Chroniques berlinoises

16 novembre 2008

Chroniques berlinoises II. Juillet 2000

Nota : relecture du Post-scriptum concernant l’histoire du 8 de la rue Prinz-Albrecht, ajout de l’Annexe, septembre 2008


JUILLET 2000


B E R L I N – R Ü G E N – B E R L I N


Vendredi 7 juillet

Paris-Berlin

Le voyage commence par une surprise désagréable, je suis “débarquée” parce que l’avion est “surbooké”, comme on dit dans le jargon commercial d’Air France, puis quand même embarquée. C’était la première fois que cela m’arrivait, mes deux voisins me diront qu’ils n’ont jamais voyagé sur Air France, sans problème. L’un est Africain, l’autre Allemand. Je promets de faire une réclamation, me demandant quelles stratégies sont à l’œuvre quand la compagnie traite ses clients avec autant de mépris. La compagnie fixe des règles strictes quand on achète un billet au tarif Tempo, on ne peut modifier ni la date, ni l’heure, mais Air France s’autorise à ne pas respecter le contrat !

J’arrive à Berlin, avec deux heures de retard. À la sortie, les passagers passent entre deux policiers tenant deux chiens qui reniflent les bagages. Love parade oblige. Je rigole doucement, et sourit aux chiens. Encore du faire-semblant ! B. m’attend. Les bagages déposés, nous allons nous promener à Tegel, un lac intérieur à quelques stations de métro du centre de Berlin. J’aime ces paysages de verdure et d’eau.

Conversation passionnante faite d’allers et retours entre l’avant et l’après, elle évoque des souvenirs tantôt agréables, tantôt pénibles de la vie en RDA. Certains souvenirs reviendront comme des leitmotivs, de mauvais rêves.

*

Samedi 8 juillet

Love parade berlinoise

La ville aurait absorbé un million de personnes. La parade commençant à 14 heures, je sors vers 11 heures, pour déambuler en paix dans le quartier autour du Berliner Ensemble.

Je m’aventure dans la rue Reinhardt malgré une présence policière inhabituelle. Quelques “chars” sont déjà en place, hurlant une musique dure, sauvage, à vous pomper le cœur. Pas vraiment techno, plutôt rockeuse. Sur un char hurleur, j’entrevois un homme qui joue avec un très jeune enfant. Adieu mes oreilles ! pensai-je. Les chars sont laids, peinturlurés de graffitis informes, de couleurs acides. Sur l’un d’eux, une inscription, nous ne cherchons pas à choquer. Je tourne rapidement dans la rue Albrecht pour échapper à la violence de cette musique. J’y croise deux jeunes filles, les cheveux rouges, courtes sur jambes, perchées sur des chaussures à semelle si haute qu’elles en deviennent échasses. Elles semblent droit sorties d’un dessin humoristique. Quelque chose d’un peu gauche et drôle.

La petite épicerie-DDR, grise, où j’achetais yogourts et fruits en 1998, s’est modernisée. La façade de l’immeuble a été refaite. Nouveau, la publicité pour le Loto, un signe sûr du changement en cours, la ‘nouvelle’ société vend des rêves de richesse. La petite pâtisserie, voisine, n’a pas survécu. Les loyers sont devenus prohibitifs, les petits commerçants qui parvenaient à survivre en RDA, ferment, la rénovation exigerait un investissement dont la rentabilité n’est pas assurée. Les jeunes tentent leur chance, mais les plus âgés préfèrent abandonner, m’a-t-on dit. Ainsi, des quartiers se rénovent, mais perdent ce qui en fait le charme et la qualité. Le petit commerce artisanal n’a pas encore compris que pour survivre, il doit jouer la qualité, et les gâteaux de cette petite pâtisserie étaient médiocres.

Je jette un œil dans la cour où travaillaient les deux anglais “métallurgistes”. L’immeuble a été rénové, l’atelier a disparu, un vaste bureau le remplace. Le petit salon de pédicure survit avec aisance, semble-t-il, la pédologue est absente, “en stage” dit une petite affiche. Est-ce toujours la même dame aux cheveux très courts ? Je tourne dans la Marienstrasse, des immeubles ont été rénovés, d’autres construits ou en voie d’être rénovés ou construits. D’où cette alternance de façades rutilantes et de façades aux gris ou roses tristes, qui commencent à devenir minoritaires.

Je me promène autour de la Gare Friedrichstrasse dont la rénovation est achevée. Un système d’ascenseur permet de naviguer avec sa bicyclette, et aux handicapés de se déplacer avec un minimum d’obstacles. Le magasin de l’ex-antiquaire-DDR, connu des bibliophiles, abrite un bureau de Poste associé à une papeterie qui vend aussi des journaux. Le petit bâtiment blanc, sans caractère, à proximité de la Gare, dans la rue Friedrich, où j’avais vu du temps de la RDA. une exposition de peinture, est toujours en attente d’un nouveau destin. Probablement sa démolition. Ce coin de la Friedrichstrasse avec ces petits commerces n’a pas changé, il pérennise d’une certaine manière l’atmosphère-DDR, mais des signes annoncent de futures métamorphoses, dont témoigne une immense banderole protestant contre la fermeture du théâtre.

Je croise de plus en plus de jeunes gens qui se dirigent vers l’avenue Unter den Linden. Ils avancent aux pas de charge avec le sérieux des militants qui allaient aux ‘manifs’ politiques. Je croise deux japonais dont un, en costume traditionnel, un portable à l’oreille, il parle un excellent allemand. Dans des voitures, le long du quai des policiers en civil. La Love parade me paraît “surprotégée”.

Je me dirige à contre-courant, je longe les quais et reviens dans la rue Reinhardt où stationnent toujours les voitures de police et les chars hurlant. De jeunes policiers sont sortis des voitures, l’un d’entre eux, très jeune, regarde les occupants d’un char voisin. Le regard est indéfinissable. Pas agressif, mais une interrogation hostile et butée. Je ne m’attarde pas, presse le pas pour quitter la rue. Je remonte la rue Friedrich vers la rue Oranienburg, passe devant la synagogue, deux policiers sont en faction. — C’était le quartier des Juifs pauvres, venant de l’Est, m’avait dit B. Considérés comme des citoyens de seconde classe (etwas Minderes). Y compris par des Juifs allemands “de vieille souche”. La pauvreté incarnée perçue comme une menace, un destin toujours possible ?

Je voudrais déjeuner, j’entre dans différents restaurants et j’en ressors au vue des cartes qui offrent un tel mélange de cuisine ‘internationale” que j’en deviens méfiante. Du “couscous à l’indienne”, du chili sur la page italienne, et ainsi de suite. Je fuis, imaginant tous les sachets dans des congélateurs.

Et si le “métissage” culinaire était le signe même de l’inculture culinaire ? L’emprunt est un art subtile, et non simple collage d’autres saveurs. Les cuisinières marocaines, par exemple, savent le pratiquer avec bonheur quand elles innovent en empruntant à la culture culinaire chinoise. Elles “marocanisent” le chinois. Il est vrai que les deux cultures partagent une science du doux-salé. Et un art culinaire ancien.

De restaurant en restaurant, je finis par m’asseoir à une terrasse dans les Hackesche Höfe, ces immeubles avec cours intérieures dont les façades sont recouvertes de briques vernissées de couleurs différentes. Je commande des foies de volailles. Sous des feuilles de salade, peu sympathiques, trois foies, secs, précuits et réchauffés, recouverts d’une sauce rouge. J’ai faim, mais pas assez pour m’aventurer. Je commande un gâteau. À la table voisine, des Allemands mangent avec application, salade et foies.

Je me prépare à rentrer, pour éviter la parade. Je refais le même chemin. La rue Orianenburg est vide, barrée, quelques jeunes gens, les uns vêtus de jean, T-shirt, d’autres portent des vêtements de cuir noir, les filles ont les cheveux flamboyants, en bataille, l’une d’elles est moulée par un maillot de cuir noir, échancré aux cuisses et aux seins, les hommes ont le crâne fraîchement rasé. Glasur. Des personnages de bande dessinée. Devant la synagogue, le nombre de policiers a doublé, une voiture de police en forme de tank stationne. En moins d’une heure, l’atmosphère de la rue a changé, je la trouve unheimlich, sans pouvoir m’expliquer cette sensation désagréable. Je reconnais la voiture jaune hurlante vue dans la rue Reinhardt. Des jeunes gens installés sur le trottoir attendent manifestement quelque chose. Ils sont peu nombreux. Sensation de vide. Quand j’arrive Friedrichstrasse à hauteur des beaux restes des Tacheles, squattés par des artistes, des voitures de police se mettent en mouvement, suivies par les voitures que j’avais vues dans la rue Reinhardt quelques heures avant. Sur le terrain vague qui entoure les “ruines”, une étrange machine crache du feu, deux hommes vêtus de noir s’en approchent, avec deux torches et se mettent à hurler, Feuer ! Feuer ! en jouant des torches, sous le nez des rares passants, tandis que de la première voiture, une musique sauvage fait écho à ces braillements. Torches, vociférations, musique grinçante, ferrailleuse me mettent mal à l’aise. Je sonne avec vivacité chez mon amie. Trop de souvenirs affluent. La culture du  marginal dépenaillé n’est-elle pas l’envers trop exact des tenues nazies, trop bien amidonnées ?

Je dis à B. que la Love parade passe dans la rue Friedrich, sous ses fenêtres.

Mais non, dit-elle, tout se passe dans le Tiergarten !

Je raconte ce que j’ai vu. Elle trouve mon récit bizarre, très bizarre même. Elle ne comprend rien à ce que je raconte. Et pour cause.

— Les Autonomes participeraient-ils à la parade ? se demande-t-elle à voix haute.

Le soir, nous jetons un œil sur les nouvelles, et nous voyons des fragments de la Love parade dans le Tiergarten. Aucuns rapports avec ce que j’avais vu Friedrichstrasse. Cette Love parade a des allures de grande kermesse en mouvement, où s’étalent tous les stéréotypes de la société de consommation, du cul en particulier, allant du bel Africain qui reproduit l’affiche d’un film français où l’on voyait un étalon brandissant le sexe comme un drapeau, et qui s’amuse à produire des mouvements de rein suggestifs à l’intention de la caméra, en passant par la jeune femme dont la caméra venait de caresser une fesse et qui tourne ostensiblement ses deux fesses vers la caméra qui répond à l’invitation et s’attarde sur ce beau fessier. Du déjà vu et revu, les déguisements aussi manquent d’invention. Plus c’est kitsch, plus la caméra absorbe, digère et régurgite.

Sur les chars, on se dandine, des mouvements de mains, à la manière indienne, brassent l’air. Danse minimaliste, dit un journaliste amusé. Rares sont les Occidentaux qui savent bouger, donner un rythme au mouvement. Des siècles de corps corsetés ne s’effacent pas par la magie des intentions ‘libertaires’. Que l’on croit ‘libertaires’.

J’éprouve d’étranges sentiments à regarder ce défilé de stéréotypes, sortis des magazines. S’amusent-ils vraiment à se dandiner, debout les uns à côté des autres, sans réels rapports, cherchant à capter l’œil de la caméra ? Mais, le pire est encore à venir quand un monsieur d’un âge certain esquisse lui aussi des dandinements. Être dans le coup, branché ! Je ne connais rien de plus dérisoire que le mime des stéréotypes de la jeunesse. B. épelle son nom que j’oublie immédiatement, — il est connu, il est de toutes les fêtes, dit-elle. — Manifestation politique, qu’il dit… Le sentiment qu’il s’agit d’une fête octroyée aux enfants de pays riches, fête neutralisante. Peut-être aurait-il fallu se mêler à la foule pour capter et comprendre le désir d’en être, car ils se sont déplacés de partout pour être là.

