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	<title>Chroniques berlinoises &#187; Brecht/Volkspolizei/RDA</title>
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		<title>Chroniques berlinoises &#187; Brecht/Volkspolizei/RDA</title>
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		<title>Chroniques berlinoises I.1. L’AVANT : Berlin-Est, années 1970</title>
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		<pubDate>Sat, 13 Dec 2008 12:02:26 +0000</pubDate>
		<dc:creator>fpbw</dc:creator>
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LIMINAIRES  
 

Les Chroniques berlinoises I.1. I.2. ont été écrites quelques mois après mon retour à Berlin, en Novembre 1999. La mémoire conserve, mais toujours décante, trie, reconstruit, et les souvenirs qui affleurent sont ceux qui prennent sens, après-coup en s’inscrivant de manière plus ou moins implicite dans une réflexion qui déborde le seul [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=fpbchb.wordpress.com&blog=1910555&post=1011&subd=fpbchb&ref=&feed=1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<div class='snap_preview'><br /><blockquote>
<p style="text-align:center;">
<p style="text-align:center;">
<p style="text-align:center;"><strong><span style="color:#800000;">LIMINAIRES </span></strong><strong><span style="color:#800000;"> </span></strong></p>
<p style="text-align:center;"><strong><span style="color:#800000;"> </span></strong></p>
<p style="text-align:justify;">
<p style="text-align:justify;"><em><strong><span style="color:#800000;">Les Chroniques berlinoises I.1. I.2.</span></strong> </em>ont été écrites quelques mois après mon retour à Berlin, en Novembre 1999. La mémoire conserve, mais toujours décante, trie, reconstruit, et les souvenirs qui affleurent sont ceux qui prennent sens, après-coup en s’inscrivant de manière plus ou moins implicite dans une réflexion qui déborde le seul souvenir.</p>
<p style="text-align:justify;">Dans les années 70, mes ignorances sur la RDA étaient grandes. J’observais, j’écoutais, mais sans plus, je ne m’intéressais pas à la RDA. J’ignorais, par exemple, que le Berliner  Ensemble et les brechtiens étaient une référence de façade, une vitrine pour l’Ouest. Plutôt mal vus. Alors que je pensais le contraire et insistais aux passages de la frontière, avec quelque forfanterie, sur le lieu de mes recherches ! J’ai donc compris beaucoup plus tard, le sens de certaines brimades, ricanements, voire distance.</p>
</blockquote>
<blockquote>
<p style="text-align:justify;">En écrivant les souvenirs de Berlin-Est, vingt ans après, je devenais nécessairement le spectateur de moi-même, un spectateur distancé et souvent amusé par le comportement plutôt naïf d’A<em>lice-du-pays-des-merveilles.</em> Mais, je suis convaincue qu’un regard innocent, naïf, voit autrement qu’un regard trop averti, car le savoir peut faire écran. Se fier à ce qu’on perçoit, sent, permet d’échapper à des aprioris favorables ou défavorables. J’espère que le regard critique et plus savant de la chroniqueuse de 1999 n’a pas trop déformé le regard naïf de la voyageuse des années 70.</p>
</blockquote>
<blockquote>
<p style="text-align:justify;">Après avoir vu le film <em>La Vie des Autres</em>,  j’ai relu les pages concernant Berlin-Est. Elles me semblent éclairer, d’une certaine manière, certains aspects du film.</p>
</blockquote>
<p style="text-align:center;">✥</p>
<blockquote>
<p style="padding-left:60px;">
</blockquote>
<p style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;color:#008080;"><strong>NOVEMBRE  1999</strong></span></p>
<p style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;color:#008080;"><strong><br />
</strong></span></p>
<blockquote>
<p style="text-align:justify;">
</blockquote>
<p style="text-align:justify;">
<p style="text-align:justify;">
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">En cette fin de XXe siècle, les rapports aux pays de l’Est se situent toujours dans un <em>Avant </em>et un<em> Après,</em> l’Après réactivant des événements, sensations, impressions passés, par comparaison plus ou moins conscientes. Certaines rencontres, certains événements prennent sens. Parfois un autre sens. </span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><br />
</span></p>
<p style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><span style="color:#800000;"><em><strong>BERLIN, ville ouverte, février 1998</strong></em></span><br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;">
<p style="text-align:justify;">
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">1998 : année du centenaire de Brecht croisa le désir de Berlin que je n&#8217;avais pas revu depuis la chute du Mur. Dans la mémoire de l’Ancien, les souvenirs se  bousculèrent.</span></p>
<p style="text-align:justify;">
<blockquote>
<blockquote>
<p style="text-align:center;">✥</p>
<p style="text-align:center;">
<p style="text-align:center;">
<p style="text-align:center;"><span style="color:#800000;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><strong>L’ AVANT</strong></span></span></p>
<p style="text-align:center;"><span style="color:#800000;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em><strong>BERLIN-EST, années 1970</strong><strong><br />
</strong></em></span></span></p>
<p style="text-align:center;"><em><strong> </strong></em></p>
<p style="text-align:center;">
</blockquote>
</blockquote>
<p style="text-align:right;"><span style="color:#800000;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>En transit<br />
</em></span></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Dans les années 1970, durant les vacances, j’allais à Berlin-Est travailler aux Archives-Brecht.  J’habitais à l’Ouest, dans un hôtel <em>Frühling am Zoo</em>, près de la Gare <em>Am zoologischen Garten</em>, le train pour Berlin-Est et la rue Friedrich y étaient directs.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Ma mémoire du Berlin divisé des années 70 est très contrastée.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Pressée par le temps, je travaillais toute la journée à copier la documentation dont j’avais besoin, sur <em>L’opéra de quat’sous</em> en particulier, objet d’étude durant un temps. À la fermeture des archives, je n’avais qu’une envie, rentrer. Berlin-Est n’était qu’un lieu de transit où je faisais un travail de copiste, à l’ère de la photocopie.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Ce travail de copiste qui m’obligeait à revenir pour vérifier de menus détails, la ponctuation, la mise en page, etc., c&#8217;est-à-dire en fait à répondre à un doute, cessa, en partie, le jour où je croisai Hélène Weigel au Berliner Ensemble. J’étais venue demander une autorisation d’accès à je ne sais plus quoi. Elle entra, je la reconnus, c’était le moins que puisse faire une ‘brechtologue’. Ayant tendance à garder de bonnes distances avec les gens célèbres, je continuai à formuler ma demande. Elle me regarda, reconnut une étrangère, demanda qui j’étais et se présenta comme aurait pu le faire une inconnue qui désire entrer en contact avec un étranger de passage. Aucun narcissisme autosatisfait, la simplicité même qui m’a donné le désir de répondre à la question pour des raisons qui n’étaient pas de simple politesse. Je me présentai, et dans le fil de la conversation très simplement nouée, j’en vins à parler de ce travail de copiste médiéval qui me pesait et m’exaspérait, car on me refusait la photocopie des documents convoités. <em>— Was (Quoi)? </em>dit-elle,  <em>je vais téléphoner, on vous donnera les photocopies que vous désirez !