Chroniques berlinoises

3 août 2008

Chroniques berlinoises. III. 2. Novembre 2000

NOVEMBRE 2000 (Suite 1)


Les Chroniques berlinoises de Novembre-décembre 2000 [III] ont été coupées en 4 parties. Pour chacune d’elles, un inventaire des sous-titres est proposé dans PAGES.

Lundi 20 novembre

Ministère de l’Intérieur de la RDA (MfS) Normannenstrasse

Nouvelle exploration, cette fois dans les locaux du Ministère de l’Intérieur de la RDA, le MfS, Normannenstrasse, dans un quartier de Mietskasernen, disent les Berlinois, l’équivalent des logements sociaux dans les banlieues parisiennes. Aujourd’hui rénovés et recherchés.

Au premier étage, dans un de ces fauteuils-standard de la DDR, je commence par regarder une cassette sur Erich Mielke, en buvant une tasse de chocolat à un prix-DDR, c’est-à-dire dérisoire.

Mielke : un destin presque standard de militant communiste orthodoxe dans l’Allemagne des années vingt. D’origine modeste (père charron), il collabore à la Rote Fahne en 1928, fuit l’Allemagne dès 1931, après avoir participé à une rixe où deux officiers de police trouvent la mort. Exil en URSS, en 1936 l’Espagne, il aurait été chargé de surveiller ses camarades. Il rentrera en Allemagne en 1945, poussé au sommet par le pouvoir.

Les jugements portés sur l’homme sont contradictoires : pour son chauffeur, c’était un homme courtois et généreux, pour d’autres, un homme brutal, sans scrupules.

Pour qui a travaillé sur le FBI, et donc sur son chef J. Edgar Hoover, via les dossiers sur Brecht, dont les amours téléphoniques avec Ruth Berlau ont été écoutées, aux frais du contribuable américain, le documentaire sur le ministre de l’intérieur est presque insignifiant. Comparé à ses homologues soviétiques, à son homologue américain, il fait pâle figure. La vidéo me semble avoir manqué et la fonction du personnage dans l’économie du “système socialiste allemand”, et son paternalisme, spécifique au communisme germanique. Stalinien certes, mais européen quelque part. Il a fait rire quand il déclara en 1989, qu’il aimait tout le monde - Ich liebe Euch doch alle! Il était sérieux. Il aimait comme un père fouettard de cette époque aimait ses enfants, les fouettant pour leur bien, les surprotégeant. Mielke parlait parfois comme un père que les exigences de ses enfants importunent :

« Le socialisme est si bon ; alors, ils exigent toujours plus et plus. [...] Moi aussi, je ne pouvais pas manger et acheter des bananes, non pas parce qu’il n’y en avait pas, mais parce que je n’avais pas d’argent.»

disait-il en réponse au bilan négatif présenté par le Camarade – Genosse Oberst Anders, en 1989, à la veille de l’apocalypse socialiste. Le socialisme est si bon. Il n’a pas compris que les bananes et autres biens de consommation absents servaient à dire autre chose. Du métonymique pour une multitude de manques.

Mielke aime comme le sartrien Götz von Berlichingen aime le genre humain, quand il décide de faire le Bien, abstraitement. Que les effets de cet amour-là soient aussi ravageurs que les haines perverses d’un Hoover ou d’un Staline organisant la répression des «gêneurs» est certain. Mais, il importe d’explorer les spécificités du socialisme à l’allemande, si l’on veut éviter les simplifications que la catégorie totalitarisme peut induire. On a tendance à sous-estimer, voire à ignorer cette part de “romantisme communiste” partagé par les communistes des années vingt et renforcé dans la lutte contre le nazisme, part encore active dans les années cinquante. Et qui le restera chez les opposants au ‘socialisme réel’. Romantisme qui porte encore l’action de certains agents du MfS, chargés de la défense militaire de la RDA, qui sont parfois d’anciens partisans ; au début des années soixante, ils seront remplacés par des professionnels formés avec la collaboration du KGB. Dans les luttes anti-coloniales, le romantisme de l’action violente dite juste de nombreux agents de la MfS trouvera emploi au Vietnam, en Afrique (Sansibar, Ghana, Mozambique, Angola, Ethiopie, Afrique du Sud. Etc.). Le romantisme des idéaux n’interdit pas la férocité des justifications.

