Chroniques berlinoises

12 décembre 2008

Chroniques berlinoises I. 2. L’APRÈS : Berlin, février 1998, centenaire de Brecht


FÉVRIER 1998


BERLIN, CENTENAIRE DE BRECHT



Du temps de mes visites studieuses, on l’aura compris, je n’aimais ni  Berlin-Est  ni Berlin-Ouest. Je n’aimais pas être insultée quand j’allais à l’Est ou quand j’en revenais,  par de vieux bonshommes hargneux qui stationnaient aux points de  passage. Je n’aimais pas l’arrogance de si nombreux Allemands de Berlin-Ouest, trop bien nourris et caricaturalement, c’est-à-dire fascistement anticommunistes. Et tant d’autres choses encore. La division produisait, des deux côtés, des formes de pression, de surenchère, difficiles à supporter. Dans les deux partis de la ville, l’ennui exhibait ses façades.

Berlin-Est/-Ouest était un lieu de passage, je travaillais à l’Est et  je couchais à l’Ouest ; les allées et venues ne facilitaient ni les rencontres ni le tourisme urbain. Je ne connaissais de Berlin-Est que la Friedrichstrasse, la Chaussestrasse, ses alentours et les théâtres. Je restai étrangère à cette ville.

Les frontières abolies, je découvre que j’aime cette ville, sa générosité spatiale, sa faible densité, ses lacs à presque portée de jambes. J’aime son horizontalité, qui n’est pas le terre à terre, mais une forme de modestie. Même quand elle pavane un passé militaire glorieux, bismarckien, (“Die Goldelse”), ou les restes arrogants de son passé wilhelmien, elle a su en gommer au fil des remaniements, et l’esprit au carré du « Roi soldat » (Friedrich Wilhelm, I.), multipliant dans la ville en extension, des places pour l’exercice de ses troupes, et atténuer le monumental de certaines façades en les insérant dans de vastes espaces qui semblent en rapetisser l’insolence.

J’aime son art du faire-avec : faire-avec les erreurs des politiciens qui décident des transformations urbaines, faire–avec les contradictions de son passé architectural, visant la puissance…

Sachant qu’elle ne pourra pas (ou pas encore) rivaliser avec ses aînées, Paris, Londres, Rome, elle décide de faire de sa gaucherie, un art de vivre. Un vivre simple et facile. Ses poumons verts (plus de 17% de forêt) permettent aux poumons humains de s’oxygéner, on peut marcher des heures sans fatigue, alors qu’à Paris, les odeurs d’essence, l’air vicié encarbonent rapidement le flâneur. Ses moyens de transport, très diversifiés, pensés pour faciliter la vie des usagers,  mettent le centre de la ville à la portée des arrondissements les plus éloignés. Pas de périphérie donc. Pas de banlieusards parqués.


Cette ville étendue a gardé un quelque chose de provincial, assez indéfinissable, qui fait son charme. Est-ce un effet de la division qui lui colle encore à la peau?  Où est-ce parce que Berlin n’a jamais été la capitale de l’Allemagne au sens où Paris est capitale de la France depuis toujours (ou presque) ?  Les capitales régionales, fortes d’un long passé glorieux, se refusent à céder leur place à la capitale ‘prussienne’, aujourd’hui dans un statut d’entretenue. D’où vraisemblablement ses allures décontractées.

Deviendra-t-elle  la capitale européenne, pont entre l’Est et l’Ouest ?  Ce qu’elle était dans les années vingt. Le futur de Berlin, dans l’état actuel des choses, me paraît imprévisible.

En février 1998,  je séjournai  dans un hôtel, l’Atrium, une annexe de l’Hôtel Albrecht, à proximité du Berliner Ensemble. Un hôtel où j’avais passé quelques nuits, l’année où j’avais obtenu l’autorisation de séjourner en RDA. Je me souviens encore de la literie d’un blanc éclatant, à l’odeur agréable, si raidement repassée que la main pouvait glisser sur le drap, l’oreiller.  Presque un air d’hôpital. La chambre  dans sa simplicité, avait quelque chose de spartiate.