Cette parade rapporterait beaucoup d’argent à Berlin dont les caisses sont vides, ne cesse de répéter B. Même s‘il faut chaque fois refaire les pelouses ravagées du Tiergarten... Toute la nuit, on est réveillé par les ambulances qui conduisent à la Charité des participants comateux. Tout le monde s’en fout !

Je m’interroge sur ce que j’ai vu le matin, ne parvenant pas à établir un lien entre les deux parades. Nous restons sur un point d’interrogation.

Dimanche 9 juillet au matin

Rügen, une parenthèse bucolique

Nous allons sur une île de la mer Baltique, à Rügen, nous nous sommes levées tôt pour éviter les trains bondés. Dans les stations, des jeunes gens dorment, le sentiment de solitude éprouvée devant la télévision, se trouve renforcé. Il est vrai que les lendemains de fête sont toujours gris, et ceux, celles, qui vont dans la même direction que nous, sont des enfants de l’ex-RDA, pas très gâtés par les lendemains que le capitalisme leur chante.

En chemin, B. apporte une réponse à notre point d’interrogation. Elle avait écouté les nouvelles. Pour dénoncer le mercantilisme de la Love parade, une contre-manifestation avait été organisée. Ce que j’avais vu dans l’ex-Berlin-Est était donc cette contre-parade. Manifestement, elle avait attiré peu de monde. Trop à contre-courant. Mais, les formes de la contestation étaient-elles adaptées à son objet ? Peut-être aurait-il fallu inventer des formes de critique plus convaincantes. La parodie peut être joyeuse. Ce que j’ai vu était triste. Et attristant. Haine contre Love mercantile ? L’utopie  peut-elle se contenter d’être simple négation, sans courir le risque d’être prise aux pièges de ce qu’elle dénonce ? Le look du  marginal, du rocker serait-il plus authentique que celui des participants, parce que plus agressif ? Guerre des looks comme guerre d’idées ?

Thiessow, Vendredi 14 juillet 2000

Encore et toujours le politique. L’Avant/l’Après…

Le dimanche de notre arrivée, au restaurant, nous avons fait la connaissance d’une femme, S., une Berlinoise de l’Ouest dont le visage, la voix, le regard m’ont séduite. Elle nous avait proposé de participer à une journée sur un voilier, le propriétaire acceptant de le faire « pour trois personnes seulement ». Mais le temps est souvent capricieux sur la mer Baltique, des alternances d’éclaircies et de pluies. Le Jeudi 13 juillet, il faisait beau, nous décidons de passer la journée sur l’eau. Le propriétaire du voilier est un homme jeune qui travaille comme accessoiriste à Babelsberg, la cité du cinéma. Il parle de certains films tournés, de quelques acteurs américains, dont Colombo-Peter Falk. Il mange la moitié des mots, tant il parle vite. Je me fatigue à l’écouter.

À un moment, la conversation vire au politique. Et le politique tourne toujours autour du socialisme réel et du capitalisme non moins réel que les Ossi ne connaissaient que par « les paquets envoyés par jüte Tante, jüte Onkel », comme dit le bon peuple berlinois qui découvre «une société des coudes – Ellenbogengesellschaft. Où on ne peut faire confiance à personne».

On en vient à parler de la chute du mur. Tous l’ont vécu comme un grand moment, mais les souvenirs évoqués sont très contrastés. Gemischt. Le pire et le meilleur s’y côtoient.

Les Wessi jetaient de petits paquets dans la foule, un paquet de café et deux tablettes de chocolat. Des enfants furent piétinés. Comme si nous ignorions ce qu’était le café et le chocolat ! dit B. ricanant.

Puis, les Wessi se fatiguèrent assez vite de ces hordes qui dévalisaient les magasins, plus un fruit, plus un Brötchen (petit pain du petit-déjeuner) ! C’en était trop. On les pria de retourner chez eux.

S. se demande si l’unification a été une bonne chose, peut-être eût-il mieux valu, dit-elle, que les Ossi organisent, eux-mêmes, des élections et changent progressivement la société. B. ajoute que l’unification aurait dû induire un changement de constitution.

— C’est écrit dans la Constitution, insiste-t-elle. On a préféré faire l’économie d’une réforme de fond.

Nouvelle humiliation pour les contestataires ossi qui, fort de leur expérience socialiste, avaient beaucoup travaillé à l’élaboration d’une nouvelle constitution. Ils furent assez naïfs pour voter Kohl. Le reste, la grande braderie de l’Est, on connaît.

De manière évidente, les Ossi n’aiment pas la manière dont les Wessi écrivent leur Histoire.

J’y étais, personne n’est descendu dans la rue pour la réunification ! est un leitmotiv.

Le sentiment que le plus heureux, c’est “l’ouvrier de Babelsberg”, propriétaire du voilier, qui du temps de la RDA, avait eu des difficultés à obtenir l’autorisation de naviguer.

— Avec moi, c’était clair, ils savaient où je me tenais ! disait-il, avec un geste indéfinissable tant il était porteur de significations.

On ne refait pas l’histoire. Les Ossi disent avoir quelque avance politique sur nous, « nous avons connu le socialisme réel et maintenant, nous connaissons la capitalisme réel. Une double expérience ». Une sorte d’amertume crispe encore les visages. Ils croyaient aux bienfaits du capitalisme, ils n’ont jamais pu imaginer qu’on les mettrait si facilement au chômage, l’expérience est épreuve. Certains préfèrent tirer le diable par la queue pour ne pas avoir à mendier l’aide sociale. Question de standing mental. Une manière d’affirmer sa dignité aussi.

Dans cette aigreur flotte comme un rêve d’éthique frustrée qui perdure.

Il est question de Wanderlitz, un espace protégé, dans la forêt à proximité de Berlin où les bonzes du parti, les Prominenten, se sont murés après le 17 juin 1953.

— Quand le peuple ouvrit les portes de cette résidence, il fut déçu, Wanderlitz n’avait rien d’un Palais, les Prominenten ne vivaient pas dans le luxe, le moindre des PDG capitalistes était mieux logé… La télévision de l’Ouest avait beaucoup parlé de cette résidence.

Le ton est ironique.

S. dit avoir logé à l’Hôtel Cliff à Rügen où le grattin politique ossi descendait.

De fait, les chambres étaient spacieuses, mais le luxe très relatif, si on le compare à  celui d’un palace où descendent nos hommes politiques.

L’île Vilm, à quelques kilomètres de Thiessow, fut aussi un espace sur-protégé, réservé aux vacances des Prominenten. Une île joyau, dit-on, depuis 1936 sous protection (Naturschutz), c’est une réserve des biotopes (Biosphärreservat).

Je retiens au passage quelques blagues-DDR qui illustrent parfois un propos.

KONSUM, nom des magasins de grande distribution-DDR, signifiait : Kauft Ohne Nachzudenken Schnell Unser’n Mist = achetez sans réfléchir et vite notre camelote.

Même jeux sur SED:
= So Endet Deutschland = ainsi finit l’Allemagne
= Sich Einbilden, Dass = S’imaginer que
= So Ein Dreck = une telle merde

Sur Grotewohl-Pieck-Ulbricht = GPU allemand

Egon (Krenz), celui qu’on appelait aussi le Kronprinz de Honecker devenait : Ein Genosse Ohne Nutzen = Un camarade sans utilité.

J’aime les blagues, elles disent le regard du trimeur qui ne s’en laisse pas compter. Ce sont souvent de petites étincelles qui trahissent le feu couvant sous les cendres.

Revenues à terre, nous bavardons, d’abord à proximité du voilier et nous finissons par dîner ensemble. S. était informaticienne, un jour elle eut envie de s’occuper d’êtres humains. Elle s’occupe actuellement d’enfants handicapés. Une beau visage, serein, des yeux bleus, très doux, mais fermes. La voix est chaude, le débit lent, elle avance quand elle parle, à pas comptés, chaque mot semble avoir été pesé. Des fils se nouent. J’aime ces rencontres qui donnent l’impression de se connaître depuis toujours, les échanges sont souples et riches. L’écouter parler des enfants handicapés, chez qui la drogue fait aussi des ravages, sans sentimentalisme, c’est-à-dire avec respect et lucidité, me fascine. J’ignore ce monde, elle m’ouvre une petite fenêtre.

Elle parle de son fils, gay, schwul disent les Allemands. Elle dit le travail sur elle-même qu’elle a dû  faire pour accepter cette “différence”. Le regret, surtout, de ne pas devenir grand-mère. Je demande d’où vient le mot schwul, si lourd. Personne ne peut répondre. Contrairement aux préjugés entretenus, il semble, qu’il était plus facile d’être schwul en RDA qu’en RFA, son fils passait souvent la frontière. Le ‘grand’ poète de la culture, Becher, lui, allait à l’Ouest chercher jeunes garçons et drogue. Dans  une voiture de l’Ouest dont les réparations coûtaient une fortune aux «prolétaires» de l’Est. Frontières permissives permettant un illusoire anonymat.

*

Dimanche 16 juillet

Quand le politique veut, il peut.

Depuis maintenant une semaine, je vis dans un paradis. En septembre 1990, après les premières élections libres, ont été créés cinq Parcs nationaux. Lors de la réunification furent inclus les espaces militaires et les terrains de chasse. L’intervention énergique des Verts rendit impossible la spéculation immobilière et de nombreux projets de construction immobilière dans les bio-réserves échouèrent. Quand le politique veut, il peut. Le tourisme se développe, grâce aux rénovations élégantes des vieilles maisons à toit de chaume, et au déploiement de pistes cyclables reliant les villages et les villes de cure, à travers les forêts ou sur les digues.

Les biotopes sont si diversifiés qu’on n’en finit pas de découvrir formes et couleurs. Un mélange de mer, de forêts, de dunes, de plages de sable doré et doux. Des paysages tout en nuances. Des champs de blé ou de fourrage avec des bleuets, des coquelicots, de blancs œillets sauvages, minuscules, Lichtnelken, de fait, ils illuminent le blond des champs, et bien d’autres fleurs sauvages que je voyais quand j’étais enfant. Les coquelicots ont toujours cette fragilité de l’éphémère qui ne supporte pas d’être cueilli.

Je suis d’une ignorance crasse, je regarde la nature avec un œil de peintre, saisie par les formes, les couleurs, leur diversité. Mais, je n’en sais rien et oublie rapidement ce qu’on m’en dit. Non par désintérêt, mais parce que je n’ai pas de structure de base pouvant absorber les connaissances nouvelles. B., elle, connaît le nom de toutes les fleurs sauvages, reconnaît les oiseaux, à leur manière de voler, de crier… J’apprends qu’il existe une grande variété de mouettes, les Lachmöven, les Rauchmöwen, les Silbermöven. Son savoir m’impressionne. D’où vient-il ce savoir ?

— Du temps de la RDA, les enfants pouvaient participer à toutes sortes d’activité, l’État donnait beaucoup d’argent pour occuper les enfants “raisonnablement”- vernünftig, il existait toutes sortes de Gemeinschaften, allant de la construction d’un avion dans le Groupe-ingénieur à l’ornithologie et la protection de la nature. Etc.

B. en fut. Vers l’âge de 9-12 ans, elle se levait à 3 heures du matin pour aller observer des aigles rares dont il existe encore quelques spécimens en Allemagne. De bons souvenirs, le professeur savait formuler des savoirs dans une formule drôle que les enfants retenaient avec facilité. Certaines des formules mimaient le cri d’un oiseau.

Je pense à nos banlieusards ou jeunes citadins, abandonnés à eux-mêmes, pour le profit de quelques-uns.

B. m’entraîne souvent à regarder les couchers de soleil, il nous faut grimper vers 20.30 sur les collines. Les paysages sont incroyablement mouvants, changeant de minutes en minutes. Les lacs intérieurs ressemblent à de vastes miroirs où viennent se refléter les rose-gris du ciel. J’aimerais être peintre. Le soleil se couche sur Gross-Zicker qui de loin ondule doucement sur le ciel.

