Chroniques berlinoises

12 décembre 2008

Chroniques berlinoises I. 2. L’APRÈS : Berlin, février 1998, centenaire de Brecht


FÉVRIER 1998


BERLIN, CENTENAIRE DE BRECHT



Du temps de mes visites studieuses, on l’aura compris, je n’aimais ni  Berlin-Est  ni Berlin-Ouest. Je n’aimais pas être insultée quand j’allais à l’Est ou quand j’en revenais,  par de vieux bonshommes hargneux qui stationnaient aux points de  passage. Je n’aimais pas l’arrogance de si nombreux Allemands de Berlin-Ouest, trop bien nourris et caricaturalement, c’est-à-dire fascistement anticommunistes. Et tant d’autres choses encore. La division produisait, des deux côtés, des formes de pression, de surenchère, difficiles à supporter. Dans les deux partis de la ville, l’ennui exhibait ses façades.

Berlin-Est/-Ouest était un lieu de passage, je travaillais à l’Est et  je couchais à l’Ouest ; les allées et venues ne facilitaient ni les rencontres ni le tourisme urbain. Je ne connaissais de Berlin-Est que la Friedrichstrasse, la Chaussestrasse, ses alentours et les théâtres. Je restai étrangère à cette ville.

Les frontières abolies, je découvre que j’aime cette ville, sa générosité spatiale, sa faible densité, ses lacs à presque portée de jambes. J’aime son horizontalité, qui n’est pas le terre à terre, mais une forme de modestie. Même quand elle pavane un passé militaire glorieux, bismarckien, (“Die Goldelse”), ou les restes arrogants de son passé wilhelmien, elle a su en gommer au fil des remaniements, et l’esprit au carré du « Roi soldat » (Friedrich Wilhelm, I.), multipliant dans la ville en extension, des places pour l’exercice de ses troupes, et atténuer le monumental de certaines façades en les insérant dans de vastes espaces qui semblent en rapetisser l’insolence.

J’aime son art du faire-avec : faire-avec les erreurs des politiciens qui décident des transformations urbaines, faire–avec les contradictions de son passé architectural, visant la puissance…

Sachant qu’elle ne pourra pas (ou pas encore) rivaliser avec ses aînées, Paris, Londres, Rome, elle décide de faire de sa gaucherie, un art de vivre. Un vivre simple et facile. Ses poumons verts (plus de 17% de forêt) permettent aux poumons humains de s’oxygéner, on peut marcher des heures sans fatigue, alors qu’à Paris, les odeurs d’essence, l’air vicié encarbonent rapidement le flâneur. Ses moyens de transport, très diversifiés, pensés pour faciliter la vie des usagers,  mettent le centre de la ville à la portée des arrondissements les plus éloignés. Pas de périphérie donc. Pas de banlieusards parqués.


Cette ville étendue a gardé un quelque chose de provincial, assez indéfinissable, qui fait son charme. Est-ce un effet de la division qui lui colle encore à la peau?  Où est-ce parce que Berlin n’a jamais été la capitale de l’Allemagne au sens où Paris est capitale de la France depuis toujours (ou presque) ?  Les capitales régionales, fortes d’un long passé glorieux, se refusent à céder leur place à la capitale ‘prussienne’, aujourd’hui dans un statut d’entretenue. D’où vraisemblablement ses allures décontractées.

Deviendra-t-elle  la capitale européenne, pont entre l’Est et l’Ouest ?  Ce qu’elle était dans les années vingt. Le futur de Berlin, dans l’état actuel des choses, me paraît imprévisible.

En février 1998,  je séjournai  dans un hôtel, l’Atrium, une annexe de l’Hôtel Albrecht, à proximité du Berliner Ensemble. Un hôtel où j’avais passé quelques nuits, l’année où j’avais obtenu l’autorisation de séjourner en RDA. Je me souviens encore de la literie d’un blanc éclatant, à l’odeur agréable, si raidement repassée que la main pouvait glisser sur le drap, l’oreiller.  Presque un air d’hôpital. La chambre  dans sa simplicité, avait quelque chose de spartiate.

Rénové, il a perdu son enseigne d’Hospiz, désignant son appartenance à une ‘Mission’ (en ce cas protestante).  La Bible aussi a changé, elle s’est modernisée. Caricaturalement modernisée.  Une nouvelle traduction dans « l’allemand d’aujourd’hui » est censée mettre le Nouveau Testament* à la portée du grand public. Si on sait que la traduction de la Bible dans le « langage du peuple » par Luther, participe de la création de la langue allemande, on pourrait pleurer ou rire. Elle est illustrée de photographies, empruntées à tous les champs de la société d’aujourd’hui, dont une photographie de Dachau (vues sur les barbelés), accompagnée d’un texte extrait de Matthäus, 5.101 : « peuvent se réjouir tous ceux qui ont été persécutés, parce qu’ils ont fait ce que Dieu demandait…» [p. 244].

No comment.

*Die Gute Nachricht im Bild, Jahrestestament, DEUTSCHE BIBELGESELLSCHAFT, Stuttgart, 1982, 1991. Traduction sous la responsabilité de : Deutsche Bibelgesellschaft (Evangelisches Bibelwerk)
Katholisches Bibelwerk e.V. Stuttgart
Österreichische Bibelgesegsellschaft
Österreichisches Katholisches Bibelwerk
Schweizerische Bibelgesellschaft
Schweizerisches Katholisches Bibelwerk


J’explore attentivement ce périmètre qui m’était familier. La rue Albrecht, derrière le Berliner Ensemble, est toujours aussi défoncée, douloureuse pour les chevilles, mais certains immeubles ont été rénovés. J’y découvre un atelier où travaillent deux jeunes artistes anglais. Ils sont visiblement heureux de mon incursion curieuse. On bavarde, une des sculptures m’accroche. Elle n’est pas à vendre, mais il se « réjouit/enjoy » qu’elle me plaise et me remercie. Je repère des cages de métal étranges, des instruments bizarres. Sculptures ? Devant mon regard interrogateur, il fait un geste, qui semble vouloir effacer l’interrogation — Ça, c’est pour les sado-maso, du travail de commande. Il ne désire pas en dire plus. Il préfère me montrer d’autres sculptures.

À deux pas, je retrouve le salon de pédicure, tenu dans les années 70 par une Berlinoise, au franc parler un peu rauque.  En face, une petite épicerie et une pâtisserie artisanale du temps de la RDA survivent.

Les immeubles rénovés apportent des taches de couleur, égayant la grisaille encore dominante, et témoignant des changements qui s’opèrent. Les immeubles non rénovés ont un air d’abandon qui pérennise le Berlin-Est que j’ai connu. Je scrute les transformations avec intérêt et une certaine inquiétude aussi. Berlin-Mitte semble en voie de colonisation par des Wessi argentés.

Le passage frontalier de la Friedrichbahnhof et ses clôtures ayant disparu, la Spree a retrouvé sa liberté, et perdu son air de mare que le dispositif de sécurité lui donnait. Je reconnais ce paysage urbain, sans le reconnaître vraiment. La gare est en reconstruction, un chantier parmi tant d’autres, les vieux trains jaunes et rouges, inconfortables, continuent de circuler.  Le libraire-antiquaire, près de la gare,  sous le pont, a disparu. J’y avais acheté de nombreux livres introuvables. Le magasin est inoccupé, mais l’enseigne en garde la mémoire.

À hauteur des nouvelles  Galeries Lafayette  en revanche, la  Friedrichstraße affiche un luxe mal perçu par les Ossi, les cafés ressemblent à tous les cafés des métropoles européennes. Plus de coins douillets, où l’on avait plaisir à rencontrer des amis pour bavarder de tout et de rien, disent des Ossi.

Je fais demi-tour, préférant remonter la Friedrichstraße. Je n’aime pas ces constructions qui trahissent l’esprit-promoteur qui rentabilise le m2, peu respectueuse du passé multiforme qui implicitement structure une ville. Pendant un temps, c’est à Bonn, une ville rhénane à mille lieux de l’esprit berlinois,  que l’on reconstruisait Berlin.

Sur le pont de la Friedrichsbahnhof, une scène insolite pour les Ossi : un couple, avec enfants, habillés comme l’étaient les hippies des années 68, devant une camionnette anti-drogue qui distribue un produit de substitution. Une jeune femme regarde, à distance. Quand le Mur est tombé, de nombreux Berlinois de l’Ouest, des jeunes,  sont venus habiter à Berlin-Est,  les loyers  étaient moins chers. Dans leur sillage, la drogue conquiert ouvertement de nouveaux territoires. L’anticommunisme teigneux n’a pas que des racines politiques, théoriques, les économies parallèles se développent plus facilement dans les démocraties…

Le petit bâtiment blanc à hauteur de la gare où j’avais vu, dans le passé, une exposition de peinture, tristement médiocre, est fermé.  J’arrive à hauteur du plus grand magasin, construit au début de siècle, le Tacheles, qui pérennise la mémoire de la guerre. La ruine, squattée par des artistes, est entourée d’un  terrain vague qui doit faire rêver plus d’un promoteur. Une sculpture faite de bric et de broc, entourée d’une herbe  rachitique, semble jouer les enseignes. J’y perçois de l’ironie.

Chausseestraße, le cimetière huguenot et la Brecht-Haus sont restés semblables à eux-mêmes.  Dans la cave, le restaurant est encore un lieu convivial, mais la cuisine reste passable. S’il est vrai qu’il s’agit des recettes d’Helene Weigel, je m’autoriserai à dire  que les Brecht n’étaient pas des gourmets.

Peu de changements aux alentours, si ce n’est cette alternance d’immeubles rénovés et de façades à triste mine. J’ai cherché la petite pâtisserie qui faisait de délicieux gâteaux. En vain. Le capitalisme a progressivement raison du petit commerce artisanal,  toléré par le régime. Les Berlinois de l’Est en ont fait une blague.

*

Désirant revoir l’Alexanderplatz, un souvenir à la fois urbain et littéraire, je m’y rends en métro. L’ Alexanderplatz, vaste et découverte dans mon souvenir, semble avoir rétréci. Est-ce un effet d’optique dû aux nouvelles enseignes volumineuses et criardes ? Tout a changé. Je cherche en vain  le bâtiment administratif  où l’on m’avait donné des adresses de chambre,  le grand  hôtel, dont j’ai oublié le nom, et son restaurant où j’avais eu un échange assez vif avec le cuisinier du bar, à qui j’avais reproché, en riant, d’avoir transformé en semelle de cuir, trop salée, un morceau de faux-filet. Reproche perçu comme une insulte à un travailleur en terre socialiste !

Je tourne et retourne sur la place, indécise. Et déçue. Nouveau : des camés, des homless et bien sûr, des policiers.

Les homless sont nombreux, partout dans la ville. « Un acquis du capitalisme » disent les Ossi, amers et ironiques. Selon A., nombreux furent les Ossi  à être pris  d’un désir fou de changement. Ils bazardèrent meubles, vêtements, appareils ménagers, voitures, “socialistes”, bref, ils s’endettèrent sur le mode capitaliste, pour acquérir les biens de consommation capitalistes qui flattaient le rêve d’une vie autre. Le chômage, cet inconnu, les rattrapa. Ils se retrouvèrent à la rue, sans trop comprendre ce qui leur arrivait.  Du temps de la RDA, on pouvait ne pas payer son loyer et continuer à occuper son logement, la constitution assurant le droit au logement.

Durant mes déambulations, j’éprouve des impressions contradictoires, de changement sans changement. Il arrive que des poches de changements radicaux surprennent, à d’autres moments, j’ai le sentiment d’être encore au temps de la RDA. Le Märkisches Museum est en ce sens exemplaire, le comportement des gardiens, le ton autoritaire de certaines dames rappellent de vieux souvenirs, il m’est arrivé de sursauter, surprise par ce qui me paraissait être des résurgences du passé. En fait, des habitus intériorisés par trois générations. L’Ouest de la ville a souvent des allures de capharnaüm avec sa profusion de marchandises, à l’Est, une certaine sobriété persiste, même si le nombre de commerces ouverts est impressionnant, qui donnent diversité et animation aux rues, autrefois taciturnes. Une frontière invisible continue à séparer, d’une certaine manière, les deux territoires urbains. Dans le langage, en particulier. De l’autre côté ! – drüben revient souvent dans le langage des Ossi pour parler de Berlin-Ouest. — Ah, non, pas envie d’aller de l’autre côté ! Ach, nein, keine Lust drüben zu gehen ! me dit une amie que j’invite à venir me rejoindre sur le Ku-Damm, à l’Institut français. Dix ans ont passé, mais la mémoire de la division est encore tenace, ravivée par les rêves avortés, les frustrations…

Parlant d’un chauffeur de taxi qui ignorait une  adresse wessi, j’apprends qu’une sorte de guerre avait éclaté entre les chauffeurs de  taxi de l’Est et de l’Ouest. Après la chute du Mur, les chauffeurs de taxi de l’Est s’étaient empressés d’apprendre le plan de Berlin-Ouest, espérant pouvoir y travailler, car « là était l’argent ». Quand les chauffeurs de taxi wessi virent arriver les Ossi,  ils les chassèrent. À chacun son territoire. Ou comment le Mur se reconstruit, invisible à l’œil.


Quoi qu’il en soit de ces changements  asynchrones, voire incertains,  j’ai plaisir à flâner dans Berlin-ville ouverte, à respirer un air qui me paraît plus léger, la division polluait les “atmosphères” tour à tour glaciales, étouffantes, politiquement toxiques…

À l’Ouest, ça et là, des vers de Brecht sont devenus des slogans lumineux qui me rappellent d’autres slogans lumineux de la RDA. Centenaire marchand oblige.

Mercredi 6 février 1998

J’aurais aimé être à Paris, à la cinémathèque, un hommage était rendu à Jeanne Moreau.

Il faudrait écrire sur son sourire. Rare. Singulier. La gravité du visage, le passage du temps sur ce visage, lui donne un rayonnement plus intense. L’espace de quelques secondes, il éclaire d’un coup le visage quelques secondes avant grave, voire sombre, d’une lumière secrète. Il irradie avec grâce. Une grâce légère. C’est le sourire de quelqu’un qui est en accord avec soi, la vie, son passage, ses peines/joies, un sourire qui dit qu’on joue le jeu, avec élégance, même si parfois, on n’est pas sûr qu’il vaille un bout de chandelle.

Rien, ni sa fulgurante réussite, ni sa durée ne sont venues entamer ce sourire, éclairé de l’intérieur. Car, il vient de loin ce sourire, elles viennent de loin les nuances du sourire de Jeanne Moreau. Il m’arrive de revoir un film pour revoir cet affleurement de l’être dans ce sourire, dans une nuance du sourire. Qui toujours me surprend.

C’est certes une grande comédienne, mais plus encore une très grande dame, au sens où on disait au XVIIIe siècle, c’est un honnête homme. Ce sourire ne trompe pas. Il a la grâce et la force des êtres qui assument sans la moindre grimace la solitude humaine, et qui sont capables de reconnaître la présence de l’autre, à qui le sourire s’adresse. Comme un signe d’accueil et de reconnaissance.

Et sa voix… L’écouter disant Une histoire immortelle de Karen Blixen ! La voix porte le texte qui s’enrichit de ce passage-par une voix qui devient musique de fond. Comme une musique de fond, faudrait-il dire. Certes, une voix de professionnelle, mais l’art y devient nature, la maîtrise s’efface, se fait oublier. Le sentiment aussi qu’elle partage bien des choses avec Pellegrina Leoni, chanteuse qui a perdu sa voix… Orson Welles, aussi, aimait la Pellegrina. Le film est resté inachevé. Les fragments sont superbes.

D. m’emmène, hors des centres en rénovation, dans de petits cafés à l’ancienne, des survivances. Je me dis sensible à leur atmosphère indéfinissable, elle m’explique alors que certains de ces cafés-restaurants ont été créés par des intellectuels, des artistes ossi qui avaient perdu leur emploi. De fait, l’air qu’on y respirait avait quelque chose d’intelligent. Mais oui !

Brecht dans le Friedrichshain

Une pérégrination dans le quartier Friedrichshain m’invite à retrouver Brecht que j’avais presque oublié. Une série de soirées initiées, depuis le 22 janvier, par des galeries, centrées sur les rapports de Brecht à la photographie, aux arts graphiques, plastiques et autour du chant. Je m’y promène et assiste à une soirée consacrée au jeune Brecht. Des poèmes de Taschenpostille, caressés gravement par la voix de baryton de Nino Sandow, accompagné au piano par Jens-Karsten Stoll, me ravissent à moi-même. Aussi, le samedi 7 février, j’allai au Berliner Ensemble, pour écouter une fois encore Nino Sandow, Brecht y cotoyait Maïakovski. Je n’avais pas relu les poèmes de jeunesse. Je les redécouvrais. Brecht, but ‘officiel’du voyage, mais surtout prétexte à mon désir de Berlin, commençait à me piéger.

Mardi 10 février, journée mémorable au Foyer du Berliner Ensemble

De 12 à 18 heures, des comédiens du Berliner et des invités, nombreux, se relaient  pour lire du Brecht. Une avalanche d’émotions. Régal textuel.

Écoute de deux documents inattendus : en premier, le Protocole de l’Assemblée générale du BE, lors du soulèvement du 17 juin 1953, un inédit, la prise de position y est ironique et décidée ; en second, la lettre d’un camarade, Pg., adressée à Ulbricht pour soutenir la demande de Brecht d’avoir son théâtre, il espérait, ce camarade,  que Brecht montrerait sa « primitivité » et qu’on pourrait ainsi « le casser définitivement ». Le succès international, à partir de 1954, obligea les camarades à continuer à financer le très coûteux Berliner Ensemble, fréquenté par les Wessi sensibles à la  ‘critique du capitalisme’, tandis que les Ossi, eux, en rêvaient. L’Histoire est parfois d’humeur facétieuse.

À partir de 14 heures, dans une des annexes,  Karl-von-Appen-Zimmer, public et comédiens se retrouvèrent autour d’une immense table rectangulaire, avec au centre, un trou d’où sortaient comme de longs spaghettis une multitude de fils, avec à leur bout, des micros, au nombre de cinquante, en forme de petite coupelle, les uns noirs, les autres gris, les seconds devaient être portés aux oreilles. Pour écouter tous les fragments assemblés, il fallait faire le tour de la table.

Une expérience inoubliable : LOSE COMBO : FATZER/Monologie, installation scénique avec Hermann Beyer 1). Je découvrais la puissance d’un texte que je n’aimais pas, je m’y suis toujours perdue. Heiner Müller le considérait comme un grand texte de Brecht.

Je suis revenue deux jours plus tard pour écouter le seul texte, à mon rythme. Chaque phrase devenait formulaire, sentence, l’ordre aléatoire de l’écoute renforçant la dimension gnomique du texte.

Pour mesurer la force de la parole poétique de Brecht,  il faut  écouter l’écriture-Brecht mise en voix par des comédiens allemands qui savent faire affleurer l’énergétique qui porte l’écriture, les comédiens s’accordant à dire que les textes de Brecht exigent un gros travail musculaire de mise en bouche. Énergétique qui va de la douceur caressante du Lied au carnassier des fauves humains de la jungle sociale, en passant, entre autres, par la légèreté, la grâce ironiques d’une plume qui vénère la Raison.

J’en suis si agitée que je renonce à Têtes rondes et têtes pointues, et à La décision-Die Maßnahme, chantés par des élèves-comédiens. Je suis revenue à 22 heures pour écouter Godard qui ne viendra pas, le film Allemagne neuf zéro sera projeté en son absence.

Les effets du retour à Brecht

Recommencements

J’étais piégée. Moi qui avais dédaigné l’hommage français, commencé dès le mois de janvier 1998, qui avais eu l’intention d’explorer Berlin, de m’immerger dans la langue allemande, et de faire, nebenbei, incidemment, çà et là des parenthèses brechtiennes, un peu comme on revoit un vieil ami qu’on a perdu de vue depuis longtemps, en se demandant si on a encore des choses à partager, j’ai eu la surprise d’en recevoir plein les méninges. Le sentiment confus que j’étais passée à côté de l’essentiel. Désarroi, mais en même temps, une euphorie physique que seuls les grands artistes produisent. Comme si le corps entier participait de l’émotion, de l’échange. Cette euphorie physique s’accompagne d’une sensation de clarification au sens alchimique. On se sent plus intelligent, on plane par excès d’oxygène. J’adore cet état, assez proche de l’état amoureux à ses débuts. D’évidence, les textes de Brecht se défendaient, contre-attaquaient, exigeant une écoute poétique et non d’herméneute qui n’entend que des contenus ‘marxistes’, ‘pas assez marxistes’… trop marxistes…

Mes déambulations urbaines se firent plus rares, je naviguais entre les lieux qui participaient au centenaire. Nombreux. Le 18 février, j’écoutai Manja Behrens qui prêtait son talent de diseuse à des ballades.

J’avais assisté, avant le mémorable 10 février, presque par devoir ou habitus universitaire, à trois tables rondes organisées par le Literaturforum à la Brechthaus ou au Berliner Ensemble : Après-midi des metteurs en scène avec Frank Castorf, Thomas Langhoff, Peter Palitzsch, Christoph Schlingensief, B. K. Tragelehn, drôle ; Soirée des musiciennes/musiciens avec Stefanie Wüst, Gottfried Wagner et Klaus Walter ; Soirée du film : Souvenirs des débuts du Berliner Ensemble avec Egon Monk, Peter Voigt, Hans-Jürgen Syberberg qui, du haut de son insolente jeunesse, avait décidé de filmer ce théâtre contesté en RDA, avec « sa vieille caméra ». Autant de metteurs en scène, cinéastes, qui ont fait leurs débuts au Berliner. Des réservoirs de souvenirs, bons et moins bons. Quelques réglements de compte sur les “héritiers”, jugés trop insolents.

Le dimanche 8 février, j’avais écouté Adolf Dresen qui avait ouvert les festivités en s’interrogeant sur les erreurs de Brecht-lecteur de Marx. Ces ‘séances de discours-sur’ (biographes, universitaires et plus encore philosophes, esthéticiens) commençaient à m’ennuyer. Non par anti-intellectualisme, mais parce que leurs approches théoriques, méthodologiques me paraissaient dépassées, l’herméneutique aux relents théologiques étant et restant toute-puissante en Allemagne, y compris chez les matérialistes.  Certes, la parole était plus libre, plus critique, les approches moins ennuyeuses que du temps de la RDA, mais les questions de contenu continuaient à dominer. Les textes comme énoncés, voire énoncés philosophiques ! Ce qui avait pour effets de poser des questions qui, aujourd’hui, me paraissent comiques : Brecht se serait trompé parce que “marxiste”? Adolf Dresen, dans son introduction brillante aux festivités-Brecht, avait exploré cette question et répondait par l’affirmative.  J’admirais le brillant de la démonstration, mais j’éprouvais un malaise intellectuel certain.

Se trompe-t-on, en tant que poète, parce qu’on lit Marx ? Curieuse question. Que signifie être marxiste ? La conviction déjà ancienne qu’il s’agissait d’un problème théologique qui avait peu à voir avec l’œuvre de Marx comme point  de  départ d’une réflexion, et non comme point d’arrivée. Si Brecht s’était “trompé” sur ces lectures, il restait à expliquer les effets de l’écriture-Brecht, sa mystérieuse efficience, aujourd’hui encore. Un poète n’est pas un idéologue, l’écriture est toujours plus savante que l’auteur. Je me sentais étrangère à ces interrogations esthético-philosophiques.

Même sentiment d’étrangeté face aux féministes allemandes qui, dans les marges des festivités,  attaquaient Brecht, pour défendre les collaboratrices “exploitées”, avec un certain succès auprès de femmes et dans la presse. La thèse de John Fuegi faisait son chemin! Sex for text! Cette manière de poser les problèmes me paraissait ringarde. Voire puritaine. Et de plus, humiliante pour les femmes. Vouloir faire des collaboratrices de Brecht, des écrivains cannibalisés par le mec-Brecht  est une mauvaise manière de les défendre. Pis, il réduit ces femmes à n’être que des victimes consentantes, des femmes exploitées. Elles méritaient mieux les collaboratrices de Brecht !  La position de Fuegi étant plus atterrante pour les femmes que pour Brecht.

Ces femmes travaillaient sans être payées. Sex for text without money. Ingmar Bergman aussi ne payait pas ses actrices. Elles disent toutes, avoir trouvé du plaisir à jouer dans ses films.  Du plaisir à…  Sex without money, but with  pleasure !

De plus, ces femmes ne sont pas des écrivains, même si elles ont écrit. Les poèmes de Margarete Steffin sont indigents. Pourquoi tenter de faire croire le contraire ?  Steffin avait la réputation d’être  « une critique impitoyable – eine unerbittliche Kritikerin ». Selon Ruth Berlau, elle critiquait tout ce qu’elle considérait comme tordu, énigmatique-verdreht, et Brecht qui désirait s’adresser aux prolétaires, était attentif à ses remarques, lui qui pensait — justement — qu’il n’existe pas de grande œuvre sans mystère.

Il faudrait y regarder de plus près, la critique des Knittelverse d’Arturo Ui par Steffin trahit une conception de la forme et donc de la littérature, très discutable. Elle en critiquait les irrégularités et se réjouissait d’avoir mis, comme elle disait, « des puces dans l’oreille de Brecht, le pauvre », l’adjectif apitoyé dit l’importance qu’elle s’octroie. Comme si une forme existait en soi et pour soi. Comme si un personnage, à la fois métaphore et métonymie d’un référent historique — en ce cas Hitler — devait respecter la tradition du  Knittelvers, alors même que dans la bouche de cette nouvelle espèce de gangsters, la langue allemande  boitait  et se déboitait !  Quant à Ruth Berlau, elle  disait apporter  le contenu et  Brecht la forme. Etrange conception de l’écriture. Des écrivains cannibalisés ?   Allons donc !

Au cöté de Paul Dessau, musicien, Elisabeth Hauptmann ne produisit aucun song, quand aux textes de sa plume, l’écriture en est plutôt banale. Si j’avais été éditeur, j’aurais partagé la méfiance de Suhrkamp sur les « corrections » de ces dames, qui exigeait les preuves manuscrites des corrections par Brecht. Hauptmann s’en plaindra.

D’un point de vue féministe, il serait plus intéressant, me semble-t-il, de s’interroger sur  un type de relations où des femmes se pensaient indispensables.  De s’interroger sur le dévouement — comme don ? comme compensation ? recouvrement ? accomplissement par  personne  interposée ? comme source de  satisfactions narcissiques ?  Etc. Je sursaute quand une femme (ou un homme) ose dire  « J’ai vu que sans moi, il n’arrivait  vraiment à rien » (Margarete Steffin).

Quiconque a été placé en position  de premier destinataire, sait à quel point la situation est délicate, complexe. Le poète qui donne à lire ce qu’il vient d’écrire  est en position d’offrande, il est dénudé,  en état d’extrême  fragilité,   le pouvoir — si pouvoir il y a — glisse  du côté du tu, premier lecteur,  et les dégâts peuvent être grands, si la/le destinataire de l’offrande, n’a pas une conscience aiguë de ce qui se joue dans cet instant de première mise à l’épreuve, qui est un mouvement de partage à la fois joyeux et traversé d’une secrète inquiétude. Et plus la confiance est grande, plus la situation est dangereuse. Ruth Berlau confiait à Hans Bunge qu’il lui arrivait de différer une critique : « Si j’avais dit immédiatement quelque chose, Brecht n’aurait pas continué à écrire ».

C’est aussi une situation qui peut être perçue par la/le destinataire comme une pression parfois  intenable.  Il arrive que ces premières lectrices “forcées” fuient, n’y trouvant aucune satisfaction narcissique, vivant cette situation comme un emprisonnement. « C’était terrible – Es war schrecklich! » me disait  une amie, parlant de Heiner Müller, lui mettant sous le nez ce qu’il venait d’écrire. Mais nombreuses sont les femmes à aimer jouer ce rôle de “femme d’… artiste”, d’égérie, de secrétaire. À l’Université, j’ai toujours été amusée par ces universitaires (de droite et de gauche) qui, lors de la soutenance de leur thèse, remerciaient leur épouse qui, non seulement les avaient aidés, soutenus, mais avaient souvent sacrifié ou retardé leur propre travail de recherches quand elles étaient elles-mêmes universitaires ! C’est dire la force de l’habitus du second rôle pour parler comme Pierre Bourdieu.

Dans le cas des collaboratrices de Brecht, il importe aussi de ne pas oublier la dimension politique de cette collaboration, la conviction de participer à une grande œuvre qui s’inscrivait dans un dessein plus vaste, politique, dont elles partageaient l’utopie, cette 3e chose (die 3. Sache) si facile et si difficile à faire. Weigel, Steffin, Berlau, Hauptmann étaient membres du Parti communiste. D’une manière très générale, les militants-militantes de base qui avaient des rapports d’intériorité à ce projet utopique, aussi mystique qu’une croyance religieuse,  ont donné sans compter.

En bref, il faut procéder à une approche dialectique, et donc historique (essentiel) qui interdit le simplisme moralisateur (homme exploiteur/femme victime), en tenant compte du vieux qui toujours nous habite sous forme de désirs contradictoires, du nouveau qui émerge, via des sujets historiques qui induisent des transformations dans les années vingt, en ce cas, des transformations dans les rapports  — homme /femme — transformations  auxquelles le nazisme tentera de mettre fin, ce qui aura pour effet, entre autres,  de rendre plus dépendantes de Brecht  — financièrement et professionnellement — des femmes qui, d’une part,  tenaient à leur indépendance financière, qui en temps normal, auraient pu développer leurs talents, après avoir acquis auprès de Brecht une certaine expérience, et tisser des relations dans le monde artistique. C’est moins Brecht qui les  piège, que l’Histoire.

Si le proverbe Dis moi qui tu fréquentes, je te dirai qui tu es, contient quelque vérité, le moins qu’on puisse dire,  c’est que ces femmes ont su reconnaître un des grands poètes allemands du vingtième siècle.  Quant à Brecht, il est manifeste qu’il ne craignait pas les femmes intelligentes — il faut peut-être, pour  apprécier ce point à sa juste  valeur,  bien  connaître  l’Allemagne.  Pour de nombreux Allemands de ma génération, “femme intelligente” était — encore — synonyme de Blaustrumpf (bas-bleu). “Trop intelligente pour une femme” est une expression que j’ai entendue maintes fois dans des situations diverses.  Ce n’était pas une maladie spécifiquement allemande,  mais en Allemagne, c’était lourd et dur à porter pour une femme. Le nazisme n’a pas inventé le modèle K(inder).K(üche).K(irche), il existait dans les têtes avant qu’il devienne objet de propagande, avec la complicité d’une majorité de femmes.

Cet état d’esprit — très répandu, y compris dans les milieux étudiants, intellectuels — a commencé à changer avec les mouvements étudiants dans les années 70 et surtout,  avec les mouvements féministes qui suivirent, et qui furent très durs en Allemagne, leur violence étant à la mesure de la pression morale, économique, physique, sociale que les femmes subissaient. Je pourrais largement en témoigner, même si mon statut de Française me protégeait, — ‘le charme’ de la Française atténuant les effets de l’intelligence était un stéréotype répandu. Mais, j’avais droit à d’autres mufleries sur les Parisiennes, ces femmes si faciles. Une vieille histoire masculine de mama et de putain.

Il faut relire, entre autres,  l’Untertan d’Heinrich Mann, mais aussi l’œuvre  de Marieluise Fleisser dont, par ailleurs, le parcours biographique peut être lue comme le roman de la servitude volontaire et du machisme le plus répugnant 2). Hannah Arendt se disait obligée de rappeler à Heidegger, à Ernst Jünger qu’elle savait compter jusqu’à 10 !  Comme Picasso a déconstruit en peinture les images idéalisantes de la femme-fleur,  et donc aliénantes,  Brecht en poésie a parlé de la femme non seulement comme être de chair, mais aussi comme individualité. Relire les sonnets érotiques destinés à Steffin et les poèmes pour la comédienne, Weigel.

Il importe de replacer les rapports de Brecht aux femmes, (si on trouve le sujet si intéressant) dans leur cadre historique qui seul permet de comprendre cette époque de l’intérieur, et de mesurer la valeur des  transgressions dans les avant-gardes des années vingt. Ce qui peut paraître évident en cette fin de XXe siècle, ne l’était pas dans les années vingt, ni dans les années cinquante, soixante. Ajoutons les difficultés de la contraception pour ces générations de femmes (y compris la mienne encore). Il faut relire les pages de Journal du très jeune père-Brecht dont l’enfant a été mis en nourrice, pour mesurer les difficultés matérielles et affectives de telles situations.  Einstein ne se posa pas tant de questions, qui abandonna l’enfant né hors mariage par peur du scandale.

Ajoutons que cet hyperproductif qui rendait les autres (hommes et femmes)  productifs, met aussi la main à la pâte pour les aider.  Dès son retour en Europe, il s’attaque à Antigone pour  remettre en scène Hélène Weigel. Il y parvient. Il lui donnera  ses plus beaux rôles, dont celui de Mère Courage. Une manière de contre-don à la comédienne et à la femme, pour les années grises passées à ses côtés dans le rôle bien traditionnel et terne d’épouse-de. Quand Fleisser, après la guerre, implore non sans pathos l’aide de Feuchtwanger, puis celle de Brecht, il répond par retour de courrier, le jour même. En 1950, il tente de promouvoir Starker Stamm, (commencé par Fleisser en 1944) au  Kammerspiele de Münich  qui  présentait Mère Courage. Il l’invite à revenir à l’écriture. Dans une lettre du 2 janvier 1952, il  lui propose   « une histoire vraie », le script d’une femme rebelle, « une sorte d’anti-Agnes Bernauer » [une pièce de Friedrich Hebbel], dont elle pourrait faire une pièce de théâtre, mais Fleisser qui, des années durant, avait servi de serpillère à un machiste, est incapable d’entrer  dans le personnage. Elle restera dans sa catholique Bavière, tentera de renouer avec l’écriture. Non sans difficulté.

D’une manière générale, on peut dire sans crainte d’être démenti, que si le bonhomme Brecht et ses lubies, souvent exaspéraient ses proches collaboratrices et amantes,  le poète et l’homme, leur paraissaient quand même très au-dessus des autres écrivains qu’elles côtoyaient  dans l’entourage de Brecht.