*

La tasse de chocolat dégustée, j’avance, non sans étonnement, dans les bureaux de la Stasi, et dans les appartements d’Erich Mielke. La dimension des bureaux et des fauteuils disent la relative hiérarchie socialiste. Qui n’est pas celle de la Place Beauvau ! Fauteuils et bureaux des subalternes sont petits, étriqués, plus on avance et monte dans la hiérarchie, plus les dossiers des fauteuils sont hauts, plus les espaces sont grands. La couleur de l’étoffe à chevrons change. Les fauteuils du bureau de Mielke sont bleu-roi, les autres ont cette couleur indéfinissable que j’avais découverte à Thiessow chez une logeuse, caca d’oie. On ne peut pas trouver plus laid. Le mobilier a la tristesse du mobilier-DDR, du faux bois toile-cirée. Le Formica était un matériau à la mode dans les années soixante-soixante-dix.

Les appartements de Mielke sont ternes. Tristement ternes. Tristement, parce que la majorité des militants communistes issus des ‘classes laborieuses’ ne connaissent que le terne de la pauvreté. Ni l’exil en pays moscovite, c’est-à-dire dans un pays pauvre, ni le retour dans un pays dévasté et à reconstruire offrent de grandes possibilités d’ouverture sur autre chose que le terne. Le terne des dirigeants de la RDA, de leur politique, de leurs goûts privés, est — aussi — historique.

*

Si l’espace, les dorures, l’apparat, les lustres et autres richesses des ministères démocratiques font partie des attributs du pouvoir, on serait tenté de penser que les dirigeants de la RDA était sans pouvoir !

Plus j’avance, plus un sentiment de ridicule m’envahit. Ce jerricane, ce sac à main, cette valise, ces livres évidés, ces briquets, avec une caméra ou un magnétophone cachés, la cellule de fer aux portes de métal, ces coffres-forts avec trois points renforcés qui ressemblent à des frigidaires des années 60 dans des armoires, la table en forme de T, qui aurait organisé la hiérarchie, le tout est censé démontrer la puissance totalitaire des Prominenten, leurs méthodes de surveillance. Comparé à ce qu’on sait aujourd’hui des méthodes de la CIA, du FBI, du KGB, le musée étonne par son insignifiance même. Avec au bout du parcours, cette quincaillerie d’objets pieux, médailles, bustes, masques, fanions, etc. C’est le gri-gri qui fait la différence entre l’espèce simiesque et l’espèce sapiens.

J’en sors avec un sentiment de ridicule. Et de tristesse. Dans ce musée, les rapprochements à la mode entre le nazisme et le communisme teuton ne tiennent pas la route. Peut-être même l’a-t-on compris, le musée est menacé de fermeture. J’ai signé pour son maintien, ne serait-ce que pour sauver les quelques emplois de ce musée. Les dames ossi, proches de la retraite, sont charmantes.

Ces montages de preuves manquent la nature de la Stasi, mais dévoilent la nature étriqué de ce régime, fondé sur la méfiance généralisée, c’est-à-dire quelque part sur le mépris et la peur du peuple. Un mépris paternaliste.

Mielke, ex-prolétaire, ex-militant communiste des années vingt, aux allures si militarisées qu’il rappelle d’autres militants aux chemises brunes, sans pouvoir être confondu avec eux, est une figure emblématique du régime. Et ses appartements dans la Normannenstrasse sont à l’image du bonhomme : gris. Le gris terne. Le tristement terne. Je me répète.

Mais si le gris tire vers le noir, il n’est pas le noir. Quoi qu’on en ait. Ursula Plog a raison de dire que si la Stasi ne détruisait pas les corps, elle cherchait à s’emparer des âmes, à les détruire (Spiegel, 14.8.1994). Mais peut-on mettre en parallèle, comme elle le fait d’une certaine manière, les charniers des camps d’extermination où l’on pourrissait corps et âme, et les méthodes inquisitoriales de la Stasi où se donnait à voir l’étonnante bonne conscience des exécuteurs, religieuse dans ses fondements ? Il importe de garder proportion. Ne serait-ce que pour les victimes exterminées. Il suffit pour s’en convaincre de lire les attendus, les interrogatoires de “dissidents”, les condamnations. Si, comme dans le nazisme, la justice dépend du pouvoir politique, si les juges, une fois encore, vont dans le sens du pouvoir, les interrogatoires de “dissidents”, les condamnations, les procès, les rapports diffèrent en profondeur.