Rénové, il a perdu son enseigne d’Hospiz, désignant son appartenance à une ‘Mission’ (en ce cas protestante).  La Bible aussi a changé, elle s’est modernisée. Caricaturalement modernisée.  Une nouvelle traduction dans « l’allemand d’aujourd’hui » est censée mettre le Nouveau Testament* à la portée du grand public. Si on sait que la traduction de la Bible dans le « langage du peuple » par Luther, participe de la création de la langue allemande, on pourrait pleurer ou rire. Elle est illustrée de photographies, empruntées à tous les champs de la société d’aujourd’hui, dont une photographie de Dachau (vues sur les barbelés), accompagnée d’un texte extrait de Matthäus, 5.101 : « peuvent se réjouir tous ceux qui ont été persécutés, parce qu’ils ont fait ce que Dieu demandait…» [p. 244].

No comment.

*Die Gute Nachricht im Bild, Jahrestestament, DEUTSCHE BIBELGESELLSCHAFT, Stuttgart, 1982, 1991. Traduction sous la responsabilité de : Deutsche Bibelgesellschaft (Evangelisches Bibelwerk)
Katholisches Bibelwerk e.V. Stuttgart
Österreichische Bibelgesegsellschaft
Österreichisches Katholisches Bibelwerk
Schweizerische Bibelgesellschaft
Schweizerisches Katholisches Bibelwerk


J’explore attentivement ce périmètre qui m’était familier. La rue Albrecht, derrière le Berliner Ensemble, est toujours aussi défoncée, douloureuse pour les chevilles, mais certains immeubles ont été rénovés. J’y découvre un atelier où travaillent deux jeunes artistes anglais. Ils sont visiblement heureux de mon incursion curieuse. On bavarde, une des sculptures m’accroche. Elle n’est pas à vendre, mais il se « réjouit/enjoy » qu’elle me plaise et me remercie. Je repère des cages de métal étranges, des instruments bizarres. Sculptures ? Devant mon regard interrogateur, il fait un geste, qui semble vouloir effacer l’interrogation — Ça, c’est pour les sado-maso, du travail de commande. Il ne désire pas en dire plus. Il préfère me montrer d’autres sculptures.

À deux pas, je retrouve le salon de pédicure, tenu dans les années 70 par une Berlinoise, au franc parler un peu rauque.  En face, une petite épicerie et une pâtisserie artisanale du temps de la RDA survivent.

Les immeubles rénovés apportent des taches de couleur, égayant la grisaille encore dominante, et témoignant des changements qui s’opèrent. Les immeubles non rénovés ont un air d’abandon qui pérennise le Berlin-Est que j’ai connu. Je scrute les transformations avec intérêt et une certaine inquiétude aussi. Berlin-Mitte semble en voie de colonisation par des Wessi argentés.

Le passage frontalier de la Friedrichbahnhof et ses clôtures ayant disparu, la Spree a retrouvé sa liberté, et perdu son air de mare que le dispositif de sécurité lui donnait. Je reconnais ce paysage urbain, sans le reconnaître vraiment. La gare est en reconstruction, un chantier parmi tant d’autres, les vieux trains jaunes et rouges, inconfortables, continuent de circuler.  Le libraire-antiquaire, près de la gare,  sous le pont, a disparu. J’y avais acheté de nombreux livres introuvables. Le magasin est inoccupé, mais l’enseigne en garde la mémoire.

À hauteur des nouvelles  Galeries Lafayette  en revanche, la  Friedrichstraße affiche un luxe mal perçu par les Ossi, les cafés ressemblent à tous les cafés des métropoles européennes. Plus de coins douillets, où l’on avait plaisir à rencontrer des amis pour bavarder de tout et de rien, disent des Ossi.

Je fais demi-tour, préférant remonter la Friedrichstraße. Je n’aime pas ces constructions qui trahissent l’esprit-promoteur qui rentabilise le m2, peu respectueuse du passé multiforme qui implicitement structure une ville. Pendant un temps, c’est à Bonn, une ville rhénane à mille lieux de l’esprit berlinois,  que l’on reconstruisait Berlin.