Et si Brecht, en défendant sa liberté, envers et contre toutes, les avait aussi aidées, ces femmes, à devenir plus libres dans une société qui fonctionnait de manière presque caricaturale sur le culte de la virilité avec  ses représentations idéologiques dont la jeune Fleisser a du reste exploré certains des effets à travers la fiction ? De leur côté, ces femmes ont certainement éduqué Brecht, l’ont aidé à perdre quelques-uns de ses piquants de porc-épic égocentrique. Les lettres à Berlau, Steffin en témoignent largement.

Si j’argumente aussi longuement, c’est aussi parce que je n’ai pas pu faire entendre un autre son de cloche. Quand des poncifs deviennent dominants, il faut attendre qu’ils s’épuisent.

Mais des femmes ne sont pas seules à cracher dans la soupe. Il est amusant d’écouter d’ex-marxistes ou d’ex-communistes ou encore communistes  qui, aujourd’hui,  prétendent interroger Brecht « sans complaisance » qu’ils disent. Pour se blanchir d’engagements passés qui ne furent pas toujours honorables ? Et si l’on cessait de régler ses comptes biographiques sur le dos des artistes ?  Les blanchiments laissent intactes les questions soulevées par l’aveuglement passé, aux effets  si  ravageurs, et ne profitent qu’à la société-telle-qu’elle-est, à sa mahagonnisation galoppante.


Mes neurones étaient donc en effervescence, constamment sollicités par les effets de ce retour à Brecht, via ce retour à Berlin.

J’étais avide de textes et non de discours-sur qui, en France déjà, m’avait ennuyée et progressivement éloignée de Brecht.

À l’Université, j’avais renoncé à un cours sur Brecht par peur des répétitions — surtout après avoir fait faire aux étudiants des dossiers sur Brecht et le discours de presse dans les années 60/70. La distanciation et autres catégories “brechtiennes” étaient devenues des poncifs obligés. Il fallait prendre ses distances pour ne pas devenir gâteux !

Les retrouvailles berlinoises se situaient dans un ailleurs qui n’avait plus rien à voir (ou si peu) avec le Brecht des années glorieuses. J’assistais donc principalement aux lectures de textes, aux soirées chantées, aux représentations. À l’écoute de Brecht. Un rapport physique/émotionnel à l’écriture, une écriture cristalline, si j’ose l’image, pour tenter d’en suggérer le simple, le précis et qui contrairement à ce qu’on pense, n’est pas le prosaïque. Aux facettes multiples comme le cristal. Brecht lisait Voltaire, Diderot, (en traduction, certes), connaissait notre XVIIIe siècle émancipateur, quelque chose de leur grâce, légèreté, est passé dans la langue allemande. Par Brecht.

De nouvelles images très contrastées s’esquissaient. Des piles de questions à explorer se dressaient.

Je découvrais aussi les difficultés de Brecht avec le pouvoir ’socialiste’ qui lui donna les moyens de faire le théâtre  dont l’exilé avait rêvé. Toujours au bord de la rupture, mais jamais consommée. Qu’aurait-il pu faire dans le RFA des années 50 où d’anciens fonctionnaires nazis  ré-occupaient des postes importants, dans la magitrature, entre autres ? Nouvelles images qui enrichissaient les figures de Galilée, Puntila, ces pièces en devenaient plus secrètes. D’où la puissance de cette œuvre qui s’est nourrie de ses contradictions, de ses angoisses, de ses colères. Contradictions personnelles exaspérées par les contradictions historiques, en particulier par ce qu’il appelait, après Marx, “la Misère allemande” qui, dans l’immédiat après-guerre, trouvait à se rajeunir dans la guerre froide.

Oublier ce qu’on pensait savoir — et relire. Relire/écouter.

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Je vois pour la première fois une mise en scène d’Ozeanflug, Lehrstück radiophonique des années 1928/29, dans la mise en scène de Robert Wilson. Ayant promis à un wilsonien de prendre des notes, j’ai eu un rapport trop ‘professionnel’ à la mise en scène pour pouvoir en dire les effets. Mais, je crois n’avoir rien éprouvé, le souvenir en reste effacé. Des discussions à la cantine du Berliner Ensemble m’inciteraient à penser que les comédiennes sont restées étrangères à l’univers de Wilson, et que lui-même n’a pas eu le désir de s’expliquer. Certaines se sont perçues comme de simples marionnettes dans les mains du metteur en scène…

Académie des arts, Hanseatenweg 10

Le 24 février, je passai une première journée à l’Académie des arts qui, outre des conférences et l’exposition sur Brecht, Essai de description d’un travail-Versuche, eine Arbeit zu beschreiben, avait organisé d’autres expositions, des colloques, conférences, présenté des films et des ouvrages sur des contemporains, situant Brecht dans un vaste ensemble. Croisement largement panoramique d’une foule d’artistes dans différents espaces : Werner Krauss, comédien, Thilo Schoder, un inconnu pour moi, architecte et designer avant-gardiste de la République de Weimar,  à qui était consacrées une exposition et une soirée le 12 février, John Heartfield dont on pouvait voir les originaux des montages pour le Arbeiter-Illustrierte-Zeitung et le Volks-Illustrierte, le “Dadasoph” Raoul Hausmann,  Bourreau de l’âme bourgeoise-Scharfrichter der bürgerliche Seele dont l’exposition Hausmann et ses amis offrait à voir de nouveaux documents,  photographies, photomontages, lettres, textes, signés par des noms aujourd’hui célèbres, Otto Freundlich, Salomo Friedlaender, Franz Jung, Ludwig Mies van der Rohe, Hans Richter, Franz Roh, Kurt Schwitters, Arthur Segal et quelques autres, dont les artistes rencontrés à La Première Internationale de la Foire-Dada à Berlin en 1920, Otto Dix, George Grosz. Bref, l’Avant-33 et sa prodigieuse productivité, inventivité audacieuse.

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L’exposition-Brecht était organisée autour de thématiques, Brecht et la science (responsabilité des sciences naturelles), Brecht et Einstein, Brecht et l’Histoire, Brecht et l’économie, etc., dans la bonne tradition-DDR. D’un intérêt moyen. De plus, ces thématiques sont productrices de mausolées et de leur « fausse éternité ». Mais elle donnait aussi à voir la bibliothèque de Brecht,  avec ses gloses, dédicaces, mise en relation avec des documents variés allant des photos aux costumes, modèles scéniques, etc. Sa Bible, avec en première page, collée sur la couverture, une reproduction d’estampe chinoise… Beaucoup de documents inédits. Je tournai longtemps autour de la bibliothèque, nourritures livresques d’une pensée-écriture.

Avant d’aller voir l’exposition sur Hausmann et ses amis, je fis une pause. Je prenais place à une table, occupée par une seule personne, je nouais conversation avec  l’inconnue. Un homme qu’elle interpelle de loin vest venu nous rejoindre, à contre-coeur, me semble-t-il. Il se trouve que c’est le secrétaire du département théâtre. Un Ossi. Je parle de mon expérience passée en RDA, de mes agacements, voire de quelques rages, des changements constatés et pas toujours réjouissants. Ils opinent. Les Ossi, me dit-on, plus ou moins directement,  commencent à reprendre du poil de la bête.

— Tout n’était pas noir en  RDA !

—  Nostalgie ? dit l’inconnue qui doit être wessi pour poser une telle question.

— Mais non, personne ne veut revenir en arrière, mais on ne supporte pas l’arrogance de l’Ouest  qui cherche à faire croire que tout ce qui se fabriquait, se faisait, de ce côté-ci de la frontière, était médiocre. Humiliant à la longue !

Un besoin de reconnaissance.

La librairie Dussmann a donné forme à cette nostalgie qui n’est pas nostalgie, mais rêve frustré d’une voie autre. Celle qu’on leur trace, une fois encore de manière autoritaire, leur paraît pleine de chausse-trappes. Dans un coin de la librairie, on peut acheter d’anciens symboles, des étoiles rouges, des ouvrages marxistes-léninistes, etc. J’ai acheté lors d’un passage, deux recueils de blagues-DDR. Aujourd’hui, l’esprit de la blague semble tari.

L’exposition Hausmann fut un haut moment. Haut comme on dit haut lieu. Je rafraîchissais la mémoire du travail sur les avant-gardes européennes, et je découvrais tout le bigarré du tissu culturel/social/idéologique/… dans de nouveaux documents, en particulier des Lettres par lesquelles se tissent des liens entre les protagonistes d’une histoire culturelle contrastée, dense, que les monographies ont tendance à isoler, alors qu’ils sont d’infimes parties de ce qui devient avec le temps, un ensemble qui apparaît plus structuré qu’il ne l’a jamais été. Des singularités s’abreuvant aux mêmes eaux, faisant des choix dans la myriade d’idées qui fusent de tous les côtés (science, art, économie, psychologie, philosophie…), idées se croisant, se contaminant dans des synthèses parfois hasardeuses (psychologie biogénétique, cosmogonie glaciaire-Welteislehre d’Hanns Hörbiger (1860-1931), oscillant entre un subjectivisme (Hausmann) et un matérialisme extrêmes. De ce magma en fusion émergent progressivement des lignes-forces, des clivages, visibles souvent après-coup. Hausmann refuse l’art politique, mais tente de participer à la création d’un homme nouveau affranchi des contraintes bourgeoises, lui aussi, pense et vit les relations homme/femme, en rupture avec les codes d’une société qui lui paraissent révolus, il mâtine le matérialisme de cosmisme, vitalisme. Le catalogue — remarquable — a donné forme à cet immense et chatoyant kaleidoscope des années 1900-1933,  grâce aux notes et commentaires d’Eva Züchner 3).

Je naviguai dans l’exposition jusqu’à la fermeture. Me repaissant de mots, d’images…

Le cinéma : « 3 films, 3 visions »

Du 26 février au 4 mars, le Filmtheater des Hakesche Höfe proposait trois films. Hundert Jahre Brecht (1997) 2), collage d’Ottkar Runze, m’a le plus intéréssée, parce que montage de textes empruntés à Baal, récitées ou chantées par Christian Redl, au Dreigroschenoper, à Grand peur et misère du IIIe Reich, pièce que j’avais vue en France dans un lointain passé,  qui m’avait parue pauvre, de circonstance. Or, la scène de l’espion, celle de la Justice produisent, bien jouées, un sentiment d’effroi, et m’incitaient à relire cette pièce. Le montage s’achevait sur un texte que j’AIME, Dialogues d’exilés, joué par deux grands comédiens Udo Samel et Jürgen Hentsch. Un régal pour les neurones. Dans la tradition française de Diderot.

Les éléments du montage étaient reliés par un fil biographique, le chant de Jenny, interprété par Meret Becker est chanté sur un bateau qui conduit vers l’exil, enchevêtrement de l’œuvre et de la vie qui donnait à ce film une charge émotionnelle certaine. Mais, comparé au travail de montage de Peter Watkins dans son film sur Munch où la vie et l’œuvre sont imbriquées avec une maîtrise rare, s’éclairant l’une l’autre, le film manquait de densité. Les textes de Brecht se défendaient avec vaillance, portant le film.

Bertolt Brecht-Liebe, Revolution und andere  gefährliche Sachen (1998) de Jutta Brückner, Kaj Holmberg m’a paru sans intérêt. Non seulement, on relevait au passage des négligences qui trahissaient un certain amateurisme, mais les questions posées trahissaient des aprioris. Se demander qui était vraiment Brecht, quel rôle jouaient ses maux de cœur dans sa vie, s’il souffrait d’une névrose, moteur de son œuvre (!), si c’était un noceur-Lebemann ou un homme qui avait besoin des femmes comme nourriture pour son œuvre, quels étaitent ses rapports réels au mouvement communiste, autant de questions qui trahissent et des réponses toutes faites  et un évitement de l’œuvre dans sa complexité, densité, tout en faisant semblant de lorgner vers l’œuvre. Quoi qu’il en soit, de pauvres questions pour éclairer une œuvre aussi complexe et diversifiée.

Un poète, un artiste offre une œuvre à lire, à voir, à entendre, on peut ignorer le don, on peut le refuser, on peut l’examiner avec distance,  mais a-t-on le droit de produire du bavardage pseudo-savant à des fins d’autosatisfactions narcissiques sur le compte d’un autre bipède ?

My Name is Bertolt Brecht-Exil in USA, 1988, était un documentaire sans prétention sur Brecht aux USA, avec en final l’interrogatoire (Hearings) par la commission McCarty, qui devait avoir conscience du ridicule de ses questions qui n’osa pas faire comparaître Charlie Chaplin, dont les réponses auraient pu déclencher le rire de la salle et les disqualifier. Les réponses de Brecht élaborées par les avocats qui aidaient les “prévenus” contournent habilement les questions.

La radio ne fut pas en reste, sur radio-Kultur, de nombreux Feature, sur Lukullus, sur Brecht et le 17 juin, mais aussi Brecht verjazzt.

La descendance de Brecht

Le train et l’arme magique -  Der Zug und Die Wunderwaffe

Non moins stimulante, la descendance de Brecht. Dans le cadre du centenaire, on a pu voir un documentaire de 70 minutes sur Le train anachronique ou Liberté et DémocratieDer anachronistische Zug oder Freiheit und Democracy. Un train de 400 mètres, composé de 40 voitures, dont de luxueuses limousines, des voitures publicitaires de grandes banques, mais aussi des engins de la Wehrmacht, des LKw, ces camionnettes qui ont servi à transporter tant de victimes de l’armée conquérante, au service du IIIe Reich avec des inscriptions ironiques, qui rappellent le passé nazi de certains hommes politiques, G/L/O/B/K/E, L/Ü/B/KE, dont chaque lettre est inscrite sur le dos d’un dossier, l’ensemble des dossiers formant une  bibliothèque placée sur une camionnette… S”y inversent les valeurs courantes :  «Freiheit statt Butter», construite  sur le modèle nazi «Kanonen statt Butter» (Göring), «Freiheit statt Befreiung», «Freiheit statt Politik»… inversions qui  visent à  dénoncer le discours politique des ‘nouveaux’ dominants. IMPRESSIONNANT d’inventivité. L’ironie ravageuse du poème de Brecht fait école. Les élèves sont doués. Mais l’importance des moyens pointent des financements. La RDA instrumentaliserait-elle l’ironie corrosive de Brecht après l’avoir redoutée ?

Ja ! Brecht bleibt unbequem - Brecht reste inconfortable, gênant, incommode, dérangeant, je ne parviens pas à choisir l’adjectif français le plus adéquat.

Ce train anachronique  traversa l’Allemagne du 18 novembre au 2 décembre 1990 (date des élections), de Bonn à Berlin, provoquant les autorités aux frontières des différents Länder, mobilisant les médias, revenant sur des lieux symboliques  du nazisme (entre autres), s’arrêtant devant d’anciens alliés (IG Farben i.A.), avec  pour motto : Brecht au lieu de  l’Allemagne par dessus-toutBrecht statt  Deutschland  über alles. À chaque arrêt, des fragments du long poème de Brecht Der anachronistische Zug oder Freiheit und Democracy écrit en 1947, étaient récités par Hanne Hiob. Un train pour protester contre les conditions de la réunification. En 1947, Brecht protestait contre la democraty des puissances d’argent, en faisant défiler dans l’Allemagne dévastée, le train des hauts fonctionnaires, des économistes, des politiciens et des profiteurs du nazisme, petits et grands, faisant valoir leur droit à la democraty et à la liberté, dans 41 strophes de 4 vers. En 1990, le train proteste à nouveau contre ces mêmes puissances qui annexent la RDA et la poussent  sur une voie qui n’est pas celle dont les opposants avaient utopiquement rêvée.

Un train comme “expérimentation sociologique”, provocatrice. Les participants — des travailleurs, des apprentis, des élèves et des étudiants, de l’Est, de l’Ouest — portent des masques qui évoquent de sinistres personnages ou des politiques, les policiers interviennent, souvent, le masque est une insulte, il doit être enlevé, après quelques palabres, le masque est enlevé, mais il a produit l’effet recherché. C’est fort, ça grince, ça coince, ça dérange, et pas seulement les autorités !  Des citoyens n’aiment pas qu’on leur rappelle un certain passé. — So viel Geschichten für ein  paar Juden ! dit une citoyenne d’un âge certain. — Tant d’histoires pour quelques Juifs ! Du bon théâtre d’agit-prop, si on en juge par les échos médiatiques. Tonique aussi, pour qui a le sentiment de patauger dans un  bourbier inquiétant.

Ce train avait déjà pris la route en 1980,  dans un combat contre la candidature de Franz Joseph Strauss à la présidence de la RFA. Il partit de Sonthofen, parcourut 3300 km  avant d’arriver à Bonn. À l’époque, le train participait à un combat aux enjeux politiques cruciaux. Strauss fut battu.  En 1990, le train partit de Bonn le 18 novembre, arriva à Berlin le 2 décembre après avoir sillonné  la RFA et la DDR durant deux semaines. Son nouveau combat : s’attaquer à l’organisation des élections dans les deux Allemagnes qui « ne promettaient rien de bon pour l’avenir » et la conception de la liberté  dont  les unificateurs se réclamaient. Au printemps 1991, des voitures portant l’inscription Brecht statt Deutschland über alles (Brecht au lieu de l’Allemagne par dessus-tout) furent exposées dans la cour intérieure de l’Université Humboldt. Le train échoua à faire entendre les mises en garde ; en RDA, les illusions étaient trop fortes. Et Kohl, le chrétien-démocrate encore bien installé sur son socle de Président de tous les Allemands, soutenu par des puissances financières occultes. Le poème de Brecht est en attente d’une nouvelle écoute.

D’autres centenaires un peu effacés

1998  était aussi l’année du  centenaire d’Hanns Eisler, de Sergej Eisenstein. Le centenaire de Brecht a eu tendance à faire passer au second plan, ces contemporains essentiels.

J’assistai à deux tables rondes sur Eisenstein. Lors de la première table ronde (12 février 1998), Oksana Bulgakowa présenta un ouvrage collectif Eisenstein und Deutschland 4), et Walentina Korschunowa, la co-traductrice des mémoires d’Eisenstein, Yo Ich selbst, Memoiren 5), expliqua les difficultés de la traduction des textes d’un artiste qui parlait plusieurs langues, et dont le russe était de ce fait singulier. Elle produisit des exemples intéressants où la structure de la phrase russe, le lexique, étaient marqués par l’allemand — la langue du père (un Juif allemand converti à l’Église orthodoxe russe), la langue de son journal intime, de certains textes théoriques: Nachahmung als BeherrschungImitation comme maîtrise ou Dramaturgie der Filmform-Dramarturgie de la forme filmique. Difficultés donc de traduire en allemand cette tonalité allemande du russe. De son côté Oksana Bulgakowa précisait les rapports très denses d’Eisenstein à la culture allemande, allant de la littérature à la musique en passant par la peinture, le cinéma, l’archictecure, le style de la caricature (Simplizissismus). Un passeur.

L’ouvrage contient aussi des échanges épistolaires d’Eisenstein avec des artistes, écrivains, hommes de théâtre allemands (Feuchtwanger, Otten, Toller, Piscator., etc.). Sur une tendre photographie, prise chez Tretjakov en 1932, les affinités huamines/poétiques/théoriques de Brecht et Eisenstein se  disent dans un geste furtif, Eisenstein effleure le menton de Brecht qui le regarde, Brecht a rapproché sa main droite de la joue gauche d’Eisenstein, doigts repliés, sauf l’index posé sur la joue du cinéaste. (La photographie ’scannée’ refuse de se laisser transférer sur le site, je le regrette).

La seconde table ronde (19 février 1998), Eisenstein et l’art filmique aujourd’hui, tournait autour de deux axes. L’un à la mode  : nous ne croyons plus à l’Histoire, à l’Utopie, et donc que faire d’Eisenstein ?   Ne serait-ce pas une “Vaterskostbarkeit” (un bijou  de  papa) ? Une question rhétorique, suivie d’une allusion au concept d’harmonisation des sentiments chez Eisenstein. Devenue allergique à ce type de discours philosophiques, esthétiques sur l’art, je n’ai pas fait l’effort de comprendre.

Il fut question de la technique du montage comme moyen de montrer le non-visible, de l’importance du concept d’image (Bildbegriff) associé à la métaphore,  de ses liens avec l’architecture, liens qui intéressent Oksana Bulgakowa.  Elle connaissait son sujet  et posait de bonnes questions aux intervenants. La théorie eisensteinienne apparaissait comme un vaste système, à visées totalisantes (anthropologie, ethnologie, psychologie, linguistique, (connaissance des travaux du linguiste  Luria, si passionnants).

Dans une perspective philosophique, une intervenante souligna la nature «pré [sic!] -sémiotique, pré-structurale» du travail théorique d’Eisenstein : entre autres, destruction de l’opposition émotion (Gefühl)/ratio; logique/émotion. Elle souligna son anti-naturalisme, anti-psychologisme. L’intervenante interprétait Eisenstein, dans le cadre de la sémiotique (cette référence obligée) et non dans le cadre d’une réflexion sur la poétique spécifique d’Eisenstein.

Le second axe était historique. Les  intervenants firent un tour d’horizon sur les rapports d’Eisenstein avec d’autres cinéastes  dans le monde, de différents points de vue. David Robinson dressa le tableau contrasté des relations d’Eisenstein et des cinéastes anglais. Dans les années vingt, il est interdit dans l’Angleterre démocratique, on l’importe donc illégalement ; dans les années trente-quarante, il exerce une influence directe et profonde sur Hitchcock. En 1939, Eisenstein se rend en Angleterre pour un Congrès.  Mais, c’est en  1943 qu’il trouve son premier public. À partir des années soixante commence un long processus d’absorption, à son apogée dans les années soixante-dix. Au présent, il est “plutôt rejeté”, la notion de manipulation étant jugée dangereuse. Eisenstein,  lui-même, avait conscience des dangers de la manipulation du spectateur.

Mais, la notion de manipulation est-elle opératoire dans le champ de l’art ?  Quand je ris ou je pleure sur un personnage de papier ou de pellicule, quand je suis émue par un poème, une partition, etc., suis-je manipulée? Et si manipulation il y a, ce n’est pas la manipulation qui est dangereuse, mais l’absence d’éthique dans la manipulation. En fait, cette notion masque une conception désuète de la pratique artistique, mais qui persévère.

L’intervenant russe, Naum Klejman, m’a paru faible, son argumentaire reposait sur une distinction fragile entre un Eisenstein masculin du côté du totalitarisme, et  un Eisenstein féminin, artiste, qui seul l’intéressait.  Le dualisme traditionnel qui aujourd’hui fait mode. Comme si les femmes, le féminin…  Passons !

Un brésilien, José Carlos Avellar (Rio de Janeiro) parla des rapports d’Eisenstein et du Cinéma Novo qui, libérant le cinéma des codes hollywoodiens posait un regard nouveau sur la société. Un regard politique. Le montage eisensteinien influença de nombreux cinéastes d’Amérique latine, Solenas en particulier. Dans les années 60, les textes d’Eisenstein (en anglais, espagnol) palliaient l’absence d’école de cinéma.

Je me souviens encore des émotions nous bousculant. Le dieu noir et le diable blond de Glauber Rocha… Antonio das mortes (1969)… Les fusils de Ruy Guerra… En 1998, l’Ours d’or berlinois attribué à Central do Brasil de Walter Salles réactivait les souvenirs enfouis. La dictature  militaire qui avait mis fin au cinéma Novo, n’avait pas eu raison du cinéma brésilien.

Cette table ronde s’achevait sur  Eisenstein et les femmes par Jutta Brückner une féministe allemande, auteur du film, à mes yeux, discutable sur Brecht,  – Love, Revolution and others dangers. Son intervention m’a intéressée. Elle enseignait le cinéma. Les étudiants appartiennent, disait-elle, à la génération qui est née avec la télévision, et qui ne connaît que le traitement de l’image par la télévision — Bilderbrei/soupe d’images — d’où ses difficultés à comprendre le traitement de l’image par Eisenstein. Elle en caractérisa les effets sous le  concept de Formlosigkeit – absence de forme. Les nouveaux médias,  vidéo et ordinateur dont ils se servent par nécessité, renforceraient cette Formlosigkeit.  Par ailleurs, la narrativité prévalant sur la construction du sens (Bedeutung), le montage constructif leur est étranger. Pour cette nouvelle génération, concluait-elle, comprendre Eisenstein exigerait  un effort théorique, c’est-à-dire héroïque ! Elle insista sur cette nouvelle organisation de la perception pour cette “génération télévisuelle”. À cette incompréhension “naturelle” (si on peut dire), vient s’ajouter  un certain rejet de la théorie, à la mode aussi, et de la théorie d’Eisenstein en particulier, sous couvert d’esthétique totalitaire. Plus intéressant, le rejet du pathos héroïque. Toujours douteux politiquement.

Elle parla ensuite du rapport des femmes cinéastes à Eisenstein. Rapports encore plus difficiles, selon elle. Un rejet de l’esthétique totalitaire comme regard au masculin. Elles lui reprochent d’avoir décrit  le peuple (Das Volk) comme  un monde d’hommes, les femmes étant surtout  l’objet d’un regard critique, « symbole du sentimentalisme petit-bourgeois ».  Le « flux des désirs – Strom des Begehrens» eisensteinien se  situerait  entre  l’homme  et  les choses. Chez les  cinéastes femmes,  ces « flux des désirs » auraient pour objet les êtres,  les cinéastes femmes préférant se tourner vers le monde des sentiments, des rapports humains, des rapports homme/femme.

À voir, à explorer. J’avoue n’être pas convaincue par ces oppositions dualistes.

Elle terminait en disant que pour le moment, Eisenstein n’était pas utile dans leurs recherches, « c’etait plutôt une affaire de l’avenir ».

Le modérateur, Hans-Joachim Schlegel, avait fait remarquer que dans les années vingt, il existait en Russie, un mouvement féministe qui remettait en question l’image négative de la femme dans les films d’hommes, et pas seulement eisensteiniens. Elles exigeaient la parité dans la production filmique pour précisément pouvoir changer cette image.

Il faut s’y faire, la tradition occidentale a tendance à créer du nouveau dans le rejet de ce qu’elle a adoré pendant un temps. Dans l’après “socialisme” et  dans  la “victoire” du capitalisme, la guerre froide se pérennise sous d’autres formes.

Penser chinois. Ou du moins essayer. La Beweglichkeit intellectuelle (mobilité) brechtienne en est une forme.

Un  regret…

Ne pas avoir pris le temps de participer à une excursion à Buckow.

J’ai emporté plus de 20 kg de livres. Parmi les bouquins achetés : deux énormes pavés, Dokumente zur Geschichte der Akademie der Künste, des documents sur les deux Académies des Arts, couvrant la période 1945-1993. Dans l’ouvrage concernant la RDA figurent les discussions sur les pièces “politiquement incorrectes”, Lukullus de Brecht, sa mise en scène du Ur-Faust, considérée comme une attaque insupportable de la “culture allemande”. Le jeune Hans-Jürgen Syberberg osa fixer cette mise en scène sur pellicule. On y voit un Faust, traité comme un intellectuel minable, flanqué d’un diable guère plus malin que le maître qu’il sert. Les comptes rendus des séances du printemps 1953, houleuses, concernent l’opéra de Hanns Eisler Johann Faustus, Eisler en faisait aussi une figure de la Misère allemande, en le confrontant au révolutionnaire Münzer. Débats passionnants pour comprendre les enjeux politiques des affrontements, Eisler, Brecht interrogeaient les fondements idéologiques de la République démocratique.

*

Au lycée, j’avais appris par cœur des passages de Faust — pour le plaisir et non comme pensum scolaire. L’Université m’en avait détournée, Goethe y était devenu ennuyeux. Mais, c’est Brecht qui ébranla à jamais mon admiration juvénile.

Faust !  il avait eu besoin du diable pour séduire une femme, avait-il dit ironiquement, un vrai homme allemand !

Cette remarque m’avait fait sursauter, et beaucoup rire. Je n’avais jamais osé faire un rapprochement entre mon héros d’adolescente et la drague de certains hommes allemands. Il suffit parfois d’un bout de phrase pour éclairer des situations, grossières ou grotesques, où  l’alcool jouait le rôle du diable faustien.

Je revenais donc à Paris avec des piles de questions à explorer. Comprendre le pourquoi des émotions textuelles si intenses.

Durant les années de brechtologie obligée, qui étaient aussi des années où le capitalisme avait une santé florissante, et donc pouvait supporter sans grands dommages les critiques les plus acerbes, où les herméneutiques qui écrasent l’œuvre sous des catégories politiques, esthétiques et/ ou  philosophiques, étaient hégémoniques,  Brecht, comme tant d’autres,  a  été instrumentalisé. On y cherchait des “contenus de gauche”, on explorait l’œuvre avec des catégories élaborées par Brecht lui-même au risque de manquer  tout ce qui les déborde. Brecht lui-même, en RDA, en mesurait les limites, aussi, lui arrivait-il de ronchonner  — Ideologie, immer noch !  – Idéologie, encore et toujours ! disait-il, au sujet d’un travail de thésard.

Ce sont des chanteurs, rocker, jazzmen, ou classiques (Lied), qui ont rappellé que Brecht est poète. La brechtologie des années 60/70 avait fini par le faire oublier. Revenir au poète est devenu, pour moi, une urgence. Par poète, j’entends ces rapports singuliers d’un sujet à la langue qui s’en trouve transformée. Et qui fait ce que Thomas Mann parlant de la spécificité de Brecht, désignait comme  Kulturgeschichte – Histoire culturelle.

P.-S. Je ne suis pas revenue à Brecht. Pas encore. Je m’en explique sur un nouveau site consacré au JOURNAL DE TRAVAIL [http://fpbjt.wordpress.com/]

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1. Jörg Laue, Hans-Friedrieh Bormann et Christoplier Martin, assistés par des performer, musiciens et artistes plastiques, participaient de l’événement textuel. FATZER/Monologie étant une reprise du groupe qui développait et montrait ses projets depuis 1995 dans des différents lieux, dont le mythique Theater am Halleschen Ufer.

2. John Fuegi, biographe de Brecht, se servira des rapports Brecht/Fleisser pour discréditer le poète. J’en décortique la méthodologie dans un article intitulé Brecht, une figure de la suspicion (à paraître).

3. Scharfrichter der bürgerlichen Seele, Raoul Hausmann in Berlin 1900-1933. Unveröffentlichte Briefe Texte Dokumente aus den Künstler-Archiven der Berlinischen Galerie, Herausgegeben und kommentiert von Eva Züchner (532 Seiten und 160 Abbildungen Berlinische Galerie, Berlin Verlag Gerd Hatje, Ostfildern.

4. Oksana Bulgakowa, Eisenstein und Deutschland, Texte, Dokumente, Briefe, Akademie der Künste, Henschelverlag Kunst und Gesellschaft, Berlin, 1998.

5. Walentina Korschunowa et Naum Klejman, Yo Ich selbst, Memoiren de Sergej M. Eisenstein, introduction de Sergej Jutkwitsch, Wien : Löcker 1984, en deux volumes ; Henschelverlag Kunst und Gesellschaft, Berlin, 1984 ; Fischer Taschenbuch Verlag, Frankfurt, 1988.


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16 novembre 2008

Chroniques berlinoises II. Juillet 2000

Nota : relecture du Post-scriptum concernant l’histoire du 8 de la rue Prinz-Albrecht, ajout de l’Annexe, septembre 2008


JUILLET 2000


B E R L I N – R Ü G E N – B E R L I N


Vendredi 7 juillet

Paris-Berlin

Le voyage commence par une surprise désagréable, je suis “débarquée” parce que l’avion est “surbooké”, comme on dit dans le jargon commercial d’Air France, puis quand même embarquée. C’était la première fois que cela m’arrivait, mes deux voisins me diront qu’ils n’ont jamais voyagé sur Air France, sans problème. L’un est Africain, l’autre Allemand. Je promets de faire une réclamation, me demandant quelles stratégies sont à l’œuvre quand la compagnie traite ses clients avec autant de mépris. La compagnie fixe des règles strictes quand on achète un billet au tarif Tempo, on ne peut modifier ni la date, ni l’heure, mais Air France s’autorise à ne pas respecter le contrat !

J’arrive à Berlin, avec deux heures de retard. À la sortie, les passagers passent entre deux policiers tenant deux chiens qui reniflent les bagages. Love parade oblige. Je rigole doucement, et sourit aux chiens. Encore du faire-semblant ! B. m’attend. Les bagages déposés, nous allons nous promener à Tegel, un lac intérieur à quelques stations de métro du centre de Berlin. J’aime ces paysages de verdure et d’eau.

Conversation passionnante faite d’allers et retours entre l’avant et l’après, elle évoque des souvenirs tantôt agréables, tantôt pénibles de la vie en RDA. Certains souvenirs reviendront comme des leitmotivs, de mauvais rêves.

*

Samedi 8 juillet

Love parade berlinoise

La ville aurait absorbé un million de personnes. La parade commençant à 14 heures, je sors vers 11 heures, pour déambuler en paix dans le quartier autour du Berliner Ensemble.

Je m’aventure dans la rue Reinhardt malgré une présence policière inhabituelle. Quelques “chars” sont déjà en place, hurlant une musique dure, sauvage, à vous pomper le cœur. Pas vraiment techno, plutôt rockeuse. Sur un char hurleur, j’entrevois un homme qui joue avec un très jeune enfant. Adieu mes oreilles ! pensai-je. Les chars sont laids, peinturlurés de graffitis informes, de couleurs acides. Sur l’un d’eux, une inscription, nous ne cherchons pas à choquer. Je tourne rapidement dans la rue Albrecht pour échapper à la violence de cette musique. J’y croise deux jeunes filles, les cheveux rouges, courtes sur jambes, perchées sur des chaussures à semelle si haute qu’elles en deviennent échasses. Elles semblent droit sorties d’un dessin humoristique. Quelque chose d’un peu gauche et drôle.

La petite épicerie-DDR, grise, où j’achetais yogourts et fruits en 1998, s’est modernisée. La façade de l’immeuble a été refaite. Nouveau, la publicité pour le Loto, un signe sûr du changement en cours, la ‘nouvelle’ société vend des rêves de richesse. La petite pâtisserie, voisine, n’a pas survécu. Les loyers sont devenus prohibitifs, les petits commerçants qui parvenaient à survivre en RDA, ferment, la rénovation exigerait un investissement dont la rentabilité n’est pas assurée. Les jeunes tentent leur chance, mais les plus âgés préfèrent abandonner, m’a-t-on dit. Ainsi, des quartiers se rénovent, mais perdent ce qui en fait le charme et la qualité. Le petit commerce artisanal n’a pas encore compris que pour survivre, il doit jouer la qualité, et les gâteaux de cette petite pâtisserie étaient médiocres.