Un paradis. Et pas seulement naturel. Humain aussi. Pas un seul m’as-tu-vu, étalant ses richesses, sa graisse ou ses muscles. Quelques voiliers. Un paradis, où l’on peut laisser ses affaires sur la plage, des heures durant sans risque.

— Je viens depuis des lunes, jamais il ne m’a manqué un mark, dit B.

Elle avait perdu une lanière « si pratique pour attacher des paquets sur la bicyclette » . Aujourd’hui, elle revient de la plage avec la lanière, quelqu’un l’a trouvée et posée près du l’endroit où elle a l’habitude d’installer sa petite tente. J’ai le sentiment de rêver. À Paris, voler est devenu un sport. Dans ma bonne vieille Sorbonne où je laissais toutes mes affaires quand j’étais étudiante pour aller au restaurant universitaire ou à un cours, aujourd’hui, sur toutes les portes, les tables, des affiches mettent en garde. Se méfier à longueur de temps. C’est au Japon que j’ai compris la violence qui nous est faite. Pouvoir se promener dans une ville, le sac ouvert, pouvoir laisser son sac sur une table quand on va aux toilettes, est un luxe inappréciable qui disparaît…

J’ai rejoint B. sur la plage FKK (Frei Körper Kultur).

Je découvre l’innocence des corps nus dans un cadre naturel. Je pense en riant à une phrase d’Ernst von Salomon (je crois bien ?) qui disait à une nudiste : — Chérie, rhabille-toi qu’on fasse l’amour ! Sur la plage de Thiessow, je comprends pourquoi. La nudité serait-elle une forme de neutralisation du sexe ?

Du temps de la RDA, presque toutes les plages étaient FFK, me dit B. qui adore nager nue. Ce qui explique peut-être que les plages FFK ne sont pas séparées des plages Textil, on passe de l’une à l’autre sans y prendre garde et personne ne vous chasse si vous êtes revêtu de vos “textiles”. 

B. évoque un souvenir. Désagréable. Du temps où les Prominenten occupaient l’île Vilm, que la zone était militarisée (le Danemark n’est pas loin), il fallait quitter les plages à 20 heures. Un jour de juillet où les journées sont longues, B. et ses amis/ies avaient oublié l’heure, autour d’un feu de bois à manger des brochettes. À 20 heures précises, ils/elles ont vu dévaler de la forêt qui borde la plage, des policiers, fusil au poing.

— Ausweis, bitte ! – Papiers, s’il vous plaît !

Interloqués, ils/elles firent remarquer qu’on n’emportait pas ses papiers sur une plage et que de plus, ils étaient sur une plage FFK, où auraient-ils pu mettre leur papier ? Les soldats répétaient impassibles, comme des automates, — Ausweis, bitte. Il était 20 heures, ils devaient avoir quitté la plage. — Papiers !

L’un d’eux se décida à rompre ce dialogue de sourds et dit à voix haute :

— Cinq personnes arrivent dans la forêt, laissez passer ! – Fünf Personen kommen noch. Frei lassen !

Être interpellé — nu — par des policiers armés est une situation si grotesque qu’elle ressemble à un cauchemar. Ce souvenir fait affleurer une scène de Nelken de Pina Bausch, un homme surgissait au milieu d’un groupe de danseurs jouant comme des enfants, — Passeport ! disait-il, et l’on était parcouru d’un frisson. Nelken s’ouvrait sur un parterre d’œillets et s’achevait sur leur saccage.

Au retour, en désignant les vieilles maisons de Thiessow, rénovée, B. commente les changements :

— C’était gris, triste, maintenant les maisons sont blanches, éclatantes, les chemins asphaltés et nombreux. Avant, il n’y avait rien comme à Berlin, tu te rappelles ? Pas même du poisson !

Que faisaient-ils du poisson pêché ?

— À l’exportation peut-être.

Le bon peuple pouvait donc manger des petits-pains subventionnés et donc dérisoirement bon marché - spottbillig, mais pas de poissons pêchés dans les eaux de la Baltique.

*

Lundi 17 juillet 2000

Nouveau coucher de soleil. Quelques nuages voilent le rougeoiement. Le vent s’est levé, nous gelons. Au point d’observation, deux hommes, une femme étaient déjà installés. À l’accent, des Berlinois. Ils font du camping sous tente. J’apprends que les Thiessowiens, après avoir beaucoup prié, ont réussi à édifier une chapelle, en partie financée par le régime communiste. D’où son nom : Jesus siegt. Jésus vainc. Je crois à une plaisanterie, mais non, elle s’appelle Jesus siegt.

— Ils ont une jolie chapelle bleue, mais point de pasteur.

Klein-Zicker aussi a voulu son temple, puisque Gross-Zicker avait la sien. Sur une superficie réduite, trois lieux de culte donc, à deux, trois kilomètres au plus, les uns des autres. Sous régime communiste. Je ris. Le ton de l’historien m’amuse.

— Faut bien remercier le bon Dieu pour un si beau paysage et d’aussi beaux couchers de soleil, dit-il pince-sans-rire.

À 21 h 35, le soleil a disparu. Pünktlich. À l’heure. Il me tend sa montre pour que je juge de la ponctualité solaire.

— Un soleil allemand ? dis-je.

Ou politesse des rois ? rétorque-t-il.

*

Mardi 18 juillet 2000

Sellin ou la symétrie surréaliste

Longue randonnée. De villages en villages, nous sommes arrivées à Sellin par des chemins forestiers. Sur le chemin, des tapis de myrtilles s’offrent aux cyclistes qui daignent s’arrêter. B. en cueille un plein saladier. Je déguste quelques framboises et cueille un champignon. Une dame s’arrête et me dit en riant : — Vous avez là votre dîner, Abendbrot. Le champignon est noble, j’allais le jeter.

Sellin est une ville de cure, jolie, adjectif bizarre, mais je n’en trouve pas d’autres. Oui, jolie ! Les maisons aux façades si caractéristiques des villes de cure sur la Baltique, ont été rénovées.

— Du temps de la RDA, c’était à l’abandon, délabré, triste…

— Pourquoi ?

Elle répond par un hausement d’épaules.

J’ai du mal à comprendre cette culture du gris, cette culture du manque, de la frustration dans les régimes communistes. Seulement un problème d’argent ? Je me pose souvent des tas de questions naïves.

Il existe pourtant de belles pages de Marx sur le devenir humain à travers le développement des sens, dont le sens esthétique, consubstantiel à l’espèce sapiens, si on en juge par les outils à la fois fonctionnels et beaux que nous ont laissés les préhistoriques. Pourquoi avoir négligé cet aspect de la vie ? Pourquoi se contenter de produire du fonctionnel sans esthétique ? Tandis que j’écris, je suis assise sur un fauteuil-DDR, le tissu est d’un jaune moutarde indéfinissable et les bras sont recouverts d’une sorte de skai d’une couleur tout aussi indéfinissable, un violet tirant vers le lie-de-vin. L’association de ces deux couleurs donne au fauteuil une laideur fade. Et de plus, il est si difficile à déplacer avec son pied palmé, malgré ces allures de fauteuil de bureau, qu’il me faut déplacer la table quand je me lève ou m’assieds !

Brecht se demandait pourquoi, quand on construisait des maisons, fabriquait des objets de la vie quotidienne, n’interrogeait-on pas le peuple pour connaître ses désirs.

Il aimait à parler des objets, des meubles anciens, façonnés par des artisans, à la fois fonctionnels et beaux. John Fuegi, qui verra dans ce goût pour l’objet artisanal, une perversion de bourgeois argenté, manque sa dimension politique. L’internationale des puritains ignore les frontières.

Je savais, pour l’avoir vu chez des paysans pauvres, que le désir d’améliorer son environnement est très vif, à chaque rentrée d’argent, on rénovait, modernisait, embellissait. Le mépris du “luxe”  (notion relative) n’est pas politique, il est puritain. Pis, un puritanisme de frustré. Ou de nanti.

*

Je dois voir le pont de Sellin construit sur la mer. Du sollst ! est un verbe qui revient souvent dans le langage ossi, et que je n’aime pas. Il n’est pas invitation-à, mais obligation. Comme le wir wollen, nous voulons, un collectif pour vous inviter à faire quelque chose, qui n’est en fait que l’expression de la volonté de l’initiateur. Avec une valeur de futur. L’hystérie feutrée de la maîtrise de l’autre a trouvé ses formes langagières. Une blague-DDR s’en amuse :

L’institutrice :
- Chers élèves, nous allons – wir wollen représenter Guillaume Tell.
Intervention de Paul :
- Et où devons-nous – sollen wir aller chercher la pomme ?

Arrivée au but, j’éclate de rire. Mon regard était tombé sur des rangs de corbeilles de plage, bleues ou blanches, en ordre de marche militaire ! Un alignement strict.

— Voilà bien les Allemands ! dit B. invitée à regarder.

La plage donne l’impression d’avoir été repassée. Etrange. Personne ne la foule. Sur le pont de Sellin, nous visitons le restaurant, reconstruit après un incendie et meublé en Jugendstil. Je n’aime pas. Trop tarabiscoté. Mais, je contemple longuement, les deux aquariums avec d’étranges poissons. Un foisonnement de couleurs, de formes indescriptibles. Trois d’entre eux ont l’air de clowns qui auraient enfilé un pyjama unijambiste, vivement coloré par une large bande d’un blanc éclatant qui alterne avec une bande d’un orange franc et vif. De minuscules poissons d’un bleu de bleuet, avec une queue blanche qui semble rapportée, surgissent des mini-rochers. C’est beau à gober. Une sensation d’extrême fragilité comme les coquelicots.

Quand nous sortons du restaurant, je suis saisie par la symétrie de la scénographie, un vrai décor de théâtre, l’alignement des corbeilles de plage disait l’esprit du lieu. De chaque côté des escaliers de bois, abrupts, qui conduisent sur le pont, deux pentes de même forme et de même surface au centimètre près, recouvertes de mousses vigoureuses. Au bout du pont, le restaurant étale sa façade, de manière symétrique et exactement perpendiculaire au pont et aux escaliers. Dans ce décor, des corbeilles en ordre dispersé auraient fait désordre ! Il est vrai que ce n’est pas un jour de plage, le temps est gris et agité par le vent. Presque une toile surréaliste. Rêve ou cauchemar de symétrie ?

On se promène ensuite dans la ville, sur les traces de Walter Benjamin, Sellin était un lieu fréquenté par la bourgeoisie berlinoise. B. avance, hésite souvent, reconnaît avec peine certains bâtiments.

— La rénovation change tout, dit-elle. Ici, (devant un très bel hôtel Haus Sonneck, au blanc si éclatant dans le soleil qu’il en devient agressif), il y avait une baraque blanche, Pizza King qui vendait pizza et glaces. La villa offrait une façade délabrée, sale… les antennes sur le toit ont disparu… la structure de la façade a changé, sur l’aile droite, dans ma mémoire, les fenêtres des étages 2 et 3 étaient rectangulaires…

Elle cherche à se souvenir. Elle se demande si l’aile gauche du bâtiment avait des balcons. Probablement, car les balcons caractérisent l’architecture des  grandes maisons dans cette région. Je regrette de ne pas partager sa mémoire des lieux, je ne peux donc pas comparer l’Avant/l’Après. Je la console, en lui disant que d’une manière générale, la mémoire des façades, des espaces urbains est volatile, le nouveau effaçant très rapidement l’ancien. Pourquoi ?

Visiblement, les changements ravissent le regard, mais troublent des images intérieures, défont des souvenirs… Deux mondes s’affrontent et les villas de Sellin en deviennent paraboliques, des métonymies de la pénurie partagée d’avant et de la richesse insolente non partageable de maintenant.