Sur le pont de la Friedrichsbahnhof, une scène insolite pour les Ossi : un couple, avec enfants, habillés comme l’étaient les hippies des années 68, devant une camionnette anti-drogue qui distribue un produit de substitution. Une jeune femme regarde, à distance. Quand le Mur est tombé, de nombreux Berlinois de l’Ouest, des jeunes,  sont venus habiter à Berlin-Est,  les loyers  étaient moins chers. Dans leur sillage, la drogue conquiert ouvertement de nouveaux territoires. L’anticommunisme teigneux n’a pas que des racines politiques, théoriques, les économies parallèles se développent plus facilement dans les démocraties…

Le petit bâtiment blanc à hauteur de la gare où j’avais vu, dans le passé, une exposition de peinture, tristement médiocre, est fermé.  J’arrive à hauteur du plus grand magasin, construit au début de siècle, le Tacheles, qui pérennise la mémoire de la guerre. La ruine, squattée par des artistes, est entourée d’un  terrain vague qui doit faire rêver plus d’un promoteur. Une sculpture faite de bric et de broc, entourée d’une herbe  rachitique, semble jouer les enseignes. J’y perçois de l’ironie.

Chausseestraße, le cimetière huguenot et la Brecht-Haus sont restés semblables à eux-mêmes.  Dans la cave, le restaurant est encore un lieu convivial, mais la cuisine reste passable. S’il est vrai qu’il s’agit des recettes d’Helene Weigel, je m’autoriserai à dire  que les Brecht n’étaient pas des gourmets.

Peu de changements aux alentours, si ce n’est cette alternance d’immeubles rénovés et de façades à triste mine. J’ai cherché la petite pâtisserie qui faisait de délicieux gâteaux. En vain. Le capitalisme a progressivement raison du petit commerce artisanal,  toléré par le régime. Les Berlinois de l’Est en ont fait une blague.

*

Désirant revoir l’Alexanderplatz, un souvenir à la fois urbain et littéraire, je m’y rends en métro. L’ Alexanderplatz, vaste et découverte dans mon souvenir, semble avoir rétréci. Est-ce un effet d’optique dû aux nouvelles enseignes volumineuses et criardes ? Tout a changé. Je cherche en vain  le bâtiment administratif  où l’on m’avait donné des adresses de chambre,  le grand  hôtel, dont j’ai oublié le nom, et son restaurant où j’avais eu un échange assez vif avec le cuisinier du bar, à qui j’avais reproché, en riant, d’avoir transformé en semelle de cuir, trop salée, un morceau de faux-filet. Reproche perçu comme une insulte à un travailleur en terre socialiste !

Je tourne et retourne sur la place, indécise. Et déçue. Nouveau : des camés, des homless et bien sûr, des policiers.

Les homless sont nombreux, partout dans la ville. « Un acquis du capitalisme » disent les Ossi, amers et ironiques. Selon A., nombreux furent les Ossi  à être pris  d’un désir fou de changement. Ils bazardèrent meubles, vêtements, appareils ménagers, voitures, “socialistes”, bref, ils s’endettèrent sur le mode capitaliste, pour acquérir les biens de consommation capitalistes qui flattaient le rêve d’une vie autre. Le chômage, cet inconnu, les rattrapa. Ils se retrouvèrent à la rue, sans trop comprendre ce qui leur arrivait.  Du temps de la RDA, on pouvait ne pas payer son loyer et continuer à occuper son logement, la constitution assurant le droit au logement.

Durant mes déambulations, j’éprouve des impressions contradictoires, de changement sans changement. Il arrive que des poches de changements radicaux surprennent, à d’autres moments, j’ai le sentiment d’être encore au temps de la RDA. Le Märkisches Museum est en ce sens exemplaire, le comportement des gardiens, le ton autoritaire de certaines dames rappellent de vieux souvenirs, il m’est arrivé de sursauter, surprise par ce qui me paraissait être des résurgences du passé. En fait, des habitus intériorisés par trois générations. L’Ouest de la ville a souvent des allures de capharnaüm avec sa profusion de marchandises, à l’Est, une certaine sobriété persiste, même si le nombre de commerces ouverts est impressionnant, qui donnent diversité et animation aux rues, autrefois taciturnes. Une frontière invisible continue à séparer, d’une certaine manière, les deux territoires urbains. Dans le langage, en particulier. De l’autre côté ! – drüben revient souvent dans le langage des Ossi pour parler de Berlin-Ouest. — Ah, non, pas envie d’aller de l’autre côté ! Ach, nein, keine Lust drüben zu gehen ! me dit une amie que j’invite à venir me rejoindre sur le Ku-Damm, à l’Institut français. Dix ans ont passé, mais la mémoire de la division est encore tenace, ravivée par les rêves avortés, les frustrations…

Parlant d’un chauffeur de taxi qui ignorait une  adresse wessi, j’apprends qu’une sorte de guerre avait éclaté entre les chauffeurs de  taxi de l’Est et de l’Ouest. Après la chute du Mur, les chauffeurs de taxi de l’Est s’étaient empressés d’apprendre le plan de Berlin-Ouest, espérant pouvoir y travailler, car « là était l’argent ». Quand les chauffeurs de taxi wessi virent arriver les Ossi,  ils les chassèrent. À chacun son territoire. Ou comment le Mur se reconstruit, invisible à l’œil.


