiller des attributs de la divinité, qui serait drôlatique si les nazis n’avaient fait un usage intensif de ces mots.

Le 9 novembre 1989, j’ai entendu à distance, les ricanements de l’Histoire en marche qui jouait les folles, à la barbe des idéologues qui avaient cru pouvoir l’enfermer dans leurs bunkers.

Si on en juge par tous les discours sur la fin de l’Histoire, qui ont fleuri sur les ruines du rideau de fer, on est en droit de penser que le rêve d’éternité des Prominenten ossi est largement partagé. L’éternité du capitalisme vainqueur, malgré ses effets paupérisant à l’échelle planétaire, semble ne plus faire l’objet du moindre doute !  Les réveils seront rudes. L’Histoire n’a certes pas de sens, mais elle a encore de beaux jours fous devant elle.


————————–

1.    Les deux lettres, lues sous le sceau du secret en 1972,  ont été publiées en 1998 dans la nouvelle édition des œuvres de Brecht en 30 volumes. Voir Annexe.

2.    La pièce d’Ulrich Plenzdorf, d’abord scénario de film, fut publié dans Sinn und Form. Le texte parut ensuite chez Suhrkamp (RFA), dans la rubrique roman. Au printemps 1973, la pièce fut publiée par VEB Hinstorff-Verlag, Rostock (DDR). La mise en scène au Deutsches Theater/Kammerspiele fut confiée à Horst Schönemann, jouée par le Gruppe BEF. Première, 17 décembre 1972.

✥✥✥

Annexe

Lettre 1

An die Hauptverwaltung der Deutschen Grenzpolizei (Ministerium für Staatssicherheit) Berlin,

Berlin, den 10. September 1952

Werte Genossen, ich hab ein Haus in Buckow, wohin ich mich für schriftstellerische Arbeiten zurückziehe, und muß ziemlich häufig nach Berlin herein. Ich passiere dabei den Kontrollpunkt Hoppegarten. Schon seit einiger Zeit bekümmerte mich der grobe Ton der Polizei, der dort herrscht. Vorgestern, am 8. 9. 52, 13 Uhr 25 auf der Fahrt nach Berlin kontrollierte eine Angestellte des Amts für Warenkontrolle meine Schreibmaschine, für die ich eine laufende Sondergenehmigung habe, und da sie nicht gleich die Nummer fand, zog sie einen Kollegen zu Rat. Als ich dagegen protestierte, daß man den Wagen der Maschine abnahm, mischte sich ein Volkspolizist, Dienstausweis Nr. 4123, ein, obwohl ich ihm meine Papiere, darunter meinen Ausweis als Nationalpreisträger I. Klasse, gezeigt hatte, wies mich grob zurecht, indem er mich ständig “junger Mann” titulierte. Meine Mitarbeiterin Ruth Berlau, Leiterin des Archivs des Berliner Ensembles, verwies ihm seinen frechen Ton, worauf er uns die Papiere (Personalausweis und Wagenpapiere) abnahm und damit wegging. Als nach zehn Minuten meine Assistentin, Käthe Rülicke, fragte, wie lange ich noch zu warten hätte (ich hatte eine Sitzung in der Akademie der Künste), gab er zur Antwort: “Sie haben in Ihrem Wagen zu warten, bis Sie abgeholt werden.” Nach etwa zehn Minuten kam ein Vorgesetzter, der sich den Vorgang erzählen ließ und uns dann die Papiere in durchaus höflicher Weise zurückgab. Der Vorfall nahm 45 Minuten in Anspruch. Am Tage vorher hatte mich der Komponist Paul Dessau besucht, der übrigens herzleidend ist; zitternd vor Zorn, kam er in Buckow an, weil er an derselben Stelle (Sonntag, den 7. 9. 52, 13 Uhr 10) ebenfalls grob behandelt wurde, als er auf den Befehl, seine Scheinwerfer abzumontieren, sagte, er kenne sich in technischen Dingen nicht aus und man möchte ihm helfen.

Verstehen Sie mich recht: Ich bin ganz überzeugt von der Notwendigkeit der Kontrolle, worüber ich mich beschwere, ist der herrische befehlshaberische und rüde Ton, in dem ich an dieser Stelle auch schon einmal denselben jungen Polizisten mit einem Arbeiter sprechen hörte, der seine schmutzige Wäsche zum Waschen nach Berlin zurückbrachte und nicht gewußt hatte, daß er dafür eine Bescheinigung brauchte. Auch der Vorgesetzte, der in meiner Angelegenheit eingriff, schien meine Kritik übel zu vermerken und sagte mir, ich solle jedes Wort überlegen, wenn ich die Polizei kritisiere.

Ich bitte Sie, den jungen Menschen, die dort Dienst tun, einzuschärfen, daß sie das in der Sache fest und zugleich in einem menschlichen Ton tun.

Bitte teilen Sie mir auch mit, was Sie in dieser Angelegenheit tun können. Mit sozialistischem Gruß

*

Lettre 2


An Karl Maron (Ministerium des Innern)

Berlin, den 17. Oktober 1955

Werter Genosse Maron, ich möchte nochmals einen Sonderausweis beantragen, auf Grund dessen ich den Kontrollpunkt Dahlewitz-Hoppegarten frei passieren kann. Seinerzeit habe ich meinen Nationalpreis dazu verwendet, mir in einem Gärtnerhaus in Buckow ein Arbeitszimmer usw. einbauen zu lassen, wo ich bisher meinen Urlaub verbringe. Natürlich muß ich im Sommer immerfort zurück nach Berlin in Angelegenheiten der Akademie der Künste und des Theaters. Nun ist seit einem Jahr der Ton der Volkspolizei am Kontrollpunkt derartig deprimierend geworden, daß mir diese Urlaube schon völlig verleidet sind. Ich brauche aber Erholung. Bitte, verhelfen Sie mir doch zu einem Papier, das mich von Diskussionen mit Volkspolizei befreit.

Mit bestem Dank und sozialistischem Gruß. (Bertolt Brecht)

✥✥✥

12 décembre 2008

Chroniques berlinoises I. 2. L’APRÈS : Berlin, février 1998, centenaire de Brecht


FÉVRIER 1998


BERLIN, CENTENAIRE DE BRECHT



Du temps de mes visites studieuses, on l’aura compris, je n’aimais ni  Berlin-Est  ni Berlin-Ouest. Je n’aimais pas être insultée quand j’allais à l’Est ou quand j’en revenais,  par de vieux bonshommes hargneux qui stationnaient aux points de  passage. Je n’aimais pas l’arrogance de si nombreux Allemands de Berlin-Ouest, trop bien nourris et caricaturalement, c’est-à-dire fascistement anticommunistes. Et tant d’autres choses encore. La division produisait, des deux côtés, des formes de pression, de surenchère, difficiles à supporter. Dans les deux partis de la ville, l’ennui exhibait ses façades.

Berlin-Est/-Ouest était un lieu de passage, je travaillais à l’Est et  je couchais à l’Ouest ; les allées et venues ne facilitaient ni les rencontres ni le tourisme urbain. Je ne connaissais de Berlin-Est que la Friedrichstrasse, la Chaussestrasse, ses alentours et les théâtres. Je restai étrangère à cette ville.

Les frontières abolies, je découvre que j’aime cette ville, sa générosité spatiale, sa faible densité, ses lacs à presque portée de jambes. J’aime son horizontalité, qui n’est pas le terre à terre, mais une forme de modestie. Même quand elle pavane un passé militaire glorieux, bismarckien, (“Die Goldelse”), ou les restes arrogants de son passé wilhelmien, elle a su en gommer au fil des remaniements, et l’esprit au carré du « Roi soldat » (Friedrich Wilhelm, I.), multipliant dans la ville en extension, des places pour l’exercice de ses troupes, et atténuer le monumental de certaines façades en les insérant dans de vastes espaces qui semblent en rapetisser l’insolence.

J’aime son art du faire-avec : faire-avec les erreurs des politiciens qui décident des transformations urbaines, faire–avec les contradictions de son passé architectural, visant la puissance…

Sachant qu’elle ne pourra pas (ou pas encore) rivaliser avec ses aînées, Paris, Londres, Rome, elle décide de faire de sa gaucherie, un art de vivre. Un vivre simple et facile. Ses poumons verts (plus de 17% de forêt) permettent aux poumons humains de s’oxygéner, on peut marcher des heures sans fatigue, alors qu’à Paris, les odeurs d’essence, l’air vicié encarbonent rapidement le flâneur. Ses moyens de transport, très diversifiés, pensés pour faciliter la vie des usagers,  mettent le centre de la ville à la portée des arrondissements les plus éloignés. Pas de périphérie donc. Pas de banlieusards parqués.


Cette ville étendue a gardé un quelque chose de provincial, assez indéfinissable, qui fait son charme. Est-ce un effet de la division qui lui colle encore à la peau?  Où est-ce parce que Berlin n’a jamais été la capitale de l’Allemagne au sens où Paris est capitale de la France depuis toujours (ou presque) ?  Les capitales régionales, fortes d’un long passé glorieux, se refusent à céder leur place à la capitale ‘prussienne’, aujourd’hui dans un statut d’entretenue. D’où vraisemblablement ses allures décontractées.