Elle dit brusquement :

À Berlin lors de la chute du mur, les Ossi ressemblaient à des zombis  qui regardaient avec une curiosité  de voyeur les vitrines des magasins… J’ai pris des photos, tu verras ces regards étranges… oui, du voyeurisme !

Puis, elle se tut. Un long temps.

*

À Baabe, j’achetai un livre chez un brocanteur, sur les Voyages des chercheurs allemands en Amérique du Sud au XIXe siècle. Des lettres de Humboldt, entre autres. Je remarque une pince étrange, j’en demande l’usage, le brocanteur me dit avec un petit rire et un claquement de langue :

C’est une pince bien particulière… (pause) une pince à castrer !

Je ne comprends pas immédiatement.

Ja ! pour les animaux, chiens, chats…

Je la repose. Quand je sors du magasin, arrive le Rasender Roland, (il faut rouler les deux r). Le Frénétique Roland est un petit tortillard qui crache la vapeur avec un bruit de sirène. J’avais entendu le Rasender Roland dans la forêt, mais je ne l’avais pas encore vu. Il relie les 13 bourgs principaux de l’île de Rügen en prenant son temps, 30 km à l’heure. Un jouet pour les enfants de Gargantua qui cueillent en route des Lilliputiens, qu’ils entassent serrés dans les trois wagons. Les bicyclettes sont plus à l’aise dans le vaste wagon qui leur est réservé. La locomotive est noire, les 3 wagons pour passagers sont verts, le wagon pour bicyclettes, rouge.

D’autres sapiens qui préfèrent la voiture, forment de longues files indiennes. Une odeur d’essence me saute au nez. Retour à Thiessow par les chemins forestiers.

Fourbue. Une vingtaine de kilomètres à bicyclette.

*

Jeudi 20 juillet 2000

Temps gris, crachin en continue. Sprühregen, disent les Allemands. Vents vigoureux qui obligent à bicyclette à livrer un combat musclé.

Anniversaire de l’attentat contre Hitler. Les journaux y consacrent quelques lignes. Hitler aurait regardé plusieurs fois l’exécution filmée des comploteurs, qui n’auraient pas été pendus, mais lentement garrottés. Étouffement lent et jouissance au spectacle de l’étouffement. Vrai ou simple rumeur ?

Clara Zedkine et le souffleur en 1932

Longue conversation avec Br. Elle parle si bien de son travail radiophonique, de son travail sur les sons, leur possible manipulation par les nouvelles techniques que je peux l’écouter des heures durant. Pour le Feature sur le Reichstag, un documentaire radiophonique, elle a travaillé sur des archives sonores. En “clarifiant” le discours de Clara Zedkine, elle découvrit un murmure tenace ; de fait, une seconde voix, celle du souffleur, soutenait la très vieille dame, malade et soumise ce jour-là, à une dure épreuve. Elle avait l’ingrate mission, en tant que doyenne d’âge, non seulement d’ouvrir la séance du Reichstag du 30 août 1932, au moment où le NSDAP avait obtenu aux élections de juillet 1932, 37,3 % des suffrages (soit 13,7 millions), mais aussi d’introduire le Premier ministre de Prusse — Joseph Goebbels — comme Président du Reichstag, un des douze élus du Parti national-socialiste ouvrier allemand, aux élections du 20 mai 1928. La République de Weimar se mourait à bout de souffle, le Nouvel Ordre arrivait. Vociférant. On comprend que Clara Zedkine ait eu besoin d’un souffleur. Elle meurt peu après à Moscou, le 20 juin 1933.


Dimanche 23 juillet 2000

Samedi 22, nous avons quitté Thiessow pour Berlin. Le retour est irritant, nous n’étions jamais sûres que les cars accepteraient nos bicyclettes. Le car Thiessow-Bergen est  en surchage, le chauffeur refuse d’ouvrir le coffre à bagages, un groupe de jeunes gens entassent leurs sacs à dos, qui sont de véritables maisons ambulantes, autour des bicyclettes. On étouffe. Tout le monde prend son mal en patience. Les chauffeurs sont des chauffeurs, ils ne sont pas payés pour s’occuper des bagages, m’avait dit un Grassois, conducteur d’autobus. Ça résiste aussi chez les ex-DDR, à ce qu’il semble. Petite revanche d’un Ossi sur des Wessi en vacances ?

Je suis heureuse de me retrouver, seule, dans la chambre de l’Hôtel Allegra, rue Albrecht. Je parcours les articles de journaux, que j’avais emportés de Thiessen. Un visage m’arrête. Une belle tête occupe le centre d’une page du Tagespiegel, celle d’Imo Moszkowicz*, à la date du 23 juillet 2000. Je lis l’interview menée par  Thomas Lackmann. Une histoire de Juifs de l’Est, russo-polonais, père cordonnier qui émigre seul en Argentine, en 1938, qui tarde à faire venir sa famille, malgré les lettres instantes de son fils Imo. La mère d’Imo, les six soeurs d’Imo meurent à Auschwitz. Lui en sort à l’âge de 20 ans. Survie qui éclaire le titre énigmatique  de l’interview : « Für mich ist ein anderer gestorben- Pour moi, un autre est mort ». Un grec malade a  pris sa place dans la chaîne de mort. Le für mich en allemand est lourd de significations et de culpabilité. C’est une adresse  ciblée à/pour quelqu’un. Un échange de nom en faveur de.

L’interview porte principalement sur son travail de metteur en scène, avec quelques flashs sur le passé, l’intéressé dit éviter d’ouvrir « les écluses de la mémoire ». Ouvertures toujours coûteuses en temps de vie (Lebenszeit). Le choix des pièces dit l’interrogation sur le pouvoir : Torquato Tasso de Goethe ; Le Stellvertreter de Rolf Hochhuth à Francfort, qui explorait la complicité de l’Église catholique à travers le personnage du pape Pie XII ;  Le temps des innocents – Die Zeit der Schuldlosen de Siegfried Lenz  (1969) en Israël. Texte qui valut à l’auteur le Prix de la ville de Brême.

L’interview s’achève sur un souvenir douloureux : il a revu son père à Buenos Aires, qui ne le reconnaît pas, et relu les lettres écrites du temps des dangers nazis. Bitter. Amer. Terriblement-ungeheuer.

Une enfance et une adolescence ravagées, une vie d’adulte patiemment construite.

*Auteur de Der grauende Morgen- Un matin gris (devenant gris), paru en 1996.


Lundi 24 – mercredi 26 juillet 2000

Berlin, tourisme historique

Je recommence à déambuler avec bonheur dans Berlin. J’explore à nouveau mon périmètre d’observation, le quartier autour du Berliner.

Les changements urbains me passionnent, ils disent le politique, ce qui l’anime, ses stratégies plus ou moins secrètes, ses priorités non avouées, ce qu’il respecte, ce qu’il ne respecte pas ou plus, ce qui se profile… La sébastopolisation progressive d’une bonne partie du Quartier Latin disait la politique urbaine menée par l’équipe RPR de l’Hôtel de ville, la volonté de neutraliser le Quartier latin, trop turbulent. Le rétrécissement intensif des trottoirs parisiens au profit de la voiture rendant obsolètes, non seulement le flâneur parisien, mais aussi la mère de famille et sa voiture d’enfants, témoignait de choix de société qui démentaient le discours officiel. Les changements survenus dans le XXe, autour des rues Villiers de l’Isle Adam, Orfila, de Chine, en vingt ans, disent la disparition dans Paris, des lieux d’habitation et des lieux de travail. Entre autres choses. En 1972, quand j’emménageai, de petites usines (boutons, chaussures, décors de théâtre) commençaient à fermer leurs portes. Elles furent lentement remplacées par des immeubles dont le standing allait croissant. Ailleurs, la spéculation immobilière chassait les petites gens vers la périphérie, souvent trop âgés pour lutter. Les changements de propriétaires sont instructifs, qui révèlent dans quel sens va l’occupation du sol. Rue Mouffetard, je me souviens avoir rencontré dans un café, une femme qui se battait contre l’idée que seuls les riches pourraient habiter le centre de Paris. Aujourd’hui, le rue Mouffetard est devenue une rue inhabitable, livrée aux enseignes hideuses et aux trafics. Les touristes croient y flairer «le charme parisien».

D’où mon intérêt pour ce Berlin qui se métamorphose à vue d’œil, dans la courte durée. Phénomène rare pour une ville. Mais, QUI rénove et pour QUI ?

J’explore la rue Reinhardt, entrevue le jour de la Love parade, elle a beaucoup changé, de nouveaux bâtiments, dont un qui m’intrigue, la grille est ouverte, je pénètre pour regarder le bâtiment de la cour intérieure. Impressionnant de modernité glacée. Je découvre des caméras de surveillance, en sortant, je cherche l’enseigne, c’est le siège du FDP (Libéraux), un parti riche, très riche, me dira D. à qui je parle de ce bâtiment sur-protégé. Le Deutsches Theater est toujours à sa place, et le vieux Bunker aussi. Je me suis habituée à sa présence, une sorte de point de repère. On aimerait y pénétrer, pour voir. Quel architecte lui donnera forme civile ? La partie de la rue Reinhardt à proximité de la rue Friedrich a peu changé, le restaurant (a-t-il toujours été italien ?), les petits commerces sont les mêmes, la petite teinturerie, un magasin de réparation de vieux appareils (tourne-disque), mais aussi de bicyclettes, le fleuriste, en face, le bouquiniste Volapück, installé depuis trois ans, me donnent le sentiment d’être sur un territoire familier, malgré les changements. Dans ce petit périmètre avaient habité des comédiens du Berliner. Les immeubles ont été rénovés, les comédiens ont déménagé. Devenu trop cher.

Dans la rue Albrecht, j’avais entrevue un ensemble d’immeubles nouvellement construits, avec trois cours intérieurs dans la tradition berlinoise, le Prinz-Albrecht-Karree (le soulignement est suspens qui s’éclaire dans le post-criptum parisien). J’y pénètre. Un luxe sobre. Je me promets de demander le prix des loyers. Mais pourquoi cette référence à un Prince, Prinz Albrecht ? Les aristocrates sont à la mode et redorent les blasons ternis ou en donnent à ceux qui n’en ont jamais eus. À Thiessow aussi, un hôtel de luxe et de cure marine, portait un nom de prince russe.

La profondeur du ‘Carré’ m’étonne. Sur la rue, je me souviens, se trouvait un vieux restaurant (Stube), que j’ai toujours vu fermé, suivi de quelque chose qui ressemblait à un baraquement où, en 1998, j’achetais de la papeterie, de la ficelle pour mes paquets de livres.

Le restaurant Ständige Vertretung au coin de la rue Albrecht est devenu une attraction touristique, le soir, toutes les tables sont occupées. Hélas ! pour les anciens clients dont j’étais en 1998. On y mangeait correctement. Aujourd’hui, on s’y frotterait aux politiques et/ou au personnel qui officient à trois pas, le Reichstag étant à portée de main.

Ständige Vertretung, enseigne énigmatique pour un restaurant. Du détail historique ironiquement bavard. Officiellement, l’Allemagne de l’Ouest ne pouvait pas se permettre d’avoir pignon sur rue en RDA, c’est-à-dire une Ambassade. La représentation diplomatique de la Bundesrepublik fut donc nommée Ständige VertretungMission (ou Représentation) permanente. Après les accords d’Helsinski, signés par la RDA, qui autorisaient les citoyens à se déplacer comme ils l’entendaient, des citoyens de la RDA occupèrent la Ständige Vertretung, pour exiger l’application des accords. La RFA a dû négocier la liberté des occupants. Une source inespérée de devises.

En gardant ironiquement ces jeux euphémiques de langage, le restaurant garde la mémoire d’une Histoire percluse de contradictions. Comme toutes les Histoires nationales.

En février 1998, avant le déménagement de Bonn, on y fêtait le carnaval sur le mode rhénan, c’est-à-dire catholique. Les riverains protestèrent et la fête a dû se déplacer.