Le pouvoir mène un jeu très pervers du chat et de la souris, car le chat sait tout, et la souris n’a pas compris à temps qu’elle était sous surveillance. La naïveté de Wolfgang Harich, membre du SED, étonne même, qui pensait pouvoir prendre contact avec des membres du SPD à l’Ouest. Quand le pouvoir enferme, c’est dans l’espoir que l’inculpé comprenne et fasse un mea culpa.

Sieghard Pohl, peintre, est emprisonné deux fois. La première fois pour avoir illégalement voyagé en pays capitalistes (in das kapistalistiche Ausland) de 1956 à 1961. Il est condamné par la tribunal militaire de Leipzig à un an et dix mois de prison. Il écoutait aussi les radios de l’Ouest, dit le protocole du Jugement prononcé au Nom du Peuple. Encore une relique nazie. Relâché avant terme en août 1962, il est à nouveau arrêté en 1964. La seconde fois est une fois de trop, le rapporteur note qu’il n’a rien compris :

De ceci, l’accusé ne tire aucunes leçons, (Hieraus zog der Angeklagte keine Lehren, obwohl…) bien qu’il fût relâché avant terme. [...] Etant donné son idéologie, il se sentait injustement incarcéré.

Car, il fallait avoir le sentiment d’être — justement — emprisonné pour des raisons politiques. Cet État est « une dictature de quelques uns », osait dire Pohl. Comme il osait dire aussi que la Stasi était «un État dans l’État» qui visait «à criminaliser des cas politiques». Et de plus, sa peinture “reflétait” son hostilité au régime.

*

L’inquisiteur stalinien

— Que voulez-vous dire ? Was meinen Sie ? répète l’inquisiteur stalinien à Pohl.

Meinen, un verbe où des valeurs chevauchent, à la fois donner sens à quelque chose (den Sinn auf etwas gerichtet), croire et même aimer (lieben). Le Duden donne un exemple bienvenu : Freiheit, die ich meine – Liberté que j’aime.

— Que vouliez-vous dire ? Que vouliez exprimer (avec ce dessin) ? – Was wollten Sie aussagen, Was wollten Sie aussprechen ?

— Qu’entendez-vous par là ? — Was verstehen Sie darunter ?

demande l’interrogateur quand le peintre dit avoir fait les dessins dont il question pour réagir - Um mich abzureagieren — réagir à la violence qui lui est faite et s’en purger par le dessin. Se libérer du poids physique et psychique de la détention, dira Pohl. L’explication ne suffisant pas, l’interrogateur demande à nouveau :

Que voulez-dire avec …? Was meinen Sie mit…

Le questionneur opère des variations intéressantes sur les verbes : aussagen, aussprechen, meinen. Une manière de se répéter sans répéter le même mot. Volonté de savoir. De TOUT savoir. Comme le confesseur. Comme l’Inquisiteur.

— Que voulez-dire ?

Répondez (à la question) !

Was meinen Sie damit ? Beantworten Sie ! : deux leitmotivs lancinants dans les interrogatoires. Faire accoucher de l’aveu d’une faute que l’interrogateur connaît. En saisir les mécanismes intimes. Tenter de repérer d’où ça vient. Pénétrer dans l’âme du prévenu, fautive de dérives imprévisibles.

Est-ce parce que le serviteur zélé qui marche volontairement à quatre pattes est intrigué par cette capacité de résistance à l’oppression qui vient d’un lieu non repéré, qu’il s’acharne ainsi à vouloir savoir ?