Deviendra-t-elle  la capitale européenne, pont entre l’Est et l’Ouest ?  Ce qu’elle était dans les années vingt. Le futur de Berlin, dans l’état actuel des choses, me paraît imprévisible.

En février 1998,  je séjournai  dans un hôtel, l’Atrium, une annexe de l’Hôtel Albrecht, à proximité du Berliner Ensemble. Un hôtel où j’avais passé quelques nuits, l’année où j’avais obtenu l’autorisation de séjourner en RDA. Je me souviens encore de la literie d’un blanc éclatant, à l’odeur agréable, si raidement repassée que la main pouvait glisser sur le drap, l’oreiller.  Presque un air d’hôpital. La chambre  dans sa simplicité, avait quelque chose de spartiate.

Rénové, il a perdu son enseigne d’Hospiz, désignant son appartenance à une ‘Mission’ (en ce cas protestante).  La Bible aussi a changé, elle s’est modernisée. Caricaturalement modernisée.  Une nouvelle traduction dans « l’allemand d’aujourd’hui » est censée mettre le Nouveau Testament* à la portée du grand public. Si on sait que la traduction de la Bible dans le « langage du peuple » par Luther, participe de la création de la langue allemande, on pourrait pleurer ou rire. Elle est illustrée de photographies, empruntées à tous les champs de la société d’aujourd’hui, dont une photographie de Dachau (vues sur les barbelés), accompagnée d’un texte extrait de Matthäus, 5.101 : « peuvent se réjouir tous ceux qui ont été persécutés, parce qu’ils ont fait ce que Dieu demandait…» [p. 244].

No comment.

*Die Gute Nachricht im Bild, Jahrestestament, DEUTSCHE BIBELGESELLSCHAFT, Stuttgart, 1982, 1991. Traduction sous la responsabilité de : Deutsche Bibelgesellschaft (Evangelisches Bibelwerk)
Katholisches Bibelwerk e.V. Stuttgart
Österreichische Bibelgesegsellschaft
Österreichisches Katholisches Bibelwerk
Schweizerische Bibelgesellschaft
Schweizerisches Katholisches Bibelwerk


J’explore attentivement ce périmètre qui m’était familier. La rue Albrecht, derrière le Berliner Ensemble, est toujours aussi défoncée, douloureuse pour les chevilles, mais certains immeubles ont été rénovés. J’y découvre un atelier où travaillent deux jeunes artistes anglais. Ils sont visiblement heureux de mon incursion curieuse. On bavarde, une des sculptures m’accroche. Elle n’est pas à vendre, mais il se « réjouit/enjoy » qu’elle me plaise et me remercie. Je repère des cages de métal étranges, des instruments bizarres. Sculptures ? Devant mon regard interrogateur, il fait un geste, qui semble vouloir effacer l’interrogation — Ça, c’est pour les sado-maso, du travail de commande. Il ne désire pas en dire plus. Il préfère me montrer d’autres sculptures.

À deux pas, je retrouve le salon de pédicure, tenu dans les années 70 par une Berlinoise, au franc parler un peu rauque.  En face, une petite épicerie et une pâtisserie artisanale du temps de la RDA survivent.

Les immeubles rénovés apportent des taches de couleur, égayant la grisaille encore dominante, et témoignant des changements qui s’opèrent. Les immeubles non rénovés ont un air d’abandon qui pérennise le Berlin-Est que j’ai connu. Je scrute les transformations avec intérêt et une certaine inquiétude aussi. Berlin-Mitte semble en voie de colonisation par des Wessi argentés.

Le passage frontalier de la Friedrichbahnhof et ses clôtures ayant disparu, la Spree a retrouvé sa liberté, et perdu son air de mare que le dispositif de sécurité lui donnait. Je reconnais ce paysage urbain, sans le reconnaître vraiment. La gare est en reconstruction, un chantier parmi tant d’autres, les vieux trains jaunes et rouges, inconfortables, continuent de circuler.  Le libraire-antiquaire, près de la gare,  sous le pont, a disparu. J’y avais acheté de nombreux livres introuvables. Le magasin est inoccupé, mais l’enseigne en garde la mémoire.

À hauteur des nouvelles  Galeries Lafayette  en revanche, la  Friedrichstraße affiche un luxe mal perçu par les Ossi, les cafés ressemblent à tous les cafés des métropoles européennes. Plus de coins douillets, où l’on avait plaisir à rencontrer des amis pour bavarder de tout et de rien, disent des Ossi.

Je fais demi-tour, préférant remonter la Friedrichstraße. Je n’aime pas ces constructions qui trahissent l’esprit-promoteur qui rentabilise le m2, peu respectueuse du passé multiforme qui implicitement structure une ville. Pendant un temps, c’est à Bonn, une ville rhénane à mille lieux de l’esprit berlinois,  que l’on reconstruisait Berlin.

Sur le pont de la Friedrichsbahnhof, une scène insolite pour les Ossi : un couple, avec enfants, habillés comme l’étaient les hippies des années 68, devant une camionnette anti-drogue qui distribue un produit de substitution. Une jeune femme regarde, à distance. Quand le Mur est tombé, de nombreux Berlinois de l’Ouest, des jeunes,  sont venus habiter à Berlin-Est,  les loyers  étaient moins chers. Dans leur sillage, la drogue conquiert ouvertement de nouveaux territoires. L’anticommunisme teigneux n’a pas que des racines politiques, théoriques, les économies parallèles se développent plus facilement dans les démocraties…

Le petit bâtiment blanc à hauteur de la gare où j’avais vu, dans le passé, une exposition de peinture, tristement médiocre, est fermé.  J’arrive à hauteur du plus grand magasin, construit au début de siècle, le Tacheles, qui pérennise la mémoire de la guerre. La ruine, squattée par des artistes, est entourée d’un  terrain vague qui doit faire rêver plus d’un promoteur. Une sculpture faite de bric et de broc, entourée d’une herbe  rachitique, semble jouer les enseignes. J’y perçois de l’ironie.

Chausseestraße, le cimetière huguenot et la Brecht-Haus sont restés semblables à eux-mêmes.  Dans la cave, le restaurant est encore un lieu convivial, mais la cuisine reste passable. S’il est vrai qu’il s’agit des recettes d’Helene Weigel, je m’autoriserai à dire  que les Brecht n’étaient pas des gourmets.

Peu de changements aux alentours, si ce n’est cette alternance d’immeubles rénovés et de façades à triste mine. J’ai cherché la petite pâtisserie qui faisait de délicieux gâteaux. En vain. Le capitalisme a progressivement raison du petit commerce artisanal,  toléré par le régime. Les Berlinois de l’Est en ont fait une blague.

*

Désirant revoir l’Alexanderplatz, un souvenir à la fois urbain et littéraire, je m’y rends en métro. L’ Alexanderplatz, vaste et découverte dans mon souvenir, semble avoir rétréci. Est-ce un effet d’optique dû aux nouvelles enseignes volumineuses et criardes ? Tout a changé. Je cherche en vain  le bâtiment administratif  où l’on m’avait donné des adresses de chambre,  le grand  hôtel, dont j’ai oublié le nom, et son restaurant où j’avais eu un échange assez vif avec le cuisinier du bar, à qui j’avais reproché, en riant, d’avoir transformé en semelle de cuir, trop salée, un morceau de faux-filet. Reproche perçu comme une insulte à un travailleur en terre socialiste !

Je tourne et retourne sur la place, indécise. Et déçue. Nouveau : des camés, des homless et bien sûr, des policiers.

Les homless sont nombreux, partout dans la ville. « Un acquis du capitalisme » disent les Ossi, amers et ironiques. Selon A., nombreux furent les Ossi  à être pris  d’un désir fou de changement. Ils bazardèrent meubles, vêtements, appareils ménagers, voitures, “socialistes”, bref, ils s’endettèrent sur le mode capitaliste, pour acquérir les biens de consommation capitalistes qui flattaient le rêve d’une vie autre. Le chômage, cet inconnu, les rattrapa. Ils se retrouvèrent à la rue, sans trop comprendre ce qui leur arrivait.  Du temps de la RDA, on pouvait ne pas payer son loyer et continuer à occuper son logement, la constitution assurant le droit au logement.