Je jette un œil dans la cour où travaillaient les deux anglais “métallurgistes”. L’immeuble a été rénové, l’atelier a disparu, un vaste bureau le remplace. Le petit salon de pédicure survit avec aisance, semble-t-il, la pédologue est absente, “en stage” dit une petite affiche. Est-ce toujours la même dame aux cheveux très courts ? Je tourne dans la Marienstrasse, des immeubles ont été rénovés, d’autres construits ou en voie d’être rénovés ou construits. D’où cette alternance de façades rutilantes et de façades aux gris ou roses tristes, qui commencent à devenir minoritaires.

Je me promène autour de la Gare Friedrichstrasse dont la rénovation est achevée. Un système d’ascenseur permet de naviguer avec sa bicyclette, et aux handicapés de se déplacer avec un minimum d’obstacles. Le magasin de l’ex-antiquaire-DDR, connu des bibliophiles, abrite un bureau de Poste associé à une papeterie qui vend aussi des journaux. Le petit bâtiment blanc, sans caractère, à proximité de la Gare, dans la rue Friedrich, où j’avais vu du temps de la RDA. une exposition de peinture, est toujours en attente d’un nouveau destin. Probablement sa démolition. Ce coin de la Friedrichstrasse avec ces petits commerces n’a pas changé, il pérennise d’une certaine manière l’atmosphère-DDR, mais des signes annoncent de futures métamorphoses, dont témoigne une immense banderole protestant contre la fermeture du théâtre.

Je croise de plus en plus de jeunes gens qui se dirigent vers l’avenue Unter den Linden. Ils avancent aux pas de charge avec le sérieux des militants qui allaient aux ‘manifs’ politiques. Je croise deux japonais dont un, en costume traditionnel, un portable à l’oreille, il parle un excellent allemand. Dans des voitures, le long du quai des policiers en civil. La Love parade me paraît “surprotégée”.

Je me dirige à contre-courant, je longe les quais et reviens dans la rue Reinhardt où stationnent toujours les voitures de police et les chars hurlant. De jeunes policiers sont sortis des voitures, l’un d’entre eux, très jeune, regarde les occupants d’un char voisin. Le regard est indéfinissable. Pas agressif, mais une interrogation hostile et butée. Je ne m’attarde pas, presse le pas pour quitter la rue. Je remonte la rue Friedrich vers la rue Oranienburg, passe devant la synagogue, deux policiers sont en faction. — C’était le quartier des Juifs pauvres, venant de l’Est, m’avait dit B. Considérés comme des citoyens de seconde classe (etwas Minderes). Y compris par des Juifs allemands “de vieille souche”. La pauvreté incarnée perçue comme une menace, un destin toujours possible ?

Je voudrais déjeuner, j’entre dans différents restaurants et j’en ressors au vue des cartes qui offrent un tel mélange de cuisine ‘internationale” que j’en deviens méfiante. Du “couscous à l’indienne”, du chili sur la page italienne, et ainsi de suite. Je fuis, imaginant tous les sachets dans des congélateurs.

Et si le “métissage” culinaire était le signe même de l’inculture culinaire ? L’emprunt est un art subtile, et non simple collage d’autres saveurs. Les cuisinières marocaines, par exemple, savent le pratiquer avec bonheur quand elles innovent en empruntant à la culture culinaire chinoise. Elles “marocanisent” le chinois. Il est vrai que les deux cultures partagent une science du doux-salé. Et un art culinaire ancien.

De restaurant en restaurant, je finis par m’asseoir à une terrasse dans les Hackesche Höfe, ces immeubles avec cours intérieures dont les façades sont recouvertes de briques vernissées de couleurs différentes. Je commande des foies de volailles. Sous des feuilles de salade, peu sympathiques, trois foies, secs, précuits et réchauffés, recouverts d’une sauce rouge. J’ai faim, mais pas assez pour m’aventurer. Je commande un gâteau. À la table voisine, des Allemands mangent avec application, salade et foies.

Je me prépare à rentrer, pour éviter la parade. Je refais le même chemin. La rue Orianenburg est vide, barrée, quelques jeunes gens, les uns vêtus de jean, T-shirt, d’autres portent des vêtements de cuir noir, les filles ont les cheveux flamboyants, en bataille, l’une d’elles est moulée par un maillot de cuir noir, échancré aux cuisses et aux seins, les hommes ont le crâne fraîchement rasé. Glasur. Des personnages de bande dessinée. Devant la synagogue, le nombre de policiers a doublé, une voiture de police en forme de tank stationne. En moins d’une heure, l’atmosphère de la rue a changé, je la trouve unheimlich, sans pouvoir m’expliquer cette sensation désagréable. Je reconnais la voiture jaune hurlante vue dans la rue Reinhardt. Des jeunes gens installés sur le trottoir attendent manifestement quelque chose. Ils sont peu nombreux. Sensation de vide. Quand j’arrive Friedrichstrasse à hauteur des beaux restes des Tacheles, squattés par des artistes, des voitures de police se mettent en mouvement, suivies par les voitures que j’avais vues dans la rue Reinhardt quelques heures avant. Sur le terrain vague qui entoure les “ruines”, une étrange machine crache du feu, deux hommes vêtus de noir s’en approchent, avec deux torches et se mettent à hurler, Feuer ! Feuer ! en jouant des torches, sous le nez des rares passants, tandis que de la première voiture, une musique sauvage fait écho à ces braillements. Torches, vociférations, musique grinçante, ferrailleuse me mettent mal à l’aise. Je sonne avec vivacité chez mon amie. Trop de souvenirs affluent. La culture du  marginal dépenaillé n’est-elle pas l’envers trop exact des tenues nazies, trop bien amidonnées ?

Je dis à B. que la Love parade passe dans la rue Friedrich, sous ses fenêtres.

Mais non, dit-elle, tout se passe dans le Tiergarten !

Je raconte ce que j’ai vu. Elle trouve mon récit bizarre, très bizarre même. Elle ne comprend rien à ce que je raconte. Et pour cause.

— Les Autonomes participeraient-ils à la parade ? se demande-t-elle à voix haute.

Le soir, nous jetons un œil sur les nouvelles, et nous voyons des fragments de la Love parade dans le Tiergarten. Aucuns rapports avec ce que j’avais vu Friedrichstrasse. Cette Love parade a des allures de grande kermesse en mouvement, où s’étalent tous les stéréotypes de la société de consommation, du cul en particulier, allant du bel Africain qui reproduit l’affiche d’un film français où l’on voyait un étalon brandissant le sexe comme un drapeau, et qui s’amuse à produire des mouvements de rein suggestifs à l’intention de la caméra, en passant par la jeune femme dont la caméra venait de caresser une fesse et qui tourne ostensiblement ses deux fesses vers la caméra qui répond à l’invitation et s’attarde sur ce beau fessier. Du déjà vu et revu, les déguisements aussi manquent d’invention. Plus c’est kitsch, plus la caméra absorbe, digère et régurgite.

Sur les chars, on se dandine, des mouvements de mains, à la manière indienne, brassent l’air. Danse minimaliste, dit un journaliste amusé. Rares sont les Occidentaux qui savent bouger, donner un rythme au mouvement. Des siècles de corps corsetés ne s’effacent pas par la magie des intentions ‘libertaires’. Que l’on croit ‘libertaires’.

J’éprouve d’étranges sentiments à regarder ce défilé de stéréotypes, sortis des magazines. S’amusent-ils vraiment à se dandiner, debout les uns à côté des autres, sans réels rapports, cherchant à capter l’œil de la caméra ? Mais, le pire est encore à venir quand un monsieur d’un âge certain esquisse lui aussi des dandinements. Être dans le coup, branché ! Je ne connais rien de plus dérisoire que le mime des stéréotypes de la jeunesse. B. épelle son nom que j’oublie immédiatement, — il est connu, il est de toutes les fêtes, dit-elle. — Manifestation politique, qu’il dit… Le sentiment qu’il s’agit d’une fête octroyée aux enfants de pays riches, fête neutralisante. Peut-être aurait-il fallu se mêler à la foule pour capter et comprendre le désir d’en être, car ils se sont déplacés de partout pour être là.

Cette parade rapporterait beaucoup d’argent à Berlin dont les caisses sont vides, ne cesse de répéter B. Même s‘il faut chaque fois refaire les pelouses ravagées du Tiergarten... Toute la nuit, on est réveillé par les ambulances qui conduisent à la Charité des participants comateux. Tout le monde s’en fout !

Je m’interroge sur ce que j’ai vu le matin, ne parvenant pas à établir un lien entre les deux parades. Nous restons sur un point d’interrogation.

Dimanche 9 juillet au matin

Rügen, une parenthèse bucolique

Nous allons sur une île de la mer Baltique, à Rügen, nous nous sommes levées tôt pour éviter les trains bondés. Dans les stations, des jeunes gens dorment, le sentiment de solitude éprouvée devant la télévision, se trouve renforcé. Il est vrai que les lendemains de fête sont toujours gris, et ceux, celles, qui vont dans la même direction que nous, sont des enfants de l’ex-RDA, pas très gâtés par les lendemains que le capitalisme leur chante.

En chemin, B. apporte une réponse à notre point d’interrogation. Elle avait écouté les nouvelles. Pour dénoncer le mercantilisme de la Love parade, une contre-manifestation avait été organisée. Ce que j’avais vu dans l’ex-Berlin-Est était donc cette contre-parade. Manifestement, elle avait attiré peu de monde. Trop à contre-courant. Mais, les formes de la contestation étaient-elles adaptées à son objet ? Peut-être aurait-il fallu inventer des formes de critique plus convaincantes. La parodie peut être joyeuse. Ce que j’ai vu était triste. Et attristant. Haine contre Love mercantile ? L’utopie  peut-elle se contenter d’être simple négation, sans courir le risque d’être prise aux pièges de ce qu’elle dénonce ? Le look du  marginal, du rocker serait-il plus authentique que celui des participants, parce que plus agressif ? Guerre des looks comme guerre d’idées ?

Thiessow, Vendredi 14 juillet 2000

Encore et toujours le politique. L’Avant/l’Après…

Le dimanche de notre arrivée, au restaurant, nous avons fait la connaissance d’une femme, S., une Berlinoise de l’Ouest dont le visage, la voix, le regard m’ont séduite. Elle nous avait proposé de participer à une journée sur un voilier, le propriétaire acceptant de le faire « pour trois personnes seulement ». Mais le temps est souvent capricieux sur la mer Baltique, des alternances d’éclaircies et de pluies. Le Jeudi 13 juillet, il faisait beau, nous décidons de passer la journée sur l’eau. Le propriétaire du voilier est un homme jeune qui travaille comme accessoiriste à Babelsberg, la cité du cinéma. Il parle de certains films tournés, de quelques acteurs américains, dont Colombo-Peter Falk. Il mange la moitié des mots, tant il parle vite. Je me fatigue à l’écouter.

À un moment, la conversation vire au politique. Et le politique tourne toujours autour du socialisme réel et du capitalisme non moins réel que les Ossi ne connaissaient que par « les paquets envoyés par jüte Tante, jüte Onkel », comme dit le bon peuple berlinois qui découvre «une société des coudes – Ellenbogengesellschaft. Où on ne peut faire confiance à personne».

On en vient à parler de la chute du mur. Tous l’ont vécu comme un grand moment, mais les souvenirs évoqués sont très contrastés. Gemischt. Le pire et le meilleur s’y côtoient.

Les Wessi jetaient de petits paquets dans la foule, un paquet de café et deux tablettes de chocolat. Des enfants furent piétinés. Comme si nous ignorions ce qu’était le café et le chocolat ! dit B. ricanant.

Puis, les Wessi se fatiguèrent assez vite de ces hordes qui dévalisaient les magasins, plus un fruit, plus un Brötchen (petit pain du petit-déjeuner) ! C’en était trop. On les pria de retourner chez eux.

S. se demande si l’unification a été une bonne chose, peut-être eût-il mieux valu, dit-elle, que les Ossi organisent, eux-mêmes, des élections et changent progressivement la société. B. ajoute que l’unification aurait dû induire un changement de constitution.

— C’est écrit dans la Constitution, insiste-t-elle. On a préféré faire l’économie d’une réforme de fond.

Nouvelle humiliation pour les contestataires ossi qui, fort de leur expérience socialiste, avaient beaucoup travaillé à l’élaboration d’une nouvelle constitution. Ils furent assez naïfs pour voter Kohl. Le reste, la grande braderie de l’Est, on connaît.

De manière évidente, les Ossi n’aiment pas la manière dont les Wessi écrivent leur Histoire.

J’y étais, personne n’est descendu dans la rue pour la réunification ! est un leitmotiv.

Le sentiment que le plus heureux, c’est “l’ouvrier de Babelsberg”, propriétaire du voilier, qui du temps de la RDA, avait eu des difficultés à obtenir l’autorisation de naviguer.

— Avec moi, c’était clair, ils savaient où je me tenais ! disait-il, avec un geste indéfinissable tant il était porteur de significations.

On ne refait pas l’histoire. Les Ossi disent avoir quelque avance politique sur nous, « nous avons connu le socialisme réel et maintenant, nous connaissons la capitalisme réel. Une double expérience ». Une sorte d’amertume crispe encore les visages. Ils croyaient aux bienfaits du capitalisme, ils n’ont jamais pu imaginer qu’on les mettrait si facilement au chômage, l’expérience est épreuve. Certains préfèrent tirer le diable par la queue pour ne pas avoir à mendier l’aide sociale. Question de standing mental. Une manière d’affirmer sa dignité aussi.

Dans cette aigreur flotte comme un rêve d’éthique frustrée qui perdure.

Il est question de Wanderlitz, un espace protégé, dans la forêt à proximité de Berlin où les bonzes du parti, les Prominenten, se sont murés après le 17 juin 1953.

— Quand le peuple ouvrit les portes de cette résidence, il fut déçu, Wanderlitz n’avait rien d’un Palais, les Prominenten ne vivaient pas dans le luxe, le moindre des PDG capitalistes était mieux logé… La télévision de l’Ouest avait beaucoup parlé de cette résidence.

Le ton est ironique.

S. dit avoir logé à l’Hôtel Cliff à Rügen où le grattin politique ossi descendait.

De fait, les chambres étaient spacieuses, mais le luxe très relatif, si on le compare à  celui d’un palace où descendent nos hommes politiques.

L’île Vilm, à quelques kilomètres de Thiessow, fut aussi un espace sur-protégé, réservé aux vacances des Prominenten. Une île joyau, dit-on, depuis 1936 sous protection (Naturschutz), c’est une réserve des biotopes (Biosphärreservat).

Je retiens au passage quelques blagues-DDR qui illustrent parfois un propos.

KONSUM, nom des magasins de grande distribution-DDR, signifiait : Kauft Ohne Nachzudenken Schnell Unser’n Mist = achetez sans réfléchir et vite notre camelote.

Même jeux sur SED:
= So Endet Deutschland = ainsi finit l’Allemagne
= Sich Einbilden, Dass = S’imaginer que
= So Ein Dreck = une telle merde

Sur Grotewohl-Pieck-Ulbricht = GPU allemand

Egon (Krenz), celui qu’on appelait aussi le Kronprinz de Honecker devenait : Ein Genosse Ohne Nutzen = Un camarade sans utilité.

J’aime les blagues, elles disent le regard du trimeur qui ne s’en laisse pas compter. Ce sont souvent de petites étincelles qui trahissent le feu couvant sous les cendres.

Revenues à terre, nous bavardons, d’abord à proximité du voilier et nous finissons par dîner ensemble. S. était informaticienne, un jour elle eut envie de s’occuper d’êtres humains. Elle s’occupe actuellement d’enfants handicapés. Une beau visage, serein, des yeux bleus, très doux, mais fermes. La voix est chaude, le débit lent, elle avance quand elle parle, à pas comptés, chaque mot semble avoir été pesé. Des fils se nouent. J’aime ces rencontres qui donnent l’impression de se connaître depuis toujours, les échanges sont souples et riches. L’écouter parler des enfants handicapés, chez qui la drogue fait aussi des ravages, sans sentimentalisme, c’est-à-dire avec respect et lucidité, me fascine. J’ignore ce monde, elle m’ouvre une petite fenêtre.

Elle parle de son fils, gay, schwul disent les Allemands. Elle dit le travail sur elle-même qu’elle a dû  faire pour accepter cette “différence”. Le regret, surtout, de ne pas devenir grand-mère. Je demande d’où vient le mot schwul, si lourd. Personne ne peut répondre. Contrairement aux préjugés entretenus, il semble, qu’il était plus facile d’être schwul en RDA qu’en RFA, son fils passait souvent la frontière. Le ‘grand’ poète de la culture, Becher, lui, allait à l’Ouest chercher jeunes garçons et drogue. Dans  une voiture de l’Ouest dont les réparations coûtaient une fortune aux «prolétaires» de l’Est. Frontières permissives permettant un illusoire anonymat.

*

Dimanche 16 juillet

Quand le politique veut, il peut.

Depuis maintenant une semaine, je vis dans un paradis. En septembre 1990, après les premières élections libres, ont été créés cinq Parcs nationaux. Lors de la réunification furent inclus les espaces militaires et les terrains de chasse. L’intervention énergique des Verts rendit impossible la spéculation immobilière et de nombreux projets de construction immobilière dans les bio-réserves échouèrent. Quand le politique veut, il peut. Le tourisme se développe, grâce aux rénovations élégantes des vieilles maisons à toit de chaume, et au déploiement de pistes cyclables reliant les villages et les villes de cure, à travers les forêts ou sur les digues.

Les biotopes sont si diversifiés qu’on n’en finit pas de découvrir formes et couleurs. Un mélange de mer, de forêts, de dunes, de plages de sable doré et doux. Des paysages tout en nuances. Des champs de blé ou de fourrage avec des bleuets, des coquelicots, de blancs œillets sauvages, minuscules, Lichtnelken, de fait, ils illuminent le blond des champs, et bien d’autres fleurs sauvages que je voyais quand j’étais enfant. Les coquelicots ont toujours cette fragilité de l’éphémère qui ne supporte pas d’être cueilli.

Je suis d’une ignorance crasse, je regarde la nature avec un œil de peintre, saisie par les formes, les couleurs, leur diversité. Mais, je n’en sais rien et oublie rapidement ce qu’on m’en dit. Non par désintérêt, mais parce que je n’ai pas de structure de base pouvant absorber les connaissances nouvelles. B., elle, connaît le nom de toutes les fleurs sauvages, reconnaît les oiseaux, à leur manière de voler, de crier… J’apprends qu’il existe une grande variété de mouettes, les Lachmöven, les Rauchmöwen, les Silbermöven. Son savoir m’impressionne. D’où vient-il ce savoir ?

— Du temps de la RDA, les enfants pouvaient participer à toutes sortes d’activité, l’État donnait beaucoup d’argent pour occuper les enfants “raisonnablement”- vernünftig, il existait toutes sortes de Gemeinschaften, allant de la construction d’un avion dans le Groupe-ingénieur à l’ornithologie et la protection de la nature. Etc.

B. en fut. Vers l’âge de 9-12 ans, elle se levait à 3 heures du matin pour aller observer des aigles rares dont il existe encore quelques spécimens en Allemagne. De bons souvenirs, le professeur savait formuler des savoirs dans une formule drôle que les enfants retenaient avec facilité. Certaines des formules mimaient le cri d’un oiseau.

Je pense à nos banlieusards ou jeunes citadins, abandonnés à eux-mêmes, pour le profit de quelques-uns.

B. m’entraîne souvent à regarder les couchers de soleil, il nous faut grimper vers 20.30 sur les collines. Les paysages sont incroyablement mouvants, changeant de minutes en minutes. Les lacs intérieurs ressemblent à de vastes miroirs où viennent se refléter les rose-gris du ciel. J’aimerais être peintre. Le soleil se couche sur Gross-Zicker qui de loin ondule doucement sur le ciel.

Un paradis. Et pas seulement naturel. Humain aussi. Pas un seul m’as-tu-vu, étalant ses richesses, sa graisse ou ses muscles. Quelques voiliers. Un paradis, où l’on peut laisser ses affaires sur la plage, des heures durant sans risque.

— Je viens depuis des lunes, jamais il ne m’a manqué un mark, dit B.

Elle avait perdu une lanière « si pratique pour attacher des paquets sur la bicyclette » . Aujourd’hui, elle revient de la plage avec la lanière, quelqu’un l’a trouvée et posée près du l’endroit où elle a l’habitude d’installer sa petite tente. J’ai le sentiment de rêver. À Paris, voler est devenu un sport. Dans ma bonne vieille Sorbonne où je laissais toutes mes affaires quand j’étais étudiante pour aller au restaurant universitaire ou à un cours, aujourd’hui, sur toutes les portes, les tables, des affiches mettent en garde. Se méfier à longueur de temps. C’est au Japon que j’ai compris la violence qui nous est faite. Pouvoir se promener dans une ville, le sac ouvert, pouvoir laisser son sac sur une table quand on va aux toilettes, est un luxe inappréciable qui disparaît…

J’ai rejoint B. sur la plage FKK (Frei Körper Kultur).

Je découvre l’innocence des corps nus dans un cadre naturel. Je pense en riant à une phrase d’Ernst von Salomon (je crois bien ?) qui disait à une nudiste : — Chérie, rhabille-toi qu’on fasse l’amour ! Sur la plage de Thiessow, je comprends pourquoi. La nudité serait-elle une forme de neutralisation du sexe ?

Du temps de la RDA, presque toutes les plages étaient FFK, me dit B. qui adore nager nue. Ce qui explique peut-être que les plages FFK ne sont pas séparées des plages Textil, on passe de l’une à l’autre sans y prendre garde et personne ne vous chasse si vous êtes revêtu de vos “textiles”. 

B. évoque un souvenir. Désagréable. Du temps où les Prominenten occupaient l’île Vilm, que la zone était militarisée (le Danemark n’est pas loin), il fallait quitter les plages à 20 heures. Un jour de juillet où les journées sont longues, B. et ses amis/ies avaient oublié l’heure, autour d’un feu de bois à manger des brochettes. À 20 heures précises, ils/elles ont vu dévaler de la forêt qui borde la plage, des policiers, fusil au poing.

— Ausweis, bitte ! – Papiers, s’il vous plaît !

Interloqués, ils/elles firent remarquer qu’on n’emportait pas ses papiers sur une plage et que de plus, ils étaient sur une plage FFK, où auraient-ils pu mettre leur papier ? Les soldats répétaient impassibles, comme des automates, — Ausweis, bitte. Il était 20 heures, ils devaient avoir quitté la plage. — Papiers !

L’un d’eux se décida à rompre ce dialogue de sourds et dit à voix haute :

— Cinq personnes arrivent dans la forêt, laissez passer ! – Fünf Personen kommen noch. Frei lassen !

Être interpellé — nu — par des policiers armés est une situation si grotesque qu’elle ressemble à un cauchemar. Ce souvenir fait affleurer une scène de Nelken de Pina Bausch, un homme surgissait au milieu d’un groupe de danseurs jouant comme des enfants, — Passeport ! disait-il, et l’on était parcouru d’un frisson. Nelken s’ouvrait sur un parterre d’œillets et s’achevait sur leur saccage.

Au retour, en désignant les vieilles maisons de Thiessow, rénovée, B. commente les changements :

— C’était gris, triste, maintenant les maisons sont blanches, éclatantes, les chemins asphaltés et nombreux. Avant, il n’y avait rien comme à Berlin, tu te rappelles ? Pas même du poisson !

Que faisaient-ils du poisson pêché ?

— À l’exportation peut-être.

Le bon peuple pouvait donc manger des petits-pains subventionnés et donc dérisoirement bon marché - spottbillig, mais pas de poissons pêchés dans les eaux de la Baltique.

*

Lundi 17 juillet 2000

Nouveau coucher de soleil. Quelques nuages voilent le rougeoiement. Le vent s’est levé, nous gelons. Au point d’observation, deux hommes, une femme étaient déjà installés. À l’accent, des Berlinois. Ils font du camping sous tente. J’apprends que les Thiessowiens, après avoir beaucoup prié, ont réussi à édifier une chapelle, en partie financée par le régime communiste. D’où son nom : Jesus siegt. Jésus vainc. Je crois à une plaisanterie, mais non, elle s’appelle Jesus siegt.

— Ils ont une jolie chapelle bleue, mais point de pasteur.

Klein-Zicker aussi a voulu son temple, puisque Gross-Zicker avait la sien. Sur une superficie réduite, trois lieux de culte donc, à deux, trois kilomètres au plus, les uns des autres. Sous régime communiste. Je ris. Le ton de l’historien m’amuse.

— Faut bien remercier le bon Dieu pour un si beau paysage et d’aussi beaux couchers de soleil, dit-il pince-sans-rire.

À 21 h 35, le soleil a disparu. Pünktlich. À l’heure. Il me tend sa montre pour que je juge de la ponctualité solaire.

— Un soleil allemand ? dis-je.

Ou politesse des rois ? rétorque-t-il.

*

Mardi 18 juillet 2000

Sellin ou la symétrie surréaliste

Longue randonnée. De villages en villages, nous sommes arrivées à Sellin par des chemins forestiers. Sur le chemin, des tapis de myrtilles s’offrent aux cyclistes qui daignent s’arrêter. B. en cueille un plein saladier. Je déguste quelques framboises et cueille un champignon. Une dame s’arrête et me dit en riant : — Vous avez là votre dîner, Abendbrot. Le champignon est noble, j’allais le jeter.

Sellin est une ville de cure, jolie, adjectif bizarre, mais je n’en trouve pas d’autres. Oui, jolie ! Les maisons aux façades si caractéristiques des villes de cure sur la Baltique, ont été rénovées.

— Du temps de la RDA, c’était à l’abandon, délabré, triste…

— Pourquoi ?

Elle répond par un hausement d’épaules.

J’ai du mal à comprendre cette culture du gris, cette culture du manque, de la frustration dans les régimes communistes. Seulement un problème d’argent ? Je me pose souvent des tas de questions naïves.

Il existe pourtant de belles pages de Marx sur le devenir humain à travers le développement des sens, dont le sens esthétique, consubstantiel à l’espèce sapiens, si on en juge par les outils à la fois fonctionnels et beaux que nous ont laissés les préhistoriques. Pourquoi avoir négligé cet aspect de la vie ? Pourquoi se contenter de produire du fonctionnel sans esthétique ? Tandis que j’écris, je suis assise sur un fauteuil-DDR, le tissu est d’un jaune moutarde indéfinissable et les bras sont recouverts d’une sorte de skai d’une couleur tout aussi indéfinissable, un violet tirant vers le lie-de-vin. L’association de ces deux couleurs donne au fauteuil une laideur fade. Et de plus, il est si difficile à déplacer avec son pied palmé, malgré ces allures de fauteuil de bureau, qu’il me faut déplacer la table quand je me lève ou m’assieds !

Brecht se demandait pourquoi, quand on construisait des maisons, fabriquait des objets de la vie quotidienne, n’interrogeait-on pas le peuple pour connaître ses désirs.

Il aimait à parler des objets, des meubles anciens, façonnés par des artisans, à la fois fonctionnels et beaux. John Fuegi, qui verra dans ce goût pour l’objet artisanal, une perversion de bourgeois argenté, manque sa dimension politique. L’internationale des puritains ignore les frontières.

Je savais, pour l’avoir vu chez des paysans pauvres, que le désir d’améliorer son environnement est très vif, à chaque rentrée d’argent, on rénovait, modernisait, embellissait. Le mépris du “luxe”  (notion relative) n’est pas politique, il est puritain. Pis, un puritanisme de frustré. Ou de nanti.

*

Je dois voir le pont de Sellin construit sur la mer. Du sollst ! est un verbe qui revient souvent dans le langage ossi, et que je n’aime pas. Il n’est pas invitation-à, mais obligation. Comme le wir wollen, nous voulons, un collectif pour vous inviter à faire quelque chose, qui n’est en fait que l’expression de la volonté de l’initiateur. Avec une valeur de futur. L’hystérie feutrée de la maîtrise de l’autre a trouvé ses formes langagières. Une blague-DDR s’en amuse :

L’institutrice :
- Chers élèves, nous allons – wir wollen représenter Guillaume Tell.
Intervention de Paul :
- Et où devons-nous – sollen wir aller chercher la pomme ?

Arrivée au but, j’éclate de rire. Mon regard était tombé sur des rangs de corbeilles de plage, bleues ou blanches, en ordre de marche militaire ! Un alignement strict.

— Voilà bien les Allemands ! dit B. invitée à regarder.

La plage donne l’impression d’avoir été repassée. Etrange. Personne ne la foule. Sur le pont de Sellin, nous visitons le restaurant, reconstruit après un incendie et meublé en Jugendstil. Je n’aime pas. Trop tarabiscoté. Mais, je contemple longuement, les deux aquariums avec d’étranges poissons. Un foisonnement de couleurs, de formes indescriptibles. Trois d’entre eux ont l’air de clowns qui auraient enfilé un pyjama unijambiste, vivement coloré par une large bande d’un blanc éclatant qui alterne avec une bande d’un orange franc et vif. De minuscules poissons d’un bleu de bleuet, avec une queue blanche qui semble rapportée, surgissent des mini-rochers. C’est beau à gober. Une sensation d’extrême fragilité comme les coquelicots.

Quand nous sortons du restaurant, je suis saisie par la symétrie de la scénographie, un vrai décor de théâtre, l’alignement des corbeilles de plage disait l’esprit du lieu. De chaque côté des escaliers de bois, abrupts, qui conduisent sur le pont, deux pentes de même forme et de même surface au centimètre près, recouvertes de mousses vigoureuses. Au bout du pont, le restaurant étale sa façade, de manière symétrique et exactement perpendiculaire au pont et aux escaliers. Dans ce décor, des corbeilles en ordre dispersé auraient fait désordre ! Il est vrai que ce n’est pas un jour de plage, le temps est gris et agité par le vent. Presque une toile surréaliste. Rêve ou cauchemar de symétrie ?

On se promène ensuite dans la ville, sur les traces de Walter Benjamin, Sellin était un lieu fréquenté par la bourgeoisie berlinoise. B. avance, hésite souvent, reconnaît avec peine certains bâtiments.

— La rénovation change tout, dit-elle. Ici, (devant un très bel hôtel Haus Sonneck, au blanc si éclatant dans le soleil qu’il en devient agressif), il y avait une baraque blanche, Pizza King qui vendait pizza et glaces. La villa offrait une façade délabrée, sale… les antennes sur le toit ont disparu… la structure de la façade a changé, sur l’aile droite, dans ma mémoire, les fenêtres des étages 2 et 3 étaient rectangulaires…

Elle cherche à se souvenir. Elle se demande si l’aile gauche du bâtiment avait des balcons. Probablement, car les balcons caractérisent l’architecture des  grandes maisons dans cette région. Je regrette de ne pas partager sa mémoire des lieux, je ne peux donc pas comparer l’Avant/l’Après. Je la console, en lui disant que d’une manière générale, la mémoire des façades, des espaces urbains est volatile, le nouveau effaçant très rapidement l’ancien. Pourquoi ?

Visiblement, les changements ravissent le regard, mais troublent des images intérieures, défont des souvenirs… Deux mondes s’affrontent et les villas de Sellin en deviennent paraboliques, des métonymies de la pénurie partagée d’avant et de la richesse insolente non partageable de maintenant.

Elle dit brusquement :

À Berlin lors de la chute du mur, les Ossi ressemblaient à des zombis  qui regardaient avec une curiosité  de voyeur les vitrines des magasins… J’ai pris des photos, tu verras ces regards étranges… oui, du voyeurisme !

Puis, elle se tut. Un long temps.

*

À Baabe, j’achetai un livre chez un brocanteur, sur les Voyages des chercheurs allemands en Amérique du Sud au XIXe siècle. Des lettres de Humboldt, entre autres. Je remarque une pince étrange, j’en demande l’usage, le brocanteur me dit avec un petit rire et un claquement de langue :

C’est une pince bien particulière… (pause) une pince à castrer !

Je ne comprends pas immédiatement.

Ja ! pour les animaux, chiens, chats…

Je la repose. Quand je sors du magasin, arrive le Rasender Roland, (il faut rouler les deux r). Le Frénétique Roland est un petit tortillard qui crache la vapeur avec un bruit de sirène. J’avais entendu le Rasender Roland dans la forêt, mais je ne l’avais pas encore vu. Il relie les 13 bourgs principaux de l’île de Rügen en prenant son temps, 30 km à l’heure. Un jouet pour les enfants de Gargantua qui cueillent en route des Lilliputiens, qu’ils entassent serrés dans les trois wagons. Les bicyclettes sont plus à l’aise dans le vaste wagon qui leur est réservé. La locomotive est noire, les 3 wagons pour passagers sont verts, le wagon pour bicyclettes, rouge.

D’autres sapiens qui préfèrent la voiture, forment de longues files indiennes. Une odeur d’essence me saute au nez. Retour à Thiessow par les chemins forestiers.

Fourbue. Une vingtaine de kilomètres à bicyclette.

*

Jeudi 20 juillet 2000

Temps gris, crachin en continue. Sprühregen, disent les Allemands. Vents vigoureux qui obligent à bicyclette à livrer un combat musclé.

Anniversaire de l’attentat contre Hitler. Les journaux y consacrent quelques lignes. Hitler aurait regardé plusieurs fois l’exécution filmée des comploteurs, qui n’auraient pas été pendus, mais lentement garrottés. Étouffement lent et jouissance au spectacle de l’étouffement. Vrai ou simple rumeur ?

Clara Zedkine et le souffleur en 1932

Longue conversation avec Br. Elle parle si bien de son travail radiophonique, de son travail sur les sons, leur possible manipulation par les nouvelles techniques que je peux l’écouter des heures durant. Pour le Feature sur le Reichstag, un documentaire radiophonique, elle a travaillé sur des archives sonores. En “clarifiant” le discours de Clara Zedkine, elle découvrit un murmure tenace ; de fait, une seconde voix, celle du souffleur, soutenait la très vieille dame, malade et soumise ce jour-là, à une dure épreuve. Elle avait l’ingrate mission, en tant que doyenne d’âge, non seulement d’ouvrir la séance du Reichstag du 30 août 1932, au moment où le NSDAP avait obtenu aux élections de juillet 1932, 37,3 % des suffrages (soit 13,7 millions), mais aussi d’introduire le Premier ministre de Prusse — Joseph Goebbels — comme Président du Reichstag, un des douze élus du Parti national-socialiste ouvrier allemand, aux élections du 20 mai 1928. La République de Weimar se mourait à bout de souffle, le Nouvel Ordre arrivait. Vociférant. On comprend que Clara Zedkine ait eu besoin d’un souffleur. Elle meurt peu après à Moscou, le 20 juin 1933.