Dans leurs rapports à l’art, la littérature, les agents de la Stasi — comme ceux du FBI — trahissent une conception très primaire de l’art, comme expression, message, au premier degré. Non pas exploration de l’inconnu…

Je ne résiste pas à produire l’exemple — le plus ridicule jamais rencontré — une perle trouvée dans les dossiers du FBI. Un agent traduit un poème de Brecht Demolition of the Schip Oskawa by the Crew – Aufbau des Schiffes Oskawa durch die Mannschaft, pour le verser au dossier des activités subversives de Brecht qui, non seulement visait la création d’un État communiste, mais aussi le sabotage et la destruction de la propriété américaine :

The poem… specifically refers to a United States Steamer which was destroyed by its crew since they were paid too small wages. It specifically refers to the expense to the United States of this act of sabotage.

Le poème de Brecht puisait son matériau dans un ouvrage de Louis Adams, Dynamite, The Story of Class Violence in America, New York, Viking Press 1931 ! 1)

Mais, l’agent du FBI l’ignorait. Car, l’important est de trouver des preuves, de construire des informations. Les dossiers du FBI et de la Stasi nous font pénétrer dans la fabrique des ‘informations’. C’est à la fois comique — le FBI ou la Stasi, analysant des œuvres, procèdent par déduction logique, créant des chaînes d’associations devenant preuves à charge (c’est aussi, curieusement, la méthode de John Fuegi, dans sa biographe de Brecht) — et inquiétant, ces informations construites, déduites, peuvent décider de la vie d’un individu.

Écouter, compromettre, pénétrer dans l’intimité, dans les chambres, dans les lits. Faire chanter. Stasi, CIA and Co. même combat : soumettre, si possible corps et âme. Mais, cela a peu à voir avec le nazisme comme système politique, juridique, économique.

Même les formes du discours administratif qui présentent des points communs — avalanche de substantifs, de formes impersonnelles, emploi du nous collectif — diffèrent. Les compte-rendus sur les événements de l’année 1989, d’une étonnante précision, témoignent d’incertitudes, comme si le discours de l’Autre, de ces forces hostiles-négatives – feindlich-negative Kräfte venaientt fissurer le système du discours du parti, pourtant fortement structuré, introduisant du jeu dans ses agencements, et produisait quelque chose qui ressemble à des autocritiques… « la question est complexe, les raisons (du soulèvement) sont multiformes, raisons qui contiennent, me semble-t-il, toute une palette de problèmes – vielschichtige Ursachen, Ursachen, die – meines Erachtens nach – eine ganze Palette von Problemen beinhalten », phrase suivie d’une énumération de problèmes concrets par le Camarade – Genosse Generalmajor Schwarz d’Erfurt à l’adresse du Camarade – Genosse Minister. Le discours nazi, lui, est de béton, le discours de l’Autre n’y circule jamais, parce que cet Autre n’est pas/plus sujet d’énonciation, mais une chose dont on parle et dispose. Ajoutons que l’allemand administratif de ces rapports comparé au style administratif nazi, ne manque pas de tenue.

L’argumentaire du Camarade Ministre – Genosse Minister est pauvre, voire ridicule, et même quand il est menaçant, il n’est pas comparable au style de menace nazi. Dans les rapports-commentaires de l’année 1989, Mielke ne cesse de répéter qu’il faudra discuter avec les responsables religieux, leur faire comprendre clairement ce que le pouvoir attend - unmissverständlich deutlich zu machen ; ihm sollte verdeutlicht werden. Pour beaucoup moins, des théologiens ont été assassinés dans des camps de concentration.

L’analyse des discours, c’est-à-dire en fait le problème du langage, devrait être un enjeu majeur en Histoire.

*

MfS ou Ministère de la Satire-Ministerium für Satire

Il importe aussi de ne pas penser le système-stasi comme un système clôt, sans failles. Joachim Oertel, victime de la Stasi, chassé de l’Université pour avoir protesté contre l’écrasement du Printemps de Prague, incarcéré et autorisé en 1982 à s’exiler à l’Ouest parce que malade, après avoir analysé des dossiers provinciaux de la Stasi touchant des artistes, des homosexuels, des gens d’Église, donna un sens nouveau au sigle MfS : Das Ministerium für Staatssicherheit – Ministère de la Sûreté devint Ministerium für Satire – Ministère de la Satire, titre d’un ouvrage publié en 1995. Certains agents faisaient des rapports qui peuvent être lus comme une satire du régime, certains même pensaient avoir trouvé là, selon Oerle, un moyen d’améliorer le socialisme réel, pouvant induire un processus de réforme (Reformprozess). Comme le faisait remarquer, Heiner Müller que la Stasi a fait chanter en se servant d’une relation amoureuse avec une Bulgare, interdite de séjour en RDA, on savait ce qu’il fallait taire et ce qui pouvait être dit. Rudolf Bahro (expulsé) dit la même chose, qui répète à la Stasi ce qu’il a écrit dans des journaux.