Durant mes déambulations, j’éprouve des impressions contradictoires, de changement sans changement. Il arrive que des poches de changements radicaux surprennent, à d’autres moments, j’ai le sentiment d’être encore au temps de la RDA. Le Märkisches Museum est en ce sens exemplaire, le comportement des gardiens, le ton autoritaire de certaines dames rappellent de vieux souvenirs, il m’est arrivé de sursauter, surprise par ce qui me paraissait être des résurgences du passé. En fait, des habitus intériorisés par trois générations. L’Ouest de la ville a souvent des allures de capharnaüm avec sa profusion de marchandises, à l’Est, une certaine sobriété persiste, même si le nombre de commerces ouverts est impressionnant, qui donnent diversité et animation aux rues, autrefois taciturnes. Une frontière invisible continue à séparer, d’une certaine manière, les deux territoires urbains. Dans le langage, en particulier. De l’autre côté ! – drüben revient souvent dans le langage des Ossi pour parler de Berlin-Ouest. — Ah, non, pas envie d’aller de l’autre côté ! Ach, nein, keine Lust drüben zu gehen ! me dit une amie que j’invite à venir me rejoindre sur le Ku-Damm, à l’Institut français. Dix ans ont passé, mais la mémoire de la division est encore tenace, ravivée par les rêves avortés, les frustrations…

Parlant d’un chauffeur de taxi qui ignorait une  adresse wessi, j’apprends qu’une sorte de guerre avait éclaté entre les chauffeurs de  taxi de l’Est et de l’Ouest. Après la chute du Mur, les chauffeurs de taxi de l’Est s’étaient empressés d’apprendre le plan de Berlin-Ouest, espérant pouvoir y travailler, car « là était l’argent ». Quand les chauffeurs de taxi wessi virent arriver les Ossi,  ils les chassèrent. À chacun son territoire. Ou comment le Mur se reconstruit, invisible à l’œil.


Quoi qu’il en soit de ces changements  asynchrones, voire incertains,  j’ai plaisir à flâner dans Berlin-ville ouverte, à respirer un air qui me paraît plus léger, la division polluait les “atmosphères” tour à tour glaciales, étouffantes, politiquement toxiques…

À l’Ouest, ça et là, des vers de Brecht sont devenus des slogans lumineux qui me rappellent d’autres slogans lumineux de la RDA. Centenaire marchand oblige.

Mercredi 6 février 1998

J’aurais aimé être à Paris, à la cinémathèque, un hommage était rendu à Jeanne Moreau.

Il faudrait écrire sur son sourire. Rare. Singulier. La gravité du visage, le passage du temps sur ce visage, lui donne un rayonnement plus intense. L’espace de quelques secondes, il éclaire d’un coup le visage quelques secondes avant grave, voire sombre, d’une lumière secrète. Il irradie avec grâce. Une grâce légère. C’est le sourire de quelqu’un qui est en accord avec soi, la vie, son passage, ses peines/joies, un sourire qui dit qu’on joue le jeu, avec élégance, même si parfois, on n’est pas sûr qu’il vaille un bout de chandelle.

Rien, ni sa fulgurante réussite, ni sa durée ne sont venues entamer ce sourire, éclairé de l’intérieur. Car, il vient de loin ce sourire, elles viennent de loin les nuances du sourire de Jeanne Moreau. Il m’arrive de revoir un film pour revoir cet affleurement de l’être dans ce sourire, dans une nuance du sourire. Qui toujours me surprend.

C’est certes une grande comédienne, mais plus encore une très grande dame, au sens où on disait au XVIIIe siècle, c’est un honnête homme. Ce sourire ne trompe pas. Il a la grâce et la force des êtres qui assument sans la moindre grimace la solitude humaine, et qui sont capables de reconnaître la présence de l’autre, à qui le sourire s’adresse. Comme un signe d’accueil et de reconnaissance.

Et sa voix… L’écouter disant Une histoire immortelle de Karen Blixen ! La voix porte le texte qui s’enrichit de ce passage-par une voix qui devient musique de fond. Comme une musique de fond, faudrait-il dire. Certes, une voix de professionnelle, mais l’art y devient nature, la maîtrise s’efface, se fait oublier. Le sentiment aussi qu’elle partage bien des choses avec Pellegrina Leoni, chanteuse qui a perdu sa voix… Orson Welles, aussi, aimait la Pellegrina. Le film est resté inachevé. Les fragments sont superbes.

D. m’emmène, hors des centres en rénovation, dans de petits cafés à l’ancienne, des survivances. Je me dis sensible à leur atmosphère indéfinissable, elle m’explique alors que certains de ces cafés-restaurants ont été créés par des intellectuels, des artistes ossi qui avaient perdu leur emploi. De fait, l’air qu’on y respirait avait quelque chose d’intelligent. Mais oui !

Brecht dans le Friedrichshain

Une pérégrination dans le quartier Friedrichshain m’invite à retrouver Brecht que j’avais presque oublié. Une série de soirées initiées, depuis le 22 janvier, par des galeries, centrées sur les rapports de Brecht à la photographie, aux arts graphiques, plastiques et autour du chant. Je m’y promène et assiste à une soirée consacrée au jeune Brecht. Des poèmes de Taschenpostille, caressés gravement par la voix de baryton de Nino Sandow, accompagné au piano par Jens-Karsten Stoll, me ravissent à moi-même. Aussi, le samedi 7 février, j’allai au Berliner Ensemble, pour écouter une fois encore Nino Sandow, Brecht y cotoyait Maïakovski. Je n’avais pas relu les poèmes de jeunesse. Je les redécouvrais. Brecht, but ‘officiel’du voyage, mais surtout prétexte à mon désir de Berlin, commençait à me piéger.

Mardi 10 février, journée mémorable au Foyer du Berliner Ensemble

De 12 à 18 heures, des comédiens du Berliner et des invités, nombreux, se relaient  pour lire du Brecht. Une avalanche d’émotions. Régal textuel.

Écoute de deux documents inattendus : en premier, le Protocole de l’Assemblée générale du BE, lors du soulèvement du 17 juin 1953, un inédit, la prise de position y est ironique et décidée ; en second, la lettre d’un camarade, Pg., adressée à Ulbricht pour soutenir la demande de Brecht d’avoir son théâtre, il espérait, ce camarade,  que Brecht montrerait sa « primitivité » et qu’on pourrait ainsi « le casser définitivement ». Le succès international, à partir de 1954, obligea les camarades à continuer à financer le très coûteux Berliner Ensemble, fréquenté par les Wessi sensibles à la  ‘critique du capitalisme’, tandis que les Ossi, eux, en rêvaient. L’Histoire est parfois d’humeur facétieuse.

À partir de 14 heures, dans une des annexes,  Karl-von-Appen-Zimmer, public et comédiens se retrouvèrent autour d’une immense table rectangulaire, avec au centre, un trou d’où sortaient comme de longs spaghettis une multitude de fils, avec à leur bout, des micros, au nombre de cinquante, en forme de petite coupelle, les uns noirs, les autres gris, les seconds devaient être portés aux oreilles. Pour écouter tous les fragments assemblés, il fallait faire le tour de la table.

Une expérience inoubliable : LOSE COMBO : FATZER/Monologie, installation scénique avec Hermann Beyer 1). Je découvrais la puissance d’un texte que je n’aimais pas, je m’y suis toujours perdue. Heiner Müller le considérait comme un grand texte de Brecht.

Je suis revenue deux jours plus tard pour écouter le seul texte, à mon rythme. Chaque phrase devenait formulaire, sentence, l’ordre aléatoire de l’écoute renforçant la dimension gnomique du texte.

Pour mesurer la force de la parole poétique de Brecht,  il faut  écouter l’écriture-Brecht mise en voix par des comédiens allemands qui savent faire affleurer l’énergétique qui porte l’écriture, les comédiens s’accordant à dire que les textes de Brecht exigent un gros travail musculaire de mise en bouche. Énergétique qui va de la douceur caressante du Lied au carnassier des fauves humains de la jungle sociale, en passant, entre autres, par la légèreté, la grâce ironiques d’une plume qui vénère la Raison.

J’en suis si agitée que je renonce à Têtes rondes et têtes pointues, et à La décision-Die Maßnahme, chantés par des élèves-comédiens. Je suis revenue à 22 heures pour écouter Godard qui ne viendra pas, le film Allemagne neuf zéro sera projeté en son absence.

Les effets du retour à Brecht

Recommencements

J’étais piégée. Moi qui avais dédaigné l’hommage français, commencé dès le mois de janvier 1998, qui avais eu l’intention d’explorer Berlin, de m’immerger dans la langue allemande, et de faire, nebenbei, incidemment, çà et là des parenthèses brechtiennes, un peu comme on revoit un vieil ami qu’on a perdu de vue depuis longtemps, en se demandant si on a encore des choses à partager, j’ai eu la surprise d’en recevoir plein les méninges. Le sentiment confus que j’étais passée à côté de l’essentiel. Désarroi, mais en même temps, une euphorie physique que seuls les grands artistes produisent. Comme si le corps entier participait de l’émotion, de l’échange. Cette euphorie physique s’accompagne d’une sensation de clarification au sens alchimique. On se sent plus intelligent, on plane par excès d’oxygène. J’adore cet état, assez proche de l’état amoureux à ses débuts. D’évidence, les textes de Brecht se défendaient, contre-attaquaient, exigeant une écoute poétique et non d’herméneute qui n’entend que des contenus ‘marxistes’, ‘pas assez marxistes’… trop marxistes…

Mes déambulations urbaines se firent plus rares, je naviguais entre les lieux qui participaient au centenaire. Nombreux. Le 18 février, j’écoutai Manja Behrens qui prêtait son talent de diseuse à des ballades.