La boulangerie artisanale mitoyenne du restaurant a mis la clé sous la porte. Une boulangerie industrielle appartenant à une chaîne, s’est installée sur le trottoir d’en face. J’ai jeté un œil sur la pâtisserie et suis ressortie les mains vides. Un Café a pris la place de l’ancienne boulangerie, on peut y lire la presse internationale et amortir le prix de son café qui, de plus, est de bonne qualité.

Ganymed, le restaurant attenant au Berliner, fermé en 1998, a rouvert ses portes. Du temps de la RDA, c’était un restaurant coté. Un jour de grande faim, j’étais entrée dans le temple. Le restaurant était vide, je pris place. Au bout de quelques minutes apparut un Herr Ober. Je devais attendre qu’on me place, dit-il, sans grande aménité du haut de son blanc tablier. Le ton me déplut, il me rappelait le ton de la police des frontières, je ressortis. Illico. So was, dit-il dans mon dos ! Je n’ai donc jamais su quel était son niveau culinaire. Le soir de notre retour de Rügen, nous y avions dîné. La poularde “élevée au maïs” était goûteuse, mais les nouilles servies étaient un petit scandale. Du moins pour une fille de macaroni ! Du papier mâché. De ces nouilles industrielles, indéfinissables, livrées sous forme de pâte dont on fait des filaments au dernier moment. B. a livré une assiette soigneusement nettoyée, elle semblait avoir apprécié.

En Allemagne, je me perçois de plus en plus comme une handicapée du goût, un palais éduqué par une cuisine paysanne, du vin fait maison, des légumes frais qui n’étaient jamais passés par le frigidaire, du poulet musclé… La restauration est nettement moins chère qu’en France, le service a du niveau, mais la cuisine, dio mio ! Je me demande même s’il existe encore des cuisiniers dans les cuisines. Même les saucisses ne peuvent plus se manger n’importe où. C’est dire. Quand je m’en plains, on essaie d’expliquer ce manque de culture culinaire par la pauvreté allemande dans le passé. Je refuse l’argument. Les raviolis faits maison sont un plat de pauvres, avec à peine 200 grammes de chair à saucisses, des feuilles de bette, un œuf, un peu de farine et de l’eau, et beaucoup, beaucoup de main d’œuvre, on nourrit une énorme famille. Pauvres, mais imaginatifs. Le couscous appartient aussi à cette tradition culinaire du pauvre. Et la cuisine populaire chinoise, coupant menu un petit morceau de viande, poulet… pour que toute la famille puisse en connaître le goût, aussi. Ma mère trouvait des parades à la pénurie, souvent étonnantes. Quant à son art d’accommoder les restes de la semaine, il relevait de l’Ordre du mérite ! Le palais ne reconnaissait plus rien, mais c’était savoureux. Une imagination concrète, empirique, inventive. De l’histoire de bonnes femmes qui nourrissent avec peu d’argent. Une culture du goût, et donc quelque part du bien-être du corps. Au quotidien. Un quelque chose qui joue un rôle essentiel dans la transmission des valeurs. Et qui commence à se perdre en France aussi. À en juger par la restauration.

J’abandonne mon périmètre préféré pour aller visiter le petit Musée du Checkpoint Charlie, « le légendaire poste de contrôle allié », disent les dépliants pour touristes. Je descends le fragment de la rue Friedrich que j’aime peu, une modernité sans caractère. À l’angle de l’avenue Unter den Linden, je croise le fantôme de Jules Laforgue, lecteur français de l’impératrice Augusta, épouse de Gullaume Ier. Le malheureux Parisien traînait un ennui épique. Je me serine,

C’est d’un’ maladie d’ cœur
Qu’est mort ’, m’a dit l’ docteur,
Tir-lan-laire !
Ma pauvr’ mère ;

*

Il était un roi de Thulé,
Immaculé,
Qui loin des Jupes et des choses,
Pleurait sur la métempsychose
Des lys en roses,
Et quel palais !

*

Un léger engorgement à l’entrée du Musée. Beaucoup d’américains. Je traverse assez vite les salles trop étroites.

J’admire l’inventivité des sapiens quand ils décident de faire la nique au pouvoir et de passer un mur qui se voulait infranchissable. De la montgolfière à l’astucieux système de valises où se cache une jeune fille dont un Berlinois de l’Ouest est amoureux, en passant par les rouleaux de câbles, la voiture blindée, etc., ils ne cessèrent de déjouer la surveillance policière, toujours se perfectionnant. La fuite comme défi sportif et politique. Quelques-uns, blessés, moururent exsangues. Sans aide. D’autres furent arrêtés. Parfois, rachetés par la RFA.

Les toiles exposées sont faibles, aucune n’arrête le regard pour dire le sinistre de la réalité qu’on vient de voir. L’événement était-il trop gris pour pouvoir passer dans l’art ? Ou le choix, limité ?

Quand je sors, j’aperçois un homme jeune, accroupi au milieu de la rue, bloquant la circulation et photographiant un copain sous la photographie du soldat américain accroché au mat symbolique, mémoire de la division. Au dos, une autre photo, celle d’un soldat russe. Les automobilistes allemands généralement impatients, attendent. Thank’s ! dira-t-il, avec un fort accent américain.

Existe-t-il en Amérique, un Musée sur le FBI, la CIA ?

Il m’arrive de me rêver gagnant au Loto. Si je gagnais, je créerais une Fondation où j’organiserais des colloques, des expositions sur les méthodes de toutes les polices politiques. Et leurs effets sur la vie des victimes. Une sorte de musée comparatif. On y analyserait comment les fins des différentes polices politiques sanctifient les moyens, comme on dit en allemand. On se demanderait en quoi les méthodes de la Stasi, du KGB diffèrent des méthodes du FBI… Il m’arrive même de me demander, c’est une hypothèse de travail parmi d’autres, si, par comparaison, les méthodes de la Stasi — et ses petits pots d’odeurs que l’on peut voir dans toutes les expositions historiques à Berlin — ne paraîtraient pas un peu artisanales…

La section Victimes-de, analyserait les effets de ces méthodes sur la vie des citoyens ordinaires. Une autre comptabiliserait l’argent englouti dans ladite collecte d’informations… Etc. Une manière de penser le passé et le présent de toutes les formes de pouvoir des plus totalitaires aux plus démocratiques.

La grande Amérique ayant ouvert aux chercheurs des pans entiers d’archives du FBI, de la CIA, on aurait de quoi faire. Ce qu’on commence à entrevoir est alléchant. J. Edgar Hoover, ce chef du FBI qui a longtemps fait trembler les vertueux politiques, avait (entre autres choses) un goût pervers pour les détails intimes croustillants. Le Président Johnson aimait tant ces dossiers qu’il fera voter une loi pour maintenir Hoover au-delà de l’âge de la retraite. Même les amours téléphoniques de Brecht et Ruth Berlau ont été écoutées, aux frais du contribuable américain. Et celles moins platoniques de Sénateurs, Présidents, dont les ébats du beau John Kennedy avec des call girls. Ces dossiers permettaient tous les chantages dans un pays hypocritement puritain. Les mafias s’en amusaient. Avec raison. Je te tiens, tu me tiens, il tient, nous nous tenons, vous vous tenez, ils se tiennent. La conjugaison du verbe pourraient inspirer une jolie ronde de personnages janussiens, à un nouvel George Grosz. Bref, du travail pour les chercheurs, les historiens, les artistes… pour des décennies.

Mais je ne sais pas jouer au Loto ! Chaque camp peut donc continuer à diaboliser les méthodes des autres. La France (de droite et de gauche) peut continuer à garder ses cadavres exquis dans des Archives fermement scellées. Démocratiquement scellées.

Un souvenir désagréable m’a rattrapée à la sortie du musée. Aux Archives-Brecht, le travail se fait sur des photocopies, mais je demandais toujours à voir les originaux. Quand je voulus consulter l’original de la Première version de L’opéra de quat’sous qui avait appartenu à Erich Engel, metteur en scène de la pièce en 1928, je me heurtai à une série d’obstacles, tous plus agaçants les uns que les autres. Et incompréhensibles. Il me fallut même obtenir l’autorisation de Mme Engel qui habitait à Berlin-Ouest, et dont personne ne connaissait l’adresse. Mais, je suis obstinée, les obstacles me stimulant, je vins à bout des résistances que je ne comprenais pas. Je me demande, aujourd’hui, si cet entêtement n’a pas été jugé suspect.

Quand j’obtins l’autorisation, je me rendis à l’adresse indiquée. À l’entrée, un fonctionnaire en uniforme me demanda de déposer mon passeport. Ensuite, je fus conduite dans une petite pièce nue, avec une seule table et une seule chaise. La fenêtre était grillagée, elle donnait directement sur le Mur. En attendant le document, je regardais le dispositif : le Mur, les barbelés, la terre meuble. Sinistre. Je me souviens encore du malaise éprouvé. J’avais le sentiment d’être dans une cellule, enfermée. J’avais emporté un petit appareil avec lequel, je pensais photographier les pages qui m’intéressaient. Je n’ai évidemment pas osé sortir l’appareil de mon sac. Auto-censure. Il m’a fallu une bonne demi-heure, avant de parvenir à me concentrer sur le document. Puis, lentement, je parvins à oublier le cadre et à travailler. Avec une attention redoublée, pour ne pas avoir à revenir. Puis, Mme Ramthun à qui j’avais signalé quelques écarts significatifs entre la version photocopiée et l’original, trouva là un prétexte pour déplacer le document aux Archives-Brecht, j’ai donc pu continuer à travailler sur la belle table en bois massif de Brecht. Loin du Mur.

Je ne suis passée qu’une seule fois par le Checkpoint Charlie, un soir à “00.17”, alors que j’aurais dû sortir à 00 heure, et pas une minute de plus. On me garda environ 3/4 d’heure, tandis qu’on procédait à des vérifications ou faisait semblant. Un autre souvenir pénible.

Une sale histoire, ce Mur. Mais, je n’aime pas la manière dont les Wessi en parlent, la manière dont ils font son Histoire. Une Histoire trop simple. Des Allemands de l’Est, non plus, n’aiment pas la manière wessi d’en parler. Un discours de vainqueurs qui oublient les ratés de la “démocratie” allemande. Les provocations. Les 4 mark-DDR pour un 1 DM qui permettait de rafler le peu de marchandises dont disposaient les Berlinois de l’Est, en particulier les cuirs importés de Pologne et de très belle qualité. Entre autres exemples. Des détails, bien sûr ! Comme les millions de DM de sabotage dont se vantait  la RFA. Ce Mur reste un symbole fort de la guerre froide et ses surenchères. Je continue à penser que ce n’est pas la chute du Mur qui marque la victoire du capitalisme, mais sa construction.

Le lendemain, je décidai de me promener sur la Spree, j’ai donc pris un des bateaux qui propose une visite des ponts de Berlin. L’accompagnatrice est une Berlinoise qui connaît sa ville — et l’Histoire allemande. Des paysages urbains très contrastés défilent. On commence par passer devant d’anciennes usines en ruines, associées à des blocs d’habitation, — On a cherché à cacher l’industrie, on habitait devant et on travaillait derrière, dit-elle. On passe devant les ruines d’un pont que les Allemands eux-mêmes ont fait sauter pour empêcher l’avancée des Russes ! Le pont devait être large et puissant si on en juge par les immenses assises de pierres qui, de part et d’autre de la Spree, sont là comme des témoins accusateurs. Paris, privé de ses ponts de pierres, est-il pensable ?

Le bateau passe sous un petit pont métallique récent, sur le Landwehrkanal, la Berlinoise nous désigne le lieu où ont été retrouvés le corps de Rosa Lux, le crâne défoncé à coups de crosse, et celui de Karl Liebknecht. Par un soldat, Bunge et un lieutenant, Souchon, — Also Militär – Du militaire donc. Elle insiste, ce n’est qu’en 1985 que Berlin-Ouest accepte sous la pression des Verts, la construction de ce mémorial, il a été inauguré le 17 décembre 1987. — Une longue histoire, dit-elle.