Il est vrai, que la diabolisation permet à la presse wessi de produire des papiers à sensations, c’est-à-dire sans éthique.

La sortie du nazisme, du stalinisme, ressemblerait-elle à cette blague de l’Est sur la ligne d’horizon socialiste qui s’éloigne au fur et à mesure qu’on s’en approche ?

Quoi qu’il en soit et malgré son omniprésence réelle ou supposée, la Stasi — aussi — n’a pas été capable de prévenir la fin du système. La fin tragi-comique de la RDA montre que le d’où ça vient est indestructible — et insaisissable par l’œil de l’inquisiteur religieux ou laïc. On peut donc continuer à nourrir un certain optimisme. Malgré TOUT ce que le XXe siècle nous oblige à traîner. À essayer de penser.

*

Un des effets-stasi très pernicieux est de pourrir les souvenirs de sa biographie, un amour, une soirée entre amis, peuvent avoir été gangrenés par un, une, agent/e-stasi. Ceux, celles qui ont eu l’imprudence de consulter leurs dossiers ont découvert que telle conversation dans un jardin par un beau jour de printemps, entre amis, avait fait l’objet d’un rapport où tout avait été mentionné ! Ça gâche quand même le plaisir passé. B. se refuse à aller voir. C’est sagesse.

Moi-même, je me demande, parfois, si le jeune ouvrier du bâtiment, rencontré sur le chemin du cirque, n’était pas un agent de la Stasi… Son vocabulaire, aujourd’hui, m’intrigue : Taugenichts, Nichtstuer (pour désigner les ouvriers communistes), die Messer zeigen (montrer les couteaux), appartiennent au vocabulaire nazi. Et pourtant, il était trop jeune pour l’avoir entendu. Alors ? Le souvenir de cette rencontre, agréable, se trouble.

Ces Congolais/Bambara, lépreux de la terre…

En chemin vers la nouvelle Möve où je suis invitée, un souvenir surgit. De ces liaisons incongrues.

À Reims, dans les années 70, un étudiant congolais de culture bambara, J.D., exilé politique, suivait les cours de deuxième année, dont un sur les Problèmes de la traduction. Un jour, il intervint pour apporter un bel exemple de décalages translinguistiques aux effets inattendus.  Le traducteur africain de l’Internationale, qui vraisemblablement avait eu quelques difficultés avec la notion chrétienne de  damnation, traduisit les «damnés de la terre» par «les lépreux de la terre».

Demander à des Africains de se dresser en s’identifiant à des lépreux, c’était vraiment insultant, surtout pour les Anciens !  On  chantait  parce qu’on était forcé !

La gestuelle et la manière fleurie de raconter ce faux-pas sémantique avaient transformé la salle studieuse en cours de récréation.

Qui traduisait ? ai-je demandé

Mais, des Africains, élevés à Cuba ou en URSS ou en RDA, ou à Prague… qui revenaient, ignorant et méprisant leur propre culture et leur langue!  Des Africains enlevés à leur famille dès leur plus jeune âge.

Missionnaires religieux ou laïcs, même combat ! Un combat, pour imposer des  modèles culturels sous couvert de solidarité ‘romantique’ anti-impérialiste.

Nous avions beaucoup ri, là où nous aurions dû pleurer.