</em> Le lendemain, aux Archives Brecht, on accepta, non sans rechigner, de photocopier les premières versions de <em>L’opéra de quat’sous.</em></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Copier à la main des documents, à l’ère de la photocopie, ne fut pas ma seule source d’exaspération.  Je devais traverser la frontière tous les jours, et subir ce que je n’ai cessé d’appeler “le fascisme au quotidien” de la police “socialiste” des frontières. L’arbitraire était total. Le moindre accroc politique entre l’Est et l’Ouest avait des répercussions, on nous faisait attendre, parfois plus d’une heure, et quand le temps est précieux, parce que coûteux, on enrage. Un jour, après avoir vu mon passeport français disparaître sous la pile de passeports de visiteurs entrés après moi, je fis un esclandre, en disant que je ne voyais pas de différence entre cette police qui se disait <em>police socialiste</em> et la police des États qualifiés de capitalistes, voire de fascistes.  Une autre fois, je perdis à nouveau patience quand j’entendis un policier faire une remarque méprisante sur un Yougoslave qui, ne comprenant pas l’allemand, avait laissé passé son numéro d’ordre. Berlin-Est était à l’époque un lieu de transit pour beaucoup d’immigrants de l’Est. Je lui fis signe et l’accompagnai au guichet. Et le fonctionnaire «socialiste» de dire : <em>— Quel air fada ! &#8211; Warum stellt er sich so blöd ein ! </em>La goutte d’eau qui fit déborder le verre déjà plein. Pompeusement, je défendis les valeurs socialistes de solidarité, avec une belle conviction rageuse. Je demandai à voir son supérieur hiérarchique,  prête à argumenter socialistement ! <em>— Il n’y avait pas de supérieur hiérarchique, le travail était collectif&#8230; ICI </em>! Mon numéro d’ordre fut rapidement appelé. Je sortis. Arrivée aux Archives Brecht, je racontai mon accrochage avec conviction et demandai à quel service je devais adresser la lettre de protestation ‘socialiste’, écrite en marchant, on éluda la question, <em>ça ne servirait à rien, Brecht, lui-même, avait déjà protesté&#8230;</em></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Mme Ramthun disparut et revint avec deux lettres manuscrites de BB 1), l’une datée du 10 septembre 1952, la seconde de 17 octobre 1955, (un an avant sa mort), la première était adressée à <em>L’Administration centrale de la Police des frontières</em>, à un collectif (<em>Werte Genossen</em>-Chers camarades), la seconde, nominative, était adressée à Karl Maron, Ministre de l’intérieur. Dans la première Brecht s’étonnait de la grossièreté (<em>grob</em>) du policier qui l’avait interpellé et insistait dans une suite d’adjectifs redondants de la rudesse impérieuse et dictatoriale du ton (<em>der herrische befehlshaberische und rüde Ton</em>) en contraste avec le ton mesuré, voire protocolaire des faits rapportés. Une grossièreté qui l’inquiétait. Le jeune policier qui, s’adressant à Brecht, avait usé d’une antiphrase hautaine, voire méprisante  — « jeune homme » lui disait-il — s’était fait remettre à sa juste place par Ruth Berlau choquée, il prit alors leurs papiers et disparut. L’épreuve de force dura 45 minutes. Brecht rapporta deux autres incidents pour souligner la permanence d&#8217;un comportement &#8220;socialistement&#8221; discutable : la mésaventure d’un visiteur, Paul Dessau, qui au même endroit, le dimanche 7.9.52 à 13.10, avait été interpelé de manière grossière et celle d’un travailleur qui eut à subir le même ton dictatorial pour une histoire de linge sale. Brecht intimait le responsable « d’inculquer » à ce jeune policier (<em>einzuschärfen-à graver</em>) « un ton humain ».</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Dans la seconde lettre de 1955, trois ans après donc,  et deux ans après le 17 juin 1953, qui fissura gravement Brecht, le ton est résigné, voire désabusé. Brecht n’écrit plus pour induire un changement d’ordre général, dans un pays en voie de construction « socialiste », mais pour obtenir un passe-droit qui lui éviterait d’avoir à subir  « <em>le ton de la Police du peuple devenu si déprimant que ses vacances à Buckow en étaient gâchées </em>», il demandait un « papier » qui le délivrerait des discussions avec la police, <em>— Je vous en prie, délivrez-moi des discussions avec la Policie du peuple.</em> Une requête en soi pathétique, tant elle contient de résignation désabusée.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Une blague commentant la mort de Brecht dira qu’elle fut «<em>brechtisch»</em> (brechtienne =  mort à temps,  si j’ai compris la blague). Avant Budapest. Avant Prague.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">La lecture de ces deux lettres me troubla, mais ne déstabilisa pas la ronchonneuse. Je continuai avec détermination à manifester mes agacements. J&#8217;ai toujours regretté d&#8217;avoir manqué de présence d&#8217;esprit, j&#8217;aurais dû envoyer la première lettre de Brecht en mon nom, avec les modifications qui s&#8217;imposaient, et non renoncer à donner forme à ma mauvaise humeur.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Parce que je ne supportais pas de les voir fouiller dans mon sac à main, je le vidais moi-même sur la table et leur tendais le sac vide avec une mauvaise humeur évidente. En silence. Puis, je remettais tout en place, lentement. Et l’on sait qu’un sac de dame en voyage en contient des choses ! Certains comprenaient le geste.  En fait, on ne fouillait pas, mais on jouissait  du peu de pouvoir que l’on avait, ni de l’Est ni de l’Ouest, la banalité même. Il arrivait qu’une femme policier me confisquât les journaux de l’Ouest, parce que dans un programme de type <em>Pariscope</em> figuraient des publicités porno. J’expliquai que j’achetais ce type de littérature pour avoir les programmes de théâtre et de cinéma, elle ne voulait rien entendre, ce « genre de littérature » ne devait pas venir « polluer »  la RDA. Il m’arrivait de les plaindre, tant ils suaient cette vieille <em>Misère allemande.</em></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em><br />
</em></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Si l’entrée était toujours pénible, on pouvait marquer d’un petit caillou blanc, les jours sans menue brimade, à la sortie, le soir, les policiers étaient plus courtois, parfois même, ils tentaient de nouer un semblant de dialogue. Je leur tendais mon <em>Arbeitsmappe-ma serviette de travail,</em> le mot <em>Arbeit</em> semblait les amusait. Une intellectuelle, ça n’est pas censé « travailler », même si « travailleur-intellectuel » est une création lexicale des communistes.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">La RDA ne s’ouvrit timidement sur l’Ouest qu’en 1971, avec Erich Honecker, la nouvelle génération de policiers, la mienne donc, avaient mariné dans un pays relativement clos (relativement, car les antennes TV étaient tournées vers l’Ouest), un pays par ailleurs sur la défensive. La génération de 1950, celle de Brecht, était, elle, directement marquée par le nazisme. Quoi qu&#8217;il en soit, la continuité des comportements était atterrante.<br />