Je la soupçonne de sympathie, tandis qu’elle parlait, je regardais attentivement les co-voyageurs, des seniors, ils écoutaient, me semble-t-il, avec bienveillance. Certains opinaient.

Nous passons devant le bâtiment où fut préparé le complot contre Hitler en juillet 1944, Bendlerstrasse, siège du Haut Commandement militaire. Un complot tardif d’officiers qui déclencha une vague d’arrestations. Sur ce bateau, je me surprends à croire aux anges. Besoin incurable du bipède de donner du sens?!

L’éclatement de la bombe placée par Claus von Stauffenberg au Quartier général du Führer, Wolfsschanze, fut d’abord amortie par la lourde table, et la baraque de bois éclatant, la pression eut des effets dévastateurs, mais à l’extérieur. Quatre officiers furent tués, mais le Führer en sortit intact. Un ange, gardien des Enfers, veillait. Car, il fallait que le nazisme meure de la mort “naturelle” qu’il s’était préparée en prétendant asservir le reste du monde. Il fallait que son chef puisse mener jusqu’au bout l’Allemagne à sa défaite — sans courir le risque que celle-ci soit imputée à des traîtres. Il fallait que son instrument de conquête, la Wehrmacht, connaisse une défaite radicale, sans conditions. Il fallait. Mais. Les victimes du nazisme continuèrent à mourir, dans les camps et les chambre à gaz. Désertés par les anges.

L’Allemagne, à son tour, goûta donc à l’occupation. À la française, avec ses Tabors, pour la plupart des repris de justice marocains, reconvertis en vaillants soldats de choc. À la soviétique, chargée de haines accumulées. Douloureux, pour les femmes allemandes. Exactions qui servirent à blanchir la mémoire de citoyens qui, par beau temps, allaient parfois se promener à proximité des camps.

*

Kreuzberg défile, montrant ses beaux immeubles bourgeois, certains aux façades fantaisistes, dissymétriques. Dans le parc, des jeunes filles à foulard islamique. La communauté turque est importante à Kreuzberg, plus de 25 000 Turcs y vivraient. Sur un quai, on aperçoit un marché turc, renommé, nous dit la Berlinoise. Sur les deux rives, des roulottes où habite une petite colonie de marginaux. Une manière de dissidence dans les pays riches. Je descends à proximité du Château Charlottenburg. Je déambule jusqu’au Ku-Damm.

Pause cinématographique

Je me repose au cinéma, Börse, l’équivalent d’un cinéma d’Art et d’essai parisien, où l’on peut voir des films de l’ex- RDA. Au programme, La légende de Paul et Paula de Heiner Carow [1973, DEFA-Studio], — Un film culte des années 70. Un homme, une femme, mal mariés, se rencontrent et s’aiment. Une histoire d’amour charmante qui est aussi une chronique de la vie de gens simples en RDA qui habitent dans de grands ensembles à la périphérie berlinoise. Pas très facile, cette vie. Mais diffère-t-elle profondément de celle des mêmes classes sociales en RFA ? Les grands ensembles d’immeubles pour “prolos” ont des airs de ressemblance. Ni de l’Est ni de l’Ouest.

Dans la salle, des rires. Je ne comprends pas pourquoi, les références me manquent. Une sorte de connivence flotte dans la salle. Très moyennement aimé, mais le film est intéressant d’un point de vue historique. La jeune femme mène tambour battant, une vie de femme libre et drôle, toujours rebondissant. Mais pourquoi donc, meurt-elle en couches ? La fin était prévisible, un médecin l’avait mise deux fois en garde contre un troisième enfant. Les histoires d’amour ne seraient belles que tragiques ! Une loi du genre. Peut-on imaginer Roméo et Juliette heureux ?

Le lendemain, je vois Die Unberührbare d’Oskar Roehler, servi par une grande comédienne Hannelore Eisner. Le film a été présenté à Cannes en cette année 2000, il semble être passé inaperçu, trop secret, mais il a été distingué en Allemagne par le Prix du film allemand 2000. Le Spiegel et La Frankfurter Allgemeine l’ont chaleureusement commenté. Un film sur la Wende, le Tournant. Assez désespéré. Intéressant par sa complexité parabolique, il exige aussi une connaissance intime de la RDA et de ce moment historique que fut la chute du Mur.

Une femme, écrivain wessi de gauche, Hanna Flanders, empêtrée dans des histoires sentimentales, confuses pour le spectateur, portant une immense perruque noire qui cache la nudité du visage, traverse l’événement en étrangère. Une étrangère, irritée par la chute du Mur, jouant les Cassandre. Une sorte de témoin révélateur du meilleur et du pire. Elle est un fil d’Ariane qui relie des groupes sociaux différents qui tous fêtent la chute du mur, mais l’ivresse est souvent triste. On fête le présent, sans trop se soucier de ce qui va advenir, la joie est déjà quelque part minée. Hanna Flanders passe, toujours repartant, les amants vers lesquels elle revient sont engagés dans d’autres histoires. Deux scènes fortes : un retour intéressé chez des parents aisés à qui elle demande de l’argent pour acheter des cachets qu’elle avale par trois, qui semblent l’aider à supporter la vie (drogue ?) ; et la rencontre avec son ex-mari qui souhaiterait reprendre la vie commune. Un homme déjà trop détruit de l’intérieur et de l’extérieur par l’alcool, pour que ce désir puisse aboutir, d’autant qu’elle se refuse à tout contact physique, jouant du désir de l’autre sans accepter d’aller jusqu’au bout. Scènes d’une violence feutrée qui se reflètent, les rapports avec la mère sont durs, et Hanna Flanders reproduit cette dureté avec l’homme qui la désire. Elle ne peut faire l’amour, semble-t-il, qu’avec un amant de passage qu’elle paie. Elle se suicide en sautant d’une fenêtre d’un hôpital de sevrage. J’ai vu venir la fin et je n’aime pas le prévisible. Un sentiment de longueur, aussi.

On revoit dans ce film, les immeubles casernes pour “prolos”. Le noir et blanc en souligne le sinistre. Ce qui n’interdit pas la qualité des rapports humains, ou plus exactement la qualité des rapports à travers certains personnages de femmes, les hommes, le plus souvent ivres, sont grossiers, vulgaires, voire brutaux.

Die Unberührbare – L’Insaisissable ? L’Inaccessible ? Difficile à traduire, l’adjectif substantivé contient métaphoriquement tout le film. Cette femme à longue perruque noire, revêtue de vêtements luxueux, perchés sur des talons aiguilles, et qui n’est pas une femme-objet malgré les apparences, mais une femme baudelairienne qui cultive l’artifice pour refouler la nature, qui tient des propos sévères sur ces Ossi heureux de passer le Mur, promenant son luxe dans des terrains vagues et des quartiers pauvres, avec indifférence, est une figure énigmatique. Porteuse d’un quelque chose qui m’a fait songer, parfois, aux Mercedes du peintre-sculpteur, Wolf Vostell. Allégories du monde capitaliste, leur beauté, leur luxe contiennent de la terreur. Un quelque chose d’inhumain. Mais, la fragilité sophistiquée de cette figure dit peut-être aussi la difficulté de vivre dans des sociétés qui recouvrent de pacotille les désirs humains essentiels. Avec un clin d’œil de temps à autre au cinéaste italien du mal de vivre, Antonioni. Me semble-t-il.

Le film déborde la dimension que l’on dit autobiographique — le suicide d’Anna Flanders évoquerait celui de Gisela Elsner, écrivain communiste et mère du cinéaste.

Oskar Roehler cherche à dire la difficulté de la Wende, à la fois comme nécessité et comme promesse pourrie. On reviendra sur ce film, il est mémoire de ce moment plein de confusions. On ne comprend pas grand chose, mais l’Histoire qui se joue depuis 1989 est si opaque, si confuse qu’elle fait des agents, plus objets qu’acteurs véritables, des myopes, voire des aveugles. Ils avancent dans le brouillard, comme dans un cauchemar. Un film sur le confus, tourné en noir et blanc, mais des blancs gris, aux contours indistincts. Les dialogues sont, souvent murmurés, presque inaudibles.

Je ne dirai pas que j’ai aimé ce film, mais seuls les bons films sont capables de laisser une empreinte aussi forte, une empreinte énigmatique autour de laquelle je ne cesse de tourner. Comme je continue de tourner autour du film d’Orson Welles, La Dame de Shangaï que j’ai vu et revu pour essayer de comprendre. Mais peut-on comprendre une histoire à laquelle le héros lui-même ne comprend rien ? C’est aussi ça le génie d’un artiste. Trouver la forme d’un questionnement sans réponse.

*

Sur le chemin du retour, je passe chez B. pour parler du film. Elle tient à me montrer des photographies de Rügen, Sellin. En dominante des paysages. De beaux paysages, dont les falaises de craie de Rügen qui tombent à pic dans la mer, les mêmes qui flattèrent l’œil de Caspar Friedrich. Une vue sur la mer dans une large échancrure, au coucher du soleil, des rayons frappent à l’oblique des rochers en forme de piliers, visibles sur la pente boisée et sombre. J’en demande une copie. Elle n’a pas eu l’idée de photographier la villa Sonneck à Sellin, elle ne peut donc pas répondre aux questions…

— Ça au moins, ça n’a pas changé, dit-elle presque pour elle-même, en montrant les paysages étalés sur la table et leurs tapis de galets.

Jeudi 27 juillet 2000

Librairie-Brecht

Je viens payer mes dettes à la Librairie-Brecht. Importantes. Du temps de la RDA, du temps où les transferts d’argent étaient encore sous contrôle en France, je réglais mes factures de livres, sans difficulté, il me suffisait de faire un chèque, que j’adressais aux CCP, accompagné de la facture pour le service des douanes. Après l’Union européenne, je n’ai pas cessé d’avoir des problèmes. Il m’est arrivé de me demander, si ce n’était pas du sabotage, tant les ennuis étaient systématiques. Pensant naïvement résoudre le problème, j’ai envoyé un chèque libellé en euros. Non seulement, la libraire eut des difficultés à encaisser ce chèque européen, mais elle a dû payer des frais élevés qu’elle m’a évidemment facturés. Simple, l’Europe ? ! Trop simple pour les banquiers qui ne cessent d’inventer des moyens pour se sucrer au passage de toutes les transactions. De guerre lasse et pour éviter de nous énerver, nous avons décidé que je paierai mes factures de livres lors de mes voyages berlinois.

Tandis que j’examine les rayons, la libraire répond une dizaine de fois à des demandes de renseignements :

— Où est la Maison-Brecht… la tombe de Brecht… le cimetière huguenot ? Etc.

Elle répond patiemment, toujours gentiment. Je m’en amuse. La Librairie-Brecht comme centre d’information touristique pour touristes curieux de Brecht ! La confusion des genres est drôle.

Ce n’est rien, me dit-elle en riant, il m’arrive de téléphoner pour réserver une chambre, de résoudre des problèmes financiers de voyageurs embarrassés ou d’appeler un taxi… C’est incroyable, ajoute-t-elle, on n’a jamais vu autant d’étrangers qui viennent vraiment de tous les coins les plus reculés du monde et qui s’intéressent à Brecht !

— Plus que dans les années 60-70 ? dis-je éberluée.

— Oh ! pas de comparaison possible ! Que de Japonais aussi…

Brecht, de nouveau à la mode ? Ou simple curiosité pour des espaces devenus historiques ?  Je me souviens à Prague, je m’amusais à compter, devant une tasse de thé, le nombre de touristes qui entraient dans la boutique du Musée Kafka sans visiter le musée lui-même. Et l’universalité du comportement était aussi sidérant que le chiffre !