J.D. avait passé son enfance dans un village africain, parce qu’il était bilingue, (il maîtrisait le français, mais parlait aussi une langue africaine), parce qu’il était  «initié» et baptisé,  je le  considérai comme un passeur idéal que je  soumis à un questionnement intensif à un moment où je me battais avec une notion occidentale, gréco-chrétienne, si molle que je ne savais pas en quoi en faire : le mythe. Il défaisait à longueur de temps et de questions bien des discours ethnologiques introduisant aux dits mythes, aux contes…

En discutant avec lui, je n’ai cessé de mesurer avec quelle légéreté et assurance, nous exportions de blanches notions, pourtant si incertaines.


Documentaire radiophonique sur Anna Seghers (SFB-ORB/MDR, radio kultur)

Après la Normannenstrasse, soirée à la “nouvelle” Möve, ex-lieu mythique des Ossi, installée aujourd’hui à la Volksbühne, sur invitation de la régisseure du documentaire sur Anna Seghers dont on fête le centenaire. Frostige Jahre- Années glacées d’Inge-Lore Bellin et Klaus Bellin. Les auteurs, wessi, tentent à travers des documents, des témoignages, des souvenirs, de cerner une femme énigmatique, souvent imprévisible, en confrontant des points de vue, sans prendre partie. Walter Janka qu’Erich Mielke envoya quelques années en prison, reprochait à Anna Seghers de n’avoir rien fait lors de son arrestation. Des documents, témoignages attestent qu’elle pensait pouvoir agir dans les coulisses, secrètement. Ce qu’elle fit sans succès. Les documents radiophoniques donnaient à écouter deux voix très différentes : la voix officielle, avec ses mouvements ascendants, descendants, stéréotypés, celle des assemblées de Parti, et la voix privée, intéressante, variée, à la fois sèche et vibrante.

Ce soir là, je rencontre — enfin — Cl., dont j’ai souvent entendu parler. X. en fut amoureuse et continue de l’adorer. Il est son inverse absolu. Le beau visage de cet homme trahit une certaine fragilité. Il a le charme secret des êtres qui ne se laisse pas approcher de trop près. Parce que façonné par la grande Histoire ? Avoir à changer la première lettre de son patronyme pour faire plus français, vivre séparé de sa famille, devoir suivre une femme, rescapée d’un camp, qu’il ne reconnaît pas, qui se dit sa mère et qui jalousement le coupera de sa famille adoptive, laissent des marques indélébiles, sourdes, tenaces. La distance est protectrice. À vie. X. se situe à l’autre pôle, elle a la lourdeur des êtres qui pensent que l’amitié, l’amour sont accaparement, fusion. Et donc toujours quelque part rapports de force. Car, il faut se protéger, délimiter en permanence son périmètre, reconstruire ses haies de protection.

Il s’est amusé à parler d’une affiche sur lesquelles on dénonçait le nazisme d’hommes — et de femmes, le préfixe féminin innen était dessiné pour mettre en valeur l’égalité des hommes et des femmes dans le mal ! — Ah ! Ah ! Gleichheit auch im Bösen – égalité dans le mal, aussi ! dit-il en riant. Sa femme le regarde. Lors de la manifestation du 9 novembre, nous avions évoqué cette participation active de femmes au nazisme, aujourd’hui encore, leur nombre s’élèverait à plus de 20%. Sexisme à l’envers que de croire que le sexe, les flux menstruels protégeraient contre ce type de dérive.

Mardi 28 novembre

Les Archives-Brecht comme espace de ressourcement

Après chaque “pèlerinage”, je savoure le travail aux Archives-Brecht. Une manière de ré-oxygéner ma cervelle, quatre jours durant.

Je prends le temps de lire en entier les cahiers qui me sont confiés, où Madame Ramthun a transcrit des textes manuscrits de Brecht. Je tombe sur des bribes de texte écrit sur des bouts de papier, qui souvent m’intrigue. Ainsi cette proposition, la jalousie est une passion matérialiste, écrite par un homme qui aimait à papillonner, mais ne supportait ni la jalousie ni le papillonnement des femmes qu’il papillonnait. Sans contradictions, un être humain serait un zombi translucide. Mais, c’est souvent comique!

Je tourne autour de cette phrase lapidaire, sans en percer la teneur. Matérialiste renvoie-t-il à la dimension corporelle, au poids plombé des affects qui traversent le corps souffrant du jaloux? Une composante de l’amour physique? Lui qui aurait voulu que l’on goûtât à sa queue sans songer à son propriétaire. La valeur positive du qualificatif matérialiste chez Brecht pourrait faire de la jalousie une passion positive.