</span></p>
<blockquote>
<blockquote>
<p style="text-align:center;">✥</p>
</blockquote>
</blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>Last but not least,</em> à l’Ouest, à la sortie de la Gare am Zoo, des hommes d’un âge certain, teigneux, attendaient les « visiteurs de l’Est » et les insultaient. J&#8217;ai appris, plus tard, trop tard, que c&#8217;étaient d&#8217;anciens nazis. Je regrette, aujourd&#8217;hui encore, de n&#8217;avoir pas provoqué un esclandre.</span></p>
<blockquote>
<blockquote>
<p style="text-align:center;">✥</p>
</blockquote>
</blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Un jour que je racontais ces histoires de passages frontaliers, une comédienne suisse, partenaire d’Ekkerhart Schall dans la <em>Jungle des Villes</em>, visiblement agacée par le ton ironique, alluma un contre-feu, elle raconta, à son tour, une histoire de police française, sur un ton grinçant.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Elle se rendait à Paris venant de la RDA, dans le train, elle noua conversation avec un monsieur très aimable qui posa quelques questions auxquelles elle répondit sans malice. Arrivée à Paris, elle fut arrêtée, deux jours durant, pour vérification. Dans des conditions peu dignes d’une démocratie. L’aimable monsieur était un policier, peut-être agent des services secrets. Elle avait gardé un souvenir terrifié des mœurs de la Police française et s’était juré de ne plus remettre les pieds en France. Dans les années soixante-dix, les démocraties avaient grand-peur des agents communistes et se souciaient peu de respecter les règles les plus élémentaires de la démocratie.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Nous en avions conclu en riant que le <em>Faire</em> — démocratique ou socialiste — n’était pas le <em>Dire </em>! La banalité même. Notre hargne reposait sur des attentes frustrées : ELLE attendait de la courtoisie de la police du « pays des Droits de l’Homme », et MOI, j’attendais de la courtoisie de la police « socialiste ». Aux innocents les mains pleines !</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Une autre source d’irritations, les horaires des Archives Brecht, mais pas seulement. D’une manière générale, il fallait éviter d’arriver vers 10 heures ou 16 heures dans un service, c’est-à-dire à la pause thé, café. Vous attendiez en écoutant le bruit des tasses et des cuillères. Or, quand on vient de l’étranger pour travailler dans les archives, <em>time is money. </em>Les Archives Brecht ouvraient à 9 heures, quand le responsable daignait être à l’heure. C’était un homme charmant, un Wessi qui avait fait allégeance à la RDA et comme tel intouchable. Alcoolique, il lui arrivait d’oublier l’heure, et de venir couvert de bleus. Il fallait attendre devant la porte.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Des liens de sympathie avec Mme Ramthun facilitèrent la consultation des dossiers, elle m’aidait souvent à déchiffrer et reconnaître les écritures. Du labyrinthique. C’est elle qui attira mon attention sur le nécessaire apprentissage de la sténographie de l’époque, sans laquelle les transformations textuelles dans les processus de mise en scène restent en partie indéchiffrables. J’entends encore son rire à la lecture d’un « ajout », manuscrit sur papier très fin, écrit dans un style de salle de garde, où Brecht manifestement réglait des comptes avec des jalousies féminines. Elle le découvrait avec moi et en riait, d’un rire léger qui semblait égrener des notes dans l’air. Un inédit sans valeur littéraire, machiste à souhait, qui explicite lourdement ce qui est allusif dans le <em>Duo de la jalousie </em>[T. 6 de <em>L'opéra de quat'sous</em>], ces dames,  Polly et Lucy, se disputent dans Mackie le surineur, une queue de bonne réputation dont on ne peut pas « se passer même quand on va aux toilettes ». <em>— Ces messieurs (Brecht et ses amis) s’amusaient autour de la table&#8230; c&#8217;était à qui renchérirait sur la grossièreté, </em>avait-elle ajouté, toujours riant. Jeux de paroles entre hommes et pour hommes. Mais, les femmes font aussi bien. Entre elles. La guerre discursive n’a pas de sexe. Ou trop de sexe.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Il m’arrivait d’aller acheter dans une petite pâtisserie artisanale, une survivance, à proximité de la <em>Brechthaus,</em> de délicieux gâteaux pour tout le monde, vers 16 heures.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Travaillant aux Archives-Brecht, j’avais le droit d’aller à la cantine du Berliner. On y mangeait correctement pour une somme modique, pour ne pas dire dérisoire. </span><span style="font-family:verdana,geneva;">J&#8217;y côtoyais le personnel, les comédiens, techniciens, mais rares étaient ceux/celles qui osaient nouer avec l’étrangère de passage. Une étrangère sans pedigree. Au Berliner, comme ailleurs, des apparatchiks observaient son monde. Je me souviens encore du regard sévère et désapprobateur  d&#8217;un homme jeune, quand il me vit donner un flacon d&#8217;Eau de Cologne (convoitée) à la serveuse, une manière de la remercier de sa gentillesse à toute épreuve. J&#8217;avais capté ce regard, sans en comprendre la raison. Plus tard, j&#8217;ai appris que c&#8217;était un &#8220;surveillant&#8221; (entendez un stasi-man). Quand le Berliner vint à Paris en 1969, j’invitai des membres de la troupe  qui jouaient dans <em>L’opéra de quat’sous,</em> avec des comédiens du TEP qui jouaient dans cette pièce à Paris. Soirée agréable. Des liens semblaient s’être tissés. Mais, à Berlin, j&#8217;ai eu le sentiment d&#8217;être devenue invisible aux yeux de ces invités. La surveillance réelle ou supposée s’infiltrait dans le tissu des relations sociales, à l’insu même des individus.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Les souvenirs heureux sont rares, mais ils existent. La gentillesse de la serveuse de la cantine du Berliner Ensemble, celle d’une élève comédienne, B.R, qui osa s’intéresser à l’étrangère. Une rencontre désintéressée, elle ne demanda ni café ni bananes et autres biens considérés comme rares et donc convoités. Il est vrai qu’elle n’avait rien à perdre. Elle n’était pas membre du PCA, adolescente et malgré la pression exercée sur elle, elle avait refusé de signer une lettre collective où les élèves se disaient en accord avec la politique de répression qui s’abattait sur la Tchécoslovaquie, lors du Printemps tchèque. C’est la même qui s’entendit dire, après la chute du Mur, « <em>Quoi ! vous n’étiez pas au Parti ? Vous ne vouliez pas faire carrière ?!»