Je feuillette des ouvrages d’auteurs de l’ex-RDA et aperçoit le livre de Michel Houellebecq, Les particules élémentaires.

— Comment marche ce bouquin français ?

— Gut – Bien (avec un accent d’insistance), il a beaucoup de succès. Personne ici ne dit ces choses, de cette manière !

Avant de reprendre la bicyclette, j’arpente la Chaussestrasse largement rénovée, je découvre sur ce chemin que j’ai beaucoup pratiqué, pour aller aux Archives-Brecht en passant devant le mur gris du cimetière huguenot, une banque chrétienne, la Pax. J’entre, pour voir. Très beau, très sobre. Riche. Les Églises aussi recouvrent leurs biens immobiliers. À proximité, sur le trottoir d’en face, une façade de bois ajourée. Je circule à bicyclette dans les parages.

Sur ce chemin, je me souviens, il m’est arrivé de croiser une femme, au visage aigri, qui murmurait à ma hauteur, Heil Hitler ! Etait-ce ma peau de fourrure qui la rendait aussi téméraire ?

Berlin-Mitte, l’ex-capitale de la RDA, devient lentement, mais sûrement méconnaissable. Car, c’est à l’Est que les changements sont les plus visibles, on peut suivre la progression de la privatisation, au nombre d’immeubles rénovés, de plus en plus nombreux. La rénovation met en valeur la sobriété des façades. Un style “protestant”, cossu, mais discret, riche, mais jamais tape-à-l’œil. Un curieux sentiment : alors que le cœur de Berlin-Ouest a le caractère hétérogène des grandes villes européennes, celui de Berlin-Est en voie de transformation aurait tendance, au contraire, à devenir une ville plus uniforme… Je continue à préférer l’Est à l’Ouest, mais quelque chose me gêne. Trop feutré, comme si un quelque chose de l’ex-RDA flottait encore dans l’air. Quoi ?

L’impression de provincialisme se renforce. Le vague sentiment que Berlin, à défaut de pouvoir devenir la capitale de l’Allemagne, devient la capitale résidentielle de grands groupes industriels et financiers européens, une capitale à la croisée de l’Est et de l’Ouest, comme dans les années vingt, mais sans la folie des années vingt. Destin enviable ?

Ce qui n’a pas changé en revanche, c’est l’éclairage. Rentrer le soir est une épreuve, la nuit est noire, épaisse, autour de la Gare Friedrichstrasse, il faut avancer lentement, regarder où poser ses pieds… Il faudrait des yeux de lynx. Du temps de la RDA, on faisait des économies. Ça continue, semble-t-il.

Après une douche, je ressors, je longe les berges Schiffbauerdamm et me dirige vers le Reichstag. La queue que j’avais entrevue de l’autobus s’est écourtée. On avance rapidement. Je visite donc la coupole aux miroirs qui offre une vue intéressante sur Berlin et ce soir là, un coucher de soleil finissant, fait de gris tendres, éclairés par un semblant d’orange rayonnant.

Devant le Reichstag, deux Russes offrent un petit concert. Je glisse une pièce, une voiture de ramassage des poubelles s’arrête à hauteur des deux chanteurs. Les éboueurs sont de l’Est.

Au retour, je passe devant des immeubles en construction, j’entends parler polonais, russe. Les hommes qui sortent des chantiers ont l’air harassé. À chacun ses travailleurs immigrés. Et ses combines pour le profit de quelques-uns. Je repense aux jeunes Africains vus à Paris, avant mon départ, un jour de grande chaleur, ils refaisaient l’asphalte parisienne. Un dur travail par canicule. Des sans-papiers légaux ? Quel était leur salaire ? Ils n’osaient pas même lever la tête. J’ai pensé une seconde à acheter de l’eau… et puis, l’idée de me voir jouer la dame blanche charitable m’a parue insupportable. Le charitable d’une manière générale me révulse.

Durant ce séjour de trois semaines à Berlin, il a souvent été question, dans la presse, des travailleurs étrangers déportés en Allemagne, en majorité des Slaves, qui travaillèrent, entre autres, aussi, pour les Églises allemandes, riches de propriétés diverses. L’Église protestante accepte de payer des dédommagements, l’Église catholique s’y refuserait. Les mea culpa papaux suffisent, semble-t-il. Une position difficile à tenir. Les survivants sont si peu nombreux, que c’en est mesquin !


Samedi 29 juillet

Conversation politique sur la Misère allemande
Potsdamerplatz : un balayeur balaie la pluie

Après-midi avec D., la nièce d’une amie que je n’avais pas revue depuis longtemps. De la génération des étudiants politisés des années 68 en RFA. Elle a mûri, le visage est marqué, les traits sont tombants, l’armature osseuse est faible, mais quand elle sourit, je la trouve belle. La voix est légère, presque trop fluide, l’écouter exige une grande attention. Elle est grande, faut-il dire maigre ou mince?

Après avoir décidé d’une ballade sur la Potsdamerplatz que je n’ai pas encore eu le temps de voir, on fait le point. Qu’a-t-elle fait depuis notre dernière rencontre des années 70 ? Commence alors le récit d’une sale histoire. Une histoire de la Misère allemande. Membre du KPD pendant un temps, elle est victime du Berufsverbot - Interdiction professionnelle, alors même qu’elle avait quitté le Parti, depuis un certain temps. Dénoncée. Le 28 janvier 1972 sont définies les « Principes fondamentaux sur la question des forces hostiles à la constitution dans le service public – Grundsätze zur Frage der verfassungsfeindlichen Kräfte im öffentlichen Dienst ». Je me souviens avoir participé à des protestations, nombreuses en Europe. Pour survivre, elle travailla dans les caves de la grande distribution, elle y modifiait les prix d’achat. 100 % de bénéfices sur de nombreux articles qui venaient des pays exotiques. Pas fait pour vous faire changer de camp politique ! Deux amis, victimes comme elles du Berufsverbot et ne supportant pas cette mise à l’écart sociale, se sont pendus. Ce ne sont pas les seuls, car il semble que les hommes résistent moins bien au déclassement, remarque-t-elle, en passant. Mais, les vainqueurs si prompts à dresser des croix pour les morts du Mur socialiste, si prompts à parler des dissidents ossi, victimes de la Stasi, ignorent ces tragédies. Les vainqueurs ont la conscience tranquille. Je repense aux suicidés de la Guerre d’Algérie, oubliés. Les trous noirs des mémoires nationales.

L’Église évangélique tentera d’aider ces galeux. Un ami s’occupa de son baptême. Elle hésita, demanda à son père, si cette infraction aux codes familiaux très anciens, ne le blesserait pas. Une vieille tradition familiale instaurée par un grand-père qui était “sorti de l’Église” après avoir vu les prêtres bénir la guerre. Car, en Allemagne, on doit “sortir de l’Église” malgré la séparation des pouvoirs, l’État prélèvant, à la base, l’impôt pour les Églises.

D. est donc baptisée ! Nous en rions.

En 1978, après un second interrogatoire, la situation s’améliore. Mais l’Université, à laquelle elle se destinait, lui reste fermer. Trop tard. Sa situation actuelle est celle d’une intérimaire, avec des plages importantes de chômage.

Nous sommes descendues dans les Arcades souterraines de la Potsdamer Platz. Cela tient du Bd Sébastopol ou du Ku-Damm, dans sa nouvelle version ! Je n’ai qu’une idée, remonter à la surface. On s’installe à une terrasse malgré le temps maussade. Au moment où nous nous levons, il se met à pleuvoir dru. Nous nous abritons près de l’immense bâtiment où l’on joue Notre-Dame de Paris.

— Ils ont vu trop grand, ils sont “pleite” – à sec, dit D.

La pluie nous atteint, on cherche à comprendre. Le couloir qui sépare les deux bâtiments est un goulot où s’engouffre le vent et porte la pluie. Il semble que les architectes n’aient pensé ni à la pluie ni aux courants d’airs dans une ville du Nord. Pour nous protéger, il nous faut entrer dans le hall du bâtiment. La pluie dégouline sur les escaliers, dans la rue en contre-bas, un balayeur balaie la pluie. Rigolo, non ? Et réconfortant, la modernité la plus dispendieuse, ne peut se passer d’un balayeur… de pluie.

D. rit, ces escaliers ont une histoire, ils (les architectes) ont pensé aux villes italiennes de la Renaissance. Une manière élégante de séparer deux bâtiments.

— Qu’est ce que tu crois, ils ont pensé quand ils ont construit ! - sie haben sich dabei etwas gedacht !

— Combien de temps, ça va tenir le coup ? se demande-t-elle.

Je pense à la façade de l’Opéra-Bastille qui déjà montre des signes de vieillissement prématuré.

— Tu te rappelles ce passage de Brecht dans Me-ti ?

« Quand des villes construites selon des plans sont affreuses, ce n’est pas parce qu’elles ont été construites selon des plans, mais parce qu’elles ont été construites selon des plans affreux. »

Oui, je me souvenais.

Je ne suis pas aussi sévère qu’elle, car j’aime une certaine architecture moderne. Mais, les bâtiments me paraissent trop rapprochés et donc sans perspective. Difficile de les apprécier, individuellement. Je les trouve étonnement bas pour des constructions modernes qui ont tendance à grimper vers le ciel.

— Les Berlinois refusent la hauteur, me dit-elle.

Devant mon regard interrogateur de Parisienne qui n’a jamais été consultée par les instances dirigeantes, elle ajoute :

— Les Berlinois donnent leur avis, c’est un droit constitutionnel !

Les Verts, les Alternatifs ont fait du bon travail démocratique. Je repense à nos tours. Au système RPR parisien. Dans le XXe, Place Gambetta, nous avions un petit rond-point, recouvert de fleurs. Bariani et ses conseillers l’ont remplacé par une fontaine qui aurait « coûté la peau des fesses». Une fontaine de feuilles de verre. Avec de maigres filets d’eau. Personne n’a été consulté. Et aujourd’hui, quand il arrive qu’on nous consulte, le questionnaire est rédigé de telle manière, qu’on doute de sa réelle visée prospective. En France, pour être entendu, il faut se liguer, voire détruire.

Nous quittons la Potsdamerplatz pour le Gendarmenmarkt. Une des plus jolies places européennes, dit-elle. C’est vrai, mais il pleut, nous nous réfugions dans un café attenant à l’Église française, au Refugium. On y boit un bon chocolat et y déguste un gâteau au fromage, léger, savoureux. C’est si rare que ça mérite d’être souligné. Au moment de payer, une surprise, sur la note 21 DM de trop. Bluff ou erreur de ces jeunes gens au tablier blanc, rutilant de propreté amidonnée ?

— Une mode importée, depuis deux, trois ans, selon D.

D. qui a étudié la sociologie, est aussi historienne, une manière de rester fidèle à des règles de vie, de penser. Elle écrit des articles pour la presse syndicale. Des Polonais qui font une exposition sur les châteaux, lui ont demandé un texte sur l’histoire sociale que les châteaux recouvrent, elle travaille donc sur les rébellions des paysans à l’époque où étaient construits ces châteaux. Sur leur sueur et leur sang. À l’Est et dans le Nord du pays, sur les grands domaines appartenant aux junkers, la condition paysanne (Unterthänigkeit) était particulièrement dure, le seigneur, Gutsherr, était puissant.

L’histoire des rébellions allemandes, remarque-t-elle, est une histoire inconnue. Qui sait, aujourd’hui que des intellectuels allemands dans le sillage de la Révolution française, sont allés plus loin que les Français dans le désir de justice sociale ?

Pas de jours, sans agression contre des étrangers.