J’avais assisté, avant le mémorable 10 février, presque par devoir ou habitus universitaire, à trois tables rondes organisées par le Literaturforum à la Brechthaus ou au Berliner Ensemble : Après-midi des metteurs en scène avec Frank Castorf, Thomas Langhoff, Peter Palitzsch, Christoph Schlingensief, B. K. Tragelehn, drôle ; Soirée des musiciennes/musiciens avec Stefanie Wüst, Gottfried Wagner et Klaus Walter ; Soirée du film : Souvenirs des débuts du Berliner Ensemble avec Egon Monk, Peter Voigt, Hans-Jürgen Syberberg qui, du haut de son insolente jeunesse, avait décidé de filmer ce théâtre contesté en RDA, avec « sa vieille caméra ». Autant de metteurs en scène, cinéastes, qui ont fait leurs débuts au Berliner. Des réservoirs de souvenirs, bons et moins bons. Quelques réglements de compte sur les “héritiers”, jugés trop insolents.

Le dimanche 8 février, j’avais écouté Adolf Dresen qui avait ouvert les festivités en s’interrogeant sur les erreurs de Brecht-lecteur de Marx. Ces ‘séances de discours-sur’ (biographes, universitaires et plus encore philosophes, esthéticiens) commençaient à m’ennuyer. Non par anti-intellectualisme, mais parce que leurs approches théoriques, méthodologiques me paraissaient dépassées, l’herméneutique aux relents théologiques étant et restant toute-puissante en Allemagne, y compris chez les matérialistes.  Certes, la parole était plus libre, plus critique, les approches moins ennuyeuses que du temps de la RDA, mais les questions de contenu continuaient à dominer. Les textes comme énoncés, voire énoncés philosophiques ! Ce qui avait pour effets de poser des questions qui, aujourd’hui, me paraissent comiques : Brecht se serait trompé parce que “marxiste”? Adolf Dresen, dans son introduction brillante aux festivités-Brecht, avait exploré cette question et répondait par l’affirmative.  J’admirais le brillant de la démonstration, mais j’éprouvais un malaise intellectuel certain.

Se trompe-t-on, en tant que poète, parce qu’on lit Marx ? Curieuse question. Que signifie être marxiste ? La conviction déjà ancienne qu’il s’agissait d’un problème théologique qui avait peu à voir avec l’œuvre de Marx comme point  de  départ d’une réflexion, et non comme point d’arrivée. Si Brecht s’était “trompé” sur ces lectures, il restait à expliquer les effets de l’écriture-Brecht, sa mystérieuse efficience, aujourd’hui encore. Un poète n’est pas un idéologue, l’écriture est toujours plus savante que l’auteur. Je me sentais étrangère à ces interrogations esthético-philosophiques.

Même sentiment d’étrangeté face aux féministes allemandes qui, dans les marges des festivités,  attaquaient Brecht, pour défendre les collaboratrices “exploitées”, avec un certain succès auprès de femmes et dans la presse. La thèse de John Fuegi faisait son chemin! Sex for text! Cette manière de poser les problèmes me paraissait ringarde. Voire puritaine. Et de plus, humiliante pour les femmes. Vouloir faire des collaboratrices de Brecht, des écrivains cannibalisés par le mec-Brecht  est une mauvaise manière de les défendre. Pis, il réduit ces femmes à n’être que des victimes consentantes, des femmes exploitées. Elles méritaient mieux les collaboratrices de Brecht !  La position de Fuegi étant plus atterrante pour les femmes que pour Brecht.

Ces femmes travaillaient sans être payées. Sex for text without money. Ingmar Bergman aussi ne payait pas ses actrices. Elles disent toutes, avoir trouvé du plaisir à jouer dans ses films.  Du plaisir à…  Sex without money, but with  pleasure !

De plus, ces femmes ne sont pas des écrivains, même si elles ont écrit. Les poèmes de Margarete Steffin sont indigents. Pourquoi tenter de faire croire le contraire ?  Steffin avait la réputation d’être  « une critique impitoyable – eine unerbittliche Kritikerin ». Selon Ruth Berlau, elle critiquait tout ce qu’elle considérait comme tordu, énigmatique-verdreht, et Brecht qui désirait s’adresser aux prolétaires, était attentif à ses remarques, lui qui pensait — justement — qu’il n’existe pas de grande œuvre sans mystère.

Il faudrait y regarder de plus près, la critique des Knittelverse d’Arturo Ui par Steffin trahit une conception de la forme et donc de la littérature, très discutable. Elle en critiquait les irrégularités et se réjouissait d’avoir mis, comme elle disait, « des puces dans l’oreille de Brecht, le pauvre », l’adjectif apitoyé dit l’importance qu’elle s’octroie. Comme si une forme existait en soi et pour soi. Comme si un personnage, à la fois métaphore et métonymie d’un référent historique — en ce cas Hitler — devait respecter la tradition du  Knittelvers, alors même que dans la bouche de cette nouvelle espèce de gangsters, la langue allemande  boitait  et se déboitait !  Quant à Ruth Berlau, elle  disait apporter  le contenu et  Brecht la forme. Etrange conception de l’écriture. Des écrivains cannibalisés ?   Allons donc !

Au cöté de Paul Dessau, musicien, Elisabeth Hauptmann ne produisit aucun song, quand aux textes de sa plume, l’écriture en est plutôt banale. Si j’avais été éditeur, j’aurais partagé la méfiance de Suhrkamp sur les « corrections » de ces dames, qui exigeait les preuves manuscrites des corrections par Brecht. Hauptmann s’en plaindra.

D’un point de vue féministe, il serait plus intéressant, me semble-t-il, de s’interroger sur  un type de relations où des femmes se pensaient indispensables.  De s’interroger sur le dévouement — comme don ? comme compensation ? recouvrement ? accomplissement par  personne  interposée ? comme source de  satisfactions narcissiques ?  Etc. Je sursaute quand une femme (ou un homme) ose dire  « J’ai vu que sans moi, il n’arrivait  vraiment à rien » (Margarete Steffin).

Quiconque a été placé en position  de premier destinataire, sait à quel point la situation est délicate, complexe. Le poète qui donne à lire ce qu’il vient d’écrire  est en position d’offrande, il est dénudé,  en état d’extrême  fragilité,   le pouvoir — si pouvoir il y a — glisse  du côté du tu, premier lecteur,  et les dégâts peuvent être grands, si la/le destinataire de l’offrande, n’a pas une conscience aiguë de ce qui se joue dans cet instant de première mise à l’épreuve, qui est un mouvement de partage à la fois joyeux et traversé d’une secrète inquiétude. Et plus la confiance est grande, plus la situation est dangereuse. Ruth Berlau confiait à Hans Bunge qu’il lui arrivait de différer une critique : « Si j’avais dit immédiatement quelque chose, Brecht n’aurait pas continué à écrire ».

C’est aussi une situation qui peut être perçue par la/le destinataire comme une pression parfois  intenable.  Il arrive que ces premières lectrices “forcées” fuient, n’y trouvant aucune satisfaction narcissique, vivant cette situation comme un emprisonnement. « C’était terrible – Es war schrecklich! » me disait  une amie, parlant de Heiner Müller, lui mettant sous le nez ce qu’il venait d’écrire. Mais nombreuses sont les femmes à aimer jouer ce rôle de “femme d’… artiste”, d’égérie, de secrétaire. À l’Université, j’ai toujours été amusée par ces universitaires (de droite et de gauche) qui, lors de la soutenance de leur thèse, remerciaient leur épouse qui, non seulement les avaient aidés, soutenus, mais avaient souvent sacrifié ou retardé leur propre travail de recherches quand elles étaient elles-mêmes universitaires ! C’est dire la force de l’habitus du second rôle pour parler comme Pierre Bourdieu.

Dans le cas des collaboratrices de Brecht, il importe aussi de ne pas oublier la dimension politique de cette collaboration, la conviction de participer à une grande œuvre qui s’inscrivait dans un dessein plus vaste, politique, dont elles partageaient l’utopie, cette 3e chose (die 3. Sache) si facile et si difficile à faire. Weigel, Steffin, Berlau, Hauptmann étaient membres du Parti communiste. D’une manière très générale, les militants-militantes de base qui avaient des rapports d’intériorité à ce projet utopique, aussi mystique qu’une croyance religieuse,  ont donné sans compter.

En bref, il faut procéder à une approche dialectique, et donc historique (essentiel) qui interdit le simplisme moralisateur (homme exploiteur/femme victime), en tenant compte du vieux qui toujours nous habite sous forme de désirs contradictoires, du nouveau qui émerge, via des sujets historiques qui induisent des transformations dans les années vingt, en ce cas, des transformations dans les rapports  — homme /femme — transformations  auxquelles le nazisme tentera de mettre fin, ce qui aura pour effet, entre autres,  de rendre plus dépendantes de Brecht  — financièrement et professionnellement — des femmes qui, d’une part,  tenaient à leur indépendance financière, qui en temps normal, auraient pu développer leurs talents, après avoir acquis auprès de Brecht une certaine expérience, et tisser des relations dans le monde artistique. C’est moins Brecht qui les  piège, que l’Histoire.