</em>. Dans la société démocratique, certains goûtent toutes les formes de flexibilité. Bien que talentueuse metteure en ondes de pièces radiophoniques (<em>Hörspiel</em>), de Feater (documentaires), elle est souvent au chômage aujourd’hui, et s&#8217;en trouve lentement ravagée. Le mot n&#8217;est pas trop fort. À chaque nouvelle rencontre, je note de menus dysfonctionnements psychiques  dont elle n&#8217;a pas conscience, le ton est toujours plus acide, les frustrations plus profondes,  l&#8217;unité allemande au profit du capitalisme, perçu comme forme sociale très sauvage, lui est indigeste, inassimilable.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Les relations avec les étrangers de l’Ouest étaient plus faciles, voire chaleureuses. On rencontrait des gens de gauche qui regardaient d’un œil critique la « société socialiste ». <em>— Ah ! Des Allemands là-bas, des Allemands ici ! &#8211; Ach ! Deutsche drüben, Deutsche hier, </em>me dit un jour un jeune Italien de gauche, désabusé. Je croisais une chanteuse dont j’ai oublié le nom, très politisée, fille d’un Consul éthiopien et d’une Allemande qui fut déportée dans un camp de concentration où elle donna naissance à cette future chanteuse antifasciste. Elle avait subi des expériences médicales qui avaient laissé des marques sur sa peau. Elle était connue à Berlin (Est/Ouest) et très appréciée en RDA, comme tous les Wessis qui faisaient allégeance. Stagiaire au Berliner, elle assistait aux répétitions de la <em>Jungle des Villes</em>, mise en scène par Ruth Berghaus.  Nous bavardions durant les pauses. Elle avait un beau visage grave et chaleureux, surmonté de cheveux crépus. Sa flamme anti-fasciste brûlait toutes les souffrances physiques qui accompagnaient ses déplacements. Elle était de tous les combats à Berlin-Ouest. Et dans les années 70, les militants avaient du travail dans la démocratique République fédérale. Le <em>Radikalenerlass </em>excluant de la fonction publique les citoyens de gauche (communistes et même socialistes) date du 28 janvier 1972. La RAF (Fraction armée rouge) légitimant la répression des <em>Linken </em>(terme générique pour désigner la gauche, toujours hétérogène).</span></p>
<blockquote>
<blockquote>
<p style="text-align:center;">✥</p>
</blockquote>
</blockquote>
<p style="text-align:right;"><strong><span style="color:#800000;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>Sédentarisation </em></span></span></strong><strong> </strong><strong><span style="color:#800000;"><em><br />
</em></span></strong></p>
<p style="text-align:justify;">
<p style="text-align:justify;">
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Lassée par ces allées et venues, bureaucratiquement irritantes, et grâce à l’intervention d’un collègue rémois communiste, Roland Desné, j’obtins au printemps 1976, une autorisation de séjour. Je n’avais plus à quitter Berlin comme cendrillon avant minuit, les rencontres devenaient plus faciles, et de plus, j’étais immergée dans la société. Je pouvais cultiver les rares rencontres désintéressées, aller au théâtre, au cinéma, m’attarder dans un jardin, observer&#8230;</span></p>
<p style="text-align:right;"><strong> </strong><span style="color:#800000;"><em> </em></span><span style="color:#800000;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em> Les signes du mal-être </em></span></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">À la sortie des Archives-Brecht, j’allais souvent au cinéma pour découvrir la production de la RDA, le cinéma ouvrant  toujours de multiples fenêtres sur la société qui le produit. À l’époque, j’allais au Cinéma International de la Karl-Marx-Allee à proximité de l’Alexanderplatz, le Cosmos, une salle immense, généralement à moitié vide. J’y ai vu toute une série de films, marqués du sceau du «réalisme socialiste». Dominaient les films historiques, l’histoire présentant un double avantage, on peut ne pas parler du présent et diffuser une représentation de l’Histoire qui vient renforcer les systèmes de représentations «socialistes». Le plus souvent des films ennuyeux, mais néanmoins intéressants d&#8217;un point de vue sociologique.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Je me souviens encore d’un film sur <em>Goya</em> de Konrad Wolf (RDA/URSS/1971) où les prisons de l’Inquisition étaient lourdement filmées.  En revanche, j’ai gardé le souvenir très vif des effets d&#8217;un film américain, sur le jeune public qui, ce jour-là, en matinée, avait envahi la salle du cinéma.  Un road movie des année 70, <em>Vanishing Point</em> (Point limite zéro) de  Richard C. Sarafian. Quelque chose de sauvage émanait de leur présence massive. Ils jubilaient, applaudissaient chaque fois que le conducteur parvenait à semer une voiture de police ou franchissait un barrage au péril de sa vie. D’évidence, les  jeunes spectateurs masculins qui ressemblaient étrangement aux «rebelles sans cause» filmés par Nicholas Ray dans <em>La Fureur de vivre </em>(<em>Rebel Without A Cause</em>, 1955) s&#8217;identifiaient au héros du film, Kowalski, un  ancien pilote de course devenu livreur de voiture, qui projetait de parcourir plus de 1 500 km au volant de la célèbre Dodge Challenger RT, en moins  de 15 heures. J’ai capté, sinon compris, la somme des frustrations qui travaillaient le corps social, en ce cas, la frange anomique de la jeunesse qui ne défilait pas dans les rangs des FDJ (<em>Freie deutsche Jugend),</em> devant les tribunes où paradaient les dirigeants. J’ai pu voir dans cette immense salle de cinéma, de manière très concrète, le fossé entre ces jeunes &#8216;rebelles&#8217; et des dirigeants communistes des années vingt, marqués par les combats contre la pauvreté, contre le nazisme, par la guerre et leur séjour dans l’union soviétique stalinienne, fossé qui paraissait d’autant plus vertigineux qu’aucunes passerelles ne semblaient pouvoir être construites entre les deux bords.  Le succès des <em>Nouvelles souffrances</em> <em>du jeune Werther</em> (1972) au D<em>eutsches Theater Kammerspiele</em> 2), qui touchait une autre frange de la société, témoignait aussi du mal-être de la jeunesse ouvrière (apprentis, jeunes ouvriers). Dans les deux cas, la mort magnifiait les héros, la jouissance interdite lorgnant du côté de la destruction.  Pas assez optimiste, le pouvoir intervint. Sûr tremplin du succès. J&#8217;avoue m&#8217;être ennuyée.</span></p>
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<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Ils étaient nombreux en RDA à rêver de jean, de «vrai jean», de cigarettes blondes… Je voyais dans ces signes porteurs des mythologies américaines, l&#8217;équivalent de la verroterie que les voyageurs occidentaux offraient aux «sauvages». À tort. Ces mots, <em>jean, cigarette blonde ou banane, chocolat</em> pour d’autres, avaient certes pour référents des biens de la société de consommation, rares ou absents en RDA, mais c&#8217;étaient aussi (ou surtout ?) des signes porteurs </span><span style="font-family:verdana,geneva;">de la conscience de manques plus profonds, parfois non formulés,</span><span style="font-family:verdana,geneva;"> du refus d&#8217;un univers perçu comme barré et du désir d&#8217;une vie autre, plus libre. </span><span style="font-family:verdana,geneva;">Tandis qu’à l&#8217;Ouest, dans les années 70, pour colmater son mal-être, une autre partie de la jeunesse, prisonnière d&#8217;un lourd passé plombé par le silence des aînés, tentait de faire advenir des utopies égalitaires. Par la violence.</span></p>