— L’Allemagne va de plus en plus à droite, estime-t-elle. Elle n’en finira pas de payer l’extermination de ses Juifs…

La région du Mecklembourg-Poméranie est une région sinistrée depuis la réunification, la majorité des jeunes se pensent sans avenir, on y construit quand même des logements pour demandeurs d’asile. Les Rechtsradikalen (extrême-droite) sont de plus en plus nombreux, m’avait dit une amie. Rapports de causes à effets ? Vieux démons ? Ventres toujours féconds qui cherchent des prétextes ? Une manière de provocation assurée de succès ? Quelles stratégies recouvrent la construction de ces logements dans une zone sinistrée ? Inconscience ? À trop psychologiser, psychanalyser les mouvements sociaux, n’oublie-t-on pas leur dimension économique ? Aux effets de l’économique sur la “psyché” ? Non pas au sens étroit que le terme a pris dans un certain marxisme, mais au sens que les Grecs donnaient au terme œconomia. La question est aussi de savoir si des forces économiques, politiques les manipulent ou si ces jeunes gens ont trouvé dans les sigles et les slogans nazis des formes de protestation, provocation, assurées d’être médiatisées ? Bref, de quoi sont-ils l’écume ? De petits arbres qui cachent la forêt ? De l’identitaire ? Quoi qu’il en soit des réponses, le nazisme a démontré que la rapacité des frustrés économiques peut être féroce.

D. se perçoit comme une espèce en voie de disparition, ce qui me console, étant donné sa jeunesse. Je dis en riant qu’on devrait créer des Parcs nationaux pour intellectuels critiques, des sortes de Réservoirs. Comme pour les coquelicots, les oiseaux, les fauves…, afin de préserver l’espèce en voie de disparition. Obsolète même. De temps à autre, on pourrait les lâcher dans la société-telle-qu’elle-est. Inadaptés, ils sauraient hurler leurs souffrances, pendant un temps. Ils pourraient ensuite revenir dans les Parcs, se refaire une santé, soigner leur mal-être ! Elle rit et trouve l’idée horribilis. Elle l’est.

Quand je rencontre plus pessimiste, j’éprouve toujours le besoin de réagir. L‘Histoire avance, recule, avance de nouveau et ainsi de suite, toujours se déplaçant… dis-je. Rien n’est jamais joué. Dans une période de transition aussi profonde, souterraine que la nôtre, RIEN n’est prévisible.

Oui, dit-elle, c’est vrai que l’Histoire nous montre la pérennité des désirs essentiels qui ont besoin d’être satisfaits… Celui de justice entre autres.

Je la quitte à la fois attristée par son histoire, mais aussi admirative, elle traverse la Misère allemande avec détermination. Debout, comme quelques autres.

En Allemagne, j’ai toujours pensé que j’avais eu de la chance d’être française. En Italie aussi. S’y battre n’exige pas un grand héroïsme.


Dimanche 30 juillet 2000

Dernier jour : une certaine bonne vieille Allemagne se rappelle à mon bon souvenir

Ma semaine berlinoise touche à sa fin. Trois heures à occuper en attendant l’heure du départ. Je reviens sur la place du Gendarmenmarkt, en déambulant dans la Friedrichstrasse et les rues adjacentes. Berlin est vide, — pas vide, mort! — nicht leer, tot ! rectifie le chauffeur de taxi qui me conduira à l’aéroport. J’avance lentement, devant moi un couple, si endimanché que je le trouve drôle, il semble droit sorti du musée Grévin ou d’un magasin de fringues un peu démodées. L’endimanchement est devenu si rare qu’on le remarque. Le feu de la Dorotheenstrasse est au vert pour les voitures, je regarde à droite, à gauche, pas l’ombre d’une voiture à l’horizon, je traverse. J’entends un grognement dans mon dos, il est question de Strassen (rues) et de Regel (règles).

Comme je n’avais prêté pas attention au grognement, son auteur le renouvelle, à voix plus haute. L’insistance m’intrigue, je dévisage le couple, le regarde aussi longtemps qu’il reste dans mon champ de vision, il semble mal à l’aise, avance, se retourne furtivement deux fois. Il tourne enfin à droite et disparaît. Le bonhomme avait une drôle de tête, un visage qui semblait avoir été pétri avec la caoutchouc de vieux pneus, la peau en était épaisse, irrégulière, comme vérolée, les yeux enfoncés entre le front et les pommettes, le bas du visage massif. Une caricature de Daumier. J’avais déjà croisé ce type de visage que j’avais trouvé étrange dans sa laideur. Son accent avait un quelque chose de râpeux, — grob, herb, disent les Berlinois.

Le dernier jour, une certaine bonne vieille Allemagne se rappelle à moi. L’Allemagne du doigt fixé sur le pantalon, talons à l’équerre. Un souvenir revient, c’était à Düsseldorf, je traversais la rue à un feu vert. D’une luxueuse voiture, un bonhomme vociféra Selbstmord ! – Suicide ! Joyeux, non ? Il avait le droit pour lui. Les exemples sont si nombreux qu’ils deviendraient liste ennuyeuse. D., qui appartient pourtant à une autre génération, m’a raconté une histoire semblable. Furieuse, elle s’était plantée au milieu de la chaussée, bloquant la circulation et provoquant quelques chocs entre des voitures ! L’automobiliste avait certes le droit de protester, mais pas celui de l’écraser ! Tout le monde se retrouva au poste de police, un procès a été entamé contre elle, et puis, tout rentra dans l’ordre.

J’ai beaucoup voyagé, l’Allemagne est le seul pays où j’ai rencontré ces respectueux inconditionnels des feux verts, même quand la rue est déserte. Leur infligerait-on une petite blessure narcissique qui leur est insupportable, quand on traverse, alors qu’eux mêmes restent plantés comme des centons?

Mais à Berlin, c’est la première fois que je rencontre un gardien des feux de circulation ! Peut-être avait-il d’autres raisons…

*

Je me dirige ensuite dans la Französischestrasse. J’y cherche le bâtiment de la Gestapo dont il était souvent question dans des ouvrages lus. Sans le trouver. Lors d’une arrestation, être transféré dans la Französischestrasse était toujours un signe d’aggravation.

Subitement surgit dans ma mémoire une de ces associations qui trahissent le travail neuronal qui se continue sur une question restée sans réponse, voire à peine formulée. Le nom des nouveaux immeubles de la rue Albrecht, Prinz-Albrecht-Karree, a fait remonter la mémoire de la rue Prinz-Albrecht, rue où se trouvait le siège central de la Gestapo, cherchée en vain sur un vieux plan. Axel Eggebrecht y avait été conduit lors de sa seconde arrestation, il en était sorti, aidé par un fonctionnaire de la police criminelle prussienne; Kurt Schumacher, politicien social-démocrate, haï par Geobbels, avec qui il s’affrontait, y avait passé quatre mois ; Ernst Thälmann (KPD) y fut conduit le 9 janvier 1934, torturé, avant d’être conduit dans différents lieux de détention et « exécuté » à Buchenwald  le 18 août 1944 sur un ordre signé de la main d’Himmler  ; Hans Otto, comédien célèbre des années trente, beau comme un dieu grec, y fut interrogé avant d’être roué à mort dans la Voßstraße, coupable de sympathie communiste, assez téméraire pour intervenir pour des collègues  en difficulté; les conjurés du 20 juillet 1944 y furent interrogés. Karlrobert Kreiten, un jeune pianiste talentueux, fut arrêté avant un concert, le 3 mai 1943, conduit au 8 rue Prince Albrecht et condamné à mort pour avoir douté de la victoire, conformément à une ordonnance de 1938 (Kriegssonderstrafrechtsverordnung). Et cetera. Bref, une rue dont le nom revenait dans des témoignages de survivants, de résistants, des études d’historiens... Le Prinz-Albrecht-Karree en devient subitement unheimlich. Pourquoi ce nom ? Je me promets de tirer au clair la question de cette rue introuvable.

Sur la place Gendarmenmarkt, je visite les deux églises restaurées, l’Église française, celle des Huguenots, et l’Église allemande, devenue un musée. Je déambule dans les rues voisines. De beaux bâtiments rénovés, mélange de modernité et de tradition qui fait le charme de Berlin. Du moins dans les quartiers privilégiés.

Je m’installe de nouveau à la terrasse du Refugium pour y déguster une tasse de chocolat. Un couple, accompagné d’une vieille dame, s’invite à ma table. De bonnes têtes. Une manière courtoise de parler, de regarder. Ils me font oublier l’aboiement du cerbère des feux. Je griffonne des questions sur la Prinz-Albrecht-Straße que j’enverrai avant de partir à mon amie historienne.

L’heure du retour approche. Je retourne lentement à l’hôtel, j’arpente le fragment de la rue Française – Französischestrasse, non encore exploré. Au 7, un bâtiment massif qui aurait pu servir de prison. En face, une exposition sur la Stasi. Je passe à nouveau devant le Prinz-Albrecht-Karree, dans la rue Albrecht où se trouve mon hôtel, sans le regarder, comme s’il était coupable de porter un nom infâmant.

Le chauffeur de taxi qui me conduit est silencieux. Muré. Je ne parviens pas à franchir ce mur. Un Ossi ?


P A R I S


À Roissy, je tombe sur un chauffeur de taxi qui vient de refuser un couple avec trois valises. Nous passons devant une longue file de taxis. Je m’interroge à voix haute sur cette abondance. La question déclenche une salve de paroles, ininterrompues, débitées à un rythme de mitraillette. Le corps hystérique masculin dans toute son épaisseur et sa violence. Dans Paris, je serais descendue. J’essaie de l’interrompre. Impossible. Le discours est obsessionnel, il gesticule, lâche le volant tandis qu’il parle.

— Moi, je suis déjà dans la tête du client, je sais ce qu’il va faire, je ne veux pas qu’on fume dans mon taxi et je sais que si le jeune couple était monté, ils auraient fumé pour m’emmerder… Ce sont les femmes qui excitent leur mec, c’est toujours par les femmes que les histoires arrivent…

Répétition des mêmes phrases, des mêmes exemples durant 20 minutes. Par chance, la circulation est fluide.

Fin août-début septembre

POST-SCRIPTUM

Une rue disparue… et retrouvée

D. a répondu par retour de courrier à mes questions sur la Prinz-Albrech-Straße*. Elle m’a envoyé une bibliographie et la photocopie de deux chapitres extraits d’un ouvrage intitulé, Centrale de la terreur, rue Prinz-Albrecht 8 : Quartier principal de la Gestapo – Zentrale des Terrors, Prinz-Albrecht-Strasse 8 : Hauptquartier der Gestapo de Johannes Tuchel, Reinhold Schattenfroh, datant de 1987 [Berlin, Siedler].

* Je conserve l’orthographe de l’époque.

Sur un plan de 1936, la Prinz-Albrecht-Straße coupait sur sa gauche la Stresemann-Straße (plus tard, Spandaustraße) et sur sa droite la Wilhelm-Straße. L’histoire de cette rue, du parc et du palais du même nom, est emblématique de l’histoire berlinoise, allemande. On passe d’une verte prairie à sa progressive transformation en espace résidentiel avec jardins et parcs, qui à son tour se métamorphose en mini-ville,  modèle de la modernité naissante, pour déboucher sur la barbarie radicale.

P.-S.

Estimant qu’il était dommage que l’histoire de cette rue apparaisse en post-scriptum, j’en ai fait une page autonome.

Plan

INVENTION DE LA MODERNITÉ

LA CRISE

LA CULTURE CÈDE LE PAS À LA BARBARIE

Conquête des lieux du pouvoir
L’école devient le siège de la Gestapo
L’exécutif  s’affole : Lois, décrets, ordonnances, circulaires…
L’ École des Arts et métiers, centre de la répression
Mémoire historique de ce lieu
Centre en extension

DU PASSÉ FAISONS TABLE RASE

*

ANNEXE

CRÉATION LEXICALE NAZIE OU LA TRANSPARENCE DES VISÉES

de la Gestapo à la RSHA, le phagocytage sémantique reflète le phagocytage politique



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