Il est toujours imprudent de se servir des textes littéraires, entre autres du féroce Duo de la jalousie dans L’opéra de quat’sous, pour construire la pensée d’un auteur sur un sujet. Les lettres sont plus sûres, encore qu’elles s’adressent chaque fois à des femmes différentes qui toujours déplace la question. Les rapports à Helene Weigel sont très différents des rapports à Ruth Berlau. Alors que Helene Weigel fait avec le papillonnage de BB, Berlau en devenait hystérique.

Ces Cahiers contiennent aussi parfois le texte des premières versions manuscrites de poèmes, qui sont des voies d’accès au travail d’écriture de Brecht. Sa passion de la virgule bien placée, du mot juste à sa juste place, qui a fait l’objet d’une multitude d’anecdotes, est visible dans les manuscrits. Ces ébauches de poèmes sont parfois accompagnés de schèmes apparemment “métriques”, témoignant d’un travail sur le mouvement rythmiques des agencements. Homme de théâtre et poète, il travaillait — consciemment — l’oralité du texte qui toujours déborde et le texte et son auteur.

Dans un de ces Cahiers, au milieu de fragments de texte appartenant au corpus de L’opéra de quat’sous, j’ai trouvé la première version du poème satirique La grande faute des Juifs – Die grosse Schuld der Juden, écrit en 1934-1935, ironisant sur les discours nazis.

De la première version, Brecht a conservé le premier vers, remarquable par sa simplicité efficiente.

D’un côté, ce malheureux pays où tous les mots riment les uns sur les autres : Land/Elend ; in/sind mimant le compact des liens nationaux produit par la répétition des nasales qui expansent d’une certaine manière, le nous (unserem Land)

[ In unserem Land / sind / an allem Elend // ]

De l’autre, les coupables. Exclus, éloignés du verbe dont ils sont les sujets grammaticaux. Deux mots accentués, où le sujet verbal — Juden — associé à schuld, un terme à la fois religieux (faute, culpabilité) et juridique (responsable), placé en clausule, qui porte l’accent, comme les Juifs, les fautes, la rime interne (ud/uld) créant un rapport d’inclusion. Il est difficile en français de produire cette solidarité brechtienne des mots se chaînant et qui font sens dans tous les sens :

In unserem Land / sind / an allem Elend // die Juden schuld.
Dans notre pays/, sont/ de toutes les calamités/ les Juifs coupables

On retrouve une variante de ce vers dans un autre poème : Der Jude, ein Unglück für das Volk – Le Juif, un malheur pour le peuple qui fait aussi partie du cycle des Svedenborg Gedichte, Deutsche Satire :

Sind / in unserem Land / an allem Unglück/ die Juden schuld
Si dans notre pays, de tout le malheur, les Juifs sont coupables

Ce vers, qui mime un slogan SA «die Juden sind unser Unglück», enclenche un syllogisme qui inverse la logique du discours nazi : le nombre des Juifs diminuant, les calamités augmentant, c’est donc le gouvernement nazi, qui prétend avoir pris les choses en main, qui est juif.

La première version, en partie barrée, apparaît comme un mouvement de colère qui tente de prendre forme dans un projet de poème, qui exige élaboration. Le poète satirique est toujours pris dans une contradiction, il doit trouver une voie médiane entre le temps nécessaire à l’élaboration textuelle et la nécessité d’intervenir rapidement dans le présent. Brecht en a conscience qui dira des poèmes du cycle Svedenborg Gedichte, Deutsche Satire, qu’ils sont un appauvrissement par rapport aux visées traditionnelles du poète : «Tout n’est-il pas plus simpliste, moins organique, plus froid, plus ‘conscient’ (au mauvais sens du terme) ? – Ist nicht alles auch einseitiger, weniger ‘organisch’, kühler, ‘bewusster’ (in dem verpönten Sinn) ?»