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<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Dans un jardin, un jour, je rencontrai un nostalgique de l&#8217;Ouest, jeune,  un air de marginal, il me demanda des cigarettes blondes, se plaignit des conditions de vie en RDA. <em>On n’avait pas de jean, on n’avait pas de cigarettes blondes, on s’ennuyait</em>. À proximité, faisant les cent pas, un homme en uniforme. Je dis quelques banalités, sans grande conviction : des loyers dérisoires valaient peut-être des cigarettes blondes, des jean&#8230;<br />
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<p style="text-align:right;"><span style="color:#800000;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>Travailleur contestataire ou agent de la stasi ? </em></span></span><em> </em></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Durant ce séjour, alors que j’allais voir le cirque de Moscou, j’ai fait une rencontre inespérée pour une intellectuelle. Dans le noir épais d’une nuit pluvieuse, à la sortie du métro, je demandai mon chemin à un homme jeune qui ouvrait son parapluie. Il allait lui-même au cirque, il m’invita à le suivre sous son parapluie. Il avait même un billet, son amie était souffrante. En RDA aussi, avais-je pensé, il existe des anges. Curieux de tout, il multipliait les questions sur Paris, ma vie, les étudiants, sur les matières enseignées, ce qu’était la Littérature comparée&#8230; Il s&#8217;étonnait que je puisse moi-même choisir les programmes. <em>Mon patron, communiste</em> (Roland Desné), avais-je dit, <em>me laissait libre.</em></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">À la sortie du cirque, la pluie avait cessé, nous avons marché dans Berlin jusqu’à trois heures du matin, toujours discutant de tout et de rien. C’était la première fois, lui dis-je, qu’un citoyen de la RDA, parlait de manière aussi ouverte, répondait sans gêne à toutes les questions. J’évoquai mon expérience du Berliner Ensemble, la prudence des comportements&#8230; Il fit alors une remarque qui m’amusa :  les artistes, comédiens avaient peut-être peur, tandis que lui en tant que travailleur, de quoi aurait-il pu avoir peur ? -<em> Als Arbeiter hier, wovor soll ich Furcht haben ?</em> Il avait insisté sur le mot <em>travailleur.</em></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">De fait, un travailleur manuel n’avait rien à perdre, tandis que le travailleur « intellectuel » pouvait devenir travailleur manuel et donc perdre son statut symbolique, associé à des privilèges nombreux. Je lui fis remarquer en riant l’incongruité du châtiment au pays de la dictature du prolétariat !</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Il travaillait dans le bâtiment, se disait heureux, « un roi à Berlin », « les ouvriers formaient une grande famille, seuls les <em>vauriens-Tugenichts, les fainéants-Nichtstuer </em>étaient dans le Parti». Depuis qu’ils avaient « montré  les couteaux &#8211; <em>die Messer gezeigt</em>» (il faisait allusion au 17 juin 1953), « Nous sommes les rois, ILS font tout pour nous, les cantines sont bien fournies, on a de la viande, des bananes, tout ce qu’on ne trouve pas dans le commerce ». Il gagnait dans les 250 marks par mois, mangeait à la cantine pour 1-1.50 M, avait un loyer d’à peine 50 M, mettait de côté environ 100 M. par mois, il voyageait beaucoup, gratuitement parce que guide. Il revenait de Moscou. <em>Ich bin ein König in Berlin. Je suis un roi à Berlin, </em>répétait-il. Il n’enviait pas les ouvriers de l’Ouest. « D’après ce qu’on voyait à la télévision, c’était peu encourageant », disait-il. Même dans le métro, il répondait aux questions qui auraient pu être gênantes, à voix haute. Bref, un échange confiant.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Il proposa de nous revoir, il me montrerait « l’underground », les coulisses de Berlin, la famille des ouvriers, un Berlin inconnu aux Wessi. Je trouvais la proposition alléchante, mais je quittais Berlin la semaine suivante et j’avais encore beaucoup de travail à faire.  Nous avons échangé nos adresses.  J’ai envoyé une carte de Paris.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Quand, par la suite, je racontais cette rencontre à des Ossi, on la trouvait trop belle mon histoire, personne n’y croyait ! C’était un provocateur de la Stasi. Le sentiment qu’ils avaient tort. Ma décision d’aller au cirque avait été prise au dernier moment. </span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Puis, le doute infiltra mon assurance. Avais-je parlé à haute voix de ce projet ? Les mots <em>Nichtstuer, Tugenichts </em>(vaurien), perçus comme archaïques, appartiendraient au vocabulaire de la Stasi. Existerait-il un dossier me concernant dans les caves du MfS ? Le souvenir de cette déambulation nocturne était trop agréable pour que je me pose sérieusement la question. Mais le vers est dans le fruit.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">On voyait la Stasi partout. Lors d’une soirée, un bel éphèbe blond s’invita. Une visite amicale et impromptue. Courant à l’Est. La maîtresse de maison me demanda de l’aider à la cuisine,  elle voulait me prévenir, on n’était pas très sûr du bonhomme, il fallait faire attention à ce que je dirai&#8230; Je résiste difficilement à mon désir de provoquer. En plaisantant, je racontai l’histoire suivante : lors d’un congrès de Littérature comparée, un collègue — communiste (j’insistai) celui-là même qui m’avait permis d’obtenir le visa — se mit à plaisanter sur de « faux » universitaires :<em> — Regardez bien celui-là, en face de vous, il n’a vraiment rien à foutre de la  Littérature comparée !</em> Devant mon regard étonné, il avait ajouté <em>— « il accompagne» ! Ils sont deux.</em>.. <em>Il faudrait qu’on les emmène dans une boîte de nuit, qu’on les fasse boire,  qu’on les photographie, pour leur enlever l’envie de faire des rapports sur leurs collègues !</em>». Silence gêné de tout le monde, tandis que je riais et regardais le bel éphèbe blond !</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Une Chilienne, réfugiée politique, logée et nourrie par la RDA, dit en haussant les épaules, que régulièrement, en son absence, son appartement était « visité ». ILS s’arrangeaient même pour laisser des traces de leur passage secret. L’intimidation feutrée est une technique d’essence mafieuse.</span></p>