Dimanche 23 juillet 2000

Samedi 22, nous avons quitté Thiessow pour Berlin. Le retour est irritant, nous n’étions jamais sûres que les cars accepteraient nos bicyclettes. Le car Thiessow-Bergen est  en surchage, le chauffeur refuse d’ouvrir le coffre à bagages, un groupe de jeunes gens entassent leurs sacs à dos, qui sont de véritables maisons ambulantes, autour des bicyclettes. On étouffe. Tout le monde prend son mal en patience. Les chauffeurs sont des chauffeurs, ils ne sont pas payés pour s’occuper des bagages, m’avait dit un Grassois, conducteur d’autobus. Ça résiste aussi chez les ex-DDR, à ce qu’il semble. Petite revanche d’un Ossi sur des Wessi en vacances ?

Je suis heureuse de me retrouver, seule, dans la chambre de l’Hôtel Allegra, rue Albrecht. Je parcours les articles de journaux, que j’avais emportés de Thiessen. Un visage m’arrête. Une belle tête occupe le centre d’une page du Tagespiegel, celle d’Imo Moszkowicz*, à la date du 23 juillet 2000. Je lis l’interview menée par  Thomas Lackmann. Une histoire de Juifs de l’Est, russo-polonais, père cordonnier qui émigre seul en Argentine, en 1938, qui tarde à faire venir sa famille, malgré les lettres instantes de son fils Imo. La mère d’Imo, les six soeurs d’Imo meurent à Auschwitz. Lui en sort à l’âge de 20 ans. Survie qui éclaire le titre énigmatique  de l’interview : « Für mich ist ein anderer gestorben- Pour moi, un autre est mort ». Un grec malade a  pris sa place dans la chaîne de mort. Le für mich en allemand est lourd de significations et de culpabilité. C’est une adresse  ciblée à/pour quelqu’un. Un échange de nom en faveur de.

L’interview porte principalement sur son travail de metteur en scène, avec quelques flashs sur le passé, l’intéressé dit éviter d’ouvrir « les écluses de la mémoire ». Ouvertures toujours coûteuses en temps de vie (Lebenszeit). Le choix des pièces dit l’interrogation sur le pouvoir : Torquato Tasso de Goethe ; Le Stellvertreter de Rolf Hochhuth à Francfort, qui explorait la complicité de l’Église catholique à travers le personnage du pape Pie XII ;  Le temps des innocents – Die Zeit der Schuldlosen de Siegfried Lenz  (1969) en Israël. Texte qui valut à l’auteur le Prix de la ville de Brême.

L’interview s’achève sur un souvenir douloureux : il a revu son père à Buenos Aires, qui ne le reconnaît pas, et relu les lettres écrites du temps des dangers nazis. Bitter. Amer. Terriblement-ungeheuer.

Une enfance et une adolescence ravagées, une vie d’adulte patiemment construite.

*Auteur de Der grauende Morgen- Un matin gris (devenant gris), paru en 1996.


Lundi 24 – mercredi 26 juillet 2000

Berlin, tourisme historique

Je recommence à déambuler avec bonheur dans Berlin. J’explore à nouveau mon périmètre d’observation, le quartier autour du Berliner.

Les changements urbains me passionnent, ils disent le politique, ce qui l’anime, ses stratégies plus ou moins secrètes, ses priorités non avouées, ce qu’il respecte, ce qu’il ne respecte pas ou plus, ce qui se profile… La sébastopolisation progressive d’une bonne partie du Quartier Latin disait la politique urbaine menée par l’équipe RPR de l’Hôtel de ville, la volonté de neutraliser le Quartier latin, trop turbulent. Le rétrécissement intensif des trottoirs parisiens au profit de la voiture rendant obsolètes, non seulement le flâneur parisien, mais aussi la mère de famille et sa voiture d’enfants, témoignait de choix de société qui démentaient le discours officiel. Les changements survenus dans le XXe, autour des rues Villiers de l’Isle Adam, Orfila, de Chine, en vingt ans, disent la disparition dans Paris, des lieux d’habitation et des lieux de travail. Entre autres choses. En 1972, quand j’emménageai, de petites usines (boutons, chaussures, décors de théâtre) commençaient à fermer leurs portes. Elles furent lentement remplacées par des immeubles dont le standing allait croissant. Ailleurs, la spéculation immobilière chassait les petites gens vers la périphérie, souvent trop âgés pour lutter. Les changements de propriétaires sont instructifs, qui révèlent dans quel sens va l’occupation du sol. Rue Mouffetard, je me souviens avoir rencontré dans un café, une femme qui se battait contre l’idée que seuls les riches pourraient habiter le centre de Paris. Aujourd’hui, le rue Mouffetard est devenue une rue inhabitable, livrée aux enseignes hideuses et aux trafics. Les touristes croient y flairer «le charme parisien».

D’où mon intérêt pour ce Berlin qui se métamorphose à vue d’œil, dans la courte durée. Phénomène rare pour une ville. Mais, QUI rénove et pour QUI ?

J’explore la rue Reinhardt, entrevue le jour de la Love parade, elle a beaucoup changé, de nouveaux bâtiments, dont un qui m’intrigue, la grille est ouverte, je pénètre pour regarder le bâtiment de la cour intérieure. Impressionnant de modernité glacée. Je découvre des caméras de surveillance, en sortant, je cherche l’enseigne, c’est le siège du FDP (Libéraux), un parti riche, très riche, me dira D. à qui je parle de ce bâtiment sur-protégé. Le Deutsches Theater est toujours à sa place, et le vieux Bunker aussi. Je me suis habituée à sa présence, une sorte de point de repère. On aimerait y pénétrer, pour voir. Quel architecte lui donnera forme civile ? La partie de la rue Reinhardt à proximité de la rue Friedrich a peu changé, le restaurant (a-t-il toujours été italien ?), les petits commerces sont les mêmes, la petite teinturerie, un magasin de réparation de vieux appareils (tourne-disque), mais aussi de bicyclettes, le fleuriste, en face, le bouquiniste Volapück, installé depuis trois ans, me donnent le sentiment d’être sur un territoire familier, malgré les changements. Dans ce petit périmètre avaient habité des comédiens du Berliner. Les immeubles ont été rénovés, les comédiens ont déménagé. Devenu trop cher.

Dans la rue Albrecht, j’avais entrevue un ensemble d’immeubles nouvellement construits, avec trois cours intérieurs dans la tradition berlinoise, le Prinz-Albrecht-Karree (le soulignement est suspens qui s’éclaire dans le post-criptum parisien). J’y pénètre. Un luxe sobre. Je me promets de demander le prix des loyers. Mais pourquoi cette référence à un Prince, Prinz Albrecht ? Les aristocrates sont à la mode et redorent les blasons ternis ou en donnent à ceux qui n’en ont jamais eus. À Thiessow aussi, un hôtel de luxe et de cure marine, portait un nom de prince russe.

La profondeur du ‘Carré’ m’étonne. Sur la rue, je me souviens, se trouvait un vieux restaurant (Stube), que j’ai toujours vu fermé, suivi de quelque chose qui ressemblait à un baraquement où, en 1998, j’achetais de la papeterie, de la ficelle pour mes paquets de livres.

Le restaurant Ständige Vertretung au coin de la rue Albrecht est devenu une attraction touristique, le soir, toutes les tables sont occupées. Hélas ! pour les anciens clients dont j’étais en 1998. On y mangeait correctement. Aujourd’hui, on s’y frotterait aux politiques et/ou au personnel qui officient à trois pas, le Reichstag étant à portée de main.

Ständige Vertretung, enseigne énigmatique pour un restaurant. Du détail historique ironiquement bavard. Officiellement, l’Allemagne de l’Ouest ne pouvait pas se permettre d’avoir pignon sur rue en RDA, c’est-à-dire une Ambassade. La représentation diplomatique de la Bundesrepublik fut donc nommée Ständige VertretungMission (ou Représentation) permanente. Après les accords d’Helsinski, signés par la RDA, qui autorisaient les citoyens à se déplacer comme ils l’entendaient, des citoyens de la RDA occupèrent la Ständige Vertretung, pour exiger l’application des accords. La RFA a dû négocier la liberté des occupants. Une source inespérée de devises.

En gardant ironiquement ces jeux euphémiques de langage, le restaurant garde la mémoire d’une Histoire percluse de contradictions. Comme toutes les Histoires nationales.

En février 1998, avant le déménagement de Bonn, on y fêtait le carnaval sur le mode rhénan, c’est-à-dire catholique. Les riverains protestèrent et la fête a dû se déplacer.

La boulangerie artisanale mitoyenne du restaurant a mis la clé sous la porte. Une boulangerie industrielle appartenant à une chaîne, s’est installée sur le trottoir d’en face. J’ai jeté un œil sur la pâtisserie et suis ressortie les mains vides. Un Café a pris la place de l’ancienne boulangerie, on peut y lire la presse internationale et amortir le prix de son café qui, de plus, est de bonne qualité.

Ganymed, le restaurant attenant au Berliner, fermé en 1998, a rouvert ses portes. Du temps de la RDA, c’était un restaurant coté. Un jour de grande faim, j’étais entrée dans le temple. Le restaurant était vide, je pris place. Au bout de quelques minutes apparut un Herr Ober. Je devais attendre qu’on me place, dit-il, sans grande aménité du haut de son blanc tablier. Le ton me déplut, il me rappelait le ton de la police des frontières, je ressortis. Illico. So was, dit-il dans mon dos ! Je n’ai donc jamais su quel était son niveau culinaire. Le soir de notre retour de Rügen, nous y avions dîné. La poularde “élevée au maïs” était goûteuse, mais les nouilles servies étaient un petit scandale. Du moins pour une fille de macaroni ! Du papier mâché. De ces nouilles industrielles, indéfinissables, livrées sous forme de pâte dont on fait des filaments au dernier moment. B. a livré une assiette soigneusement nettoyée, elle semblait avoir apprécié.

En Allemagne, je me perçois de plus en plus comme une handicapée du goût, un palais éduqué par une cuisine paysanne, du vin fait maison, des légumes frais qui n’étaient jamais passés par le frigidaire, du poulet musclé… La restauration est nettement moins chère qu’en France, le service a du niveau, mais la cuisine, dio mio ! Je me demande même s’il existe encore des cuisiniers dans les cuisines. Même les saucisses ne peuvent plus se manger n’importe où. C’est dire. Quand je m’en plains, on essaie d’expliquer ce manque de culture culinaire par la pauvreté allemande dans le passé. Je refuse l’argument. Les raviolis faits maison sont un plat de pauvres, avec à peine 200 grammes de chair à saucisses, des feuilles de bette, un œuf, un peu de farine et de l’eau, et beaucoup, beaucoup de main d’œuvre, on nourrit une énorme famille. Pauvres, mais imaginatifs. Le couscous appartient aussi à cette tradition culinaire du pauvre. Et la cuisine populaire chinoise, coupant menu un petit morceau de viande, poulet… pour que toute la famille puisse en connaître le goût, aussi. Ma mère trouvait des parades à la pénurie, souvent étonnantes. Quant à son art d’accommoder les restes de la semaine, il relevait de l’Ordre du mérite ! Le palais ne reconnaissait plus rien, mais c’était savoureux. Une imagination concrète, empirique, inventive. De l’histoire de bonnes femmes qui nourrissent avec peu d’argent. Une culture du goût, et donc quelque part du bien-être du corps. Au quotidien. Un quelque chose qui joue un rôle essentiel dans la transmission des valeurs. Et qui commence à se perdre en France aussi. À en juger par la restauration.

J’abandonne mon périmètre préféré pour aller visiter le petit Musée du Checkpoint Charlie, « le légendaire poste de contrôle allié », disent les dépliants pour touristes. Je descends le fragment de la rue Friedrich que j’aime peu, une modernité sans caractère. À l’angle de l’avenue Unter den Linden, je croise le fantôme de Jules Laforgue, lecteur français de l’impératrice Augusta, épouse de Gullaume Ier. Le malheureux Parisien traînait un ennui épique. Je me serine,

C’est d’un’ maladie d’ cœur
Qu’est mort ’, m’a dit l’ docteur,
Tir-lan-laire !
Ma pauvr’ mère ;

*

Il était un roi de Thulé,
Immaculé,
Qui loin des Jupes et des choses,
Pleurait sur la métempsychose
Des lys en roses,
Et quel palais !

*

Un léger engorgement à l’entrée du Musée. Beaucoup d’américains. Je traverse assez vite les salles trop étroites.

J’admire l’inventivité des sapiens quand ils décident de faire la nique au pouvoir et de passer un mur qui se voulait infranchissable. De la montgolfière à l’astucieux système de valises où se cache une jeune fille dont un Berlinois de l’Ouest est amoureux, en passant par les rouleaux de câbles, la voiture blindée, etc., ils ne cessèrent de déjouer la surveillance policière, toujours se perfectionnant. La fuite comme défi sportif et politique. Quelques-uns, blessés, moururent exsangues. Sans aide. D’autres furent arrêtés. Parfois, rachetés par la RFA.

Les toiles exposées sont faibles, aucune n’arrête le regard pour dire le sinistre de la réalité qu’on vient de voir. L’événement était-il trop gris pour pouvoir passer dans l’art ? Ou le choix, limité ?

Quand je sors, j’aperçois un homme jeune, accroupi au milieu de la rue, bloquant la circulation et photographiant un copain sous la photographie du soldat américain accroché au mat symbolique, mémoire de la division. Au dos, une autre photo, celle d’un soldat russe. Les automobilistes allemands généralement impatients, attendent. Thank’s ! dira-t-il, avec un fort accent américain.

Existe-t-il en Amérique, un Musée sur le FBI, la CIA ?

Il m’arrive de me rêver gagnant au Loto. Si je gagnais, je créerais une Fondation où j’organiserais des colloques, des expositions sur les méthodes de toutes les polices politiques. Et leurs effets sur la vie des victimes. Une sorte de musée comparatif. On y analyserait comment les fins des différentes polices politiques sanctifient les moyens, comme on dit en allemand. On se demanderait en quoi les méthodes de la Stasi, du KGB diffèrent des méthodes du FBI… Il m’arrive même de me demander, c’est une hypothèse de travail parmi d’autres, si, par comparaison, les méthodes de la Stasi — et ses petits pots d’odeurs que l’on peut voir dans toutes les expositions historiques à Berlin — ne paraîtraient pas un peu artisanales…

La section Victimes-de, analyserait les effets de ces méthodes sur la vie des citoyens ordinaires. Une autre comptabiliserait l’argent englouti dans ladite collecte d’informations… Etc. Une manière de penser le passé et le présent de toutes les formes de pouvoir des plus totalitaires aux plus démocratiques.

La grande Amérique ayant ouvert aux chercheurs des pans entiers d’archives du FBI, de la CIA, on aurait de quoi faire. Ce qu’on commence à entrevoir est alléchant. J. Edgar Hoover, ce chef du FBI qui a longtemps fait trembler les vertueux politiques, avait (entre autres choses) un goût pervers pour les détails intimes croustillants. Le Président Johnson aimait tant ces dossiers qu’il fera voter une loi pour maintenir Hoover au-delà de l’âge de la retraite. Même les amours téléphoniques de Brecht et Ruth Berlau ont été écoutées, aux frais du contribuable américain. Et celles moins platoniques de Sénateurs, Présidents, dont les ébats du beau John Kennedy avec des call girls. Ces dossiers permettaient tous les chantages dans un pays hypocritement puritain. Les mafias s’en amusaient. Avec raison. Je te tiens, tu me tiens, il tient, nous nous tenons, vous vous tenez, ils se tiennent. La conjugaison du verbe pourraient inspirer une jolie ronde de personnages janussiens, à un nouvel George Grosz. Bref, du travail pour les chercheurs, les historiens, les artistes… pour des décennies.

Mais je ne sais pas jouer au Loto ! Chaque camp peut donc continuer à diaboliser les méthodes des autres. La France (de droite et de gauche) peut continuer à garder ses cadavres exquis dans des Archives fermement scellées. Démocratiquement scellées.

Un souvenir désagréable m’a rattrapée à la sortie du musée. Aux Archives-Brecht, le travail se fait sur des photocopies, mais je demandais toujours à voir les originaux. Quand je voulus consulter l’original de la Première version de L’opéra de quat’sous qui avait appartenu à Erich Engel, metteur en scène de la pièce en 1928, je me heurtai à une série d’obstacles, tous plus agaçants les uns que les autres. Et incompréhensibles. Il me fallut même obtenir l’autorisation de Mme Engel qui habitait à Berlin-Ouest, et dont personne ne connaissait l’adresse. Mais, je suis obstinée, les obstacles me stimulant, je vins à bout des résistances que je ne comprenais pas. Je me demande, aujourd’hui, si cet entêtement n’a pas été jugé suspect.

Quand j’obtins l’autorisation, je me rendis à l’adresse indiquée. À l’entrée, un fonctionnaire en uniforme me demanda de déposer mon passeport. Ensuite, je fus conduite dans une petite pièce nue, avec une seule table et une seule chaise. La fenêtre était grillagée, elle donnait directement sur le Mur. En attendant le document, je regardais le dispositif : le Mur, les barbelés, la terre meuble. Sinistre. Je me souviens encore du malaise éprouvé. J’avais le sentiment d’être dans une cellule, enfermée. J’avais emporté un petit appareil avec lequel, je pensais photographier les pages qui m’intéressaient. Je n’ai évidemment pas osé sortir l’appareil de mon sac. Auto-censure. Il m’a fallu une bonne demi-heure, avant de parvenir à me concentrer sur le document. Puis, lentement, je parvins à oublier le cadre et à travailler. Avec une attention redoublée, pour ne pas avoir à revenir. Puis, Mme Ramthun à qui j’avais signalé quelques écarts significatifs entre la version photocopiée et l’original, trouva là un prétexte pour déplacer le document aux Archives-Brecht, j’ai donc pu continuer à travailler sur la belle table en bois massif de Brecht. Loin du Mur.

Je ne suis passée qu’une seule fois par le Checkpoint Charlie, un soir à “00.17”, alors que j’aurais dû sortir à 00 heure, et pas une minute de plus. On me garda environ 3/4 d’heure, tandis qu’on procédait à des vérifications ou faisait semblant. Un autre souvenir pénible.

Une sale histoire, ce Mur. Mais, je n’aime pas la manière dont les Wessi en parlent, la manière dont ils font son Histoire. Une Histoire trop simple. Des Allemands de l’Est, non plus, n’aiment pas la manière wessi d’en parler. Un discours de vainqueurs qui oublient les ratés de la “démocratie” allemande. Les provocations. Les 4 mark-DDR pour un 1 DM qui permettait de rafler le peu de marchandises dont disposaient les Berlinois de l’Est, en particulier les cuirs importés de Pologne et de très belle qualité. Entre autres exemples. Des détails, bien sûr ! Comme les millions de DM de sabotage dont se vantait  la RFA. Ce Mur reste un symbole fort de la guerre froide et ses surenchères. Je continue à penser que ce n’est pas la chute du Mur qui marque la victoire du capitalisme, mais sa construction.

Le lendemain, je décidai de me promener sur la Spree, j’ai donc pris un des bateaux qui propose une visite des ponts de Berlin. L’accompagnatrice est une Berlinoise qui connaît sa ville — et l’Histoire allemande. Des paysages urbains très contrastés défilent. On commence par passer devant d’anciennes usines en ruines, associées à des blocs d’habitation, — On a cherché à cacher l’industrie, on habitait devant et on travaillait derrière, dit-elle. On passe devant les ruines d’un pont que les Allemands eux-mêmes ont fait sauter pour empêcher l’avancée des Russes ! Le pont devait être large et puissant si on en juge par les immenses assises de pierres qui, de part et d’autre de la Spree, sont là comme des témoins accusateurs. Paris, privé de ses ponts de pierres, est-il pensable ?

Le bateau passe sous un petit pont métallique récent, sur le Landwehrkanal, la Berlinoise nous désigne le lieu où ont été retrouvés le corps de Rosa Lux, le crâne défoncé à coups de crosse, et celui de Karl Liebknecht. Par un soldat, Bunge et un lieutenant, Souchon, — Also Militär – Du militaire donc. Elle insiste, ce n’est qu’en 1985 que Berlin-Ouest accepte sous la pression des Verts, la construction de ce mémorial, il a été inauguré le 17 décembre 1987. — Une longue histoire, dit-elle.

Je la soupçonne de sympathie, tandis qu’elle parlait, je regardais attentivement les co-voyageurs, des seniors, ils écoutaient, me semble-t-il, avec bienveillance. Certains opinaient.

Nous passons devant le bâtiment où fut préparé le complot contre Hitler en juillet 1944, Bendlerstrasse, siège du Haut Commandement militaire. Un complot tardif d’officiers qui déclencha une vague d’arrestations. Sur ce bateau, je me surprends à croire aux anges. Besoin incurable du bipède de donner du sens?!

L’éclatement de la bombe placée par Claus von Stauffenberg au Quartier général du Führer, Wolfsschanze, fut d’abord amortie par la lourde table, et la baraque de bois éclatant, la pression eut des effets dévastateurs, mais à l’extérieur. Quatre officiers furent tués, mais le Führer en sortit intact. Un ange, gardien des Enfers, veillait. Car, il fallait que le nazisme meure de la mort “naturelle” qu’il s’était préparée en prétendant asservir le reste du monde. Il fallait que son chef puisse mener jusqu’au bout l’Allemagne à sa défaite — sans courir le risque que celle-ci soit imputée à des traîtres. Il fallait que son instrument de conquête, la Wehrmacht, connaisse une défaite radicale, sans conditions. Il fallait. Mais. Les victimes du nazisme continuèrent à mourir, dans les camps et les chambre à gaz. Désertés par les anges.

L’Allemagne, à son tour, goûta donc à l’occupation. À la française, avec ses Tabors, pour la plupart des repris de justice marocains, reconvertis en vaillants soldats de choc. À la soviétique, chargée de haines accumulées. Douloureux, pour les femmes allemandes. Exactions qui servirent à blanchir la mémoire de citoyens qui, par beau temps, allaient parfois se promener à proximité des camps.

*

Kreuzberg défile, montrant ses beaux immeubles bourgeois, certains aux façades fantaisistes, dissymétriques. Dans le parc, des jeunes filles à foulard islamique. La communauté turque est importante à Kreuzberg, plus de 25 000 Turcs y vivraient. Sur un quai, on aperçoit un marché turc, renommé, nous dit la Berlinoise. Sur les deux rives, des roulottes où habite une petite colonie de marginaux. Une manière de dissidence dans les pays riches. Je descends à proximité du Château Charlottenburg. Je déambule jusqu’au Ku-Damm.

Pause cinématographique

Je me repose au cinéma, Börse, l’équivalent d’un cinéma d’Art et d’essai parisien, où l’on peut voir des films de l’ex- RDA. Au programme, La légende de Paul et Paula de Heiner Carow [1973, DEFA-Studio], — Un film culte des années 70. Un homme, une femme, mal mariés, se rencontrent et s’aiment. Une histoire d’amour charmante qui est aussi une chronique de la vie de gens simples en RDA qui habitent dans de grands ensembles à la périphérie berlinoise. Pas très facile, cette vie. Mais diffère-t-elle profondément de celle des mêmes classes sociales en RFA ? Les grands ensembles d’immeubles pour “prolos” ont des airs de ressemblance. Ni de l’Est ni de l’Ouest.

Dans la salle, des rires. Je ne comprends pas pourquoi, les références me manquent. Une sorte de connivence flotte dans la salle. Très moyennement aimé, mais le film est intéressant d’un point de vue historique. La jeune femme mène tambour battant, une vie de femme libre et drôle, toujours rebondissant. Mais pourquoi donc, meurt-elle en couches ? La fin était prévisible, un médecin l’avait mise deux fois en garde contre un troisième enfant. Les histoires d’amour ne seraient belles que tragiques ! Une loi du genre. Peut-on imaginer Roméo et Juliette heureux ?

Le lendemain, je vois Die Unberührbare d’Oskar Roehler, servi par une grande comédienne Hannelore Eisner. Le film a été présenté à Cannes en cette année 2000, il semble être passé inaperçu, trop secret, mais il a été distingué en Allemagne par le Prix du film allemand 2000. Le Spiegel et La Frankfurter Allgemeine l’ont chaleureusement commenté. Un film sur la Wende, le Tournant. Assez désespéré. Intéressant par sa complexité parabolique, il exige aussi une connaissance intime de la RDA et de ce moment historique que fut la chute du Mur.

Une femme, écrivain wessi de gauche, Hanna Flanders, empêtrée dans des histoires sentimentales, confuses pour le spectateur, portant une immense perruque noire qui cache la nudité du visage, traverse l’événement en étrangère. Une étrangère, irritée par la chute du Mur, jouant les Cassandre. Une sorte de témoin révélateur du meilleur et du pire. Elle est un fil d’Ariane qui relie des groupes sociaux différents qui tous fêtent la chute du mur, mais l’ivresse est souvent triste. On fête le présent, sans trop se soucier de ce qui va advenir, la joie est déjà quelque part minée. Hanna Flanders passe, toujours repartant, les amants vers lesquels elle revient sont engagés dans d’autres histoires. Deux scènes fortes : un retour intéressé chez des parents aisés à qui elle demande de l’argent pour acheter des cachets qu’elle avale par trois, qui semblent l’aider à supporter la vie (drogue ?) ; et la rencontre avec son ex-mari qui souhaiterait reprendre la vie commune. Un homme déjà trop détruit de l’intérieur et de l’extérieur par l’alcool, pour que ce désir puisse aboutir, d’autant qu’elle se refuse à tout contact physique, jouant du désir de l’autre sans accepter d’aller jusqu’au bout. Scènes d’une violence feutrée qui se reflètent, les rapports avec la mère sont durs, et Hanna Flanders reproduit cette dureté avec l’homme qui la désire. Elle ne peut faire l’amour, semble-t-il, qu’avec un amant de passage qu’elle paie. Elle se suicide en sautant d’une fenêtre d’un hôpital de sevrage. J’ai vu venir la fin et je n’aime pas le prévisible. Un sentiment de longueur, aussi.

On revoit dans ce film, les immeubles casernes pour “prolos”. Le noir et blanc en souligne le sinistre. Ce qui n’interdit pas la qualité des rapports humains, ou plus exactement la qualité des rapports à travers certains personnages de femmes, les hommes, le plus souvent ivres, sont grossiers, vulgaires, voire brutaux.

Die Unberührbare – L’Insaisissable ? L’Inaccessible ? Difficile à traduire, l’adjectif substantivé contient métaphoriquement tout le film. Cette femme à longue perruque noire, revêtue de vêtements luxueux, perchés sur des talons aiguilles, et qui n’est pas une femme-objet malgré les apparences, mais une femme baudelairienne qui cultive l’artifice pour refouler la nature, qui tient des propos sévères sur ces Ossi heureux de passer le Mur, promenant son luxe dans des terrains vagues et des quartiers pauvres, avec indifférence, est une figure énigmatique. Porteuse d’un quelque chose qui m’a fait songer, parfois, aux Mercedes du peintre-sculpteur, Wolf Vostell. Allégories du monde capitaliste, leur beauté, leur luxe contiennent de la terreur. Un quelque chose d’inhumain. Mais, la fragilité sophistiquée de cette figure dit peut-être aussi la difficulté de vivre dans des sociétés qui recouvrent de pacotille les désirs humains essentiels. Avec un clin d’œil de temps à autre au cinéaste italien du mal de vivre, Antonioni. Me semble-t-il.

Le film déborde la dimension que l’on dit autobiographique — le suicide d’Anna Flanders évoquerait celui de Gisela Elsner, écrivain communiste et mère du cinéaste.

Oskar Roehler cherche à dire la difficulté de la Wende, à la fois comme nécessité et comme promesse pourrie. On reviendra sur ce film, il est mémoire de ce moment plein de confusions. On ne comprend pas grand chose, mais l’Histoire qui se joue depuis 1989 est si opaque, si confuse qu’elle fait des agents, plus objets qu’acteurs véritables, des myopes, voire des aveugles. Ils avancent dans le brouillard, comme dans un cauchemar. Un film sur le confus, tourné en noir et blanc, mais des blancs gris, aux contours indistincts. Les dialogues sont, souvent murmurés, presque inaudibles.

Je ne dirai pas que j’ai aimé ce film, mais seuls les bons films sont capables de laisser une empreinte aussi forte, une empreinte énigmatique autour de laquelle je ne cesse de tourner. Comme je continue de tourner autour du film d’Orson Welles, La Dame de Shangaï que j’ai vu et revu pour essayer de comprendre. Mais peut-on comprendre une histoire à laquelle le héros lui-même ne comprend rien ? C’est aussi ça le génie d’un artiste. Trouver la forme d’un questionnement sans réponse.

*

Sur le chemin du retour, je passe chez B. pour parler du film. Elle tient à me montrer des photographies de Rügen, Sellin. En dominante des paysages. De beaux paysages, dont les falaises de craie de Rügen qui tombent à pic dans la mer, les mêmes qui flattèrent l’œil de Caspar Friedrich. Une vue sur la mer dans une large échancrure, au coucher du soleil, des rayons frappent à l’oblique des rochers en forme de piliers, visibles sur la pente boisée et sombre. J’en demande une copie. Elle n’a pas eu l’idée de photographier la villa Sonneck à Sellin, elle ne peut donc pas répondre aux questions…

— Ça au moins, ça n’a pas changé, dit-elle presque pour elle-même, en montrant les paysages étalés sur la table et leurs tapis de galets.

Jeudi 27 juillet 2000

Librairie-Brecht

Je viens payer mes dettes à la Librairie-Brecht. Importantes. Du temps de la RDA, du temps où les transferts d’argent étaient encore sous contrôle en France, je réglais mes factures de livres, sans difficulté, il me suffisait de faire un chèque, que j’adressais aux CCP, accompagné de la facture pour le service des douanes. Après l’Union européenne, je n’ai pas cessé d’avoir des problèmes. Il m’est arrivé de me demander, si ce n’était pas du sabotage, tant les ennuis étaient systématiques. Pensant naïvement résoudre le problème, j’ai envoyé un chèque libellé en euros. Non seulement, la libraire eut des difficultés à encaisser ce chèque européen, mais elle a dû payer des frais élevés qu’elle m’a évidemment facturés. Simple, l’Europe ? ! Trop simple pour les banquiers qui ne cessent d’inventer des moyens pour se sucrer au passage de toutes les transactions. De guerre lasse et pour éviter de nous énerver, nous avons décidé que je paierai mes factures de livres lors de mes voyages berlinois.

Tandis que j’examine les rayons, la libraire répond une dizaine de fois à des demandes de renseignements :

— Où est la Maison-Brecht… la tombe de Brecht… le cimetière huguenot ? Etc.

Elle répond patiemment, toujours gentiment. Je m’en amuse. La Librairie-Brecht comme centre d’information touristique pour touristes curieux de Brecht ! La confusion des genres est drôle.

Ce n’est rien, me dit-elle en riant, il m’arrive de téléphoner pour réserver une chambre, de résoudre des problèmes financiers de voyageurs embarrassés ou d’appeler un taxi… C’est incroyable, ajoute-t-elle, on n’a jamais vu autant d’étrangers qui viennent vraiment de tous les coins les plus reculés du monde et qui s’intéressent à Brecht !

— Plus que dans les années 60-70 ? dis-je éberluée.

— Oh ! pas de comparaison possible ! Que de Japonais aussi…

Brecht, de nouveau à la mode ? Ou simple curiosité pour des espaces devenus historiques ?  Je me souviens à Prague, je m’amusais à compter, devant une tasse de thé, le nombre de touristes qui entraient dans la boutique du Musée Kafka sans visiter le musée lui-même. Et l’universalité du comportement était aussi sidérant que le chiffre !

Je feuillette des ouvrages d’auteurs de l’ex-RDA et aperçoit le livre de Michel Houellebecq, Les particules élémentaires.

— Comment marche ce bouquin français ?

— Gut – Bien (avec un accent d’insistance), il a beaucoup de succès. Personne ici ne dit ces choses, de cette manière !

Avant de reprendre la bicyclette, j’arpente la Chaussestrasse largement rénovée, je découvre sur ce chemin que j’ai beaucoup pratiqué, pour aller aux Archives-Brecht en passant devant le mur gris du cimetière huguenot, une banque chrétienne, la Pax. J’entre, pour voir. Très beau, très sobre. Riche. Les Églises aussi recouvrent leurs biens immobiliers. À proximité, sur le trottoir d’en face, une façade de bois ajourée. Je circule à bicyclette dans les parages.

Sur ce chemin, je me souviens, il m’est arrivé de croiser une femme, au visage aigri, qui murmurait à ma hauteur, Heil Hitler ! Etait-ce ma peau de fourrure qui la rendait aussi téméraire ?

Berlin-Mitte, l’ex-capitale de la RDA, devient lentement, mais sûrement méconnaissable. Car, c’est à l’Est que les changements sont les plus visibles, on peut suivre la progression de la privatisation, au nombre d’immeubles rénovés, de plus en plus nombreux. La rénovation met en valeur la sobriété des façades. Un style “protestant”, cossu, mais discret, riche, mais jamais tape-à-l’œil. Un curieux sentiment : alors que le cœur de Berlin-Ouest a le caractère hétérogène des grandes villes européennes, celui de Berlin-Est en voie de transformation aurait tendance, au contraire, à devenir une ville plus uniforme… Je continue à préférer l’Est à l’Ouest, mais quelque chose me gêne. Trop feutré, comme si un quelque chose de l’ex-RDA flottait encore dans l’air. Quoi ?

L’impression de provincialisme se renforce. Le vague sentiment que Berlin, à défaut de pouvoir devenir la capitale de l’Allemagne, devient la capitale résidentielle de grands groupes industriels et financiers européens, une capitale à la croisée de l’Est et de l’Ouest, comme dans les années vingt, mais sans la folie des années vingt. Destin enviable ?