Si le proverbe Dis moi qui tu fréquentes, je te dirai qui tu es, contient quelque vérité, le moins qu’on puisse dire,  c’est que ces femmes ont su reconnaître un des grands poètes allemands du vingtième siècle.  Quant à Brecht, il est manifeste qu’il ne craignait pas les femmes intelligentes — il faut peut-être, pour  apprécier ce point à sa juste  valeur,  bien  connaître  l’Allemagne.  Pour de nombreux Allemands de ma génération, “femme intelligente” était — encore — synonyme de Blaustrumpf (bas-bleu). “Trop intelligente pour une femme” est une expression que j’ai entendue maintes fois dans des situations diverses.  Ce n’était pas une maladie spécifiquement allemande,  mais en Allemagne, c’était lourd et dur à porter pour une femme. Le nazisme n’a pas inventé le modèle K(inder).K(üche).K(irche), il existait dans les têtes avant qu’il devienne objet de propagande, avec la complicité d’une majorité de femmes.

Cet état d’esprit — très répandu, y compris dans les milieux étudiants, intellectuels — a commencé à changer avec les mouvements étudiants dans les années 70 et surtout,  avec les mouvements féministes qui suivirent, et qui furent très durs en Allemagne, leur violence étant à la mesure de la pression morale, économique, physique, sociale que les femmes subissaient. Je pourrais largement en témoigner, même si mon statut de Française me protégeait, — ‘le charme’ de la Française atténuant les effets de l’intelligence était un stéréotype répandu. Mais, j’avais droit à d’autres mufleries sur les Parisiennes, ces femmes si faciles. Une vieille histoire masculine de mama et de putain.

Il faut relire, entre autres,  l’Untertan d’Heinrich Mann, mais aussi l’œuvre  de Marieluise Fleisser dont, par ailleurs, le parcours biographique peut être lue comme le roman de la servitude volontaire et du machisme le plus répugnant 2). Hannah Arendt se disait obligée de rappeler à Heidegger, à Ernst Jünger qu’elle savait compter jusqu’à 10 !  Comme Picasso a déconstruit en peinture les images idéalisantes de la femme-fleur,  et donc aliénantes,  Brecht en poésie a parlé de la femme non seulement comme être de chair, mais aussi comme individualité. Relire les sonnets érotiques destinés à Steffin et les poèmes pour la comédienne, Weigel.

Il importe de replacer les rapports de Brecht aux femmes, (si on trouve le sujet si intéressant) dans leur cadre historique qui seul permet de comprendre cette époque de l’intérieur, et de mesurer la valeur des  transgressions dans les avant-gardes des années vingt. Ce qui peut paraître évident en cette fin de XXe siècle, ne l’était pas dans les années vingt, ni dans les années cinquante, soixante. Ajoutons les difficultés de la contraception pour ces générations de femmes (y compris la mienne encore). Il faut relire les pages de Journal du très jeune père-Brecht dont l’enfant a été mis en nourrice, pour mesurer les difficultés matérielles et affectives de telles situations.  Einstein ne se posa pas tant de questions, qui abandonna l’enfant né hors mariage par peur du scandale.

Ajoutons que cet hyperproductif qui rendait les autres (hommes et femmes)  productifs, met aussi la main à la pâte pour les aider.  Dès son retour en Europe, il s’attaque à Antigone pour  remettre en scène Hélène Weigel. Il y parvient. Il lui donnera  ses plus beaux rôles, dont celui de Mère Courage. Une manière de contre-don à la comédienne et à la femme, pour les années grises passées à ses côtés dans le rôle bien traditionnel et terne d’épouse-de. Quand Fleisser, après la guerre, implore non sans pathos l’aide de Feuchtwanger, puis celle de Brecht, il répond par retour de courrier, le jour même. En 1950, il tente de promouvoir Starker Stamm, (commencé par Fleisser en 1944) au  Kammerspiele de Münich  qui  présentait Mère Courage. Il l’invite à revenir à l’écriture. Dans une lettre du 2 janvier 1952, il  lui propose   « une histoire vraie », le script d’une femme rebelle, « une sorte d’anti-Agnes Bernauer » [une pièce de Friedrich Hebbel], dont elle pourrait faire une pièce de théâtre, mais Fleisser qui, des années durant, avait servi de serpillère à un machiste, est incapable d’entrer  dans le personnage. Elle restera dans sa catholique Bavière, tentera de renouer avec l’écriture. Non sans difficulté.

D’une manière générale, on peut dire sans crainte d’être démenti, que si le bonhomme Brecht et ses lubies, souvent exaspéraient ses proches collaboratrices et amantes,  le poète et l’homme, leur paraissaient quand même très au-dessus des autres écrivains qu’elles côtoyaient  dans l’entourage de Brecht.

Et si Brecht, en défendant sa liberté, envers et contre toutes, les avait aussi aidées, ces femmes, à devenir plus libres dans une société qui fonctionnait de manière presque caricaturale sur le culte de la virilité avec  ses représentations idéologiques dont la jeune Fleisser a du reste exploré certains des effets à travers la fiction ? De leur côté, ces femmes ont certainement éduqué Brecht, l’ont aidé à perdre quelques-uns de ses piquants de porc-épic égocentrique. Les lettres à Berlau, Steffin en témoignent largement.

Si j’argumente aussi longuement, c’est aussi parce que je n’ai pas pu faire entendre un autre son de cloche. Quand des poncifs deviennent dominants, il faut attendre qu’ils s’épuisent.

Mais des femmes ne sont pas seules à cracher dans la soupe. Il est amusant d’écouter d’ex-marxistes ou d’ex-communistes ou encore communistes  qui, aujourd’hui,  prétendent interroger Brecht « sans complaisance » qu’ils disent. Pour se blanchir d’engagements passés qui ne furent pas toujours honorables ? Et si l’on cessait de régler ses comptes biographiques sur le dos des artistes ?  Les blanchiments laissent intactes les questions soulevées par l’aveuglement passé, aux effets  si  ravageurs, et ne profitent qu’à la société-telle-qu’elle-est, à sa mahagonnisation galoppante.


Mes neurones étaient donc en effervescence, constamment sollicités par les effets de ce retour à Brecht, via ce retour à Berlin.

J’étais avide de textes et non de discours-sur qui, en France déjà, m’avait ennuyée et progressivement éloignée de Brecht.

À l’Université, j’avais renoncé à un cours sur Brecht par peur des répétitions — surtout après avoir fait faire aux étudiants des dossiers sur Brecht et le discours de presse dans les années 60/70. La distanciation et autres catégories “brechtiennes” étaient devenues des poncifs obligés. Il fallait prendre ses distances pour ne pas devenir gâteux !

Les retrouvailles berlinoises se situaient dans un ailleurs qui n’avait plus rien à voir (ou si peu) avec le Brecht des années glorieuses. J’assistais donc principalement aux lectures de textes, aux soirées chantées, aux représentations. À l’écoute de Brecht. Un rapport physique/émotionnel à l’écriture, une écriture cristalline, si j’ose l’image, pour tenter d’en suggérer le simple, le précis et qui contrairement à ce qu’on pense, n’est pas le prosaïque. Aux facettes multiples comme le cristal. Brecht lisait Voltaire, Diderot, (en traduction, certes), connaissait notre XVIIIe siècle émancipateur, quelque chose de leur grâce, légèreté, est passé dans la langue allemande. Par Brecht.

De nouvelles images très contrastées s’esquissaient. Des piles de questions à explorer se dressaient.

Je découvrais aussi les difficultés de Brecht avec le pouvoir ’socialiste’ qui lui donna les moyens de faire le théâtre  dont l’exilé avait rêvé. Toujours au bord de la rupture, mais jamais consommée. Qu’aurait-il pu faire dans le RFA des années 50 où d’anciens fonctionnaires nazis  ré-occupaient des postes importants, dans la magitrature, entre autres ? Nouvelles images qui enrichissaient les figures de Galilée, Puntila, ces pièces en devenaient plus secrètes. D’où la puissance de cette œuvre qui s’est nourrie de ses contradictions, de ses angoisses, de ses colères. Contradictions personnelles exaspérées par les contradictions historiques, en particulier par ce qu’il appelait, après Marx, “la Misère allemande” qui, dans l’immédiat après-guerre, trouvait à se rajeunir dans la guerre froide.

Oublier ce qu’on pensait savoir — et relire. Relire/écouter.