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<p style="text-align:right;"><span style="font-family:verdana,geneva;"> <span style="color:#800000;"><em> L&#8217;alcool qui trahit&#8230;</em></span> </span><span style="color:#800000;"><em> </em></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Je fis d’autres rencontres éphémères, dans le métro ou la S-Bahn. Un jour, un jeune soldat vint s’installer à mes côtés. Il avait un peu bu, juste assez pour parler librement. Nous avons échangé nos prénoms. C’était un jeune marié qui faisait des lapsus amusants, disait <em>mutti</em> en parlant de sa jeune femme dont il me montra une photo. Il était affecté au Mur, il n’aimait pas ça. <em>— C’était ennuyeux&#8230; on risquait d’avoir à tirer&#8230; pénible. Nein, nein&#8230;</em> répétait-il. Autour de nous quelques hommes en uniforme. Pour éviter qu’il ne continue à faire des confidences qui auraient pu lui nuire, je suis descendue du train. Il me dit au revoir, en m’appelant tendrement par mon prénom. Il avait ce côté naïf que j’aimais chez les gens de l’Est, même si parfois, cette naïveté, pétrie de bonne conscience chez certains, certaines, m’agaçait.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Ce jeune et tendre soldat avait-il été affecté au Mur, malgré lui ?  Refuser cette fonction de gardien du seuil pouvait coûter cher, l’accepter, en revanche, avait des avantages (place d’étudiant assurée à l’Université, par exemple). Pour ne pas risquer de devenir un tueur, un ami de B.R. avait refusé. En paya le prix. Peut-être que, comme Galy Gay, le héros de <em>Homme pour Homme,</em> il ne savait pas dire non, le tendre soldat de la frontière. Peut-être avait-il été volontaire. Par calcul ou par conviction ? À l’époque, j’étais trop ignorante pour poser de bonnes questions.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Une autre fois, c’est un Yougoslave, lui aussi un peu éméché, qui noua conversation. Il avait une bonne tête et l’alcool tendre. Mais, il eut le tort de me montrer, en toute confiance, des photos, c’était un ancien soldat américain, un vétéran du Vietnam, pis un Marin’s. J’avais participé à tant de manifestations contre cette guerre, que j’eus un mouvement de recul. Je descendis du train pour échapper à sa compagnie. Que faisait-il en RDA ? L’alcool et la vie d’une manière générale y étaient moins chers qu&#8217;à l&#8217;Ouest. Était-ce la seule raison ?  On devient suspicieux, malgré soi. Mais peut-être, n’était-ce qu’un homme un peu perdu dans la jungle des villes, en quête d’un brin de sympathie, le temps d’un trajet.</span></p>
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<p style="text-align:right;"><span style="color:#800000;"><em><span style="font-family:verdana,geneva;">Nos contradictions titillées </span></em></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Deux souvenirs antithétiques font surface qui disent, à leur manière, les contradictions du socialisme allemand et celles qui traversent nos points de vue.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Je me souviens avec aigreur d’un dimanche gris et pluvieux, j’avais marché, marché en quête d’un restaurant. Des heures durant. Affamée. Partout où j’arrivais, c’était complet. Mais le complet de l’Est n’est pas le complet de l’Ouest. C’était le personnel qui décidait du nombre de personnes à servir, sans avoir à se presser. Entrer dans un restaurant, un dimanche, était un privilège, et non un droit de client affamé. Je n’avais pas même un croûton de pain dans ma chambre d’hôtel.  On se surprend alors à aimer les bousculades des coups de feu « capitalistes » qui fascinèrent des techniciens du Berliner Ensemble à Paris.<em> — So was !</em></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Entre la fièvre marchande des serveurs wessi et la décontraction affichée de serveurs en terre socialiste, qui barraient l’accès aux tables libres en rabattant les chaises, une voie médiane devrait être possible. Faire son métier, correctement, serait-ce trop simple ?</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Je me souviens aussi d’un éboueur, observé au bord d&#8217;un trottoir. Seul dans son camion de ramassage  des ordures, il descendait du camion, allait chercher les poubelles pleines, les vidaient, les remettaient à leur place, remontait dans le camion, avancait, redescendait&#8230; et ainsi de suite. Combien de kilomètres faisait-il dans la journée ? Mes questions étonnaient, personne chez les travailleurs intellectuels interrogés ne s’en souciait. Qui, à l’Ouest, aurait accepté de travailler dans de telles conditions ? </span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Il m&#8217;arrivait de penser que le capitalisme ne manquait pas d&#8217;avantages. Je le confesse.<br />
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<p style="text-align:right;"><span style="color:#800000;"><em><span style="font-family:verdana,geneva;">Se donner de l&#8217;importance </span></em></span><span style="color:#800000;"><em> </em></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">La diversité des statuts était aussi grande que dans une société capitalistement « divisée et hiérarchisée », mais l’inversion apparente de la valeur des statuts avaient des effets inattendus  — et souvent désagréables. De la préposée au vestiaire au petit fonctionnaire détenteur des archives convoitées, en passant par le <em>Oberkellner</em> (garçon de café), la/le concierge à la porte du Berliner Ensemble, la caissière des grandes surfaces, etc., tout le monde affirmait son autorité. Comme si la conscience de sa dignité devait nécessairement s’accompagner de surenchère dans l’affirmation de sa fonction. Au début, j’y voyais une manière de valorisation de métiers considérés comme subalternes, mais très vite, j’ai compris qu’il s’agissait de quelque chose de plus pervers. Ces individus investis d’une parcelle d’autorité déléguée participaient de l’intimidation feutrée, voire inconsciente, des citoyens ordinaires. Quand il m’arrivait de perdre patience au risque de paraître arrogante, je comprenais à leur regard, à leur silence surtout, qu’ils étaient confrontés à une situation inhabituelle. Y compris chez les policiers des frontières, pourtant pleins de morgue et d’assurance. Comme si le conflit, ouvert et franc, comme rapports de force, était impossible. Je n’aimais pas, vraiment pas, le caractère feutré de ces rapports de sujétion inversée, aux effets pernicieux, induisant — à l’insu des acteurs sociaux — des formes d’autocensure. J’en ai pris conscience au bout d’une dizaine de jours, j’ai compris qu’il fallait développer une attention particulière de tous les instants pour échapper à l’intériorisation de cette intimidation graduée et permanente, pour déjouer ses effets inhibants. Il importe d’être prudent quand on pense pouvoir juger du comportement des Ossi. Il n’est pas simple de vivre dans un système qui vise l’englobement des citoyens, leur maîtrise. Les effets psychiques sont subtils, subreptices, inconscients. Surtout dans un pays sans réelle tradition libertaire qui seule permet des formes de résistance que je dirai instinctives. La liberté comme exigence intérieure ne tombe pas du ciel. C’est une longue histoire, sociale et individuelle.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">C’est encore à Berlin-Est que j’ai compris à quel point la publicité qui fait de nous des chiens pavloviens, est une agression permanente — et fatigante. Mais parallèlement, c’est cette absence qui faisait de Berlin-Est une ville grise dans mon souvenir. D’autant que les autorités ne rénovaient pas les vieux immeubles berlinois.  Loyers trop bas, manque de main d’œuvre, disait-on. Il est vrai que la RDA ne pouvait ni puiser dans la main d‘œuvre bon marché des pays pauvres, ni mettre à la rue le mauvais payeur. Une responsable me désigna un jour, les immeubles de la Marx-Allee au centre de Berlin, presque personne ne payait son loyer. On ne pouvait rien faire, le  droit au logement étant inscrit dans la Constitution, dit-elle en guise d’explication. Peut-être aurait-il fallu inventer des formes nouvelles de participation réelle et non fictive.</span></p>