Après Sachsenhausen, la lecture de ces poèmes en voie d’élaboration, est bienfaisante, elle fait lever la colère, celle-même qui porte l’écriture, et que Benjamin jugeait à la hauteur de ce qu’il fallait détruire. Le père de Margarete Steffin, un prolétaire pur et dur, membre du PCA, qui considérait la poésie comme une affaire pour bonnes femmes, “unmännlich” (non viril), en est agité. «Det ist so schön». L’efficience de l’écriture est telle que des bribes de poèmes se glissent dans sa parole, Margarete, leur fille, est obligée de le mettre en garde quand la visite suédoise s’achève. Il importe de ne pas parler-Brecht en terre nazie. Un bel exemple des effets transformateurs de l’écriture poétique portée par une nécessité intérieure.

« Die Juden sind unser Unglück »

En feuilletant un manuel scolaire d’histoire qui faisait autorité dans les lycées de la Souabe, retrouvé dans mes archives, j’avais appris que ce slogan nazi «Die Juden sind unser Unglück», avait pour auteur un grand historien allemand Heinrich von Treischke. Cet manuel, signé Walther Gehl, est un document précieux sur l’enseignement de l’Histoire durant le nazisme. Sur la couverture, vert foncé dans sa partie supérieure, vert clair dans la partie inférieure, un casque de soldat avec une branche de chêne. La présentation de l’Histoire allemande commence à Bismarck et s’achève sur l’occupation de la Pologne. Son objet central : «Le combat du monde contre l’Allemagne – Der Kampf der Welt gegen Deutschland». Les nombreuses sous-parties avaient pour titre une définition du peuple allemand marqué par le manque, l’exclusion : peuple sans terre natale - Ohne Heimat. Sans Espace – Ohne Raum. Sans appui - Ohne Halt. Sans but - Ohne Ziel. Sans État - Ohne Staat. Etc. Un peuple paria. L’AVANT : l’envers exact de la Nation nationale-socialiste. Du mythologique. Dès les premières pages, les Juifs sont le malheur de ce peuple dépossédé de TOUT. Sous Bismarck déjà se développait «la puissance du capital sous la direction juive». Last but not least. Marx, ce Juif de vieille famille rabbinique, avait inventé la lutte des classes «comme moyen de la domination juive».

En bref, un discours wischi-wascha d’historien nazi, pas très éloigné de celui de Julius Streicher, un ex-instituteur, discours destiné à de jeunes élèves.

Une fillette de la «5e classe» de l’École des filles de Rottweil sur le Neckar avait sagement travaillé sur ce livre en laissant de nombreuses traces, comme le font les élèves studieux. Des traces de complicité idéologique ? Ou simples soulignements ? Je l’avais rencontrée à l’université de Tübigen. Elle avait hésité à me confier ce livre d’histoire que j’ai gardé sans trop savoir pourquoi, car à l’époque j’étais très ignorante. Son père était un brillant juriste, connu à Rottweil. Elle était elle-même remarquablement intelligente, plus âgée, elle m’impressionnait. Elle parlait avec ironie de l’occupation française et des Tabors marocains, pour le cas où j’aurais eu des velléités de coq gaulois. Ces derniers — en majorité, des repris de justice recyclés dans/par l’armée française — avaient laissé de douloureux souvenirs.

Elle était fiancée à un bel éphèbe aux yeux bleus, qui espérait devenir officier, «dès que l’Allemagne serait autorisée à avoir une armée». Je ne le supportais pas, tant il était caricaturalement militarisé dans sa gestuelle et sa pensée. Avec des idées arrêtées sur la fonction des femmes! Je le trouvais idiot et je crois qu’il l’était. Quand j’ai quitté Tübingen, les liens se sont défaits. J’avais été très gentiment reçue par la famille, elle-même était dans la demande, comme une majorité de jeunes allemands après la guerre. Mais, nous appartenions à des mondes mentaux trop différents. J’ai oublié jusqu’à son nom, mais pas sa silhouette, ni son visage très singulier. A-t-elle épousé le futur officier? Si oui, a-t-elle pu résister à sa bêtise ?


———————

1. Michaël MORLEY, The Source of Brecht’s “Abbau des Schiffes Oskawa durch die Mannschaft”, Oxford German Studies 2/1966, p. 149-162.


✥✥✥

Publié sur WordPress.