*

Je vois pour la première fois une mise en scène d’Ozeanflug, Lehrstück radiophonique des années 1928/29, dans la mise en scène de Robert Wilson. Ayant promis à un wilsonien de prendre des notes, j’ai eu un rapport trop ‘professionnel’ à la mise en scène pour pouvoir en dire les effets. Mais, je crois n’avoir rien éprouvé, le souvenir en reste effacé. Des discussions à la cantine du Berliner Ensemble m’inciteraient à penser que les comédiennes sont restées étrangères à l’univers de Wilson, et que lui-même n’a pas eu le désir de s’expliquer. Certaines se sont perçues comme de simples marionnettes dans les mains du metteur en scène…

Académie des arts, Hanseatenweg 10

Le 24 février, je passai une première journée à l’Académie des arts qui, outre des conférences et l’exposition sur Brecht, Essai de description d’un travail-Versuche, eine Arbeit zu beschreiben, avait organisé d’autres expositions, des colloques, conférences, présenté des films et des ouvrages sur des contemporains, situant Brecht dans un vaste ensemble. Croisement largement panoramique d’une foule d’artistes dans différents espaces : Werner Krauss, comédien, Thilo Schoder, un inconnu pour moi, architecte et designer avant-gardiste de la République de Weimar,  à qui était consacrées une exposition et une soirée le 12 février, John Heartfield dont on pouvait voir les originaux des montages pour le Arbeiter-Illustrierte-Zeitung et le Volks-Illustrierte, le “Dadasoph” Raoul Hausmann,  Bourreau de l’âme bourgeoise-Scharfrichter der bürgerliche Seele dont l’exposition Hausmann et ses amis offrait à voir de nouveaux documents,  photographies, photomontages, lettres, textes, signés par des noms aujourd’hui célèbres, Otto Freundlich, Salomo Friedlaender, Franz Jung, Ludwig Mies van der Rohe, Hans Richter, Franz Roh, Kurt Schwitters, Arthur Segal et quelques autres, dont les artistes rencontrés à La Première Internationale de la Foire-Dada à Berlin en 1920, Otto Dix, George Grosz. Bref, l’Avant-33 et sa prodigieuse productivité, inventivité audacieuse.

*

L’exposition-Brecht était organisée autour de thématiques, Brecht et la science (responsabilité des sciences naturelles), Brecht et Einstein, Brecht et l’Histoire, Brecht et l’économie, etc., dans la bonne tradition-DDR. D’un intérêt moyen. De plus, ces thématiques sont productrices de mausolées et de leur « fausse éternité ». Mais elle donnait aussi à voir la bibliothèque de Brecht,  avec ses gloses, dédicaces, mise en relation avec des documents variés allant des photos aux costumes, modèles scéniques, etc. Sa Bible, avec en première page, collée sur la couverture, une reproduction d’estampe chinoise… Beaucoup de documents inédits. Je tournai longtemps autour de la bibliothèque, nourritures livresques d’une pensée-écriture.

Avant d’aller voir l’exposition sur Hausmann et ses amis, je fis une pause. Je prenais place à une table, occupée par une seule personne, je nouais conversation avec  l’inconnue. Un homme qu’elle interpelle de loin vest venu nous rejoindre, à contre-coeur, me semble-t-il. Il se trouve que c’est le secrétaire du département théâtre. Un Ossi. Je parle de mon expérience passée en RDA, de mes agacements, voire de quelques rages, des changements constatés et pas toujours réjouissants. Ils opinent. Les Ossi, me dit-on, plus ou moins directement,  commencent à reprendre du poil de la bête.

— Tout n’était pas noir en  RDA !

—  Nostalgie ? dit l’inconnue qui doit être wessi pour poser une telle question.

— Mais non, personne ne veut revenir en arrière, mais on ne supporte pas l’arrogance de l’Ouest  qui cherche à faire croire que tout ce qui se fabriquait, se faisait, de ce côté-ci de la frontière, était médiocre. Humiliant à la longue !

Un besoin de reconnaissance.

La librairie Dussmann a donné forme à cette nostalgie qui n’est pas nostalgie, mais rêve frustré d’une voie autre. Celle qu’on leur trace, une fois encore de manière autoritaire, leur paraît pleine de chausse-trappes. Dans un coin de la librairie, on peut acheter d’anciens symboles, des étoiles rouges, des ouvrages marxistes-léninistes, etc. J’ai acheté lors d’un passage, deux recueils de blagues-DDR. Aujourd’hui, l’esprit de la blague semble tari.

L’exposition Hausmann fut un haut moment. Haut comme on dit haut lieu. Je rafraîchissais la mémoire du travail sur les avant-gardes européennes, et je découvrais tout le bigarré du tissu culturel/social/idéologique/… dans de nouveaux documents, en particulier des Lettres par lesquelles se tissent des liens entre les protagonistes d’une histoire culturelle contrastée, dense, que les monographies ont tendance à isoler, alors qu’ils sont d’infimes parties de ce qui devient avec le temps, un ensemble qui apparaît plus structuré qu’il ne l’a jamais été. Des singularités s’abreuvant aux mêmes eaux, faisant des choix dans la myriade d’idées qui fusent de tous les côtés (science, art, économie, psychologie, philosophie…), idées se croisant, se contaminant dans des synthèses parfois hasardeuses (psychologie biogénétique, cosmogonie glaciaire-Welteislehre d’Hanns Hörbiger (1860-1931), oscillant entre un subjectivisme (Hausmann) et un matérialisme extrêmes. De ce magma en fusion émergent progressivement des lignes-forces, des clivages, visibles souvent après-coup. Hausmann refuse l’art politique, mais tente de participer à la création d’un homme nouveau affranchi des contraintes bourgeoises, lui aussi, pense et vit les relations homme/femme, en rupture avec les codes d’une société qui lui paraissent révolus, il mâtine le matérialisme de cosmisme, vitalisme. Le catalogue — remarquable — a donné forme à cet immense et chatoyant kaleidoscope des années 1900-1933,  grâce aux notes et commentaires d’Eva Züchner 3).

Je naviguai dans l’exposition jusqu’à la fermeture. Me repaissant de mots, d’images…

Le cinéma : « 3 films, 3 visions »

Du 26 février au 4 mars, le Filmtheater des Hakesche Höfe proposait trois films. Hundert Jahre Brecht (1997) 2), collage d’Ottkar Runze, m’a le plus intéréssée, parce que montage de textes empruntés à Baal, récitées ou chantées par Christian Redl, au Dreigroschenoper, à Grand peur et misère du IIIe Reich, pièce que j’avais vue en France dans un lointain passé,  qui m’avait parue pauvre, de circonstance. Or, la scène de l’espion, celle de la Justice produisent, bien jouées, un sentiment d’effroi, et m’incitaient à relire cette pièce. Le montage s’achevait sur un texte que j’AIME, Dialogues d’exilés, joué par deux grands comédiens Udo Samel et Jürgen Hentsch. Un régal pour les neurones. Dans la tradition française de Diderot.

Les éléments du montage étaient reliés par un fil biographique, le chant de Jenny, interprété par Meret Becker est chanté sur un bateau qui conduit vers l’exil, enchevêtrement de l’œuvre et de la vie qui donnait à ce film une charge émotionnelle certaine. Mais, comparé au travail de montage de Peter Watkins dans son film sur Munch où la vie et l’œuvre sont imbriquées avec une maîtrise rare, s’éclairant l’une l’autre, le film manquait de densité. Les textes de Brecht se défendaient avec vaillance, portant le film.

Bertolt Brecht-Liebe, Revolution und andere  gefährliche Sachen (1998) de Jutta Brückner, Kaj Holmberg m’a paru sans intérêt. Non seulement, on relevait au passage des négligences qui trahissaient un certain amateurisme, mais les questions posées trahissaient des aprioris. Se demander qui était vraiment Brecht, quel rôle jouaient ses maux de cœur dans sa vie, s’il souffrait d’une névrose, moteur de son œuvre (!), si c’était un noceur-Lebemann ou un homme qui avait besoin des femmes comme nourriture pour son œuvre, quels étaitent ses rapports réels au mouvement communiste, autant de questions qui trahissent et des réponses toutes faites  et un évitement de l’œuvre dans sa complexité, densité, tout en faisant semblant de lorgner vers l’œuvre. Quoi qu’il en soit, de pauvres questions pour éclairer une œuvre aussi complexe et diversifiée.

Un poète, un artiste offre une œuvre à lire, à voir, à entendre, on peut ignorer le don, on peut le refuser, on peut l’examiner avec distance,  mais a-t-on le droit de produire du bavardage pseudo-savant à des fins d’autosatisfactions narcissiques sur le compte d’un autre bipède ?

My Name is Bertolt Brecht-Exil in USA, 1988, était un documentaire sans prétention sur Brecht aux USA, avec en final l’interrogatoire (Hearings) par la commission McCarty, qui devait avoir conscience du ridicule de ses questions qui n’osa pas faire comparaître Charlie Chaplin, dont les réponses auraient pu déclencher le rire de la salle et les disqualifier. Les réponses de Brecht élaborées par les avocats qui aidaient les “prévenus” contournent habilement les questions.

La radio ne fut pas en reste, sur radio-Kultur, de nombreux Feature, sur Lukullus, sur Brecht et le 17 juin, mais aussi Brecht verjazzt.