Ce qui n’a pas changé en revanche, c’est l’éclairage. Rentrer le soir est une épreuve, la nuit est noire, épaisse, autour de la Gare Friedrichstrasse, il faut avancer lentement, regarder où poser ses pieds… Il faudrait des yeux de lynx. Du temps de la RDA, on faisait des économies. Ça continue, semble-t-il.

Après une douche, je ressors, je longe les berges Schiffbauerdamm et me dirige vers le Reichstag. La queue que j’avais entrevue de l’autobus s’est écourtée. On avance rapidement. Je visite donc la coupole aux miroirs qui offre une vue intéressante sur Berlin et ce soir là, un coucher de soleil finissant, fait de gris tendres, éclairés par un semblant d’orange rayonnant.

Devant le Reichstag, deux Russes offrent un petit concert. Je glisse une pièce, une voiture de ramassage des poubelles s’arrête à hauteur des deux chanteurs. Les éboueurs sont de l’Est.

Au retour, je passe devant des immeubles en construction, j’entends parler polonais, russe. Les hommes qui sortent des chantiers ont l’air harassé. À chacun ses travailleurs immigrés. Et ses combines pour le profit de quelques-uns. Je repense aux jeunes Africains vus à Paris, avant mon départ, un jour de grande chaleur, ils refaisaient l’asphalte parisienne. Un dur travail par canicule. Des sans-papiers légaux ? Quel était leur salaire ? Ils n’osaient pas même lever la tête. J’ai pensé une seconde à acheter de l’eau… et puis, l’idée de me voir jouer la dame blanche charitable m’a parue insupportable. Le charitable d’une manière générale me révulse.

Durant ce séjour de trois semaines à Berlin, il a souvent été question, dans la presse, des travailleurs étrangers déportés en Allemagne, en majorité des Slaves, qui travaillèrent, entre autres, aussi, pour les Églises allemandes, riches de propriétés diverses. L’Église protestante accepte de payer des dédommagements, l’Église catholique s’y refuserait. Les mea culpa papaux suffisent, semble-t-il. Une position difficile à tenir. Les survivants sont si peu nombreux, que c’en est mesquin !


Samedi 29 juillet

Conversation politique sur la Misère allemande
Potsdamerplatz : un balayeur balaie la pluie

Après-midi avec D., la nièce d’une amie que je n’avais pas revue depuis longtemps. De la génération des étudiants politisés des années 68 en RFA. Elle a mûri, le visage est marqué, les traits sont tombants, l’armature osseuse est faible, mais quand elle sourit, je la trouve belle. La voix est légère, presque trop fluide, l’écouter exige une grande attention. Elle est grande, faut-il dire maigre ou mince?

Après avoir décidé d’une ballade sur la Potsdamerplatz que je n’ai pas encore eu le temps de voir, on fait le point. Qu’a-t-elle fait depuis notre dernière rencontre des années 70 ? Commence alors le récit d’une sale histoire. Une histoire de la Misère allemande. Membre du KPD pendant un temps, elle est victime du Berufsverbot - Interdiction professionnelle, alors même qu’elle avait quitté le Parti, depuis un certain temps. Dénoncée. Le 28 janvier 1972 sont définies les « Principes fondamentaux sur la question des forces hostiles à la constitution dans le service public – Grundsätze zur Frage der verfassungsfeindlichen Kräfte im öffentlichen Dienst ». Je me souviens avoir participé à des protestations, nombreuses en Europe. Pour survivre, elle travailla dans les caves de la grande distribution, elle y modifiait les prix d’achat. 100 % de bénéfices sur de nombreux articles qui venaient des pays exotiques. Pas fait pour vous faire changer de camp politique ! Deux amis, victimes comme elles du Berufsverbot et ne supportant pas cette mise à l’écart sociale, se sont pendus. Ce ne sont pas les seuls, car il semble que les hommes résistent moins bien au déclassement, remarque-t-elle, en passant. Mais, les vainqueurs si prompts à dresser des croix pour les morts du Mur socialiste, si prompts à parler des dissidents ossi, victimes de la Stasi, ignorent ces tragédies. Les vainqueurs ont la conscience tranquille. Je repense aux suicidés de la Guerre d’Algérie, oubliés. Les trous noirs des mémoires nationales.

L’Église évangélique tentera d’aider ces galeux. Un ami s’occupa de son baptême. Elle hésita, demanda à son père, si cette infraction aux codes familiaux très anciens, ne le blesserait pas. Une vieille tradition familiale instaurée par un grand-père qui était “sorti de l’Église” après avoir vu les prêtres bénir la guerre. Car, en Allemagne, on doit “sortir de l’Église” malgré la séparation des pouvoirs, l’État prélèvant, à la base, l’impôt pour les Églises.

D. est donc baptisée ! Nous en rions.

En 1978, après un second interrogatoire, la situation s’améliore. Mais l’Université, à laquelle elle se destinait, lui reste fermer. Trop tard. Sa situation actuelle est celle d’une intérimaire, avec des plages importantes de chômage.

Nous sommes descendues dans les Arcades souterraines de la Potsdamer Platz. Cela tient du Bd Sébastopol ou du Ku-Damm, dans sa nouvelle version ! Je n’ai qu’une idée, remonter à la surface. On s’installe à une terrasse malgré le temps maussade. Au moment où nous nous levons, il se met à pleuvoir dru. Nous nous abritons près de l’immense bâtiment où l’on joue Notre-Dame de Paris.

— Ils ont vu trop grand, ils sont “pleite” – à sec, dit D.

La pluie nous atteint, on cherche à comprendre. Le couloir qui sépare les deux bâtiments est un goulot où s’engouffre le vent et porte la pluie. Il semble que les architectes n’aient pensé ni à la pluie ni aux courants d’airs dans une ville du Nord. Pour nous protéger, il nous faut entrer dans le hall du bâtiment. La pluie dégouline sur les escaliers, dans la rue en contre-bas, un balayeur balaie la pluie. Rigolo, non ? Et réconfortant, la modernité la plus dispendieuse, ne peut se passer d’un balayeur… de pluie.

D. rit, ces escaliers ont une histoire, ils (les architectes) ont pensé aux villes italiennes de la Renaissance. Une manière élégante de séparer deux bâtiments.

— Qu’est ce que tu crois, ils ont pensé quand ils ont construit ! - sie haben sich dabei etwas gedacht !

— Combien de temps, ça va tenir le coup ? se demande-t-elle.

Je pense à la façade de l’Opéra-Bastille qui déjà montre des signes de vieillissement prématuré.

— Tu te rappelles ce passage de Brecht dans Me-ti ?

« Quand des villes construites selon des plans sont affreuses, ce n’est pas parce qu’elles ont été construites selon des plans, mais parce qu’elles ont été construites selon des plans affreux. »

Oui, je me souvenais.

Je ne suis pas aussi sévère qu’elle, car j’aime une certaine architecture moderne. Mais, les bâtiments me paraissent trop rapprochés et donc sans perspective. Difficile de les apprécier, individuellement. Je les trouve étonnement bas pour des constructions modernes qui ont tendance à grimper vers le ciel.

— Les Berlinois refusent la hauteur, me dit-elle.

Devant mon regard interrogateur de Parisienne qui n’a jamais été consultée par les instances dirigeantes, elle ajoute :

— Les Berlinois donnent leur avis, c’est un droit constitutionnel !

Les Verts, les Alternatifs ont fait du bon travail démocratique. Je repense à nos tours. Au système RPR parisien. Dans le XXe, Place Gambetta, nous avions un petit rond-point, recouvert de fleurs. Bariani et ses conseillers l’ont remplacé par une fontaine qui aurait « coûté la peau des fesses». Une fontaine de feuilles de verre. Avec de maigres filets d’eau. Personne n’a été consulté. Et aujourd’hui, quand il arrive qu’on nous consulte, le questionnaire est rédigé de telle manière, qu’on doute de sa réelle visée prospective. En France, pour être entendu, il faut se liguer, voire détruire.

Nous quittons la Potsdamerplatz pour le Gendarmenmarkt. Une des plus jolies places européennes, dit-elle. C’est vrai, mais il pleut, nous nous réfugions dans un café attenant à l’Église française, au Refugium. On y boit un bon chocolat et y déguste un gâteau au fromage, léger, savoureux. C’est si rare que ça mérite d’être souligné. Au moment de payer, une surprise, sur la note 21 DM de trop. Bluff ou erreur de ces jeunes gens au tablier blanc, rutilant de propreté amidonnée ?

— Une mode importée, depuis deux, trois ans, selon D.

D. qui a étudié la sociologie, est aussi historienne, une manière de rester fidèle à des règles de vie, de penser. Elle écrit des articles pour la presse syndicale. Des Polonais qui font une exposition sur les châteaux, lui ont demandé un texte sur l’histoire sociale que les châteaux recouvrent, elle travaille donc sur les rébellions des paysans à l’époque où étaient construits ces châteaux. Sur leur sueur et leur sang. À l’Est et dans le Nord du pays, sur les grands domaines appartenant aux junkers, la condition paysanne (Unterthänigkeit) était particulièrement dure, le seigneur, Gutsherr, était puissant.

L’histoire des rébellions allemandes, remarque-t-elle, est une histoire inconnue. Qui sait, aujourd’hui que des intellectuels allemands dans le sillage de la Révolution française, sont allés plus loin que les Français dans le désir de justice sociale ?

Pas de jours, sans agression contre des étrangers.

— L’Allemagne va de plus en plus à droite, estime-t-elle. Elle n’en finira pas de payer l’extermination de ses Juifs…

La région du Mecklembourg-Poméranie est une région sinistrée depuis la réunification, la majorité des jeunes se pensent sans avenir, on y construit quand même des logements pour demandeurs d’asile. Les Rechtsradikalen (extrême-droite) sont de plus en plus nombreux, m’avait dit une amie. Rapports de causes à effets ? Vieux démons ? Ventres toujours féconds qui cherchent des prétextes ? Une manière de provocation assurée de succès ? Quelles stratégies recouvrent la construction de ces logements dans une zone sinistrée ? Inconscience ? À trop psychologiser, psychanalyser les mouvements sociaux, n’oublie-t-on pas leur dimension économique ? Aux effets de l’économique sur la “psyché” ? Non pas au sens étroit que le terme a pris dans un certain marxisme, mais au sens que les Grecs donnaient au terme œconomia. La question est aussi de savoir si des forces économiques, politiques les manipulent ou si ces jeunes gens ont trouvé dans les sigles et les slogans nazis des formes de protestation, provocation, assurées d’être médiatisées ? Bref, de quoi sont-ils l’écume ? De petits arbres qui cachent la forêt ? De l’identitaire ? Quoi qu’il en soit des réponses, le nazisme a démontré que la rapacité des frustrés économiques peut être féroce.

D. se perçoit comme une espèce en voie de disparition, ce qui me console, étant donné sa jeunesse. Je dis en riant qu’on devrait créer des Parcs nationaux pour intellectuels critiques, des sortes de Réservoirs. Comme pour les coquelicots, les oiseaux, les fauves…, afin de préserver l’espèce en voie de disparition. Obsolète même. De temps à autre, on pourrait les lâcher dans la société-telle-qu’elle-est. Inadaptés, ils sauraient hurler leurs souffrances, pendant un temps. Ils pourraient ensuite revenir dans les Parcs, se refaire une santé, soigner leur mal-être ! Elle rit et trouve l’idée horribilis. Elle l’est.

Quand je rencontre plus pessimiste, j’éprouve toujours le besoin de réagir. L‘Histoire avance, recule, avance de nouveau et ainsi de suite, toujours se déplaçant… dis-je. Rien n’est jamais joué. Dans une période de transition aussi profonde, souterraine que la nôtre, RIEN n’est prévisible.

Oui, dit-elle, c’est vrai que l’Histoire nous montre la pérennité des désirs essentiels qui ont besoin d’être satisfaits… Celui de justice entre autres.

Je la quitte à la fois attristée par son histoire, mais aussi admirative, elle traverse la Misère allemande avec détermination. Debout, comme quelques autres.

En Allemagne, j’ai toujours pensé que j’avais eu de la chance d’être française. En Italie aussi. S’y battre n’exige pas un grand héroïsme.


Dimanche 30 juillet 2000

Dernier jour : une certaine bonne vieille Allemagne se rappelle à mon bon souvenir

Ma semaine berlinoise touche à sa fin. Trois heures à occuper en attendant l’heure du départ. Je reviens sur la place du Gendarmenmarkt, en déambulant dans la Friedrichstrasse et les rues adjacentes. Berlin est vide, — pas vide, mort! — nicht leer, tot ! rectifie le chauffeur de taxi qui me conduira à l’aéroport. J’avance lentement, devant moi un couple, si endimanché que je le trouve drôle, il semble droit sorti du musée Grévin ou d’un magasin de fringues un peu démodées. L’endimanchement est devenu si rare qu’on le remarque. Le feu de la Dorotheenstrasse est au vert pour les voitures, je regarde à droite, à gauche, pas l’ombre d’une voiture à l’horizon, je traverse. J’entends un grognement dans mon dos, il est question de Strassen (rues) et de Regel (règles).

Comme je n’avais prêté pas attention au grognement, son auteur le renouvelle, à voix plus haute. L’insistance m’intrigue, je dévisage le couple, le regarde aussi longtemps qu’il reste dans mon champ de vision, il semble mal à l’aise, avance, se retourne furtivement deux fois. Il tourne enfin à droite et disparaît. Le bonhomme avait une drôle de tête, un visage qui semblait avoir été pétri avec la caoutchouc de vieux pneus, la peau en était épaisse, irrégulière, comme vérolée, les yeux enfoncés entre le front et les pommettes, le bas du visage massif. Une caricature de Daumier. J’avais déjà croisé ce type de visage que j’avais trouvé étrange dans sa laideur. Son accent avait un quelque chose de râpeux, — grob, herb, disent les Berlinois.

Le dernier jour, une certaine bonne vieille Allemagne se rappelle à moi. L’Allemagne du doigt fixé sur le pantalon, talons à l’équerre. Un souvenir revient, c’était à Düsseldorf, je traversais la rue à un feu vert. D’une luxueuse voiture, un bonhomme vociféra Selbstmord ! – Suicide ! Joyeux, non ? Il avait le droit pour lui. Les exemples sont si nombreux qu’ils deviendraient liste ennuyeuse. D., qui appartient pourtant à une autre génération, m’a raconté une histoire semblable. Furieuse, elle s’était plantée au milieu de la chaussée, bloquant la circulation et provoquant quelques chocs entre des voitures ! L’automobiliste avait certes le droit de protester, mais pas celui de l’écraser ! Tout le monde se retrouva au poste de police, un procès a été entamé contre elle, et puis, tout rentra dans l’ordre.

J’ai beaucoup voyagé, l’Allemagne est le seul pays où j’ai rencontré ces respectueux inconditionnels des feux verts, même quand la rue est déserte. Leur infligerait-on une petite blessure narcissique qui leur est insupportable, quand on traverse, alors qu’eux mêmes restent plantés comme des centons?

Mais à Berlin, c’est la première fois que je rencontre un gardien des feux de circulation ! Peut-être avait-il d’autres raisons…

*

Je me dirige ensuite dans la Französischestrasse. J’y cherche le bâtiment de la Gestapo dont il était souvent question dans des ouvrages lus. Sans le trouver. Lors d’une arrestation, être transféré dans la Französischestrasse était toujours un signe d’aggravation.

Subitement surgit dans ma mémoire une de ces associations qui trahissent le travail neuronal qui se continue sur une question restée sans réponse, voire à peine formulée. Le nom des nouveaux immeubles de la rue Albrecht, Prinz-Albrecht-Karree, a fait remonter la mémoire de la rue Prinz-Albrecht, rue où se trouvait le siège central de la Gestapo, cherchée en vain sur un vieux plan. Axel Eggebrecht y avait été conduit lors de sa seconde arrestation, il en était sorti, aidé par un fonctionnaire de la police criminelle prussienne; Kurt Schumacher, politicien social-démocrate, haï par Geobbels, avec qui il s’affrontait, y avait passé quatre mois ; Ernst Thälmann (KPD) y fut conduit le 9 janvier 1934, torturé, avant d’être conduit dans différents lieux de détention et « exécuté » à Buchenwald  le 18 août 1944 sur un ordre signé de la main d’Himmler  ; Hans Otto, comédien célèbre des années trente, beau comme un dieu grec, y fut interrogé avant d’être roué à mort dans la Voßstraße, coupable de sympathie communiste, assez téméraire pour intervenir pour des collègues  en difficulté; les conjurés du 20 juillet 1944 y furent interrogés. Karlrobert Kreiten, un jeune pianiste talentueux, fut arrêté avant un concert, le 3 mai 1943, conduit au 8 rue Prince Albrecht et condamné à mort pour avoir douté de la victoire, conformément à une ordonnance de 1938 (Kriegssonderstrafrechtsverordnung). Et cetera. Bref, une rue dont le nom revenait dans des témoignages de survivants, de résistants, des études d’historiens... Le Prinz-Albrecht-Karree en devient subitement unheimlich. Pourquoi ce nom ? Je me promets de tirer au clair la question de cette rue introuvable.

Sur la place Gendarmenmarkt, je visite les deux églises restaurées, l’Église française, celle des Huguenots, et l’Église allemande, devenue un musée. Je déambule dans les rues voisines. De beaux bâtiments rénovés, mélange de modernité et de tradition qui fait le charme de Berlin. Du moins dans les quartiers privilégiés.

Je m’installe de nouveau à la terrasse du Refugium pour y déguster une tasse de chocolat. Un couple, accompagné d’une vieille dame, s’invite à ma table. De bonnes têtes. Une manière courtoise de parler, de regarder. Ils me font oublier l’aboiement du cerbère des feux. Je griffonne des questions sur la Prinz-Albrecht-Straße que j’enverrai avant de partir à mon amie historienne.

L’heure du retour approche. Je retourne lentement à l’hôtel, j’arpente le fragment de la rue Française – Französischestrasse, non encore exploré. Au 7, un bâtiment massif qui aurait pu servir de prison. En face, une exposition sur la Stasi. Je passe à nouveau devant le Prinz-Albrecht-Karree, dans la rue Albrecht où se trouve mon hôtel, sans le regarder, comme s’il était coupable de porter un nom infâmant.

Le chauffeur de taxi qui me conduit est silencieux. Muré. Je ne parviens pas à franchir ce mur. Un Ossi ?


P A R I S


À Roissy, je tombe sur un chauffeur de taxi qui vient de refuser un couple avec trois valises. Nous passons devant une longue file de taxis. Je m’interroge à voix haute sur cette abondance. La question déclenche une salve de paroles, ininterrompues, débitées à un rythme de mitraillette. Le corps hystérique masculin dans toute son épaisseur et sa violence. Dans Paris, je serais descendue. J’essaie de l’interrompre. Impossible. Le discours est obsessionnel, il gesticule, lâche le volant tandis qu’il parle.

— Moi, je suis déjà dans la tête du client, je sais ce qu’il va faire, je ne veux pas qu’on fume dans mon taxi et je sais que si le jeune couple était monté, ils auraient fumé pour m’emmerder… Ce sont les femmes qui excitent leur mec, c’est toujours par les femmes que les histoires arrivent…

Répétition des mêmes phrases, des mêmes exemples durant 20 minutes. Par chance, la circulation est fluide.

Fin août-début septembre

POST-SCRIPTUM

Une rue disparue… et retrouvée

D. a répondu par retour de courrier à mes questions sur la Prinz-Albrech-Straße*. Elle m’a envoyé une bibliographie et la photocopie de deux chapitres extraits d’un ouvrage intitulé, Centrale de la terreur, rue Prinz-Albrecht 8 : Quartier principal de la Gestapo – Zentrale des Terrors, Prinz-Albrecht-Strasse 8 : Hauptquartier der Gestapo de Johannes Tuchel, Reinhold Schattenfroh, datant de 1987 [Berlin, Siedler].

* Je conserve l’orthographe de l’époque.

Sur un plan de 1936, la Prinz-Albrecht-Straße coupait sur sa gauche la Stresemann-Straße (plus tard, Spandaustraße) et sur sa droite la Wilhelm-Straße. L’histoire de cette rue, du parc et du palais du même nom, est emblématique de l’histoire berlinoise, allemande. On passe d’une verte prairie à sa progressive transformation en espace résidentiel avec jardins et parcs, qui à son tour se métamorphose en mini-ville,  modèle de la modernité naissante, pour déboucher sur la barbarie radicale.

P.-S.

Estimant qu’il était dommage que l’histoire de cette rue apparaisse en post-scriptum, j’en ai fait une page autonome.

Plan

INVENTION DE LA MODERNITÉ

LA CRISE

LA CULTURE CÈDE LE PAS À LA BARBARIE

Conquête des lieux du pouvoir
L’école devient le siège de la Gestapo
L’exécutif  s’affole : Lois, décrets, ordonnances, circulaires…
L’ École des Arts et métiers, centre de la répression
Mémoire historique de ce lieu
Centre en extension

DU PASSÉ FAISONS TABLE RASE

*

ANNEXE

CRÉATION LEXICALE NAZIE OU LA TRANSPARENCE DES VISÉES

de la Gestapo à la RSHA, le phagocytage sémantique reflète le phagocytage politique



3 août 2008

Chroniques berlinoises. III. 1. Novembre-décembre 2000

NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2000

Les Chroniques berlinoises de Novembre-décembre 2000 [III] ont été coupées en 4 parties. Pour chacune d’elles, un inventaire des sous-titres est proposé dans PAGES.


Lundi 6 novembre, jour d’arrivée

J’ai proposé un dossier à Théâtre/Public sur L’opéra de quat’ sous. Il me faut  rafraîchir et ma mémoire et mes dossiers. Je continue par ailleurs à explorer le nazisme. Mon programme de travail est dense.

Déambulations

Berlin Mitte

Le jour de mon arrivée, dans le froid très vif, je commence par déambuler à nouveau, dans mon périmètre de prédilection 1), pour faire le point. La rénovation de la rue Albrecht semble toucher à sa fin, le dernier immeuble encore en construction lors de mon dernier passage (1998-1999) est en voie d’achèvement. Nouveaux : un élégant salon de coiffure, une boutique de meubles design, deux restaurants : le Kölnisch Römer au coin de la rue Albrecht et des quais am Schiffbauerdamm, et un restaurant “médiéval”, la façade de vitraux en est tapageuse. Sur la carte du Kölnisch Römer de l’international culinaire, allant de la pizza à je ne sais plus quoi. Je n’ai rien à en dire, n’ayant pas eu le courage de m’y risquer. Le restaurant de la ‘pomme de terre’ nargue les changements. La chaussée et les trottoirs commencent à être rénovés, dans un avenir proche, on pourra marcher sans risquer ses chevilles. La rue Albrecht au calme provincial a peut-être vécu. Mais elle garde un certain charme.

En quête de la Prinz-Albrecht-Strasse, devenue Niederkirchnerstrasse

Je dévale la rue Friedrich en direction de la Niederkirchnerstrasse, en quête de l’ancienne rue Prinz-Albrecht [objet d'une recherche sur le mode polar, évoquée dans un autre fragment]. Je passe devant le bâtiment blanc, insignifiant et désaffecté du 103 de la rue Friedrich, une survivance-DDR. Survie éphémère, semble-t-il. Des panneaux annoncent la transformation du Metropoltheater par l’État. Près de la Gare Friedrichstrasse, je découvre un nouveau chantier, visible par des sortes de petites fenêtres, aménagées dans un passage piétonnier. Faute de pouvoir conquérir le ciel, les architectes creusent le sol. Que va-t-il surgir de ces impressionnantes fondations? Difficile de l’imaginer, malgré les photos jointes.

Rue Niederkirchner, ex-rue Prinz-Albrecht, le mémorial est en chantier. Tout le quartier est en chantier. Il est impossible de reconstituer mentalement la configuration passée, même quand on a fait l’effort de mémoriser le plan. Je repense aux somptueuses et élégantes façades du Palais Prinz-Albrecht, de l’Hôtel Prinz-Albrecht, de l’École des arts et métiers, devenue siège de la Gestapo, dont il ne reste rien. Dans ce périmètre, les combats ont été destructeurs. Le quartier était un haut lieu chargé d’histoire, au 5 de la rue Prinz-Albrecht, Karl Liebknecht harangua la foule, le 16 décembre 1918 ; le 19 mai 1932, Hitler et Goebbels fêtent à l’Hôtel Prince Albrecht les débuts de leur ascension. L’hôtel deviendra dès 1934, le siège de la Reichsführung-SS.

Le long de l’ancienne rue Prince Albrecht, dans un terrain en voie de déblaiement, une sorte de tranchée découverte, pavée. Dans ces vestiges des caves funestement célèbres, on peut voir une exposition provisoire de photos qui rappellent des dates et des faits connus, sous le titre Topographie de la terreur.

Une photographie d’Hitler dans une voiture découverte, debout, raide comme un arbre calciné, entouré de son service d’ordre, m’arrête. Tous les corps disent la peur, et cette peur-LÀ n’a rien à voir avec la tension habituelle aux gardes du corps. Une peur animale, incontrôlable. Étrange et réjouissant. Si les bourreaux aussi ont peur…

Je croise de jeunes Italiens, de jeunes Américains. Quelques asiatiques aussi. Tous sont très attentifs, silencieux. Silence de recueillement? J’essaie de m’imaginer à leur âge, face à ces documents. Une des victoires du nazisme, parmi quelques d’autres, c’est de polluer le regard de jeunes gens dès leur entrée dans la vie. En seront-ils, en seront-elles plus forts, plus fortes, plus déterminé/es dans la lutte pour plus de justice  Les jeunes Japonais, Japonaises auront-ils, auront-elles, l’idée d’interroger leurs aînés sur les crimes de guerre japonais en Asie? Souhaiteront-ils que des mémoriaux en transmettent la mémoire? Hiroshima semble avoir javellisé la mémoire des crimes nippons.

Je déambule dans le quartier, contemple le bâtiment construit par Martin Gropius, bâtiment grâce auquel le passé longtemps refoulé a fait surface, grâce aux questionnements obstinés de la nouvelle génération, celle des années 80.

Vers 17 heures, je me retrouve cernée par le noir, d’un coup. L’expression la nuit tombe ne m’a jamais paru aussi juste, la nuit tombe comme un rapace aux ailes immenses sur Berlin. Le noir est si dense qu’il en devient palpable. Je suis surprise par cette rapidité et par cette densité. Les jours suivants, je suis attentive à cette tombée, j’essaie de la voir venir. En vain. Le sentiment que la ville manquait d’éclairage, en fait, c’est la densité de la nuit qui exigerait une lumière plus éclatante. J’en fais la remarque à B. — Mais non, me dit-elle, nous sommes sur le même fuseau, Paris ne peut pas être plus clair que Berlin ! Et pourtant la sensation est forte. Trop forte pour être un leurre.

Progressivement, j’apprends à me mouvoir dans cette nuit à couper au couteau. Quand je quitte Berlin, j’ai intégré cette seconde partie de la journée qui commence à 16 heures.


Archives-Brecht

Les Archives-Brecht se sont modernisées. On ne travaille plus sur la grande et belle table de Brecht, mais sur de petites tables comme des écoliers. Par chance, peu de brechtiens sont à l’ouvrage, j’ai de la place et je m’étale. Les horaires n’ont pas changé, 9-16 heures, du mardi au vendredi. Je dois donc me lever tôt. Si les nuits sont noires, les matins sont lumineux. Je me prends au jeu des archives, et contrairement aux années soixante-dix, je m’y retrouve. Les dossiers du Dreigroschenoper sont toujours dans un beau désordre. On continue à respecter le faux ordre des pages numérotées. Dans ce désordre connu, on retrouve un document, pourquoi changer ? Il faudrait tout recommencer et personne ne prend d’initiative, les chercheurs se débrouillent. Je mesure aussi à quel point en début de carrière, je ne savais pas travailler.

Une nouveauté me gêne. Du temps de la RDA, on circulait relativement librement dans les différents bureaux, aujourd’hui, tout déplacement du personnel s’accompagne d’un bruit de trousseau de clés et de fermeture des portes. Le geste a été intériorisé, je n’ai pas repéré un seul oubli. Je n’ai pas osé demander la raison de cette surenchère sécuritaire. Désagréable.

Schöneberg et la mémoire du passé

À la sortie des Archives, pour aérer mes neurones, je déambule souvent dans le quartier où j’habite pour prendre possession de ce nouvel espace, Schöneberg, très agréable à vivre. Un jour, un peu par hasard, je découvre de petits panneaux accrochés à des poteaux qui rappellent l’exclusion progressive des Juifs, nombreux dans les années vingt à habiter dans ce quartier. Des citations de textes, de lois, des rappels de dates symboliques :

Les Juifs ne pourront pas utiliser les bibliothèques de prêt. Apôtre Paul, tr. Martin Luther. 2. 8. 41
Les Juifs ne pourront plus acheter de livres. 9.10. 42

Juden dürfen allgemeine Leihbüchereien nicht benutzen. Apostel Paulus, üb. Martin Luther. 2. 8. 41
Juden dürfen Bücher keine mehr kaufen. 9.10. 42

Les Juifs ne pourront plus prendre le métro... De petits détails au quotidien, dans le quotidien de la vie présente. Les trois premiers jours, je me sens désemparée, si j’avais été juive en 1933 dans ce quartier, j’aurais dû traverser Berlin à pieds pour me rendre Rue Friedrichstrasse. Plus de deux heures de marche. Il aurait fallu que je me lève très tôt. Au retour, un soir, je me propose de rentrer à pieds, mais, à mi-chemin, je prends un autobus.

Le Quotidien fut une catégorie majeure dans les avant-gardes des années vingt. Être attentif au Quotidien/changer le Quotidien, est une forme du respect de la vie. Un rêve d’utopistes. L’exclusion des Juifs au quotidien était de plus en plus visible…

*

Je mesure une fois encore, à quel point la France des élites dirigeantes, droite et gauche confondues, a mal à son histoire. En France, les plaques commémoratives sont héroïques : on meurt toujours pour de nobles causes, pour la France, pour la Libération de Paris, etc. Un peuple de héros. À la longue, c’est un peu ennuyeux. De petits panneaux rappelant la dénonciation d’anti-nazis, de Juifs, de résistants, leur dépossession, et cetera, permettraient de rafraîchir une autre mémoire.

Idoine 2) disait : — Si la guerre avait duré, nous aurions tous été arrêtés, ils savaient tout. L’officier allemand qui l’avait interrogée, excédé par son mode de défense, lui avait mis sous le nez la corbeille à papiers pleine de lettres de dénonciation, il disait tenir compte d’une lettre sur trois.

Jeudi 9 novembre

Manif berlinoise antinazie

À la sortie des Archives, je rejoins B. et ses amies. Deux comédiennes, l’une est femme d’un Chilien exilé, l’autre, femme d’un Allemand, fils d’une communiste qui avait rejoint la résistance française. Dénoncée par des Français, elle fut envoyée à Theresienstadt, comme “résistante française”. Cl., son fils, passa une partie de son enfance en Provence, caché dans une famille française. Quand sa mère, à la sortie du camp, est venue le chercher, il se refusa à la suivre, sa mère était belle, disait l’enfant.

Ce 9 novembre, une date allemande, chargée d’histoire — Proclamation de la République en 1918, la “Nuit de cristal” vingt ans après, et chute du mur en 1989 — nous allons ensemble à la manifestation antinazie, à 16 h 30. Nous avançons dans la rue Oranienburg sans trop de difficultés, vers 17 heures, la foule est si dense que nous sommes bloquées. Un vent léger apporte l’écho étouffé des discours tenus par des politiques, devant la synagogue.

B. tente de frayer un passage, à contre-courant, pour échapper au goulot d’étranglement dans lequel nous sommes prises, nous la suivons en nous donnant la main. En chemin, elle rencontre un comédien, menacé de mort par les nouveaux nazis, il avait osé appeler la police quand un groupe botté déboula dans une station de métro, pour casser du métèque. La dénonciation mérite châtiment !

— On verra ! dit-il, en faisant un geste fataliste.

Nous sommes parvenues à nous dégager. Je plaisante sur l’organisation allemande, les Français font quand même mieux, dis-je en riant un cocorico.

— Oui, mais nous on manque de pratique ! me rétorque une femme en riant, elle ajoute, c’est peut-être bon signe de prendre le sens de l’organisation des Allemands en défaut ! Non ?

Une vraie question si j’en juge par l’accent d’intensité sur le NON. L’herbe est toujours plus verte ailleurs

Il semblerait qu’on ait oublié un pan d’histoire berlinoise. Dans les années vingt, les démonstrations de rue étaient si nombreuses qu’elles singularisent le temps historique de la République de Weimar, et celui de Berlin en particulier. Ce 9 novembre renoue avec un passé, certes tumultueux, mais riche d’apprentissages démocratiques jusqu’à l’entrée en scène massive des nazis qui transformeront le modèle culturel des démonstrations, le manifestant cessant de devenir un sujet historique pour n’être plus que l’objet d’une vaste mise en scène où se trouve réactivée, renforcée, manipulée, la vieille tradition autoritaire de l’Allemagne impériale.

La manifestation du 9 novembre 2000 est profondément démocratique. Par sa forme. Nous n’occupons pas la rue, nous marchons parfois en ordre dispersé, nous n’avons rien à prouver. Ce nous est un agrégat aléatoire d’individus qui ne font pas masse, associés pour un moment dans le refus-de. Le contraire exact des groupuscules nazis qui nous avaient précédés.

Un quelque chose de joyeusement grave flotte dans l’air. Je me sens bien.

Personne n’avait prévu un tel afflux. 100.000 avait-on dit, sans oser y croire. Nous serions 300.000. Les Berlinois de tous les âges ont répondu à l’appel des différents partis, syndicats et autres organisations. Manifestement heureux d’être aussi nombreux, nombreuses. Ni chant ni slogan. Ça et là quelques panneaux, banderoles. Mais dans l’ensemble, la manifestation est sage et silencieuse, parfois entrecoupée par quelques vociférations de jeunes gens prêts à en découdre, et pour lesquels les manifestants qui nous entourent, semblent ne pas avoir de sympathie.

— Ils ressemblent aux Autres, ils veulent toujours casser quelque chose !