Quoi qu’il en soit de ces changements  asynchrones, voire incertains,  j’ai plaisir à flâner dans Berlin-ville ouverte, à respirer un air qui me paraît plus léger, la division polluait les “atmosphères” tour à tour glaciales, étouffantes, politiquement toxiques…

À l’Ouest, ça et là, des vers de Brecht sont devenus des slogans lumineux qui me rappellent d’autres slogans lumineux de la RDA. Centenaire marchand oblige.

Mercredi 6 février 1998

J’aurais aimé être à Paris, à la cinémathèque, un hommage était rendu à Jeanne Moreau.

Il faudrait écrire sur son sourire. Rare. Singulier. La gravité du visage, le passage du temps sur ce visage, lui donne un rayonnement plus intense. L’espace de quelques secondes, il éclaire d’un coup le visage quelques secondes avant grave, voire sombre, d’une lumière secrète. Il irradie avec grâce. Une grâce légère. C’est le sourire de quelqu’un qui est en accord avec soi, la vie, son passage, ses peines/joies, un sourire qui dit qu’on joue le jeu, avec élégance, même si parfois, on n’est pas sûr qu’il vaille un bout de chandelle.

Rien, ni sa fulgurante réussite, ni sa durée ne sont venues entamer ce sourire, éclairé de l’intérieur. Car, il vient de loin ce sourire, elles viennent de loin les nuances du sourire de Jeanne Moreau. Il m’arrive de revoir un film pour revoir cet affleurement de l’être dans ce sourire, dans une nuance du sourire. Qui toujours me surprend.

C’est certes une grande comédienne, mais plus encore une très grande dame, au sens où on disait au XVIIIe siècle, c’est un honnête homme. Ce sourire ne trompe pas. Il a la grâce et la force des êtres qui assument sans la moindre grimace la solitude humaine, et qui sont capables de reconnaître la présence de l’autre, à qui le sourire s’adresse. Comme un signe d’accueil et de reconnaissance.

Et sa voix… L’écouter disant Une histoire immortelle de Karen Blixen ! La voix porte le texte qui s’enrichit de ce passage-par une voix qui devient musique de fond. Comme une musique de fond, faudrait-il dire. Certes, une voix de professionnelle, mais l’art y devient nature, la maîtrise s’efface, se fait oublier. Le sentiment aussi qu’elle partage bien des choses avec Pellegrina Leoni, chanteuse qui a perdu sa voix… Orson Welles, aussi, aimait la Pellegrina. Le film est resté inachevé. Les fragments sont superbes.

D. m’emmène, hors des centres en rénovation, dans de petits cafés à l’ancienne, des survivances. Je me dis sensible à leur atmosphère indéfinissable, elle m’explique alors que certains de ces cafés-restaurants ont été créés par des intellectuels, des artistes ossi qui avaient perdu leur emploi. De fait, l’air qu’on y respirait avait quelque chose d’intelligent. Mais oui !

Brecht dans le Friedrichshain

Une pérégrination dans le quartier Friedrichshain m’invite à retrouver Brecht que j’avais presque oublié. Une série de soirées initiées, depuis le 22 janvier, par des galeries, centrées sur les rapports de Brecht à la photographie, aux arts graphiques, plastiques et autour du chant. Je m’y promène et assiste à une soirée consacrée au jeune Brecht. Des poèmes de Taschenpostille, caressés gravement par la voix de baryton de Nino Sandow, accompagné au piano par Jens-Karsten Stoll, me ravissent à moi-même. Aussi, le samedi 7 février, j’allai au Berliner Ensemble, pour écouter une fois encore Nino Sandow, Brecht y cotoyait Maïakovski. Je n’avais pas relu les poèmes de jeunesse. Je les redécouvrais. Brecht, but ‘officiel’du voyage, mais surtout prétexte à mon désir de Berlin, commençait à me piéger.