La descendance de Brecht

Le train et l’arme magique -  Der Zug und Die Wunderwaffe

Non moins stimulante, la descendance de Brecht. Dans le cadre du centenaire, on a pu voir un documentaire de 70 minutes sur Le train anachronique ou Liberté et DémocratieDer anachronistische Zug oder Freiheit und Democracy. Un train de 400 mètres, composé de 40 voitures, dont de luxueuses limousines, des voitures publicitaires de grandes banques, mais aussi des engins de la Wehrmacht, des LKw, ces camionnettes qui ont servi à transporter tant de victimes de l’armée conquérante, au service du IIIe Reich avec des inscriptions ironiques, qui rappellent le passé nazi de certains hommes politiques, G/L/O/B/K/E, L/Ü/B/KE, dont chaque lettre est inscrite sur le dos d’un dossier, l’ensemble des dossiers formant une  bibliothèque placée sur une camionnette… S”y inversent les valeurs courantes :  «Freiheit statt Butter», construite  sur le modèle nazi «Kanonen statt Butter» (Göring), «Freiheit statt Befreiung», «Freiheit statt Politik»… inversions qui  visent à  dénoncer le discours politique des ‘nouveaux’ dominants. IMPRESSIONNANT d’inventivité. L’ironie ravageuse du poème de Brecht fait école. Les élèves sont doués. Mais l’importance des moyens pointent des financements. La RDA instrumentaliserait-elle l’ironie corrosive de Brecht après l’avoir redoutée ?

Ja ! Brecht bleibt unbequem - Brecht reste inconfortable, gênant, incommode, dérangeant, je ne parviens pas à choisir l’adjectif français le plus adéquat.

Ce train anachronique  traversa l’Allemagne du 18 novembre au 2 décembre 1990 (date des élections), de Bonn à Berlin, provoquant les autorités aux frontières des différents Länder, mobilisant les médias, revenant sur des lieux symboliques  du nazisme (entre autres), s’arrêtant devant d’anciens alliés (IG Farben i.A.), avec  pour motto : Brecht au lieu de  l’Allemagne par dessus-toutBrecht statt  Deutschland  über alles. À chaque arrêt, des fragments du long poème de Brecht Der anachronistische Zug oder Freiheit und Democracy écrit en 1947, étaient récités par Hanne Hiob. Un train pour protester contre les conditions de la réunification. En 1947, Brecht protestait contre la democraty des puissances d’argent, en faisant défiler dans l’Allemagne dévastée, le train des hauts fonctionnaires, des économistes, des politiciens et des profiteurs du nazisme, petits et grands, faisant valoir leur droit à la democraty et à la liberté, dans 41 strophes de 4 vers. En 1990, le train proteste à nouveau contre ces mêmes puissances qui annexent la RDA et la poussent  sur une voie qui n’est pas celle dont les opposants avaient utopiquement rêvée.

Un train comme “expérimentation sociologique”, provocatrice. Les participants — des travailleurs, des apprentis, des élèves et des étudiants, de l’Est, de l’Ouest — portent des masques qui évoquent de sinistres personnages ou des politiques, les policiers interviennent, souvent, le masque est une insulte, il doit être enlevé, après quelques palabres, le masque est enlevé, mais il a produit l’effet recherché. C’est fort, ça grince, ça coince, ça dérange, et pas seulement les autorités !  Des citoyens n’aiment pas qu’on leur rappelle un certain passé. — So viel Geschichten für ein  paar Juden ! dit une citoyenne d’un âge certain. — Tant d’histoires pour quelques Juifs ! Du bon théâtre d’agit-prop, si on en juge par les échos médiatiques. Tonique aussi, pour qui a le sentiment de patauger dans un  bourbier inquiétant.

Ce train avait déjà pris la route en 1980,  dans un combat contre la candidature de Franz Joseph Strauss à la présidence de la RFA. Il partit de Sonthofen, parcourut 3300 km  avant d’arriver à Bonn. À l’époque, le train participait à un combat aux enjeux politiques cruciaux. Strauss fut battu.  En 1990, le train partit de Bonn le 18 novembre, arriva à Berlin le 2 décembre après avoir sillonné  la RFA et la DDR durant deux semaines. Son nouveau combat : s’attaquer à l’organisation des élections dans les deux Allemagnes qui « ne promettaient rien de bon pour l’avenir » et la conception de la liberté  dont  les unificateurs se réclamaient. Au printemps 1991, des voitures portant l’inscription Brecht statt Deutschland über alles (Brecht au lieu de l’Allemagne par dessus-tout) furent exposées dans la cour intérieure de l’Université Humboldt. Le train échoua à faire entendre les mises en garde ; en RDA, les illusions étaient trop fortes. Et Kohl, le chrétien-démocrate encore bien installé sur son socle de Président de tous les Allemands, soutenu par des puissances financières occultes. Le poème de Brecht est en attente d’une nouvelle écoute.

D’autres centenaires un peu effacés

1998  était aussi l’année du  centenaire d’Hanns Eisler, de Sergej Eisenstein. Le centenaire de Brecht a eu tendance à faire passer au second plan, ces contemporains essentiels.

J’assistai à deux tables rondes sur Eisenstein. Lors de la première table ronde (12 février 1998), Oksana Bulgakowa présenta un ouvrage collectif Eisenstein und Deutschland 4), et Walentina Korschunowa, la co-traductrice des mémoires d’Eisenstein, Yo Ich selbst, Memoiren 5), expliqua les difficultés de la traduction des textes d’un artiste qui parlait plusieurs langues, et dont le russe était de ce fait singulier. Elle produisit des exemples intéressants où la structure de la phrase russe, le lexique, étaient marqués par l’allemand — la langue du père (un Juif allemand converti à l’Église orthodoxe russe), la langue de son journal intime, de certains textes théoriques: Nachahmung als BeherrschungImitation comme maîtrise ou Dramaturgie der Filmform-Dramarturgie de la forme filmique. Difficultés donc de traduire en allemand cette tonalité allemande du russe. De son côté Oksana Bulgakowa précisait les rapports très denses d’Eisenstein à la culture allemande, allant de la littérature à la musique en passant par la peinture, le cinéma, l’archictecure, le style de la caricature (Simplizissismus). Un passeur.

L’ouvrage contient aussi des échanges épistolaires d’Eisenstein avec des artistes, écrivains, hommes de théâtre allemands (Feuchtwanger, Otten, Toller, Piscator., etc.). Sur une tendre photographie, prise chez Tretjakov en 1932, les affinités huamines/poétiques/théoriques de Brecht et Eisenstein se  disent dans un geste furtif, Eisenstein effleure le menton de Brecht qui le regarde, Brecht a rapproché sa main droite de la joue gauche d’Eisenstein, doigts repliés, sauf l’index posé sur la joue du cinéaste. (La photographie ’scannée’ refuse de se laisser transférer sur le site, je le regrette).

La seconde table ronde (19 février 1998), Eisenstein et l’art filmique aujourd’hui, tournait autour de deux axes. L’un à la mode  : nous ne croyons plus à l’Histoire, à l’Utopie, et donc que faire d’Eisenstein ?   Ne serait-ce pas une “Vaterskostbarkeit” (un bijou  de  papa) ? Une question rhétorique, suivie d’une allusion au concept d’harmonisation des sentiments chez Eisenstein. Devenue allergique à ce type de discours philosophiques, esthétiques sur l’art, je n’ai pas fait l’effort de comprendre.

Il fut question de la technique du montage comme moyen de montrer le non-visible, de l’importance du concept d’image (Bildbegriff) associé à la métaphore,  de ses liens avec l’architecture, liens qui intéressent Oksana Bulgakowa.  Elle connaissait son sujet  et posait de bonnes questions aux intervenants. La théorie eisensteinienne apparaissait comme un vaste système, à visées totalisantes (anthropologie, ethnologie, psychologie, linguistique, (connaissance des travaux du linguiste  Luria, si passionnants).

Dans une perspective philosophique, une intervenante souligna la nature «pré [sic!] -sémiotique, pré-structurale» du travail théorique d’Eisenstein : entre autres, destruction de l’opposition émotion (Gefühl)/ratio; logique/émotion. Elle souligna son anti-naturalisme, anti-psychologisme. L’intervenante interprétait Eisenstein, dans le cadre de la sémiotique (cette référence obligée) et non dans le cadre d’une réflexion sur la poétique spécifique d’Eisenstein.

Le second axe était historique. Les  intervenants firent un tour d’horizon sur les rapports d’Eisenstein avec d’autres cinéastes  dans le monde, de différents points de vue. David Robinson dressa le tableau contrasté des relations d’Eisenstein et des cinéastes anglais. Dans les années vingt, il est interdit dans l’Angleterre démocratique, on l’importe donc illégalement ; dans les années trente-quarante, il exerce une influence directe et profonde sur Hitchcock. En 1939, Eisenstein se rend en Angleterre pour un Congrès.  Mais, c’est en  1943 qu’il trouve son premier public. À partir des années soixante commence un long processus d’absorption, à son apogée dans les années soixante-dix. Au présent, il est “plutôt rejeté”, la notion de manipulation étant jugée dangereuse. Eisenstein,  lui-même, avait conscience des dangers de la manipulation du spectateur.

Mais, la notion de manipulation est-elle opératoire dans le champ de l’art ?  Quand je ris ou je pleure sur un personnage de papier ou de pellicule, quand je suis émue par un poème, une partition, etc., suis-je manipulée? Et si manipulation il y a, ce n’est pas la manipulation qui est dangereuse, mais l’absence d’éthique dans la manipulation. En fait, cette notion masque une conception désuète de la pratique artistique, mais qui persévère.