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<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Durant ce séjour autorisé à Berlin-Est, j’ai compris de manière très intime, le désir irrépressible d’aller à l’Ouest qui poussait des Ossi à risquer leur vie. Je n’aimais pas Berlin-Ouest, vitrine caricaturale et provinciale de la société de consommation, surtout à un moment où commençait à se développer la pornographie, si teutonnement lourde. Insupportablement agressive. Les boutiques porno émoustillant ces messieurs, on se faisait draguer de manière si grossière que ça en devenait humiliant. Et si l’on faisait la mou, on avait droit à une insulte, on était bégueule, prude, <em>sauernst.</em>.. J’en passe.  Et pourtant, un jour, je m’offris un visa, pour aller à Berlin-Ouest. Un visa qui coûtait une fortune pour ma bourse plate.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Les visas à sorties multiples étaient un privilège réservé à quelques-uns/unes, de préférence communistes ou sympathisants déclarés. J’avais rencontré de ces priviligiés, une collègue détachée, maître-assistante à Vincennes, J.B., communiste, qui avait épousé le fils d’une communiste ossi, allait faire régulièrement ses courses à l’Ouest. Sans état d’âme. Elle rapporta de quoi refaire une salle de bain, c’est-à-dire bidet, baignoire, cuvette de WC, robinets&#8230;  Une de ses amies, elle aussi française et membre du PCF, pensait qu’il ne fallait pas donner de mauvaises habitudes aux enfants berlinois-ossi, en exhaussant leur désir de bananes, de chocolat, d&#8217;ananas, ces denrées coloniales, dans un pays qui manquait de devises. La même protestait contre le montant de sa bourse, sans même avoir conscience de l’incongruité de cette plainte pour une communiste. Car, cet argent distribué aux amis de la RDA, c’était de l’argent en moins pour améliorer le quotidien des travailleurs de ce pays&#8230;</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">À chacun/chacune, ses contradictions !</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Visa en poche, j’ai donc passé la frontière, et je me suis retrouvée sur le Kurfürstendamm, un dimanche, en fin de matinée. J’ai déambulé quelque temps sans conviction, pris un thé pour justifier le prix de mon visa, et je suis rentrée en début d’après-midi. À la frontière, dans le hall d’attente, j’ai découvert une foule très dense d’hommes, de tous les âges, avec de petits paquets au bout des mains. Une curieuse atmosphère de rituel. De fait, c’étaient des travailleurs berlinois turcs, qui allaient en fin de semaine à Berlin-Est parce que les filles étaient « plus accueillantes et pas racistes» . Ils apportaient des bas, du café, bref de petits cadeaux de l’Ouest, leur sperme et une monnaie forte. Ainsi, les paires de bas de bonne qualité revenaient sur leur lieu de production.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Seule femme parmi ces hommes qui me regardaient, intrigués, je me demandai ce que j’étais allée faire à Berlin-Ouest. De fait, j’avais acheté un visa sans autre but que de passer <em>une frontière interdite</em>. J’en gardai une étrange sensation d’enfermement que le passage à l’Ouest avait curieusement renforcé.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Le 9 novembre 1989, quand je vis à la télévision les vagues d’Ossi déferler sur Berlin-Ouest, d’une part, je les trouvai naïfs, et de l’autre, je savais que j’aurais fait la même chose, me remémorant la promenade manquée à Berlin-Ouest.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Quand je racontais ce souvenir de passage Est-Ouest à des Ossi, ils éclataient de rire, j’avais, disaient-ils « vécu » un cauchemar fréquent chez les Ossi :  ils rêvaient qu’ils passaient  la frontière, mais une  fois sur le quai de l’Ouest, ils étaient pris de panique, ne sachant pas quoi faire ! Un rêve-cauchemar parabolique et « prémonitoire », car après la chute du Mur, la découverte de l’Ouest tant rêvé, paralysa un grand nombre d’Ossi. J’en connais qui hésite encore à se risquer à l’Ouest !</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Le politique a le pouvoir de générer des rêves collectifs qui sourcent  à des désirs partagés et frustrés. Il faudrait se donner les moyens de rendre compte de cette osmotique de l’individu et du social, du sujet et du social, qui peut miner le politique, si on veut comprendre les amertumes, si nombreuses, de la réunification.  Et je ne crois pas que la psychanalyse soit la plus apte à explorer ces échanges subtiles dont les traces se sédimentent dans le corps. Sous la peau. Ni dedans ni dehors. Des corps présents au monde, investi par lui. Une peau plus ou moins épaissie, plus ou moins protectrice, suivant les formes sociales, suivant l’individu toujours situé dans un espace/temps variant à l’infini. Rêvons de penseurs qui seraient proustiens.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Je me souviens de Bourdieu à la Maison des écrivains qui, présentant le livre d’un collaborateur sur Proust, se demandait à voix haute : <em>mais comment faisaient-ILS [les écrivains] ? Nous, pour arriver aux mêmes (?) résultats, il nous faut un énorme appareil théorique/méthodologique</em> …. Avec  comme un regret dans la voix.</span></p>
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<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">À Berlin-Est, je me souviens, en lieu et place des publicités marchandes, on pouvait lire des slogans lumineux. La présence des mots <em>éternel, éternité-ewig, Ewigkeit, </em>si fréquents, obligeait le quidam à s’interroger sur cet obscur désir d’éternité chez des matérialistes. Ainsi, dans les années 70, l’amitié avec les frères soviétiques étaient de l’ordre de <em>l’éternité.</em> Le socialisme aussi était <em>éternel.</em> Désir politique de durer, l&#8217;éternité n’étant jamais que la reproduction du même. Une manière aussi de grappiller des attributs de la divinité, qui serait drôlatique si les nazis n&#8217;avaient fait un usage intensif de ces mots.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Le 9 novembre 1989, j’ai entendu à distance, les ricanements de l’Histoire en marche qui jouait les folles, à la barbe des idéologues qui avaient cru pouvoir l’enfermer dans leurs bunkers.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Si on en juge par tous les discours sur la fin de l’Histoire, qui ont fleuri sur les ruines du rideau de fer, on est en droit de penser que le rêve d&#8217;éternité des <em>Prominenten </em>ossi est largement partagé. L’éternité du capitalisme vainqueur, malgré ses effets paupérisant à l’échelle planétaire, semble ne plus faire l’objet du moindre doute !  Les réveils seront rudes. L’Histoire n’a certes pas de sens, mais elle a encore de beaux jours fous devant elle.</span></p>