Mardi 10 février, journée mémorable au Foyer du Berliner Ensemble

De 12 à 18 heures, des comédiens du Berliner et des invités, nombreux, se relaient  pour lire du Brecht. Une avalanche d’émotions. Régal textuel.

Écoute de deux documents inattendus : en premier, le Protocole de l’Assemblée générale du BE, lors du soulèvement du 17 juin 1953, un inédit, la prise de position y est ironique et décidée ; en second, la lettre d’un camarade, Pg., adressée à Ulbricht pour soutenir la demande de Brecht d’avoir son théâtre, il espérait, ce camarade,  que Brecht montrerait sa « primitivité » et qu’on pourrait ainsi « le casser définitivement ». Le succès international, à partir de 1954, obligea les camarades à continuer à financer le très coûteux Berliner Ensemble, fréquenté par les Wessi sensibles à la  ‘critique du capitalisme’, tandis que les Ossi, eux, en rêvaient. L’Histoire est parfois d’humeur facétieuse.

À partir de 14 heures, dans une des annexes,  Karl-von-Appen-Zimmer, public et comédiens se retrouvèrent autour d’une immense table rectangulaire, avec au centre, un trou d’où sortaient comme de longs spaghettis une multitude de fils, avec à leur bout, des micros, au nombre de cinquante, en forme de petite coupelle, les uns noirs, les autres gris, les seconds devaient être portés aux oreilles. Pour écouter tous les fragments assemblés, il fallait faire le tour de la table.

Une expérience inoubliable : LOSE COMBO : FATZER/Monologie, installation scénique avec Hermann Beyer 1). Je découvrais la puissance d’un texte que je n’aimais pas, je m’y suis toujours perdue. Heiner Müller le considérait comme un grand texte de Brecht.

Je suis revenue deux jours plus tard pour écouter le seul texte, à mon rythme. Chaque phrase devenait formulaire, sentence, l’ordre aléatoire de l’écoute renforçant la dimension gnomique du texte.

Pour mesurer la force de la parole poétique de Brecht,  il faut  écouter l’écriture-Brecht mise en voix par des comédiens allemands qui savent faire affleurer l’énergétique qui porte l’écriture, les comédiens s’accordant à dire que les textes de Brecht exigent un gros travail musculaire de mise en bouche. Énergétique qui va de la douceur caressante du Lied au carnassier des fauves humains de la jungle sociale, en passant, entre autres, par la légèreté, la grâce ironiques d’une plume qui vénère la Raison.

J’en suis si agitée que je renonce à Têtes rondes et têtes pointues, et à La décision-Die Maßnahme, chantés par des élèves-comédiens. Je suis revenue à 22 heures pour écouter Godard qui ne viendra pas, le film Allemagne neuf zéro sera projeté en son absence.

Les effets du retour à Brecht

Recommencements

J’étais piégée. Moi qui avais dédaigné l’hommage français, commencé dès le mois de janvier 1998, qui avais eu l’intention d’explorer Berlin, de m’immerger dans la langue allemande, et de faire, nebenbei, incidemment, çà et là des parenthèses brechtiennes, un peu comme on revoit un vieil ami qu’on a perdu de vue depuis longtemps, en se demandant si on a encore des choses à partager, j’ai eu la surprise d’en recevoir plein les méninges. Le sentiment confus que j’étais passée à côté de l’essentiel. Désarroi, mais en même temps, une euphorie physique que seuls les grands artistes produisent. Comme si le corps entier participait de l’émotion, de l’échange. Cette euphorie physique s’accompagne d’une sensation de clarification au sens alchimique. On se sent plus intelligent, on plane par excès d’oxygène. J’adore cet état, assez proche de l’état amoureux à ses débuts. D’évidence, les textes de Brecht se défendaient, contre-attaquaient, exigeant une écoute poétique et non d’herméneute qui n’entend que des contenus ‘marxistes’, ‘pas assez marxistes’… trop marxistes…

Mes déambulations urbaines se firent plus rares, je naviguais entre les lieux qui participaient au centenaire. Nombreux. Le 18 février, j’écoutai Manja Behrens qui prêtait son talent de diseuse à des ballades.