De toute évidence, les jeunes nazis qui défilaient une semaine avant, sont à contre-courant, car même la droite conservatrice a peur de l’image de l’Allemagne qu’ils pourraient imposer à l’étranger. Les politiques devraient donc s’interroger sur cette marginalité assumée, insolente et provocatrice. La condamner ne suffit pas. Des frustrations fermentent comme en 1933.

Cette promenade en rangs serrés dans l’ex-RDA renforce le sentiment éprouvé dès mon arrivée à Berlin, à savoir que le fond de l’air est plus détendu, que Berlin commence à s’unifier. Les Ossi me paraissent moins crispés, moins gris. Du moins dans les espaces où je navigue. Car, chaque fois qu’il m’arrive d’aller dans des quartiers non encore rénovés, un sentiment de désolation, de grande pauvreté me rappelle le New York des années soixante-dix où j’avançais sur une avenue luxueuse, et puis d’un coup, j’avais le sentiment d’atterrir sur un no man’s land, si pauvre, si désolé que je croyais être tombée sur une autre planète.

Les Wessi de leur côté commencent à comprendre que les Ossi qui lèvent, doucement, mais sûrement la tête, n’acceptent ni leurs jugements simplistes, ni leurs discours sur leur portion d’Allemagne. De plus, leur découverte du capitalisme réel, leur permet d’argumenter et de renvoyer les Wessi à leurs propres contradictions. B. dans ses Feature se heurte parfois, depuis la chute du mur, à des formes de censure qu’elle ne connaissait pas en RDA. Tout n’était donc pas que propagande dans le discours des Prominenten, marmonnent-ils.

Diete, une Wessi, confirme.

— Tu ne sais pas les efforts qu’il faut faire pour éviter de te faire censurer ! Car à l’Ouest, le terme «capitalisme» n’existe plus, on tourne autour du mot, on fait des détours discursifs, on parle d’une forme de système économique qui…

Au pays de Marx, le capitalisme est devenu une invention du communisme, l’Histoire est parfois facétieuse. Encore que… un esprit malveillant pourrait y voir une variante nazie, édulcorée.

Wessi et Ossi commencent à se rencontrer dans le travail, à se reconnaître et à se respecter. Les Wessi doivent faire preuve de doigté pour ne pas froisser les Ossi très susceptibles, parce que quelque part complexés. K. une comédienne connue en RDA, à qui un Wessi a osé demander de faire un essai, fulmine : — Après 20 ans de métier, il faut encore et toujours qu’on fasse nos preuves, crie-t-elle au téléphone. À l’autre bout du fil, le malheureux ne comprend pas, en RFA, on demande à tout le monde de faire un essai. Pour K., c’est une injure. Des malentendus tenaces naissent ainsi qui produisent de petits fossés qu’il faudra patiemment remblayer.

Ceux, celles qui ont du travail consomment avec volupté. La femme de Cl. porte avec un plaisir visible une belle cape de laine et de cachemire. Je tâte l’étoffe, selon une vieille habitude, j’aime la belle matière. — Wir sind auch dran ! dit-elle en me jetant un coup d’œil complice. — Nous y voilà, nous aussi (sous-entendu dans la consommation).

La guerre des taxis semble appartenir au passé. Il m’arrive de prendre à “l’Est” un taxi wessi. D’une manière assez générale, les chauffeurs de taxi wessi nouent très facilement la conversation, les Ossi rencontrés sont plus fermés, à peine courtois. Plat national de la DDR : langue à l’étouffée, disait une blague.


Mardi 14 novembre 2000

Gedenkstätte de la rue von Stauffenberg- lieu de mémoire de la résistance allemande

À la sortie des Archives-Brecht, je passe quelques heures au Gedenkstätte de la résistance allemande.

Au premier étage, une exposition discrète sur l’Église confessante et le nazisme à travers le destin du Dr. Friedrich Weissler, un juriste, arrêté et assassiné par des SA. Je parcours la salle rapidement, ne prenant pas le temps de lire tous les documents. Je reviendrai.

Je monte à l’étage supérieur. Dans les escaliers, une voix de femme vient à ma rencontre. Cette voix est haute, ferme. Tendue aussi. J’en découvre la propriétaire dans la première salle, elle s’adresse à un groupe de jeunes hommes en uniforme gris-bleuté. Dans une autre salle, c’est un homme qui officie devant un autre groupe de jeunes militaires. La voix est plus feutrée, elle ne cherche pas à capter ses auditeurs. La rencontre de ces jeunes hommes en uniforme, attentifs, leur calot entre les mains, la tête légèrement penchée vers le sol, dans la salle des conjurés, me rend joyeuse.

Je n’ai pas osé m’installer parmi eux pour écouter ce qui se disait. Faisait-on de l’Histoire et/ou de la mythologie ? Car, il suffit de peu pour faire des généraux conjurés des héros. Il suffit de peu, de quelques ellipses, non-dits. Il suffit d’insister sur deux traits anciens et connus de l’hagiographie — Ethos chrétien et particule von — ou de passer sous silence la Weltanschauung nationale-conservatrice de la majorité, mise à mal durant la République de Weimar. Ou encore de taire leurs fonctions dans la campagne de l’Est. Au nom de l’antibolchevisme, de la lutte contre les “bandes” (de partisans), il y eut beaucoup, beaucoup d’Oradours en Pologne, en Russie. C’est sur ordre de généraux de la Wehrmacht que des prisonniers de guerre, des Juifs, des populations “soupçonnées”, identifiés aux partisans, y compris leurs nouveaux-nés (à titre préventif?) ont été massacrés. Des généraux ont couvert le pillage systématique et planifié des biens, voire la déportation d’enfants en Allemagne obligés de travailler sur les propriétés des Junkers. Pour ne citer qu’UN exemple, emprunté à Christian Gerlach 3) : Henning von Tresckov, Général en chef de la 2e Armée, trois semaines avant l’attentat contre Hitler, signa, le 28 juin 1944, l’ordre de déporter en Allemagne “les bandes” de filles et garçons de 10 à 13 ans – Ins Reich abzuschieben, est-il écrit. Abschieben, un verbe avec valeur de mépris : renvoyer des étrangers, des vagabonds indésirables – lästige Ausländer, Landstreicher ausweisen, dit le Duden. Des enfants qui entraient dans le cadre de la Heuaktion, HEU = sans patrie (heimatlos), sans parents (elternlos), sans domicile (unterkunftslos). De la charité chrétienne /germanique, pour des enfants victimes de la guerre nazie conduite par des généraux de noble ascendance, qui méprisaient, il est vrai, la roture SS. Fritz-Dietlof Graf (comte) von der Schulenburg, un conjuré exécuté, ne tolérait pas que ses soldats descendent au niveau des SS, c’est-à-dire tuent dans «le déchaînement de leurs vils instincts (losgelassene Triebe)», il rétablit l’ordre. Car s’il était vrai que les Russes ne méritaient «aucun pardon, étant donné leur manière de se battre», ils devaient être abattus, mais «sur ordre des officiers». «Un officier qui est responsable». Les généraux et leurs soldats qui faisaient du tourisme militaire n’acceptaient pas qu’on les dérange, les attire dans un guet-apens, en levant le drapeau blanc, par exemple. En représailles, tout le village était exterminé, y compris les nouveaux-nés. Mais sur ordre. Sans déchaînement de vils instincts. En toute justice.

En fait, ces généraux, bons patriotes, désiraient ne pas perdre la guerre «sans conditions», et pour éviter l’occupation du sol germanique — par les Soviétiques en particulier — il fallait des Justes capables de tuer Hitler. Cette image biblique un peu pompeuse est empruntée à von Tresckov, lui-même. L’acte fut manqué. À plusieurs reprises. Et Tresckov exécuté.

Il importe de connaître les héros que l’on tient à honorer. Faire du 20 juillet une date symbolique de la résistance allemande, et des conjurés militaires des héros, ne serait-ce pas quelque part faire passer au second plan les résistants et résistantes d’Allemagne de la première heure, qui — eux — refusèrent le tourisme européen des militaires d’Allemagne, et risquaient leur peau en cachant des Juifs, des déserteurs, en fournissant de la nourriture à des prisonniers de guerre étrangers, à des réquisitionnés du travail,  en sabotant la propagande nazie?

Je me demandai, en passant devant leur immense portrait dans la salle des conjurés, si ces généraux  avaient eu le temps de penser, au moment de leur exécution, à tous les exécutés de l’Est, sous leur ordre, qui étaient, eux, d’authentiques résistants à l’oppression d’une armée conquérante ? Ont-ils eu une pensée pour cet homme du commun, Georg Elser, ébéniste de profession, qui en 1939, le 8 novembre, après l’invasion de la Pologne pour éviter l’expansion de la guerre tenta d’assassiner Hitler et sa clique (Goebbels, Frank, von Ribbentrop et quelques autres), venus fêter à Munich, la première tentative de putsch (8 novembre 1923), dans la brasserie de leur commencement, la Bürgerbraü ? Hitler, préoccupé par l’imminence de la guerre, avait abrégé son discours pour rentrer à Berlin. L’attentat minutieusement préparé Elser était une tête politique et non un illuminé qui aurait peut-être pu changer le cours de l’Histoire, échoua. Elser fut abattu à Dachau quelques jours avant la fin de la guerre, sur ordre du Führer. Le 9 avril 1945. Les troupes soviétiques étaient aux portes de Berlin.

Des hommes de leur temps, dit-on, avec une weltanschauung de caste, jaloux de leurs privilèges. Qui ne méritent ni un trop d’honneur hagiographique, ni le mépris dont les «traîtres» furent l’objet durant un temps en Allemagne.

*

Le Gedenkstätte de la rue von Stauffenberg est aussi un lieu pédagogique - Lernort. D’énormes dossiers sont à la disposition des visiteurs. Je commence par feuilleter un des dossiers des conjurés du 20 juillet 1944, celui de la Gestapa-2 sept. Je découvre des visages de femmes, nombreuses à avoir été arrêtées, soit comme mère de, femme de, amie de, tante de, soit comme complices de. Avec des noms, Klara Nemitz, Stella Mahlberg, Elsa Bagsen, Eva Rittmeister, Anni Kraus. Mais aussi des visages sans nom. Des femmes de tous les âges, de tous les milieux sociaux. L’une de ces femmes sans nom ressemble étrangement à une amie et collaboratrice de Brecht, Margarete Steffin, un petit visage de prolétaire berlinoise à l’expression souffreteuse, naïve et déterminée.

Les actes d’accusation et de condamnation sont des résumés de biographies, qui livrent les raisons – Gründe de leur condamnation à mort : on les accuse d’avoir été membres du KPD ou d’avoir des modes de penser socialistes – sozialistische Gedankengänge, qui en font des opposantes au régime national-socialiste. Donc, condamnables à mort.

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Un groupe de seniors envahit les espaces. Une femme de taille moyenne, sèche, dit sa désapprobation :

— Warum alles das ? – Pourquoi tout ça ?

Je lève la tête, la regarde. On se toise quelques secondes. Je n’aime pas l’expression de son visage. De la génération du früher (avant…), capable de dire : Für ein paar Juden, so viele Geschichte – Que d’histoire, pour quelques Juifs. Les voyagistes programment la visite des musées, les mémoriaux en font partie. Cela ne plaît pas à tout le monde.

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Dossier-Ernst Thälmann

Je feuillette le dossier-Ernst Thälmann, assassiné à Buchenwald le 18 août 1944, sur l’ordre du Führer, signé par Himmler le 14 août 1944 4). D’une balle dans le dos, dans le crematorium où il sera incinéré. Les politiques paient les bombardements et la défaite qui se profile. Leur famille aussi. Le 8 mai 1944, sa femme Rosa et leur fille Irma sont déportées à Ravensbrück.

Arrêté le 3 mars 1933, après un séjour dans les prisons de l’Alexanderplatz, de Berlin-Moabit, Thälmann passa par le 8 de la Prinz-Albrecht-Strasse, le 9 janvier 1934. En mars 1934 fut créé,  à Paris, le Comité Thaelmann, qui organisa de grands meetings. Publiant tracts, affiches, chants…

En 1936, des ouvriers de l’usine de pneus Continal à Hanovre coulent son nom et celui de Bruening dans des pneus. La découverte de cette inscription affole la Police de la sûreté, un télégramme est envoyé à la Gestapo berlinoise, le 1er décembre 1936.

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Dossier-Jeux olympiques

Je lis in-extenso le dossier de presse constitué d’extraits de journaux de la presse de gauche en exil. Le Arbeiter-Illustrierte Zeitung – Journal illustré des travailleurs du 27 juillet 1936 proposait un itinéraire touristique aux étrangers qui participaient ou assistaient aux prestigieux Jeux olympiques organisés à Berlin.

Dès leur arrivée à Tempelhof, à quelques mètres, ils auraient pu aller voir la Columbia-Haus, transformée en camp de concentration. À Berlin même, où se déroulent les Olympiades, le journaliste invitait les curieux à découvrir le quartier des ministères. Du 3e étage du siège de la Gestapo, par les fenêtres des toilettes, des prisonniers avaient sauté dans le vide pour échapper à la torture.

Il invitait à arpenter la rue Hedemann où se trouvait le siège de la SA berlinoise, à se diriger ensuite vers la Haus Friedrichstrasse 231, où des centaines de prisonniers furent tués à coups de marteau et de barres de fer, au début de la « révolution nationale pacifique ». Suivent des noms de rues où les SA torturaient dans les caves : Friedrichstrasse, Novalisstrasse, General-Pape-Strasse à Schöneberg, Motzstrasse, etc.

Dans la Wilhelmstrasse, le promeneur pouvait admirer la maison où habitait Hitler, et le Palais de Goering, «grand-actionnaire de l’industrie de l’armement». Devant le Staatsoper, des livres avaient été brûlés en mai 1933. Dans le Tiergarten, près du Neuer See, Karl Liebknecht avait été assassiné en janvier 1919, et à l’Ouest du Tiergarten, le cadavre ficelé de Rosa Luxemburg fut jeté du Pont Lichtenstein.

À l’Est de Berlin, Köpenick mériterait aussi une visite pour le bain de sang de juillet 1933. Wolf Heinrich Graf von Helldorf, un futur conjuré, était alors Président de la Police – Polizeipräsident.

Au Nord de Berlin, Oranienburg, le touriste des Jeux Olympiques aurait pu aller voir un camp de travail modèle, où des prisonniers de 50-60 ans étaient obligés de faire 4 heures de sport par jour, escalader un mur de 3 mètres, sauter au-dessus d’un fossé rempli d’eau, etc.

La presse des exilés était bien informée. Mais l’époque a manqué de curieux. 

*

Dans cet article, une absence : la persécution des Juifs. D’autant plus regrettable que, durant les Olympiades, les signes de l’antisémitisme se cachent, le Stürmer avait disparu des kiosques à journaux. Absence comme effet de l’aveuglement dogmatique qui, pendant un temps assez long, a vu dans l’antisémitisme un « moyen exceptionnel pour anéantir la concurrence, s’approprier leurs entreprises et leur capital - ausgezeichnetes Mittel, um die Konkurrenz zu vernichten und sich ihre Betriebe und ihr Kapital anzueignen » ? L’argument est fondé, mais la dimension économique  ne doit pas être dissociée de la dimension idéologique (raciale). Quoi qu’il en soit, cette absence souligne la solitude grandissante des persécutés.

Le soir, dîner chez une amie, avec le journaliste et écrivain Helmut Kopetzky, producteur de renom de documentaires radiophoniques - Feature, disent les Allemands qui ont emprunté le mot anglais. Le couple est sympathique, très attentif aux autres. Un journaliste qui sait poser de bonnes questions et écouter les réponses. Avec respect. Qui dès les années 70 s’était intéressé aux nouveaux nazis. Critiquant des documentaires récents sur les jeunes Skins, il précisait son mode travail :

— Il faut de l’intérêt — humain, anthropologique — pour son objet d’investigation. On ne peut pas prétendre faire parler des gens, si on arrive bardé de certitudes et de jugement de valeurs…

— Risquer la sympathie ? demande l’hôte interloquée.

— Non, c’est autre chose… des contacts d’humains. De toute manière, les questions posées vous situent, pas utile d’en rajouter.

De fait, le titre ironique du Feature situe le thème : Adolf Superman (Le IIIe Reich redevient à la mode, 1976).

Il citait volontiers le propos d’un autre grand journaliste allemand des années vingt, Egon Erwin Kisch: « Rien n’est plus excitant que la vérité ». Ein Tag in Europa – Une journée en Europe, qui lui valut le Prix Europe en 1999, est un des joyaux des archives radiophoniques allemandes et européennes. Citoyen du monde, ce technicien des sons aime à partager ses savoirs, son expérience. Tient des séminaires en Amérique du Sud, en Afrique, aux USA, en Pologne. Etc. Car, il importe de savoir recueillir les sons, tous les sons, et donc de savoir tenir un microphone pour éviter les bouillis radiophoniques. Bref, du respect pour sa profession, pour les participants, pour les auditeurs. L’art aussi de créer des passerelles entre des mondes qui s’ignorent, mettre en face un constructeur de Porsche et un constructeur de Trabant, comme des parents éloignés, devenus étrangers (Entfernete Verwandte)… Et cetera

Un grand journaliste, dont on fêtait les 60 ans en cet automne 2000. Mais aussi un auteur. (On peut lire un court CV en Fr. sur son site qui, par ailleurs, vaut le détour et offre quelques documents).

Après coup, j’ai regretté de n’avoir pas pris le temps d’écrire mes colères après avoir vu de piètres documentaires, dont un sur les nouveaux nazis, sur France 2, construit sur un schème narratif qui mettait en valeur le courage du journaliste à aller dans l’antre des nouveaux nazis ! Avec une voix pleine de trémolos, de suspens, des effets pathétiques. Que le documentaire soit un regard singulier n’autorise pas à en faire une auto-célébration. Pourquoi baissons-nous si facilement les bras devant la médiocrité de si nombreuses émissions ? C’est le mérite d’un grand professionnel de nous rappeler à nos devoirs d’auditeurs : exiger le respect.

Samedi 18 novembre

Oranienburg-Sachsenhausen

Je me décide à aller à Oranienburg-Sachsenhausen. J’y ai pensé toute la semaine, une manière d’auto-persuasion. Un lieu commémoratif.

Gedenkstätte, j’aime le mot allemand, Gedenk, gedenken, a quelque chose à voir avec la mémoire et la réflexion, et Stätte avec les lieux saints qui sont aussi lieux de supplice. Gedenkstätte : un lieu comme carré des suppliciés pour une invitation à la méditation. Le croyant interpellera Dieu ; le non croyant devient lui-même point d’interrogation.

Les Gedenkstätte sont nombreux à Berlin. Et cela mérite un hommage, ces lieux de mémoire sont de beaux terrains constructibles. Un groupe immobilier Hensch proposait des maisons de rêves à proximité du camp. En 1968, un Sénateur avait refusé «de bloquer» pour un monument à la mémoire de Rosa et Karl, «un terrain aussi important au cœur même de la cité».

L’entrée en est connue, un petit bâtiment insignifiant, très symétrique. Au centre, une ouverture, presque au carré. Franchi le seuil, on avance sur une allée, qui pourrait être celle conduisant à une grande propriété. Sur la gauche, le plan du camp. Un énorme triangle où s’agençaient différents espaces spécialisés. Ce dessin géométrique me rappelle des plans de villes utopiques, rêvées par des architectes renaissants qui modelaient l’espace urbain à l’aube du capitalisme. Mais les noms des différents espaces ramènent à la réalité. «2. Lieu du supplice» à l’entrée même du camp, «18. Fours crématoires et station Z ; 19. Fosses d’exécution; 17. Les jardins des SS». La description du Gedenkstätte prépare le visiteur à la désolation des terrains nus.

*

À distance, je remarque des groupes de jeunes gens.

Après avoir déambulé dans les espaces découverts, je me décide à entrer dans une des baraques-musée. Dans la première salle, les photographies des gardiens du camp. J’examine les visages. Ils sont banaux ces visages, certains mêmes font “bonne mine”, on aurait eu confiance si on les avait rencontrés dans un espace privé. Seul Rudolf Höss me paraît avoir une “sale gueule”. Gustav Sorge, le Gustave de fer – der Eiserne Gustav, qui était capable quand il frappait, de “faire sauter les dents ou éclater un tympan”, n’a pas un air très avenant, mais rien dans ce visage ne trahit ce dont il a été capable. Je le regarde longuement, les oreilles sont un peu décollées, le visage est dur, mais cette dureté pourrait être une façonnage de la vie elle-même. Non, rien ne trahit la perversité sadique.

Je me souviens du visage de Klaus Barbie, presque doux. Et du visage d’Eichmann, si insignifiant. Il est vrai qu’une fois reversées dans la classe des vaincus, les gueules des vainqueurs-bourreaux acquièrent une expression plus humaine. Sur une autre photo, Adolf Eichmann en uniforme et bottes, les yeux mi-clos, les lèvres esquissant un sourire pincé, avait une expression plus inquiétante – unheimlich. Les gestapistes de Liège arrêtés en octobre 1944, dans des costumes civils fripés, ont aussi des visages d’humains. Parce qu’ils ont peur ? Si on ne lit pas la légende de la photographie, on pourrait les confondre avec des prisonniers libérés, c’est-à-dire des victimes. À Nazareth en 1961, dans son pantalon flottant, arpentant le sol de sa cellule, Eichmann est pitoyable.

À croire que c’est l’uniforme, les bottes, la casquette qui font l’homme nouveau, donnent consistance à des insignifiants. C’est raide un uniforme, ça corsète les désordres intérieurs. Ce qui éclairerait peut-être, ce souci de désindividualiser les détenus dès leur arrivée dans le camp, réduits à n’être que des numéros, en leur rasant les cheveux, en leur imposant des mesures d’habillage et de déshabillage, et la nudité avant de les assassiner. Si l’uniforme fait le soldat, le non costume, fripé et mou, fait l’épave, le rebut. L’uniforme a besoin d’un envers pour s’affirmer, et la nudité des corps squelettiques affine l’humiliation.

Dans la salle suivante, des visages de prisonniers. La peur en a froissé les muscles et la dureté de l’expression dit aussi la volonté de tenir. Des photos de suppliciés, grandeur nature, prennent dans ce camp une dimension de fantômes palpables. J’en connais certaines, mais chaque fois, elles me paraissent nouvelles, je découvre un détail non vu la première, la seconde fois… Peut-être, parce que chaque fois je les regarde furtivement.

Une étrange sensation physique m’envahit lentement. Une sensation d’emmurement. Le sentiment d’une mise en veilleuse, la respiration est courte comme celle qui précède le sommeil, le cœur semble battre au ralenti. J’ai froid, malgré le chauffage.

Une photo de prisonnier dans ce costume rayé, bien connu aujourd’hui, suspendu par les poignées. Dans le dos. Une souffrance qui a perdu de son humanité. Suspendre par les bras ligotés dans le dos est un raffinement dans la souffrance infligée. Un prisonnier à qui Sorge avait infligé cette torture - Pfahlhängen, sept heures durant, disait que durant plus de 10 mois ses bras et ses mains étaient restés hors d’usage. Les SS, je me souviens, faisaient monter le prisonnier sur une chaise, lui attachaient les bras, poussaient la chaise d’un coup. Pour aggraver la torture, ils pouvaient balancer le corps, attacher des poids, lâcher des chiens. Des raffinements.

J’essaie à nouveau de bloquer les souvenirs de témoignages lus ou entendus, les souvenirs de lectures.

Rester regard.

Deux autres documents trouvés dans les archives nazies : la photographie d’un prisonnier qui sert à tester la résistance au refroidissement intégral, observé par deux hommes en uniforme. L’un d’eux est accroupi et observe le cobaye, sur le visage du second, un quelque chose qui ressemble à un sourire. Le sentiment de reconnaître un profil. Je détourne le regard et me surprends à caresser le bois d’un banc, fait de lattes. Un banc sur lequel les prisonniers recevaient les coups de fouet dont ils mourraient ou restaient marqués à vie, la violence répétée des coups détruisant des tissus, des organes. Bestrafungen auf dem Bock – punitions sur le chevalet, 25, 50, 100 coups que le prisonnier devait lui-même compter correctement sous peine de repartir à zéro. En présence d’autres prisonniers, qui devaient regarder froidement, sans ciller, au risque d’être fouettés ou pis d’avoir à fouetter le fouetté.

Je regarde de nouveau la photographie du « congelé », cette fois, c’est le comportement conventionnel des expérimentateurs, le Dr. Sigmund Rascher et son confrère Holzlöhner, en uniforme militaire, qui me frappe, et s’ils posaient pour une photo-souvenir ? Les scientifiques ne photographient pas leurs expériences, ils se contentent de noter les résultats. À proximité, le second document d’archives : un déporté qui a été soumis à des pressions artificielles. Mort dans son uniforme rayé, suspendu dans des courroies. Le visage est paisible.

Dans des vitrines, des objets, cuillères, gamelles, vestes, mais aussi des chaussures d’enfants qui accusent du seul fait d’être-LÀ. On dirait qu’elles ont acquis des yeux dans cette vitrine, ce regard traverse ma bulle protectrice.

Je repense à l’émotion d’Alfred Kantorowicz à Auschwitz. Penser qu’un de ces objets a pu appartenir à un membre de sa famille crucifie sur place.

J’avance et m’arrête sur un autre document d’archives : des SS ont comptabilisé la rentabilité du prisonnier. Sur 9 mois, le prisonnier-travailleur rapportait 1431 Reichsmark, frais d’entretien déduits, auxquelles il faut ajouter, est-il écrit, le prix des os et des cendres et les recettes — Erlös — d’un «traitement rationnel des cadavres : 1. dents en or, 2. vêtements et argent, 3. objets de valeur», frais d’incinération déduits d’un montant de 2 Reichsmark ; le prix du prisonnier-travailleur devenu matière morte s’élevait à 200 Reichsmarks. Au total donc : 1631 Reichsmark sur neuf mois. La durée de vie du prisonnier ?

Erlös, Erlösung, Erlöschen, des mots qui n’en finissent pas de tisser du linceul, à travers les discours. Erlös, le bénéfice. Erlösung, délivrance, libération. Erlöschen extinction. Les deux derniers ont été associés au mot Juif par Julius Streicher (document analysé, à paraître).

*

« On a pensé et repensé cela des centaines de fois, on a essayé de se représenter pour s’en approcher, et pourtant lorsque [...] je me tins debout devant les tours des valises abandonnées, des vêtements, des chaussures, des cheveux de femmes, je fus violemment saisi par la vision, beaucoup de ceux qui m’étaient les plus chers, avaient été, après l’irreprésentable horrible fin, encore utilisés, convertis commercialement comme matière première pour la fabrication des tapis avec les cheveux des femmes gazés, de savon avec la graisse des corps torturés, de lampes avec la peau humaine ».
Alfred Kantorowicz

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Quand les SS comprirent que la location de la force de travail des prisonniers pouvaient être une source de revenus non négligeables, les conditions de survie dans certains camps, dont Sachsenhausen, se sont légèrement améliorées. Les loueurs étaient nombreux : Siemens, AEG, Krupp, DEMAG, Heinkel, Daimler Benz, I.G. Farben, Argus, UFA, Dynamit AG… la fine fleur de la grande industrie germanique.

Plus tard, quand la guerre éclair nourrit des fantasmes de super-puissance économique, la force de travail des prisonniers sera mise au service de l’industrie de guerre. Pour rationaliser l’exploitation de cette main-d’œuvre la SS-Hauptamt-Verwaltung und Wirtschaft devint en février 1942 le SS-Wirtschafts-Verwaltungshauptamt (SS-WVHA), Allee Unter den Eichen 126-135 à Berlin-Lichterfelde. Un des services du SS-WVHA, Amtsgruppe D, siégea à Oranienburg, près du KZ Sachsenhausen. Sa tâche essentielle : mettre la force de travail au service de la production de guerre.

Dans les Androïdes rêvent-ils de mouton électrique ? Ph. K. Dick dotent les androïdes d’attributs et fonctions qui tantôt en font des êtres très supérieurs aux humains, tantôt des égaux. Les androïdes, en particulier les femmes, sont physiquement plus attirants que les humains, laids, défaits et toujours déjà pourrissants ou en sursis. Ils/elles sont capables de se rebeller contre l’esclavage, de chanter divinement, d’imaginer des ruses de Sioux pour échapper aux humains. Supérieurs en beauté et même parfois en intelligence, ils/elles apparaissent comme égaux en cruauté. Comme les humains, ils/elles sont capables d’écarteler une araignée, par curiosité scientifique, pour tester les réactions. Ainsi d’attributs en attributs, ils apparaissent comme des métaphores ambivalentes de l’humain (mi-machine, mi-humain au sens humaniste).

Mais.

S’ils connaissent des sentiments comme la haine, la peur de mourir, ils butent sur un point : ils ne tressaillent pas à l’évocation d’un porte-monnaie en peau de bébé. L’absence de cet affect, nommé empathie par Ph. K. Dick, est un élément décisif du test détecteur d’humanité permettant aux chasseurs de primes, les Blade Runner, de distinguer un androïde d’un humain.

L’empathie comme signe d’humanitude ?

J’aime le mot allemand Einfühlung, ein-fühlen, pénétrer (ein) par le sentiment (fühlen), une manière d’identification à l’autre, à son vécu. Une transmigration magique. Einfühlung, plus qu’un mot-valeur, une catégorie qui n’a cessé d’être peaufinée par des philosophes allemands — y compris Heidegger. On pourrait même dire, sans ironie, que c’est une catégorie centrale de la philosophie générale et de l’esthétique de différentes écoles de pensées allemandes. Elle implique la réciprocité affective, la subjectivité. e l’inter-individuel, inter étant ici important, excluant le fusionnel de la sympathie. De l’attention à l’autre, mais distancée. L’attention à l’autre impliquant l’attention (auto-réflexive entre autres)  à soi…

De l’inter-individuel, inter étant ici important, excluant le fusionnel de la sympathie. De l’attention à l’autre, mais distancée. L’attention à l’autre impliquant l’attention (auto-réflexive entre autres) à soi…é.

L’absence totale d’empathie semble avoir été le trait dominant des complices passifs des exécuteurs : l’incapacité à se mettre à la place-de, à essayer d’entrevoir ce qui se passe dans le Gemüt d’un petit commerçant, d’un professeur, d’un médecin, juifs, qui du jour au lendemain sont interdits de profession, par exemple. Dans le Gemüt du Mischling (1/4, 1/3, 1/2… juif) voué aux tâches considérées comme subalternes, interdits de choix professionnels. Etc.

Les enfants aussi peuvent manquer d’empathie, leur cruauté peut être grande. Je me souviens, un jour à Grasse, avoir surpris mes neveux et leurs camarades de jeux, en train d’arracher la queue, les pattes, les yeux de lézards capturés dans le jardin ; les mêmes avaient des gestes de tendresse maternelle quand ils s’occupaient d’un petit chat trouvé, et pleuraient pour qu’on l’adopte.

On peut s’identifier à un mammifère, mais pas à un lézard. D’où  l”efficace des formes diverses de réification langagière. Le juif-vermine barre l’identification.

Je me souviens d’un témoignage lu sur les sévices que Gustav Sorge, le Gustave de fer, et son copain Schubert infligeaient aux malades du camp de Sachsenhausen, en riant. Ils avaient inventé un jeu de bâton qu’ils glissaient sous le corps du malade si léger et le faisaient ensuite tomber d’un coup sec sur le sol. Le jeu – Spass qui s’accompagnait de coups sur le malade à terre, durait une vingtaine minutes. D’autres s’amusaient au jeu des Chevaux chantant -Singende Pferde, des prisonniers attelés à de lourds charrois avançaient sous les coups de fouet, selon l’humeur des joueurs, ils devaient parfois chanter et surtout ne pas tomber. Plus d’un mourut écrasé et/ou piétiné. On peut s’ennuyer dans un camp. Jeux d’ADULTES infantiles et infantilisés par l’ivresse de la toute-puissance? Infantiles parce que dressés dès le plus jeune âge ? Le dressage qui est toujours finalisé, transforme l’autre en objet-de cette finalité, ignore l’autre comme sujet-se-construisant dans la relation inter-individuelle, dressage qui, à terme peut bloquer, voire détruire, le travail mental de représentation, si complexe et peut-être fragile, sans lequel l’Autre comme semblable ne saurait exister dans la conscience d’un bipède de l’espèce humaine.

Les sociétés “exotiques” ont inventé des rites d’initiation qui socialisent les enfants, mâles en particulier, par la souffrance physique. Dans ces sociétés, les enfants ne sont jamais (ou rarement) dressés durant l’enfance, en revanche le passage initiatique dans le monde adulte est douloureux. — On peut en crever, m’avait dit un étudiant africain (congolais). De quels savoirs sont-ils porteurs, ces rites ?

Mais, face à l’injustice criante, si l’empathie ne génère pas la colère agissante, elle a de grande chance de n’être qu’une satisfaction narcissique. Car, toute aventure fasciste ou fascisante se prépare ou se continue avec l’acceptation de micro-méfaits, au niveau de simples individus.

Mais par décence, l’empathie s’efface d’elle-même quand on se risque à être confronté aux victimes. Plus RIEN ne peut être partagé. Devenu voyeur malgré soi, il importe de se bien tenir.

*

Oranienburg-Sachsenhausen, deux noms, deux histoires contiguës, mais non superposables. Noms de deux camps dont les visées et le traitement des détenus diffèrent.

Oranienburg, le nom du premier camp de concentration aux portes de Berlin, la capitale du Reich. Le 21 mars 1933, le Jour de Potsdam, c’est-à-dire le jour où Hindenburg, Hitler et des représentants de l’Allemagne impériale et conservatrice ouvrent solennellement le nouveau Reichstag, dans l’église de garnison de Potsdam, la SA (Sturmabteilung = section d’assaut), officiellement élevée au rang de police auxiliaire, transforme une ancienne brasserie désaffectée en camp de détention pour une quarantaine de communistes, arrêtés à Oranienburg et dans les environs. Des citoyens règlent des comptes. Jusqu’à sa fermeture en juillet 1934, y seront incarcérés les opposants du régime. En un an, le camp était devenu un réservoir de main d’œuvre bon marché, qui favorisa la croissance d’Oranienburg. Un camp médiatisé, journalistes, photographes, allemands et étrangers étaient invités à visiter ce camp où les détenus faisaient de la gymnastique, de la musique… Un camp d’éducation modèle donc, qui sert la propagande nazie. L’Anti-Braunbuch. Officiellement, il s’agissait simplement de remettre au pas, par le travail et la discipline, des égarés. D’où la transparence affichée. Les citoyens d’Oranienburg qui tirent quelques bénéfices de la proximité du camp mordent à l’appât, des détenus, coupables d’être détenus, sont au travail, font des canaux, assèchent, empierrent des chemins, rénovent des maisons de particuliers, leur nourriture est produite par la ville qui s’enrichit. Tout est dans l’ordre des choses.