L’intervenant russe, Naum Klejman, m’a paru faible, son argumentaire reposait sur une distinction fragile entre un Eisenstein masculin du côté du totalitarisme, et  un Eisenstein féminin, artiste, qui seul l’intéressait.  Le dualisme traditionnel qui aujourd’hui fait mode. Comme si les femmes, le féminin…  Passons !

Un brésilien, José Carlos Avellar (Rio de Janeiro) parla des rapports d’Eisenstein et du Cinéma Novo qui, libérant le cinéma des codes hollywoodiens posait un regard nouveau sur la société. Un regard politique. Le montage eisensteinien influença de nombreux cinéastes d’Amérique latine, Solenas en particulier. Dans les années 60, les textes d’Eisenstein (en anglais, espagnol) palliaient l’absence d’école de cinéma.

Je me souviens encore des émotions nous bousculant. Le dieu noir et le diable blond de Glauber Rocha… Antonio das mortes (1969)… Les fusils de Ruy Guerra… En 1998, l’Ours d’or berlinois attribué à Central do Brasil de Walter Salles réactivait les souvenirs enfouis. La dictature  militaire qui avait mis fin au cinéma Novo, n’avait pas eu raison du cinéma brésilien.

Cette table ronde s’achevait sur  Eisenstein et les femmes par Jutta Brückner une féministe allemande, auteur du film, à mes yeux, discutable sur Brecht,  – Love, Revolution and others dangers. Son intervention m’a intéressée. Elle enseignait le cinéma. Les étudiants appartiennent, disait-elle, à la génération qui est née avec la télévision, et qui ne connaît que le traitement de l’image par la télévision — Bilderbrei/soupe d’images — d’où ses difficultés à comprendre le traitement de l’image par Eisenstein. Elle en caractérisa les effets sous le  concept de Formlosigkeit – absence de forme. Les nouveaux médias,  vidéo et ordinateur dont ils se servent par nécessité, renforceraient cette Formlosigkeit.  Par ailleurs, la narrativité prévalant sur la construction du sens (Bedeutung), le montage constructif leur est étranger. Pour cette nouvelle génération, concluait-elle, comprendre Eisenstein exigerait  un effort théorique, c’est-à-dire héroïque ! Elle insista sur cette nouvelle organisation de la perception pour cette “génération télévisuelle”. À cette incompréhension “naturelle” (si on peut dire), vient s’ajouter  un certain rejet de la théorie, à la mode aussi, et de la théorie d’Eisenstein en particulier, sous couvert d’esthétique totalitaire. Plus intéressant, le rejet du pathos héroïque. Toujours douteux politiquement.

Elle parla ensuite du rapport des femmes cinéastes à Eisenstein. Rapports encore plus difficiles, selon elle. Un rejet de l’esthétique totalitaire comme regard au masculin. Elles lui reprochent d’avoir décrit  le peuple (Das Volk) comme  un monde d’hommes, les femmes étant surtout  l’objet d’un regard critique, « symbole du sentimentalisme petit-bourgeois ».  Le « flux des désirs – Strom des Begehrens» eisensteinien se  situerait  entre  l’homme  et  les choses. Chez les  cinéastes femmes,  ces « flux des désirs » auraient pour objet les êtres,  les cinéastes femmes préférant se tourner vers le monde des sentiments, des rapports humains, des rapports homme/femme.

À voir, à explorer. J’avoue n’être pas convaincue par ces oppositions dualistes.

Elle terminait en disant que pour le moment, Eisenstein n’était pas utile dans leurs recherches, « c’etait plutôt une affaire de l’avenir ».

Le modérateur, Hans-Joachim Schlegel, avait fait remarquer que dans les années vingt, il existait en Russie, un mouvement féministe qui remettait en question l’image négative de la femme dans les films d’hommes, et pas seulement eisensteiniens. Elles exigeaient la parité dans la production filmique pour précisément pouvoir changer cette image.

Il faut s’y faire, la tradition occidentale a tendance à créer du nouveau dans le rejet de ce qu’elle a adoré pendant un temps. Dans l’après “socialisme” et  dans  la “victoire” du capitalisme, la guerre froide se pérennise sous d’autres formes.

Penser chinois. Ou du moins essayer. La Beweglichkeit intellectuelle (mobilité) brechtienne en est une forme.

Un  regret…

Ne pas avoir pris le temps de participer à une excursion à Buckow.

J’ai emporté plus de 20 kg de livres. Parmi les bouquins achetés : deux énormes pavés, Dokumente zur Geschichte der Akademie der Künste, des documents sur les deux Académies des Arts, couvrant la période 1945-1993. Dans l’ouvrage concernant la RDA figurent les discussions sur les pièces “politiquement incorrectes”, Lukullus de Brecht, sa mise en scène du Ur-Faust, considérée comme une attaque insupportable de la “culture allemande”. Le jeune Hans-Jürgen Syberberg osa fixer cette mise en scène sur pellicule. On y voit un Faust, traité comme un intellectuel minable, flanqué d’un diable guère plus malin que le maître qu’il sert. Les comptes rendus des séances du printemps 1953, houleuses, concernent l’opéra de Hanns Eisler Johann Faustus, Eisler en faisait aussi une figure de la Misère allemande, en le confrontant au révolutionnaire Münzer. Débats passionnants pour comprendre les enjeux politiques des affrontements, Eisler, Brecht interrogeaient les fondements idéologiques de la République démocratique.

*

Au lycée, j’avais appris par cœur des passages de Faust — pour le plaisir et non comme pensum scolaire. L’Université m’en avait détournée, Goethe y était devenu ennuyeux. Mais, c’est Brecht qui ébranla à jamais mon admiration juvénile.

Faust !  il avait eu besoin du diable pour séduire une femme, avait-il dit ironiquement, un vrai homme allemand !

Cette remarque m’avait fait sursauter, et beaucoup rire. Je n’avais jamais osé faire un rapprochement entre mon héros d’adolescente et la drague de certains hommes allemands. Il suffit parfois d’un bout de phrase pour éclairer des situations, grossières ou grotesques, où  l’alcool jouait le rôle du diable faustien.

Je revenais donc à Paris avec des piles de questions à explorer. Comprendre le pourquoi des émotions textuelles si intenses.

Durant les années de brechtologie obligée, qui étaient aussi des années où le capitalisme avait une santé florissante, et donc pouvait supporter sans grands dommages les critiques les plus acerbes, où les herméneutiques qui écrasent l’œuvre sous des catégories politiques, esthétiques et/ ou  philosophiques, étaient hégémoniques,  Brecht, comme tant d’autres,  a  été instrumentalisé. On y cherchait des “contenus de gauche”, on explorait l’œuvre avec des catégories élaborées par Brecht lui-même au risque de manquer  tout ce qui les déborde. Brecht lui-même, en RDA, en mesurait les limites, aussi, lui arrivait-il de ronchonner  — Ideologie, immer noch !  – Idéologie, encore et toujours ! disait-il, au sujet d’un travail de thésard.

Ce sont des chanteurs, rocker, jazzmen, ou classiques (Lied), qui ont rappellé que Brecht est poète. La brechtologie des années 60/70 avait fini par le faire oublier. Revenir au poète est devenu, pour moi, une urgence. Par poète, j’entends ces rapports singuliers d’un sujet à la langue qui s’en trouve transformée. Et qui fait ce que Thomas Mann parlant de la spécificité de Brecht, désignait comme  Kulturgeschichte – Histoire culturelle.

P.-S. Je ne suis pas revenue à Brecht. Pas encore. Je m’en explique sur un nouveau site consacré au JOURNAL DE TRAVAIL [http://fpbjt.wordpress.com/]

——————–

1. Jörg Laue, Hans-Friedrieh Bormann et Christoplier Martin, assistés par des performer, musiciens et artistes plastiques, participaient de l’événement textuel. FATZER/Monologie étant une reprise du groupe qui développait et montrait ses projets depuis 1995 dans des différents lieux, dont le mythique Theater am Halleschen Ufer.

2. John Fuegi, biographe de Brecht, se servira des rapports Brecht/Fleisser pour discréditer le poète. J’en décortique la méthodologie dans un article intitulé Brecht, une figure de la suspicion (à paraître).

3. Scharfrichter der bürgerlichen Seele, Raoul Hausmann in Berlin 1900-1933. Unveröffentlichte Briefe Texte Dokumente aus den Künstler-Archiven der Berlinischen Galerie, Herausgegeben und kommentiert von Eva Züchner (532 Seiten und 160 Abbildungen Berlinische Galerie, Berlin Verlag Gerd Hatje, Ostfildern.

4. Oksana Bulgakowa, Eisenstein und Deutschland, Texte, Dokumente, Briefe, Akademie der Künste, Henschelverlag Kunst und Gesellschaft, Berlin, 1998.

5. Walentina Korschunowa et Naum Klejman, Yo Ich selbst, Memoiren de Sergej M. Eisenstein, introduction de Sergej Jutkwitsch, Wien : Löcker 1984, en deux volumes ; Henschelverlag Kunst und Gesellschaft, Berlin, 1984 ; Fischer Taschenbuch Verlag, Frankfurt, 1988.


❖ ❖ ❖ ❖ ❖ ❖

Publié sur WordPress.