J’avais assisté, avant le mémorable 10 février, presque par devoir ou habitus universitaire, à trois tables rondes organisées par le Literaturforum à la Brechthaus ou au Berliner Ensemble : Après-midi des metteurs en scène avec Frank Castorf, Thomas Langhoff, Peter Palitzsch, Christoph Schlingensief, B. K. Tragelehn, drôle ; Soirée des musiciennes/musiciens avec Stefanie Wüst, Gottfried Wagner et Klaus Walter ; Soirée du film : Souvenirs des débuts du Berliner Ensemble avec Egon Monk, Peter Voigt, Hans-Jürgen Syberberg qui, du haut de son insolente jeunesse, avait décidé de filmer ce théâtre contesté en RDA, avec « sa vieille caméra ». Autant de metteurs en scène, cinéastes, qui ont fait leurs débuts au Berliner. Des réservoirs de souvenirs, bons et moins bons. Quelques réglements de compte sur les “héritiers”, jugés trop insolents.

Le dimanche 8 février, j’avais écouté Adolf Dresen qui avait ouvert les festivités en s’interrogeant sur les erreurs de Brecht-lecteur de Marx. Ces ‘séances de discours-sur’ (biographes, universitaires et plus encore philosophes, esthéticiens) commençaient à m’ennuyer. Non par anti-intellectualisme, mais parce que leurs approches théoriques, méthodologiques me paraissaient dépassées, l’herméneutique aux relents théologiques étant et restant toute-puissante en Allemagne, y compris chez les matérialistes.  Certes, la parole était plus libre, plus critique, les approches moins ennuyeuses que du temps de la RDA, mais les questions de contenu continuaient à dominer. Les textes comme énoncés, voire énoncés philosophiques ! Ce qui avait pour effets de poser des questions qui, aujourd’hui, me paraissent comiques : Brecht se serait trompé parce que “marxiste”? Adolf Dresen, dans son introduction brillante aux festivités-Brecht, avait exploré cette question et répondait par l’affirmative.  J’admirais le brillant de la démonstration, mais j’éprouvais un malaise intellectuel certain.

Se trompe-t-on, en tant que poète, parce qu’on lit Marx ? Curieuse question. Que signifie être marxiste ? La conviction déjà ancienne qu’il s’agissait d’un problème théologique qui avait peu à voir avec l’œuvre de Marx comme point  de  départ d’une réflexion, et non comme point d’arrivée. Si Brecht s’était “trompé” sur ces lectures, il restait à expliquer les effets de l’écriture-Brecht, sa mystérieuse efficience, aujourd’hui encore. Un poète n’est pas un idéologue, l’écriture est toujours plus savante que l’auteur. Je me sentais étrangère à ces interrogations esthético-philosophiques.

Même sentiment d’étrangeté face aux féministes allemandes qui, dans les marges des festivités,  attaquaient Brecht, pour défendre les collaboratrices “exploitées”, avec un certain succès auprès de femmes et dans la presse. La thèse de John Fuegi faisait son chemin! Sex for text! Cette manière de poser les problèmes me paraissait ringarde. Voire puritaine. Et de plus, humiliante pour les femmes. Vouloir faire des collaboratrices de Brecht, des écrivains cannibalisés par le mec-Brecht  est une mauvaise manière de les défendre. Pis, il réduit ces femmes à n’être que des victimes consentantes, des femmes exploitées. Elles méritaient mieux les collaboratrices de Brecht !  La position de Fuegi étant plus atterrante pour les femmes que pour Brecht.

Ces femmes travaillaient sans être payées. Sex for text without money. Ingmar Bergman aussi ne payait pas ses actrices. Elles disent toutes, avoir trouvé du plaisir à jouer dans ses films.  Du plaisir à…  Sex without money, but with  pleasure !

De plus, ces femmes ne sont pas des écrivains, même si elles ont écrit. Les poèmes de Margarete Steffin sont indigents. Pourquoi tenter de faire croire le contraire ?  Steffin avait la réputation d’être  « une critique impitoyable – eine unerbittliche Kritikerin ». Selon Ruth Berlau, elle critiquait tout ce qu’elle considérait comme tordu, énigmatique-verdreht, et Brecht qui désirait s’adresser aux prolétaires, était attentif à ses remarques, lui qui pensait — justement — qu’il n’existe pas de grande œuvre sans mystère.