Y furent internés, le communiste Wilhelm Schulz, un procureur berlinois qui osa condamné des chemises brunes, Werner Hirsch, rédacteur en chef de la Rote Fahne, le peintre autrichien Rudolf Karl von Ripper, Erich Mühsam, écrivain, anarchiste, figure légendaire des Conseils de la République à Munich — et juif, y sera assassiné, six mois après son arrestation, en juillet 1934. Un assassinat maquillé en suicide. Ironie de l’Histoire, sa femme, Zensl, connaîtra comme d’autres opposants allemands, les prisons staliniennes.

Ce camp de concentration improvisé par la SA Standorte 208 est fermé en juillet 1934, peu après la mort de Mühsam et l’affaire Röhm (Nuit des Longs Couteaux), l’année où les SS prennent le contrôle des camps de concentration et perfectionnent le système. Aux portes d’Oranienburg sera alors construit Sachsenhausen, savamment pensé par l’architecte Hermann Kuiper, SS-Untersturmführer, à la demande d’Himmler, pour devenir un camp idéal. L’unité SS qui avait pris ses quartiers au château d’Oranienburg, après la fermeture du camp, dont les effectifs avaient triplé, 420 hommes, porte désormais le nom d’un programme : SS Totentopf Verland Brandenburg – Formation SS Tête-de-Mort du Brandebourg.

Le projet du camp a été minutieusement pensé, jusqu’à la banalisation des lieux. Les maisons construites le long de la rue principale pour les SS avaient des allures de bicoques forestières. La forme triangulaire du camp avait plusieurs fonctions. De surveillance d’abord, de la tour de surveillance A, on pouvait surveiller et dominer le camp. Mais aussi de répartition hiérarchique. Sachsenhausen inaugure un nouveau type de camp.

À Oranienburg, on internait les opposants, certains furent relâchés (64 % disent les statistiques récentes). À Sachsenhausen, l’idéologie nazie a trouvé à se concrétiser dans un espace, suivant une logique qui lui est propre. On est passé à une autre échelle. D’Oranienburg à Sachensenhausen, la systématisation de la violence et de l’exploitation va croissant. On y mourrait. On pouvait y mourir comme ces détenus soumis à « l’épreuve de la chaussure ». Pour tester les semelles de chaussures destinées aux soldats allemands, ils devaient marcher chargés de sac de sable, des heures durant, sur un chemin pensé pour cette épreuve. Parfois dans des chaussures trop étroites. Le Schuhprüfstrecke, un chemin pour une forme inédite de condamnation à mort qui pouvait durer une semaine.

Et cetera. La mort nazie inventait en permanence ses formes nouvelles.

*

Dans les baraquements, je croise des groupes de jeunes gens accompagnés par un adulte qui leur tient un discours en anglais. J’écoute quelques phrases, il transforme en récit des images d’extermination Un quelque chose de pathétique dans la voix. Je me demande si c’est la bonne manière de transmettre cette mémoire-LÀ. Ne devrait-on pas laisser agir ces images-reliques, dans le silence, celui qu’on observe d’instinct dans les cimetières ? J’ai tant de difficultés à faire avec tout ÇÀ que je serais bien incapable de tenir un discours-sur — à des adolescents en particulier.

Je sors en pensant aux suppliciés et aux bourreaux dont je viens de revoir les visages.

Je me sens de plus en plus lourde, je me dirige lentement vers la sortie. J’entrevois de loin, les crématoires. Sur mon parcours de sortie, la baraque Pathologie. J’entre. Me sautent aux yeux, les tables carrelées, blanches, sur lesquelles des médecins du camp ont pratiqué les expériences “commandées” (befohlene Experimente) sur des prisonniers, russes, polonais, tsiganes, la sous-humanité de l’Est. Häftlingsmaterial-des matériaux pour le recherche-Forschung, civile et militaire. Des prisonniers de guerre soviétiques servaient à tester les effets de balles empoisonnées. Sur ce type de table, des corps ont été découpés comme des quartiers de viande pour être envoyés dans les instituts universitaires. Les médecins SS du camp étaient plus brutaux, plus cruels que les gardiens SS, disait un ancien prisonnier lors du procès. Je suis assaillie par des souvenirs de lecture comme si la nudité des lieux leur permettaient de forcer les barrages que je ne cesse de reconstruire. Des fantômes d’enfants. En 1943, 12 enfants âgés de 8 à 14 ans, furent envoyés d’Auschwitz à Sachsenhausen. Le Dr. Baumkötter leur injectait tous les jours des virus de maladies dangereuses. Tous mourront. Dans une petite salle, près d’une table carrelée, une tête de prisonnier réduite, “un cadeau d’époque”. Apprécié.

Je descends dans les sous-sols, automatiquement, sans trop savoir ce que je fais, un groupe de jeunes américains écoutent leur accompagnateur. Je l’entends dire qu’on gardait les cadavres dans ce sous-sol en attendant leur traitement. Au frais. De 70 à 80 cadavres par jour. Je sors prise d’une envie de vomir que le froid bloque. Cette salle de pathologie, c’est la goutte de trop. Mais je ne peux ni pleurer ni vomir.

J’emporte tout et je garde ce tout. Le sentiment d’avoir regardé en surface. D’avoir, sans cesse, repoussé les ombres qui auraient pu m’éffleurer…

Je passe par la librairie, achète quelques ouvrages et m’en retourne au ralenti vers la S-Bahn.

Peut-on parler de la “banalité du Mal” ? Aujourd’hui, la formule même me paraît douteuse. Indécente. Ces discours sur le Mal, avec son cortège de termes religieux, sont, pour moi, des manières de blanchiment. Dans le sillage de ces discours, d’autres discours se glissent, sur les Forces du Mal, sur le Diabolique. Hitler aurait été un médium qui se sentait habité par des démons. Des discours de l’irresponsabilité. Si la responsabilité individuelle doit être pensée de manière aussi complexe que possible, et toujours resituée, la notion d’irresponsabilité — explicite ou implicite — est une injure de plus faite aux victimes. Une injure de trop.

Les tortionnaires du camp, condamnés, retournèrent pour la plupart à la vie civile, après leur libération anticipée. Le Dr. Heinz Baumkötter, médecin du camp, de 1943 à 1945, qui participa aux expériences médicales sur les prisonniers, les enfants, fut condamné à huit ans de réclusion par le tribunal de Munich. Après sa libération anticipée, il a continué à pratiquer la médecine.

J’avoue ne m’être pas intéressée à la partie réservée au Camp spécial n° 7 où les Soviétiques ont emprisonné de 1945 à 1950, d’abord d’anciens nazis, ensuite des opposants politiques, de milieux sociaux divers, voire d’anciennes victimes du nazisme. Suivant une logique dualiste qui fut aussi celle des nazis, l’opposant était nécessairement fasciste, d’où la diversité des situations, allant du conservateur aux sociaux-démocrates hostiles à la fusion de leur parti avec le PCA, en passant par “l’ennemi de classe”, avocats, médecins, pasteurs… Durant les deux premières années, on continuait à mourir de faim, de froid, de maladie… à Sachsenhausen. De désespoir aussi. Des politiques devaient cohabiter avec d’anciens adversaires nazis. Dans les 20.000 morts, dit-on. Mais le chiffre varie.

Sous couvert de socialisme, au Speziallager n°7 du ministère de l’Intérieur de l’URSS, du connu, de l’ordinaire TROP HUMAIN, fait de haines, de violences, de revanches, de pouvoir, d’arbitraire, sur le mode expéditif des tribunaux militaires, en ce cas, soviétiques.

Mais, la haine ici est de l’ordre de l’humain, on peut vertueusement regretter la brutalité des traitements, mais il est difficile d’attendre que les anciennes victimes débordent d’humanité pour les bourreaux et leurs complices actifs ou passifs. Les Soviétiques qui ont payé un lourd tribu à la guerre nazie n’avaient pas “même pitié des vaches allemandes”, m’avait dit un ami polonais. À Sachsenhausen, les prisonniers de guerre soviétiques ont été les plus nombreux à laisser leur peau. En 1941, disent les statistiques, pour 3.303 Allemands, 244 Français, 900 Polonais, 177 Tchèques, il y avait 20.000 Soviétiques dont 18.000 mourront. Le chiffre des Soviétiques assassinés varie, mais il est toujours très élevé. Une indétermination quantitative qui parle d’elle-même. Beaucoup de victimes n’ont pas été comptabilisées.

Que la dénazification fût une source d’injustices, de violences, d’arbitraires est certain. Comme l’épuration en France. Pouvait-il en être autrement, immédiatement après la guerre ? Utopique de le penser. Nicht schön, aber verständlich – Pas beau, mais compréhensible, finit par dire Ruth Andreas-Friedrich 5), du petit groupe de résistants berlinois « Emil », après avoir évoqué les viols massifs des femmes par les troupes soviétiques, nuit après nuit. Beaucoup de femmes se suicidèrent. Poison, balle, couteau, corde, noyade. Certaines furent invitées à se pendre par le père lui-même.

Il n’existe pas de plaques commémoratives pour ces suicidées. Je le regrette.

Les exactions sauvages, brutales, des troupes d’occupation ont servi et servent à dédouaner les bourreaux et leurs complices. Puisque toutes les troupes violent, pillent, tuent, personne n’est plus coupable. De même, Hiroshima a blanchi les Japonais de leurs crimes de guerre.

Mais ces violences ne sont pas comparables. Dans l’après-guerre, on est à nouveau dans le champ de la violence HUMAINE, avec ses cortèges de fureurs, de folies, de vengeances à assouvir. Mais, dans les camps d’extermination, on est dans un ailleurs où les crimes ne font pas sens.

En Algérie, je pouvais enrager, avoir honte, me battre, user d’insultes, cracher ma haine, bref être ordinairement humaine, parce qu’en Algérie TOUS les crimes, même les plus arbitraires, faisaient sens, ceux du colonisateur qui prétendait garder ses privilèges, sauvegarder ses intérêts, ceux du colonisé qui refusait le joug. Mais, face aux crimes nazis, je n’éprouve ni colère, ni rage, ni fureur, seulement un quelque chose qui ressemble à de la sidération interrogative, d’où un mal-être proche parfois d’un état second. Les mots dont on use pour qualifier, pis, expliquer ces crimes-LÀ, me paraissent inadéquats. Quand ce n’est pas déplacés par le pathos qu’ils contiennent. Les témoins, eux, usent d’un vocabulaire sobre, presque minimaliste.

Non, je n’avais plus assez d’énergie pour enrager sur le Speziallager n°7 du ministère de l’Intérieur de l’URSS — d’enrager sur le connu TROP HUMAIN.

*

Mais, j’aime l’histoire de ce Juif allemand qui disait au retour d’un camp de concentration être si plein de haine qu’il était prêt pour toutes les vengeances — les plus cruelles. Il en avait rêvé comme un Raubtier – Fauve. Une haine qui le détruisait, qui détruisait son âme, car « les nazis, disait-il, n’ont pas seulement volé nos vies, ils ont volé nos âmes ». Un jour, sous ses yeux, des soldats soviétiques incendièrent un camion plein de prisonniers de guerre allemands. Il se surprit à porter secours aux torches vivantes. Ma haine était tombée, je me retrouvais ? 6)

Comme j’aime la colère triste de Brecht qui ne comprenait pas qu’on pût considérer comme digne d’admiration le geste humain d’un officier soviétique qui cherchait un pot de chambre pour un enfant (allemand) (Histoire racontée avec lyrisme par Ilya Ehrenburg). Fallait-il que les esprits aient été pourris par les nazis, pour que du ‘normal’ devienne de l’exceptionnel…

*

En 1955, les Soviétiques donnent le terrain à la RDA qui deviendra en 1961, un Gedenkstätte ouvert au public. La RDA invitait des officiels de l’Ouest à visiter le camp. Une manière de rituel qui permettait à la RDA de faire l’économie d’une réflexion sur la nazisme, l’affaire des seuls impérialistes.

[J'invite à compléter ces lignes, en lisant dans III. 4, Épilogue]

Sur le chemin du retour, j’achète la carafe de cristal de Bohème vue dans la boutique d’un brocanteur, tenue par un couple insolite en Allemagne, la femme est Africaine, jeune, l’homme nettement plus âgé, allemand. Mon accent étranger les alerte. — D’où venez-vous ? — Paris. Le mot magique pour les Allemands. On me regarde, il dit, presque à voix basse, vous venez de «Sachsenhausen» ? Mouvement de tête pour dire Oui ! On m’invite à prendre un café. Il essaie de parler français, sa voix est haute, désagréable. Il a longtemps ‘travaillé’ à Paris [travaillé ?], il aime Paris, « c’est plus multiculturel, plus coloré ». Je lui demande de préciser ce sentiment. La jeune femme prend la parole :

— Oui, à Paris, je n’ai pas peur, je ne me sens pas étrangère, malgré ma peau noire, ici, il y a des quartiers où je ne peux pas aller sans risquer de me faire tabasser ou insulter. Et pourtant, je suis en Allemagne depuis 10 ans, je parle bien allemand, je me sens Allemande, je suis intégrée.

Après une pause, elle ajoute :

— Vous savez, ici à Oranienburg, il y a encore des nazis…

Je comprends ce qu’elle veut dire, car j’éprouve toujours un curieux sentiment quand je croise des étrangers non-européens, je les sens comme entourés d’un mur. Ce n’est ni de l’hostilité, ni du racisme, mais autre chose, une sorte d’indifférence qui rend l’autre transparent, invisible. Chaque fois que l’occasion s’offre, je cherche à préciser, en le confrontant à leur vécu, ce sentiment d’étrangeté à la fois flou et fort que j’éprouve face aux étrangers non-européens.

Est-ce pour cette raison qu’à Berlin, des étrangers non-européens, revendiquent haut et fort leur appartenance à la communauté allemande ? — Je ne suis pas blond, je ne suis pas blanc, mais “je suis fière d’être allemand”, je me sens bien en Allemagne, ai-je entendu à la télévision. Certains mêmes portent un T-shirt avec cette affirmation. D’une manière générale, les étrangers non- européens sont discrets, comme s’ils voulaient se faire oublier. Se fondre, faire oublier les différences ethniques, trop visibles. L’inverse de la situation française.

Les jeunes américains croisés sur le Gedenkstätte ont envahi les trains. Un bruit d’enfer. Une vitalité bienfaisante. Un asiatique, qui ressemble à un ami coréen, est venu s’installer à côté de moi, il lit un ouvrage que je reconnais pour l’avoir acheté. De temps à autre, il regarde les jeunes gens avec désapprobation. Trop de bruit. Mais, non, ai-je envie de lui dire, c’est normal, la vie continue. Doit continuer. Et peut-être même, ont-ils besoin de ce bruit pour digérer les visions d’enfer réel. Comme on dit socialisme réel ou aujourd’hui dans l’ex-RDA, capitalisme réel.

Je regarde ces jeunes gens, beaux, débordant de cette énergie typiquement américaine, visiblement enfants de parents venus de tous les coins du monde. D’où viennent-ils, pourquoi ce pèlerinage organisé ? Près de la porte, debout, isolé, un des jeunes américains semble perdu dans un rêve. Je le regarde et je comprends soudain le regard gêné de mon voisin, sa braguette est saillante. Ses mains dans le pantalon remuent doucement. De jeunes Allemands avec patins à roulettes et vélo-Mercedes, montent bruyamment et servent de paravent. Ils sont un peu surpris par l’occupation massive des wagons. Ils jettent un coup d’œil circulaire et se remettent à bavarder. Le spectacle offert me distrait. L’un d’eux m’amuse. Il ne cesse de se regarder dans la vitre. Il soigne son look, le corrige, enfonce un peu plus le bonnet de laine, se regarde de profil et réajuste un large et long pantalon qui fait des plis sur ses baskets, un pantalon à la mode semble-t-il, une mode qui efface les fesses des jeunes garçons. À l’opposé, sa petite amie porte un pantalon qui moule si serré les fesses que je me demande chaque fois comment les filles peuvent bouger dans de pareilles tenues, je m’attends toujours à ce que les fesses plantureuses fassent craquer les coutures. Mais non, ça tient ! Il regarde longuement le jeune américain, assis en face de moi, qui dort si béatement qu’il en est drôle. Puis, il revient à son image dans la vitre, ajuste à nouveau le bonnet, enlève les lunettes, se regarde et les remet. Je le trouve drôle. Un air crâneur et tendre. Du narcissisme au masculin.

Je n’ai pas envie de parler et pas envie de rentrer. Pour faire la transition, je vais au restaurant Dressler, le seul endroit que je connaisse, où l’on peut manger du sandre bien préparé. Ni sec ni décongelé. Sur le chemin, je découvre les grues enluminées du chantier de la Friedrichstrasse à hauteur de la gare, elles tracent sur le ciel d’un noir de seiche, des raies lumineuses, jaunes, bleues, oranges, qui s’entrecroisent, les grues acquièrent une dimension inattendue, surréelle. Je m’arrête un instant pour contempler ce paysage urbain, au ciel lutiné.

Au restaurant, en face de ma table, je remarque deux hommes. L’un est massif, avec une belle tête de cheveux grisonnants. Sa parole coule sans pause. Un homme jeune que je vois de dos, l’écoute attentivement. Silencieux. Il arrive que l’orateur déplace sa tête, quelques mots viennent alors à mon oreille. — Non, dit-il fermement, la RDA ne changera pas ! Je regrette de ne pas pouvoir écouter l’argumentaire. J’ai beau tendre l’oreille, le corps pourtant léger de l’écoutant fait écran. Dommage ! Je me plonge dans mon journal.


Avant de me coucher, j’écoute la cassette de Paul Celan, achetée la veille, Ich hörte sagen – J’entendais dire. J’écoute plusieurs fois Todesfuge – Fugue de mort.

Schwarze Milch der Frühe wir trinken dich nachts
wir trinken dich mittags der Tod ist ein Meister aus Deutschland
wir trinken dich abends und morgens
wir trinken und trinken
der Tod ist ein Meister aus Deutschland sein Auge ist blau

Lait noir du matin tôt nous te buvons la nuit
nous te buvons à midi la mort est un maître d’Allemagne
nous te buvons le soir et le matin
nous te buvons et te buvons
la mort est un maître d’Allemagne son œil est bleu

La voix de Celan est neutre, presque féminine, sans l’être. Une voix de poète. Je veux dire, une voix qui souligne la trame sonore et rythmique des enchaînements de mots. Celan attaque jusqu’à essoufflement, la dentale T, aspirée en allemand, qui se fait écho dans plusieurs mots tissant les filets de la mort violente : Tod, Trinken, Meister, Deutschland, hetzt, schenkt, Luft… er hetzt seine Rüden auf uns er schenkt uns ein Grab in der Luft

Le texte mime la dissolution dans la mort allemande : D ich, (pronom pour mort) contient le Ich - ce Je qui boit la mort, ce je qui est bu par elle. Un Je pluriel, wir/uns-nous, répris, en litanie. D de Deutschland …

Un poème après Auschwitz.

Devant Auschwitz, la littérature perd connaissance, disait Brecht. S’évanouir, n’est pas disparaître, encore moins se taire, mais être frappé d’effroi et se donner du temps pour retrouver la parole exploratrice du non-encore-connu.

Dimanche 19 novembre

Pendre, suspendre, fouetter... une vieille tradition de petits et grands Big Brother blancs (mais pas seulement).

Mes neurones, dans la nuit, ont cogité sur ce que j’ai vu et ressenti, mais non investi en toute conscience. J’avais même soigneusement évité d’y penser. Je me suis réveillée dans le souvenir d’une page du Code noir qui évoquait les supplices infligées aux esclaves. J’en avais gardé une sorte de mémoire matérielle. Longtemps, chaque fois que je me blessais et saupoudrais de sel l’entaille, comme le faisait ma mère, je repensais à ces corps mis à vif. Une sorte d’empreinte-mémoire conservée par mes neurones, qui, cette nuit là, après Sachsenhausen, m’agita. Une ruse de l’inconscient qui cherche à phagocyter le non-connu, au risque d’en recouvrir la nouveauté ?

J’aime ces liens subtilis du psychique au corporel et vice versa. J’y suis toujours très attentive, ils peuvent être mémoire des infiltrations de la grande Histoire, même s’ils restent encore énigmatiques, pour ne pas dire invisibles à la recherche médicale, physiologique. Car, le temps n’efface rien, il décante, filtre, allège, mais garde des empreintes qu’il lui arrive de faire affleurer.

Le cerveau d’une plaie en sait des choses

Henri Michaux

Pour la moindre faute, l’esclave était flagellé, sa peau profondément entaillée, écrivait le commentateur, Louis Sala-Molins. À l’origine du système colonial, le nombre de coups qu’on donnait n’était pas limité. On le fixa d’abord à 29 et en 1786 à 50 coups. Les raffinements étaient nombreux. L’esclave pouvait être attaché à quatre piquets par terre ou lié à une échelle ou suspendu par les quatre membres ou par les mains et fouetté, parfois avec sorte de cravache à nerf de bœuf, ou avec des lianes taillantes. La flagellation terminée, tout le corps de l’esclave qui n’était qu’une plaie, était vigoureusement frotté avec du jus de citron, du sel, voire du piment pour éviter les suppurations.

Dans le Code noir, la cour de France était parvenue à codifier à la fois l’esclavage et le Droit. Il existe des continuités dans l’Histoire de l’Occident chrétien.

Le lac de Wannsee

Une envie de nature. Besoin de décompresser. Je décide une promenade au bord du lac Wannsee. Une fois sur place, je fais quand même un détour par la Villa où s’est tenue la Conférence de Wannsee, le 20 janvier 1942. Une somptueuse demeure au bord d’un lac, où furent reçus des dignitaires nazis par de grands bourgeois de l’élite économique, avant de devenir un haut lieu symbolique du nazisme, où fut proclamée par Reinhard Heydrich, nouveau propriétaire du lieu, la volonté d’en finir avec les Juifs. Dans la salle à manger luxueuse, décorée de lustres, de tapisseries monumentales, de statues, de tapis, avec vue sur le lac, des sapiens ont écouté et consenti à des projets de mise à mort systématique d’autres sapiens. Ce jour là, il n’est plus question de persécutions antisémites, des “nécessaires” crimes de guerre servant des stratégies de domination, de combats impitoyables contre les partisans, parmi lesquels des Juifs bolchevisés, mais de la coordination des différentes instances — Chancellerie, Ministère de l’Intérieur, Justice, Armée, Affaires étrangères, etc. — en vue de l’extermination des Juifs allemands, des Juifs de toute l’Europe, des Juifs slaves. Avec Eichmann pour secrétaire. Elle dura quelques heures, les résolutions étaient secrets d’État – Geheime Reichssache. Mais, largement diffusées dans les services concernés.

À Wannsee, un État moderne projette de gazer des enfants, des femmes, des vieillards comme on gazerait des cafards. De manière systématique. Beispiellos. Un événement sans précédent dans l’Histoire humaine, pourtant riches en massacres. Ce que dit l’historien révisonniste Ernst Nolte, lui-même, en 1994. Répondant à des questions du Spiegel, il disait :

« Le sans-précédent historique ne consiste pas dans la massification de cruautés extraordinaires » mais dans le fait « que des humains devaient être supprimés, parce qu’on voyait en eux, les causes d’une évolution historiquement pleine de dangers, et qu’on le fit, sans intention cruelle, comme on désire se débarrasser de vermines, à qui en fin de compte, on ne veut pas faire mal.»

« Das historische Präzedenzlose besteht nicht in der Massierung ausserordentlichster Grausamkeiten. Sie mögen dagewesen sein, es mag sie gegeben haben. Es wäre nicht historisch präzedenzlos (.)
— Was also ist beispiellos und singular ?
Dass Menschen umgebracht werden sollten, weil man in ihnen die Urheber einer verhängnisvollen geschichtlichen Entwicklung sah, und dass man das eben ohne grausame Absicht tat, wie man Ungeziefer, dem ja auch nicht Schmerzen bereiten will, weghaben möchte. »

Spiegel Gespräch, Ein historiches Recht Hitlers ? Der NS-Deuter Ernst Nolte über den Nationalsozialismus, Ausschwitz und die Neue Rechte, Spiegel, n° 40, 3.10.1994, p. 900.

Bien avant Wannsee, DER JUDE, est une abstraction, et comme telle introuvable, mais il est aussi vermine à éradiquer – Ungeziefer. Du vivant donc, mais indésirable, nuisible. Éradiquable. Bien avant Wannsee, la métaphore-cliché du Ungeziefer avait cessé d’être du langage, le mot était devenu la chose, et la confusion autorisait les actions d’éradiquation systématique. À l’Est, dès juin 1941.

On sait le combat que les juristes israéliens ont dû mener contre Eichmann dont la mémoire se voulait défaillante, 1600 documents ont été mis à sa disposition.

*

Ungeziefer est un mot-valeur dans la langue allemande (pas moins de 4 pages dans le Grimm), il désigne des insectes nuisibles comme les punaises, les mites, etc., - lästiges oder schädliches Getier, Kerbtiere wie Wanzen, Motten. Geziefer désignait aussi une bête de sacrifice - Opfertier. Fin de moyen âge, Ungeziefer est une bête impure, impropre au sacrifice – unreines, nicht zum Opfer geeignetes Tier.

Ungeziefer, un mot autour duquel j’avais beaucoup tourné, quand je travaillais sur les traductions de La Métamorphose de Kafka, où un humain devient du soir au lendemain un ungeheueres Ungeziefer, qui meurt comme meurt la vermine écrasé. Un mot qui tissait dans l’ouverture du texte de Kafka un réseau signifiant très dense. Toujours traduit par vermine ou ses équivalents, une vieille confusion du mot et du référent, alors que l’association tautologique, était pour Kafka, du non représentable. Pas même une image.

Il est toujours très difficile de penser ensemble ET les continuités de l’Histoire occidentale, et plus largement de l’espèce sapiens — au risque de tomber dans les filets de la “nature humaine” et manquer les spécificités historiques — ET le radicalement nouveau. Le Protocole de Wannsee a le mérite d’interdire les confusions, les amalgames. À la lumière de Wannsee, les continuités elles-mêmes accusent leurs différences. La systématicité, la radicalité de la violence persécutive, aussi.

Les “révisionnistes” considèrent le Protocole de Wannsee, retrouvé en 1947, comme un faux. Ça change quoi ?

Dans la villa de Wannsee, l’exposition s’ouvre sur la carte des camps de concentration, bordée par des fleuves : à l’Ouest, le Rhin des Romantiques ; à l’Est, la Vistule et son affluent, le Bug ; au Sud, le beau Danube bleu et son affluent l’Inn. Impressionnant. La carte est mouchetée avec trois condensations fortes de points au centre de l’Allemagne entre la Weser et l’Elbe, au Sud, autour de Munich et Vienne, et à l’Est autour d’Auschwitz — les points étant des Nebenlager-des camps annexes. Les camps de concentration, représentés par un triangle, sont situés principalement au centre de l’Allemagne. Du Nord au Sud : Neuengamme, Sachenhausen, Ravensbrück, Bergen-Belsen, Buchenwald, pas loin de Weimar, la ville de Goethe, Terensienstadt, Flossenberg… Les camps d’extermination — un carré — sont en dominante à l’Est, Chelmno sur la Warta, Treblinka sur le Bug, Maidanek, Belzec… La répartition, camp d’extermination / camps de concentration, est très nette, elle visualise le passage de l’enfermement avec la mise à mort lente par le travail, la faim, le froid, les “cruautés extraordinaires” à l’extermination systématique aussi rapide que possible. Blitztod. À l’Est.

J’aurais souhaité des cartes historiques allant de 1933 à 1944, visualisant la densité croissante des centres de répression. Dachau d’abord en 1933, Sachsenhausen en 1936, Buchenwald en 1937… En 1939, disent les documents, il existait 6 grands camps de concentration avec environ 60 000 détenus, en 1944, le chiffre est multiplié par dix.

J’avance rapidement. Je m’arrête à nouveau devant la photo du «congelé», accompagné cette fois, d’un texte du Dr. med. Rascher à Himmler:

« Auschwitz est mieux adapté que Dachau pour ce type d’expérience à la chaîne, elles s’y remarquent moins (weniger Aufregen erregt wird), car les cobayes hurlent (brüllen), quand ils sont refroidis ».

Je ne m’attarde pas, bien que l’exposition soit plus rigoureuse que celle d’Oranienburg-Sachsenhausen. Ce dimanche, je voulais voir la villa dont les murs ont entendu de mâles voix déterminées à massacrer «au total plus de 11.000.000 de Juifs – Zusammen über», citoyens de 33 pays, selon la liste jointe. Ils n’auront pas le temps d’aller jusqu’au bout du projet.

Luxe d’un espace humain, surface sereinement froide d’un lac, mariés un jour de janvier à l’horreur. Un étrange alliage. Mais culture et barbarie ont très humainement partie liée, depuis des lunes. Non que la culture génère la barbarie ou vice versa, mais l’une n’interdit pas l’autre…


Longue promenade au bord du lac. Froid, très sec. Le temps est lumineux. La totale indifférence de la nature ne m’angoisse pas, elle me contamine. Pour ne penser à rien, je deviens regard, oreille, observe les jeux de lumière sur le lac, j’écoute les sons qui semblent parfois glisser sur la surface du lac, on a le sentiment qu’on pourrait s’en saisir, comme de ces sons que les musiciens modernes étirent, tordent et qui se mettent à lutiner dans les salles de concert. Je bois le paysage jusqu’aux limites de la clarté. Et je deviens aussi impassible que la surface du lac figé dans le froid. Je décompresse.

Je regarde le ciel d’un bleu gris très clair, presque transparent, pour la Parisienne qui ne cesse de regarder les cieux parisiens — ou plus exactement que les cieux parisiens ne cessent d’accrocher, le ciel berlinois est monotone. Un bleuté lumineux par beau temps, ou très gris quand le temps vire, ou très noir. Il n’a pas cette infinie variété de nuances du ciel parisien. Un effet de climat continental ?


Sur le chemin du retour, dans le métro, un petit incident inhabituel. Un homme jeune mendie, il récite sa bluette, dit avoir faim. Un homme, assis à ma droite, grogne et dit à voix haute : — En Allemagne, personne ne meurt de faim ! c’est faux ! So was, kann man nicht sagen. C’est dit avec conviction. Son accent est étranger. Turc ? Kurde ? Je le regarde, étonnée, il fallait un certain courage. Il me regarde et insiste, Ja, Ja… ils reçoivent même de l’argent… Manifestement, il est choqué par ce qu’il a entendu. J’étais sur le point de lui conseiller la prudence. Mais devant son air buté, je me suis contentée de dire : — C’est un jeu, on n’est pas obligé de le prendre au sérieux, il mendie vraisemblablement l’argent de sa drogue. Il a continué à bougonner en bougeant la tête. Un défenseur de l’Allemagne aux cheveux et aux yeux bruns. Intéressant ! aurait dit mon amie Naomi. Quand la porte s’est ouverte, le mendiant a filé, sans se retourner.

Le soir, je vais voir un film de Jan Schütte, Abschied – Brechts letzter Sommer (2000). Brecht avant sa mort, à Buckow, au milieu de son harem de femmes jeunes et moins jeunes. Sur un scénario de Klaus Pohl. L’auteur dramatise l’idylle par la présence de Ruth Berlau, en femme hystérique et malheureuse, et l’arrestation de Wolfgang Harich avec la complicité d’Hélène Weigel qui, voulant protéger Brecht, malade, fait un pacte avec les Stasi-männer, ils arrêteront le couple Harich et son amie, après le départ de Brecht de Buckow. L’arrestation a lieu sur la route, le couple qui suivait la voiture de Brecht est brutalement kidnappé par les fonctionnaires de la Stasi qui ont attendu toute la journée le départ de Brecht pour Berlin. Brecht meurt trois jours après, ignorant l’arrestation qui, selon Weigel, l’aurait achevé.

Pourquoi avoir fictionné cet épisode des luttes antistaliniennes en RDA ? La version de Wolfgang Harich 7), d’une part est plus conforme aux mœurs de la Stasi, et d’autre part plus dramatique dans sa froideur même : il n’est pas kidnappé en compagnie de son amie Irene Giersch, sur le chemin du retour à Berlin, après un séjour chez Brecht, à Buckow, mais arrêté chez lui, le 29 novembre 1956 — après la mort de Brecht (14 août 1956). Le surgissement en force des Stasi-männer dans l’appartement ne lui permet pas de brûler les documents compromettants qui, dans le film, sont brûlés par Weigel et Elisabeth Hauptmann.

Cet épisode méritait un traitement moins fantaisiste, dans la mesure même où l’arrestation de Wolfgang Harich inaugure les procès-spectacles qui visent l’intimidation de toute la société. Effets Budapest.

Le 20 août 1957, c’était au tour d’Alfred Kantorowicz (entre autres) de recevoir la visite de la police. Prévenu, il avait réussi à mettre à l’abri ses manuscrits à Berlin-Ouest. Le 22 août, il s’engageait dans un nouvel exil, dans une démocratie où de hauts fonctionnaires de la Justice du IIIe Reich, retrouvaient des fonctions. Où des officiers seront blanchis de leurs crimes de guerre.

J’étais allée voir le film, espérant, au travers des paysages de Buckow, pénétrer dans l’intimité des Elégies de Buckow. Une soirée perdue.


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Les notes sont des informations contenues dans les fragments qui précèdent l’année 2000. En attendant leur publication :

1. Berlin-Mitte, autour du Berliner Ensemble. La rue Albrecht, parallèle à la Friedrichstrasse se situe derrière le Berliner.