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<p style="padding-left:30px;text-align:justify;">1.    Les deux lettres, lues sous le sceau du secret en 1972,  ont été publiées en 1998 dans la nouvelle édition des œuvres de Brecht en 30 volumes. Voir <em>Annexe.</em></p>
<p style="padding-left:30px;text-align:justify;">2.    La pièce d&#8217;Ulrich Plenzdorf, d&#8217;abord scénario de film, fut publié dans S<em>inn und Form.</em> Le texte parut ensuite chez Suhrkamp (RFA), dans la rubrique roman. Au printemps 1973, la pièce fut publiée par VEB Hinstorff-Verlag, Rostock (DDR). La mise en scène au <em>Deutsches Theater/Kammerspiele</em> fut confiée à Horst Schönemann, jouée par le Gruppe BEF. Première, 17 décembre 1972.</p>
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<p style="text-align:center;"><strong>Annexe</strong></p>
<p style="text-align:center;"><strong><em>Lettre 1</em><br />
</strong></p>
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<p style="padding-left:60px;">
<p style="padding-left:60px;text-align:justify;"><em>An die Hauptverwaltung der Deutschen Grenzpolizei (Ministerium für Staatssicherheit) Berlin,</em></p>
<p style="padding-left:60px;text-align:right;">Berlin, den 10. September 1952</p>
<p style="text-align:justify;padding-left:60px;">Werte Genossen, ich hab ein Haus in Buckow, wohin ich mich für schriftstellerische Arbeiten zurückziehe, und muß ziemlich häufig nach Berlin herein. Ich passiere dabei den Kontrollpunkt Hoppegarten. Schon seit einiger Zeit bekümmerte mich der grobe Ton der Polizei, der dort herrscht. Vorgestern, am 8. 9. 52, 13 Uhr 25 auf der Fahrt nach Berlin kontrollierte eine Angestellte des Amts für Warenkontrolle meine Schreibmaschine, für die ich eine laufende Sondergenehmigung habe, und da sie nicht gleich die Nummer fand, zog sie einen Kollegen zu Rat. Als ich dagegen protestierte, daß man den Wagen der Maschine abnahm, mischte sich ein Volkspolizist, Dienstausweis Nr. 4123, ein, obwohl ich ihm meine Papiere, darunter meinen Ausweis als Nationalpreisträger I. Klasse, gezeigt hatte, wies mich grob zurecht, indem er mich ständig &#8220;junger Mann&#8221; titulierte. Meine Mitarbeiterin Ruth Berlau, Leiterin des Archivs des Berliner Ensembles, verwies ihm seinen frechen Ton, worauf er uns die Papiere (Personalausweis und Wagenpapiere) abnahm und damit wegging. Als nach zehn Minuten meine Assistentin, Käthe Rülicke, fragte, wie lange ich noch zu warten hätte (ich hatte eine Sitzung in der Akademie der Künste), gab er zur Antwort: &#8220;Sie haben in Ihrem Wagen zu warten, bis Sie abgeholt werden.&#8221; Nach etwa zehn Minuten kam ein Vorgesetzter, der sich den Vorgang erzählen ließ und uns dann die Papiere in durchaus höflicher Weise zurückgab. Der Vorfall nahm 45 Minuten in Anspruch. Am Tage vorher hatte mich der Komponist Paul Dessau besucht, der übrigens herzleidend ist; zitternd vor Zorn, kam er in Buckow an, weil er an derselben Stelle (Sonntag, den 7. 9. 52, 13 Uhr 10) ebenfalls grob behandelt wurde, als er auf den Befehl, seine Scheinwerfer abzumontieren, sagte, er kenne sich in technischen Dingen nicht aus und man möchte ihm helfen.</p>
<p style="text-align:justify;padding-left:60px;">Verstehen Sie mich recht: Ich bin ganz überzeugt von der Notwendigkeit der Kontrolle, worüber ich mich beschwere, ist der herrische befehlshaberische und rüde Ton, in dem ich an dieser Stelle auch schon einmal denselben jungen Polizisten mit einem Arbeiter sprechen hörte, der seine schmutzige Wäsche zum Waschen nach Berlin zurückbrachte und nicht gewußt hatte, daß er dafür eine Bescheinigung brauchte. Auch der Vorgesetzte, der in meiner Angelegenheit eingriff, schien meine Kritik übel zu vermerken und sagte mir, ich solle jedes Wort überlegen, wenn ich die Polizei kritisiere.</p>
<p style="text-align:justify;padding-left:60px;">Ich bitte Sie, den jungen Menschen, die dort Dienst tun, einzuschärfen, daß sie das in der Sache fest und zugleich in einem menschlichen Ton tun.</p>
<p style="padding-left:60px;">Bitte teilen Sie mir auch mit, was Sie in dieser Angelegenheit tun können.  Mit sozialistischem Gruß</p>
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<p style="text-align:center;padding-left:60px;">*</p>
<p style="text-align:center;padding-left:60px;"><strong>Lettre 2</strong></p>
<p style="text-align:center;padding-left:60px;"><strong><br />
</strong></p>
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<p style="padding-left:60px;"><em>An Karl Maron (Ministerium des Innern)</em></p>
<p style="padding-left:60px;text-align:right;">Berlin, den 17. Oktober 1955</p>
<p style="text-align:justify;padding-left:60px;">Werter Genosse Maron, ich möchte nochmals einen Sonderausweis beantragen, auf Grund dessen ich den Kontrollpunkt Dahlewitz-Hoppegarten frei passieren kann. Seinerzeit habe ich meinen Nationalpreis dazu verwendet, mir in einem Gärtnerhaus in Buckow ein Arbeitszimmer usw. einbauen zu lassen, wo ich bisher meinen Urlaub verbringe. Natürlich muß ich im Sommer immerfort zurück nach Berlin in Angelegenheiten der Akademie der Künste und des Theaters. Nun ist seit einem Jahr der Ton der Volkspolizei am Kontrollpunkt derartig deprimierend geworden, daß mir diese Urlaube schon völlig verleidet sind. Ich brauche aber Erholung. Bitte, verhelfen Sie mir doch zu einem Papier, das mich von Diskussionen mit Volkspolizei befreit.</p>
<p style="padding-left:60px;">Mit bestem Dank und sozialistischem Gruß.  (Bertolt Brecht)</p>
<p style="padding-left:60px;">
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<p style="padding-left:60px;">
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<p style="text-align:center;">✥✥✥</p>
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Posted in Archives-Brecht, Brecht/Volkspolizei/RDA, Le 9 novembre 1989, Le Mur berlinois, Richard C. Sarafian, Stasi, Vanishing Point, Weigel Helene  <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/gocomments/fpbchb.wordpress.com/1011/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/comments/fpbchb.wordpress.com/1011/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/godelicious/fpbchb.wordpress.com/1011/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/delicious/fpbchb.wordpress.com/1011/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/gostumble/fpbchb.wordpress.com/1011/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/stumble/fpbchb.wordpress.com/1011/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/godigg/fpbchb.wordpress.com/1011/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/digg/fpbchb.wordpress.com/1011/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/goreddit/fpbchb.wordpress.com/1011/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/reddit/fpbchb.wordpress.com/1011/" /></a> <img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=fpbchb.wordpress.com&blog=1910555&post=1011&subd=fpbchb&ref=&feed=1" /></div>]]></content:encoded>
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