2. Idoine, rescapée de Ravenbruck, amie de Germaine Tillion, rencontrée dans un lycée à Blida (année 1960-1962)

3. Männer der 20. Juli und der Krieg gegen die Sowjetunion, in VERNICHTUNGSKRIEG, (op.cité), p. 427-446.

4. Sous le titre Sans réparations – Ohne Sühne, le Journal Die Zeit du 02.09.1988, Nr. 36 annonçait, la fin des poursuites contre le dernier témoin, Wolfgang Otto, ex-SS, retraité de l’Éducation nationale,  44 ans après le meurtre et 20 ans après les premières enquêtes, les derniers témoins étant morts.  «Le jugement de Düsseldorf a enregistré dans les actes, d’une manière inquiétante, notre incapacité à réparer dans une salle de justice notre passé – Das Düsseldorfer Urteil hat unsere Unfähigkeit, die eigene Vergangenheit im Gerichtssaal zu sühnen, auf beklemmende Weise aktenkundig gemacht.» D.St. [Dietrich Strothmann].
D’autant plus inquiétant que le tribunal de Berlin, reprenant une procédure nazie datant de 1934,  condamna Erich Mielke à six ans de prison pour le meurtre de deux policiers allemands lors d’une rixe, survenue le 9 août 1931. 57 ans après donc et sans preuve nouvelle. Une condamnation plus symbolique que réparatrice, car 6 ans pour deux meurtres sont dérisoires. On est donc en droit de s’interroger sur un jugement  qui, manifestement, manquait de conviction.
Rappelons que les tueurs, connus, de Rosa Luxembourg et de Karl Liebknecht ont aussi échappé à la justice.

5. Ruth ANDREAS-FRIEDRICH, Schauplatz Berlin, Tagebuchaufzeichnungen 1945-1948, Suhrkamp, 1984.

6. Entendu dans une émission de télévision ZDF, consacrée à l’Holocauste, le lundi 21 novembre 2000.

7. Brecht, “Inspirateur du groupe“ dit Wolfgang Harich in Pas de difficultés avec la vérité -Keine Schwierigkeit mit der Wahrheit, Dietz Berlin, 1993, p. 231. En 1956, Harich et sept autres intellectuels, convaincus de la nécessité des réformes, rédigent une plate-forme pour une “voie allemande vers le socialisme”, visant une réforme du Parti, à travers une alliance entre le SED déstalinisé et le SPD, ils furent lourdement condamnés comme contre-révolutionnaires. Harich fut condamné à 10 ans de prison. Les interrogatoires, menés la première fois “méchamment”, la seconde fois “grincheusement” et la troisième fois “aimablement” (böse, mürrisch, liebenswürdig) témoignent de l’efficacité de la Stasi dans la collecte des informations et l’étendue de ses réseaux. Il sera libéré en décembre 1964, après sept ans d’emprisonnement.


Chroniques berlinoises. III. 2. Novembre 2000

NOVEMBRE 2000 (Suite 1)


Les Chroniques berlinoises de Novembre-décembre 2000 [III] ont été coupées en 4 parties. Pour chacune d’elles, un inventaire des sous-titres est proposé dans PAGES.

Lundi 20 novembre

Ministère de l’Intérieur de la RDA (MfS) Normannenstrasse

Nouvelle exploration, cette fois dans les locaux du Ministère de l’Intérieur de la RDA, le MfS, Normannenstrasse, dans un quartier de Mietskasernen, disent les Berlinois, l’équivalent des logements sociaux dans les banlieues parisiennes. Aujourd’hui rénovés et recherchés.

Au premier étage, dans un de ces fauteuils-standard de la DDR, je commence par regarder une cassette sur Erich Mielke, en buvant une tasse de chocolat à un prix-DDR, c’est-à-dire dérisoire.

Mielke : un destin presque standard de militant communiste orthodoxe dans l’Allemagne des années vingt. D’origine modeste (père charron), il collabore à la Rote Fahne en 1928, fuit l’Allemagne dès 1931, après avoir participé à une rixe où deux officiers de police trouvent la mort. Exil en URSS, en 1936 l’Espagne, il aurait été chargé de surveiller ses camarades. Il rentrera en Allemagne en 1945, poussé au sommet par le pouvoir.

Les jugements portés sur l’homme sont contradictoires : pour son chauffeur, c’était un homme courtois et généreux, pour d’autres, un homme brutal, sans scrupules.

Pour qui a travaillé sur le FBI, et donc sur son chef J. Edgar Hoover, via les dossiers sur Brecht, dont les amours téléphoniques avec Ruth Berlau ont été écoutées, aux frais du contribuable américain, le documentaire sur le ministre de l’intérieur est presque insignifiant. Comparé à ses homologues soviétiques, à son homologue américain, il fait pâle figure. La vidéo me semble avoir manqué et la fonction du personnage dans l’économie du “système socialiste allemand”, et son paternalisme, spécifique au communisme germanique. Stalinien certes, mais européen quelque part. Il a fait rire quand il déclara en 1989, qu’il aimait tout le monde - Ich liebe Euch doch alle! Il était sérieux. Il aimait comme un père fouettard de cette époque aimait ses enfants, les fouettant pour leur bien, les surprotégeant. Mielke parlait parfois comme un père que les exigences de ses enfants importunent :

« Le socialisme est si bon ; alors, ils exigent toujours plus et plus. [...] Moi aussi, je ne pouvais pas manger et acheter des bananes, non pas parce qu’il n’y en avait pas, mais parce que je n’avais pas d’argent.»

disait-il en réponse au bilan négatif présenté par le Camarade – Genosse Oberst Anders, en 1989, à la veille de l’apocalypse socialiste. Le socialisme est si bon. Il n’a pas compris que les bananes et autres biens de consommation absents servaient à dire autre chose. Du métonymique pour une multitude de manques.

Mielke aime comme le sartrien Götz von Berlichingen aime le genre humain, quand il décide de faire le Bien, abstraitement. Que les effets de cet amour-là soient aussi ravageurs que les haines perverses d’un Hoover ou d’un Staline organisant la répression des «gêneurs» est certain. Mais, il importe d’explorer les spécificités du socialisme à l’allemande, si l’on veut éviter les simplifications que la catégorie totalitarisme peut induire. On a tendance à sous-estimer, voire à ignorer cette part de “romantisme communiste” partagé par les communistes des années vingt et renforcé dans la lutte contre le nazisme, part encore active dans les années cinquante. Et qui le restera chez les opposants au ‘socialisme réel’. Romantisme qui porte encore l’action de certains agents du MfS, chargés de la défense militaire de la RDA, qui sont parfois d’anciens partisans ; au début des années soixante, ils seront remplacés par des professionnels formés avec la collaboration du KGB. Dans les luttes anti-coloniales, le romantisme de l’action violente dite juste de nombreux agents de la MfS trouvera emploi au Vietnam, en Afrique (Sansibar, Ghana, Mozambique, Angola, Ethiopie, Afrique du Sud. Etc.). Le romantisme des idéaux n’interdit pas la férocité des justifications.

*

La tasse de chocolat dégustée, j’avance, non sans étonnement, dans les bureaux de la Stasi, et dans les appartements d’Erich Mielke. La dimension des bureaux et des fauteuils disent la relative hiérarchie socialiste. Qui n’est pas celle de la Place Beauvau ! Fauteuils et bureaux des subalternes sont petits, étriqués, plus on avance et monte dans la hiérarchie, plus les dossiers des fauteuils sont hauts, plus les espaces sont grands. La couleur de l’étoffe à chevrons change. Les fauteuils du bureau de Mielke sont bleu-roi, les autres ont cette couleur indéfinissable que j’avais découverte à Thiessow chez une logeuse, caca d’oie. On ne peut pas trouver plus laid. Le mobilier a la tristesse du mobilier-DDR, du faux bois toile-cirée. Le Formica était un matériau à la mode dans les années soixante-soixante-dix.

Les appartements de Mielke sont ternes. Tristement ternes. Tristement, parce que la majorité des militants communistes issus des ‘classes laborieuses’ ne connaissent que le terne de la pauvreté. Ni l’exil en pays moscovite, c’est-à-dire dans un pays pauvre, ni le retour dans un pays dévasté et à reconstruire offrent de grandes possibilités d’ouverture sur autre chose que le terne. Le terne des dirigeants de la RDA, de leur politique, de leurs goûts privés, est — aussi — historique.

*

Si l’espace, les dorures, l’apparat, les lustres et autres richesses des ministères démocratiques font partie des attributs du pouvoir, on serait tenté de penser que les dirigeants de la RDA était sans pouvoir !

Plus j’avance, plus un sentiment de ridicule m’envahit. Ce jerricane, ce sac à main, cette valise, ces livres évidés, ces briquets, avec une caméra ou un magnétophone cachés, la cellule de fer aux portes de métal, ces coffres-forts avec trois points renforcés qui ressemblent à des frigidaires des années 60 dans des armoires, la table en forme de T, qui aurait organisé la hiérarchie, le tout est censé démontrer la puissance totalitaire des Prominenten, leurs méthodes de surveillance. Comparé à ce qu’on sait aujourd’hui des méthodes de la CIA, du FBI, du KGB, le musée étonne par son insignifiance même. Avec au bout du parcours, cette quincaillerie d’objets pieux, médailles, bustes, masques, fanions, etc. C’est le gri-gri qui fait la différence entre l’espèce simiesque et l’espèce sapiens.

J’en sors avec un sentiment de ridicule. Et de tristesse. Dans ce musée, les rapprochements à la mode entre le nazisme et le communisme teuton ne tiennent pas la route. Peut-être même l’a-t-on compris, le musée est menacé de fermeture. J’ai signé pour son maintien, ne serait-ce que pour sauver les quelques emplois de ce musée. Les dames ossi, proches de la retraite, sont charmantes.

Ces montages de preuves manquent la nature de la Stasi, mais dévoilent la nature étriqué de ce régime, fondé sur la méfiance généralisée, c’est-à-dire quelque part sur le mépris et la peur du peuple. Un mépris paternaliste.

Mielke, ex-prolétaire, ex-militant communiste des années vingt, aux allures si militarisées qu’il rappelle d’autres militants aux chemises brunes, sans pouvoir être confondu avec eux, est une figure emblématique du régime. Et ses appartements dans la Normannenstrasse sont à l’image du bonhomme : gris. Le gris terne. Le tristement terne. Je me répète.

Mais si le gris tire vers le noir, il n’est pas le noir. Quoi qu’on en ait. Ursula Plog a raison de dire que si la Stasi ne détruisait pas les corps, elle cherchait à s’emparer des âmes, à les détruire (Spiegel, 14.8.1994). Mais peut-on mettre en parallèle, comme elle le fait d’une certaine manière, les charniers des camps d’extermination où l’on pourrissait corps et âme, et les méthodes inquisitoriales de la Stasi où se donnait à voir l’étonnante bonne conscience des exécuteurs, religieuse dans ses fondements ? Il importe de garder proportion. Ne serait-ce que pour les victimes exterminées. Il suffit pour s’en convaincre de lire les attendus, les interrogatoires de “dissidents”, les condamnations. Si, comme dans le nazisme, la justice dépend du pouvoir politique, si les juges, une fois encore, vont dans le sens du pouvoir, les interrogatoires de “dissidents”, les condamnations, les procès, les rapports diffèrent en profondeur.

Le pouvoir mène un jeu très pervers du chat et de la souris, car le chat sait tout, et la souris n’a pas compris à temps qu’elle était sous surveillance. La naïveté de Wolfgang Harich, membre du SED, étonne même, qui pensait pouvoir prendre contact avec des membres du SPD à l’Ouest. Quand le pouvoir enferme, c’est dans l’espoir que l’inculpé comprenne et fasse un mea culpa.

Sieghard Pohl, peintre, est emprisonné deux fois. La première fois pour avoir illégalement voyagé en pays capitalistes (in das kapistalistiche Ausland) de 1956 à 1961. Il est condamné par la tribunal militaire de Leipzig à un an et dix mois de prison. Il écoutait aussi les radios de l’Ouest, dit le protocole du Jugement prononcé au Nom du Peuple. Encore une relique nazie. Relâché avant terme en août 1962, il est à nouveau arrêté en 1964. La seconde fois est une fois de trop, le rapporteur note qu’il n’a rien compris :

De ceci, l’accusé ne tire aucunes leçons, (Hieraus zog der Angeklagte keine Lehren, obwohl…) bien qu’il fût relâché avant terme. [...] Etant donné son idéologie, il se sentait injustement incarcéré.

Car, il fallait avoir le sentiment d’être — justement — emprisonné pour des raisons politiques. Cet État est « une dictature de quelques uns », osait dire Pohl. Comme il osait dire aussi que la Stasi était «un État dans l’État» qui visait «à criminaliser des cas politiques». Et de plus, sa peinture “reflétait” son hostilité au régime.

*

L’inquisiteur stalinien

— Que voulez-vous dire ? Was meinen Sie ? répète l’inquisiteur stalinien à Pohl.

Meinen, un verbe où des valeurs chevauchent, à la fois donner sens à quelque chose (den Sinn auf etwas gerichtet), croire et même aimer (lieben). Le Duden donne un exemple bienvenu : Freiheit, die ich meine – Liberté que j’aime.

— Que vouliez-vous dire ? Que vouliez exprimer (avec ce dessin) ? – Was wollten Sie aussagen, Was wollten Sie aussprechen ?

— Qu’entendez-vous par là ? — Was verstehen Sie darunter ?

demande l’interrogateur quand le peintre dit avoir fait les dessins dont il question pour réagir - Um mich abzureagieren — réagir à la violence qui lui est faite et s’en purger par le dessin. Se libérer du poids physique et psychique de la détention, dira Pohl. L’explication ne suffisant pas, l’interrogateur demande à nouveau :

Que voulez-dire avec …? Was meinen Sie mit…

Le questionneur opère des variations intéressantes sur les verbes : aussagen, aussprechen, meinen. Une manière de se répéter sans répéter le même mot. Volonté de savoir. De TOUT savoir. Comme le confesseur. Comme l’Inquisiteur.

— Que voulez-dire ?

Répondez (à la question) !

Was meinen Sie damit ? Beantworten Sie ! : deux leitmotivs lancinants dans les interrogatoires. Faire accoucher de l’aveu d’une faute que l’interrogateur connaît. En saisir les mécanismes intimes. Tenter de repérer d’où ça vient. Pénétrer dans l’âme du prévenu, fautive de dérives imprévisibles.

Est-ce parce que le serviteur zélé qui marche volontairement à quatre pattes est intrigué par cette capacité de résistance à l’oppression qui vient d’un lieu non repéré, qu’il s’acharne ainsi à vouloir savoir ?

Dans leurs rapports à l’art, la littérature, les agents de la Stasi — comme ceux du FBI — trahissent une conception très primaire de l’art, comme expression, message, au premier degré. Non pas exploration de l’inconnu…

Je ne résiste pas à produire l’exemple — le plus ridicule jamais rencontré — une perle trouvée dans les dossiers du FBI. Un agent traduit un poème de Brecht Demolition of the Schip Oskawa by the Crew – Aufbau des Schiffes Oskawa durch die Mannschaft, pour le verser au dossier des activités subversives de Brecht qui, non seulement visait la création d’un État communiste, mais aussi le sabotage et la destruction de la propriété américaine :

The poem… specifically refers to a United States Steamer which was destroyed by its crew since they were paid too small wages. It specifically refers to the expense to the United States of this act of sabotage.

Le poème de Brecht puisait son matériau dans un ouvrage de Louis Adams, Dynamite, The Story of Class Violence in America, New York, Viking Press 1931 ! 1)

Mais, l’agent du FBI l’ignorait. Car, l’important est de trouver des preuves, de construire des informations. Les dossiers du FBI et de la Stasi nous font pénétrer dans la fabrique des ‘informations’. C’est à la fois comique — le FBI ou la Stasi, analysant des œuvres, procèdent par déduction logique, créant des chaînes d’associations devenant preuves à charge (c’est aussi, curieusement, la méthode de John Fuegi, dans sa biographe de Brecht) — et inquiétant, ces informations construites, déduites, peuvent décider de la vie d’un individu.

Écouter, compromettre, pénétrer dans l’intimité, dans les chambres, dans les lits. Faire chanter. Stasi, CIA and Co. même combat : soumettre, si possible corps et âme. Mais, cela a peu à voir avec le nazisme comme système politique, juridique, économique.

Même les formes du discours administratif qui présentent des points communs — avalanche de substantifs, de formes impersonnelles, emploi du nous collectif — diffèrent. Les compte-rendus sur les événements de l’année 1989, d’une étonnante précision, témoignent d’incertitudes, comme si le discours de l’Autre, de ces forces hostiles-négatives – feindlich-negative Kräfte venaientt fissurer le système du discours du parti, pourtant fortement structuré, introduisant du jeu dans ses agencements, et produisait quelque chose qui ressemble à des autocritiques… « la question est complexe, les raisons (du soulèvement) sont multiformes, raisons qui contiennent, me semble-t-il, toute une palette de problèmes – vielschichtige Ursachen, Ursachen, die – meines Erachtens nach – eine ganze Palette von Problemen beinhalten », phrase suivie d’une énumération de problèmes concrets par le Camarade – Genosse Generalmajor Schwarz d’Erfurt à l’adresse du Camarade – Genosse Minister. Le discours nazi, lui, est de béton, le discours de l’Autre n’y circule jamais, parce que cet Autre n’est pas/plus sujet d’énonciation, mais une chose dont on parle et dispose. Ajoutons que l’allemand administratif de ces rapports comparé au style administratif nazi, ne manque pas de tenue.

L’argumentaire du Camarade Ministre – Genosse Minister est pauvre, voire ridicule, et même quand il est menaçant, il n’est pas comparable au style de menace nazi. Dans les rapports-commentaires de l’année 1989, Mielke ne cesse de répéter qu’il faudra discuter avec les responsables religieux, leur faire comprendre clairement ce que le pouvoir attend - unmissverständlich deutlich zu machen ; ihm sollte verdeutlicht werden. Pour beaucoup moins, des théologiens ont été assassinés dans des camps de concentration.

L’analyse des discours, c’est-à-dire en fait le problème du langage, devrait être un enjeu majeur en Histoire.

*

MfS ou Ministère de la Satire-Ministerium für Satire

Il importe aussi de ne pas penser le système-stasi comme un système clôt, sans failles. Joachim Oertel, victime de la Stasi, chassé de l’Université pour avoir protesté contre l’écrasement du Printemps de Prague, incarcéré et autorisé en 1982 à s’exiler à l’Ouest parce que malade, après avoir analysé des dossiers provinciaux de la Stasi touchant des artistes, des homosexuels, des gens d’Église, donna un sens nouveau au sigle MfS : Das Ministerium für Staatssicherheit – Ministère de la Sûreté devint Ministerium für Satire – Ministère de la Satire, titre d’un ouvrage publié en 1995. Certains agents faisaient des rapports qui peuvent être lus comme une satire du régime, certains même pensaient avoir trouvé là, selon Oerle, un moyen d’améliorer le socialisme réel, pouvant induire un processus de réforme (Reformprozess). Comme le faisait remarquer, Heiner Müller que la Stasi a fait chanter en se servant d’une relation amoureuse avec une Bulgare, interdite de séjour en RDA, on savait ce qu’il fallait taire et ce qui pouvait être dit. Rudolf Bahro (expulsé) dit la même chose, qui répète à la Stasi ce qu’il a écrit dans des journaux.

Il est vrai, que la diabolisation permet à la presse wessi de produire des papiers à sensations, c’est-à-dire sans éthique.

La sortie du nazisme, du stalinisme, ressemblerait-elle à cette blague de l’Est sur la ligne d’horizon socialiste qui s’éloigne au fur et à mesure qu’on s’en approche ?

Quoi qu’il en soit et malgré son omniprésence réelle ou supposée, la Stasi — aussi — n’a pas été capable de prévenir la fin du système. La fin tragi-comique de la RDA montre que le d’où ça vient est indestructible — et insaisissable par l’œil de l’inquisiteur religieux ou laïc. On peut donc continuer à nourrir un certain optimisme. Malgré TOUT ce que le XXe siècle nous oblige à traîner. À essayer de penser.

*

Un des effets-stasi très pernicieux est de pourrir les souvenirs de sa biographie, un amour, une soirée entre amis, peuvent avoir été gangrenés par un, une, agent/e-stasi. Ceux, celles qui ont eu l’imprudence de consulter leurs dossiers ont découvert que telle conversation dans un jardin par un beau jour de printemps, entre amis, avait fait l’objet d’un rapport où tout avait été mentionné ! Ça gâche quand même le plaisir passé. B. se refuse à aller voir. C’est sagesse.

Moi-même, je me demande, parfois, si le jeune ouvrier du bâtiment, rencontré sur le chemin du cirque, n’était pas un agent de la Stasi… Son vocabulaire, aujourd’hui, m’intrigue : Taugenichts, Nichtstuer (pour désigner les ouvriers communistes), die Messer zeigen (montrer les couteaux), appartiennent au vocabulaire nazi. Et pourtant, il était trop jeune pour l’avoir entendu. Alors ? Le souvenir de cette rencontre, agréable, se trouble.

Ces Congolais/Bambara, lépreux de la terre…

En chemin vers la nouvelle Möve où je suis invitée, un souvenir surgit. De ces liaisons incongrues.

À Reims, dans les années 70, un étudiant congolais de culture bambara, J.D., exilé politique, suivait les cours de deuxième année, dont un sur les Problèmes de la traduction. Un jour, il intervint pour apporter un bel exemple de décalages translinguistiques aux effets inattendus.  Le traducteur africain de l’Internationale, qui vraisemblablement avait eu quelques difficultés avec la notion chrétienne de  damnation, traduisit les «damnés de la terre» par «les lépreux de la terre».

Demander à des Africains de se dresser en s’identifiant à des lépreux, c’était vraiment insultant, surtout pour les Anciens !  On  chantait  parce qu’on était forcé !

La gestuelle et la manière fleurie de raconter ce faux-pas sémantique avaient transformé la salle studieuse en cours de récréation.

Qui traduisait ? ai-je demandé

Mais, des Africains, élevés à Cuba ou en URSS ou en RDA, ou à Prague… qui revenaient, ignorant et méprisant leur propre culture et leur langue!  Des Africains enlevés à leur famille dès leur plus jeune âge.

Missionnaires religieux ou laïcs, même combat ! Un combat, pour imposer des  modèles culturels sous couvert de solidarité ‘romantique’ anti-impérialiste.

Nous avions beaucoup ri, là où nous aurions dû pleurer.

J.D. avait passé son enfance dans un village africain, parce qu’il était bilingue, (il maîtrisait le français, mais parlait aussi une langue africaine), parce qu’il était  «initié» et baptisé,  je le  considérai comme un passeur idéal que je  soumis à un questionnement intensif à un moment où je me battais avec une notion occidentale, gréco-chrétienne, si molle que je ne savais pas en quoi en faire : le mythe. Il défaisait à longueur de temps et de questions bien des discours ethnologiques introduisant aux dits mythes, aux contes…

En discutant avec lui, je n’ai cessé de mesurer avec quelle légéreté et assurance, nous exportions de blanches notions, pourtant si incertaines.


Documentaire radiophonique sur Anna Seghers (SFB-ORB/MDR, radio kultur)

Après la Normannenstrasse, soirée à la “nouvelle” Möve, ex-lieu mythique des Ossi, installée aujourd’hui à la Volksbühne, sur invitation de la régisseure du documentaire sur Anna Seghers dont on fête le centenaire. Frostige Jahre- Années glacées d’Inge-Lore Bellin et Klaus Bellin. Les auteurs, wessi, tentent à travers des documents, des témoignages, des souvenirs, de cerner une femme énigmatique, souvent imprévisible, en confrontant des points de vue, sans prendre partie. Walter Janka qu’Erich Mielke envoya quelques années en prison, reprochait à Anna Seghers de n’avoir rien fait lors de son arrestation. Des documents, témoignages attestent qu’elle pensait pouvoir agir dans les coulisses, secrètement. Ce qu’elle fit sans succès. Les documents radiophoniques donnaient à écouter deux voix très différentes : la voix officielle, avec ses mouvements ascendants, descendants, stéréotypés, celle des assemblées de Parti, et la voix privée, intéressante, variée, à la fois sèche et vibrante.

Ce soir là, je rencontre — enfin — Cl., dont j’ai souvent entendu parler. X. en fut amoureuse et continue de l’adorer. Il est son inverse absolu. Le beau visage de cet homme trahit une certaine fragilité. Il a le charme secret des êtres qui ne se laisse pas approcher de trop près. Parce que façonné par la grande Histoire ? Avoir à changer la première lettre de son patronyme pour faire plus français, vivre séparé de sa famille, devoir suivre une femme, rescapée d’un camp, qu’il ne reconnaît pas, qui se dit sa mère et qui jalousement le coupera de sa famille adoptive, laissent des marques indélébiles, sourdes, tenaces. La distance est protectrice. À vie. X. se situe à l’autre pôle, elle a la lourdeur des êtres qui pensent que l’amitié, l’amour sont accaparement, fusion. Et donc toujours quelque part rapports de force. Car, il faut se protéger, délimiter en permanence son périmètre, reconstruire ses haies de protection.

Il s’est amusé à parler d’une affiche sur lesquelles on dénonçait le nazisme d’hommes — et de femmes, le préfixe féminin innen était dessiné pour mettre en valeur l’égalité des hommes et des femmes dans le mal ! — Ah ! Ah ! Gleichheit auch im Bösen – égalité dans le mal, aussi ! dit-il en riant. Sa femme le regarde. Lors de la manifestation du 9 novembre, nous avions évoqué cette participation active de femmes au nazisme, aujourd’hui encore, leur nombre s’élèverait à plus de 20%. Sexisme à l’envers que de croire que le sexe, les flux menstruels protégeraient contre ce type de dérive.

Mardi 28 novembre

Les Archives-Brecht comme espace de ressourcement

Après chaque “pèlerinage”, je savoure le travail aux Archives-Brecht. Une manière de ré-oxygéner ma cervelle, quatre jours durant.

Je prends le temps de lire en entier les cahiers qui me sont confiés, où Madame Ramthun a transcrit des textes manuscrits de Brecht. Je tombe sur des bribes de texte écrit sur des bouts de papier, qui souvent m’intrigue. Ainsi cette proposition, la jalousie est une passion matérialiste, écrite par un homme qui aimait à papillonner, mais ne supportait ni la jalousie ni le papillonnement des femmes qu’il papillonnait. Sans contradictions, un être humain serait un zombi translucide. Mais, c’est souvent comique!

Je tourne autour de cette phrase lapidaire, sans en percer la teneur. Matérialiste renvoie-t-il à la dimension corporelle, au poids plombé des affects qui traversent le corps souffrant du jaloux? Une composante de l’amour physique? Lui qui aurait voulu que l’on goûtât à sa queue sans songer à son propriétaire. La valeur positive du qualificatif matérialiste chez Brecht pourrait faire de la jalousie une passion positive.

Il est toujours imprudent de se servir des textes littéraires, entre autres du féroce Duo de la jalousie dans L’opéra de quat’sous, pour construire la pensée d’un auteur sur un sujet. Les lettres sont plus sûres, encore qu’elles s’adressent chaque fois à des femmes différentes qui toujours déplace la question. Les rapports à Helene Weigel sont très différents des rapports à Ruth Berlau. Alors que Helene Weigel fait avec le papillonnage de BB, Berlau en devenait hystérique.

Ces Cahiers contiennent aussi parfois le texte des premières versions manuscrites de poèmes, qui sont des voies d’accès au travail d’écriture de Brecht. Sa passion de la virgule bien placée, du mot juste à sa juste place, qui a fait l’objet d’une multitude d’anecdotes, est visible dans les manuscrits. Ces ébauches de poèmes sont parfois accompagnés de schèmes apparemment “métriques”, témoignant d’un travail sur le mouvement rythmiques des agencements. Homme de théâtre et poète, il travaillait — consciemment — l’oralité du texte qui toujours déborde et le texte et son auteur.

Dans un de ces Cahiers, au milieu de fragments de texte appartenant au corpus de L’opéra de quat’sous, j’ai trouvé la première version du poème satirique La grande faute des Juifs – Die grosse Schuld der Juden, écrit en 1934-1935, ironisant sur les discours nazis.

De la première version, Brecht a conservé le premier vers, remarquable par sa simplicité efficiente.

D’un côté, ce malheureux pays où tous les mots riment les uns sur les autres : Land/Elend ; in/sind mimant le compact des liens nationaux produit par la répétition des nasales qui expansent d’une certaine manière, le nous (unserem Land)

[ In unserem Land / sind / an allem Elend // ]

De l’autre, les coupables. Exclus, éloignés du verbe dont ils sont les sujets grammaticaux. Deux mots accentués, où le sujet verbal — Juden — associé à schuld, un terme à la fois religieux (faute, culpabilité) et juridique (responsable), placé en clausule, qui porte l’accent, comme les Juifs, les fautes, la rime interne (ud/uld) créant un rapport d’inclusion. Il est difficile en français de produire cette solidarité brechtienne des mots se chaînant et qui font sens dans tous les sens :

In unserem Land / sind / an allem Elend // die Juden schuld.
Dans notre pays/, sont/ de toutes les calamités/ les Juifs coupables

On retrouve une variante de ce vers dans un autre poème : Der Jude, ein Unglück für das Volk – Le Juif, un malheur pour le peuple qui fait aussi partie du cycle des Svedenborg Gedichte, Deutsche Satire :

Sind / in unserem Land / an allem Unglück/ die Juden schuld
Si dans notre pays, de tout le malheur, les Juifs sont coupables

Ce vers, qui mime un slogan SA «die Juden sind unser Unglück», enclenche un syllogisme qui inverse la logique du discours nazi : le nombre des Juifs diminuant, les calamités augmentant, c’est donc le gouvernement nazi, qui prétend avoir pris les choses en main, qui est juif.

La première version, en partie barrée, apparaît comme un mouvement de colère qui tente de prendre forme dans un projet de poème, qui exige élaboration. Le poète satirique est toujours pris dans une contradiction, il doit trouver une voie médiane entre le temps nécessaire à l’élaboration textuelle et la nécessité d’intervenir rapidement dans le présent. Brecht en a conscience qui dira des poèmes du cycle Svedenborg Gedichte, Deutsche Satire, qu’ils sont un appauvrissement par rapport aux visées traditionnelles du poète : «Tout n’est-il pas plus simpliste, moins organique, plus froid, plus ‘conscient’ (au mauvais sens du terme) ? – Ist nicht alles auch einseitiger, weniger ‘organisch’, kühler, ‘bewusster’ (in dem verpönten Sinn) ?»

Après Sachsenhausen, la lecture de ces poèmes en voie d’élaboration, est bienfaisante, elle fait lever la colère, celle-même qui porte l’écriture, et que Benjamin jugeait à la hauteur de ce qu’il fallait détruire. Le père de Margarete Steffin, un prolétaire pur et dur, membre du PCA, qui considérait la poésie comme une affaire pour bonnes femmes, “unmännlich” (non viril), en est agité. «Det ist so schön». L’efficience de l’écriture est telle que des bribes de poèmes se glissent dans sa parole, Margarete, leur fille, est obligée de le mettre en garde quand la visite suédoise s’achève. Il importe de ne pas parler-Brecht en terre nazie. Un bel exemple des effets transformateurs de l’écriture poétique portée par une nécessité intérieure.

« Die Juden sind unser Unglück »

En feuilletant un manuel scolaire d’histoire qui faisait autorité dans les lycées de la Souabe, retrouvé dans mes archives, j’avais appris que ce slogan nazi «Die Juden sind unser Unglück», avait pour auteur un grand historien allemand Heinrich von Treischke. Cet manuel, signé Walther Gehl, est un document précieux sur l’enseignement de l’Histoire durant le nazisme. Sur la couverture, vert foncé dans sa partie supérieure, vert clair dans la partie inférieure, un casque de soldat avec une branche de chêne. La présentation de l’Histoire allemande commence à Bismarck et s’achève sur l’occupation de la Pologne. Son objet central : «Le combat du monde contre l’Allemagne – Der Kampf der Welt gegen Deutschland». Les nombreuses sous-parties avaient pour titre une définition du peuple allemand marqué par le manque, l’exclusion : peuple sans terre natale - Ohne Heimat. Sans Espace – Ohne Raum. Sans appui - Ohne Halt. Sans but - Ohne Ziel. Sans État - Ohne Staat. Etc. Un peuple paria. L’AVANT : l’envers exact de la Nation nationale-socialiste. Du mythologique. Dès les premières pages, les Juifs sont le malheur de ce peuple dépossédé de TOUT. Sous Bismarck déjà se développait «la puissance du capital sous la direction juive». Last but not least. Marx, ce Juif de vieille famille rabbinique, avait inventé la lutte des classes «comme moyen de la domination juive».

En bref, un discours wischi-wascha d’historien nazi, pas très éloigné de celui de Julius Streicher, un ex-instituteur, discours destiné à de jeunes élèves.

Une fillette de la «5e classe» de l’École des filles de Rottweil sur le Neckar avait sagement travaillé sur ce livre en laissant de nombreuses traces, comme le font les élèves studieux. Des traces de complicité idéologique ? Ou simples soulignements ? Je l’avais rencontrée à l’université de Tübigen. Elle avait hésité à me confier ce livre d’histoire que j’ai gardé sans trop savoir pourquoi, car à l’époque j’étais très ignorante. Son père était un brillant juriste, connu à Rottweil. Elle était elle-même remarquablement intelligente, plus âgée, elle m’impressionnait. Elle parlait avec ironie de l’occupation française et des Tabors marocains, pour le cas où j’aurais eu des velléités de coq gaulois. Ces derniers — en majorité, des repris de justice recyclés dans/par l’armée française — avaient laissé de douloureux souvenirs.

Elle était fiancée à un bel éphèbe aux yeux bleus, qui espérait devenir officier, «dès que l’Allemagne serait autorisée à avoir une armée». Je ne le supportais pas, tant il était caricaturalement militarisé dans sa gestuelle et sa pensée. Avec des idées arrêtées sur la fonction des femmes! Je le trouvais idiot et je crois qu’il l’était. Quand j’ai quitté Tübingen, les liens se sont défaits. J’avais été très gentiment reçue par la famille, elle-même était dans la demande, comme une majorité de jeunes allemands après la guerre. Mais, nous appartenions à des mondes mentaux trop différents. J’ai oublié jusqu’à son nom, mais pas sa silhouette, ni son visage très singulier. A-t-elle épousé le futur officier? Si oui, a-t-elle pu résister à sa bêtise ?


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1. Michaël MORLEY, The Source of Brecht’s “Abbau des Schiffes Oskawa durch die Mannschaft”, Oxford German Studies 2/1966, p. 149-162.


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