Il faudrait y regarder de plus près, la critique des Knittelverse d’Arturo Ui par Steffin trahit une conception de la forme et donc de la littérature, très discutable. Elle en critiquait les irrégularités et se réjouissait d’avoir mis, comme elle disait, « des puces dans l’oreille de Brecht, le pauvre », l’adjectif apitoyé dit l’importance qu’elle s’octroie. Comme si une forme existait en soi et pour soi. Comme si un personnage, à la fois métaphore et métonymie d’un référent historique — en ce cas Hitler — devait respecter la tradition du  Knittelvers, alors même que dans la bouche de cette nouvelle espèce de gangsters, la langue allemande  boitait  et se déboitait !  Quant à Ruth Berlau, elle  disait apporter  le contenu et  Brecht la forme. Etrange conception de l’écriture. Des écrivains cannibalisés ?   Allons donc !

Au cöté de Paul Dessau, musicien, Elisabeth Hauptmann ne produisit aucun song, quand aux textes de sa plume, l’écriture en est plutôt banale. Si j’avais été éditeur, j’aurais partagé la méfiance de Suhrkamp sur les « corrections » de ces dames, qui exigeait les preuves manuscrites des corrections par Brecht. Hauptmann s’en plaindra.

D’un point de vue féministe, il serait plus intéressant, me semble-t-il, de s’interroger sur  un type de relations où des femmes se pensaient indispensables.  De s’interroger sur le dévouement — comme don ? comme compensation ? recouvrement ? accomplissement par  personne  interposée ? comme source de  satisfactions narcissiques ?  Etc. Je sursaute quand une femme (ou un homme) ose dire  « J’ai vu que sans moi, il n’arrivait  vraiment à rien » (Margarete Steffin).

Quiconque a été placé en position  de premier destinataire, sait à quel point la situation est délicate, complexe. Le poète qui donne à lire ce qu’il vient d’écrire  est en position d’offrande, il est dénudé,  en état d’extrême  fragilité,   le pouvoir — si pouvoir il y a — glisse  du côté du tu, premier lecteur,  et les dégâts peuvent être grands, si la/le destinataire de l’offrande, n’a pas une conscience aiguë de ce qui se joue dans cet instant de première mise à l’épreuve, qui est un mouvement de partage à la fois joyeux et traversé d’une secrète inquiétude. Et plus la confiance est grande, plus la situation est dangereuse. Ruth Berlau confiait à Hans Bunge qu’il lui arrivait de différer une critique : « Si j’avais dit immédiatement quelque chose, Brecht n’aurait pas continué à écrire ».

C’est aussi une situation qui peut être perçue par la/le destinataire comme une pression parfois  intenable.  Il arrive que ces premières lectrices “forcées” fuient, n’y trouvant aucune satisfaction narcissique, vivant cette situation comme un emprisonnement. « C’était terrible – Es war schrecklich! » me disait  une amie, parlant de Heiner Müller, lui mettant sous le nez ce qu’il venait d’écrire. Mais nombreuses sont les femmes à aimer jouer ce rôle de “femme d’… artiste”, d’égérie, de secrétaire. À l’Université, j’ai toujours été amusée par ces universitaires (de droite et de gauche) qui, lors de la soutenance de leur thèse, remerciaient leur épouse qui, non seulement les avaient aidés, soutenus, mais avaient souvent sacrifié ou retardé leur propre travail de recherches quand elles étaient elles-mêmes universitaires ! C’est dire la force de l’habitus du second rôle pour parler comme Pierre Bourdieu.

Dans le cas des collaboratrices de Brecht, il importe aussi de ne pas oublier la dimension politique de cette collaboration, la conviction de participer à une grande œuvre qui s’inscrivait dans un dessein plus vaste, politique, dont elles partageaient l’utopie, cette 3e chose (die 3. Sache) si facile et si difficile à faire. Weigel, Steffin, Berlau, Hauptmann étaient membres du Parti communiste. D’une manière très générale, les militants-militantes de base qui avaient des rapports d’intériorité à ce projet utopique, aussi mystique qu’une croyance religieuse,  ont donné sans compter.

En bref, il faut procéder à une approche dialectique, et donc historique (essentiel) qui interdit le simplisme moralisateur (homme exploiteur/femme victime), en tenant compte du vieux qui toujours nous habite sous forme de désirs contradictoires, du nouveau qui émerge, via des sujets historiques qui induisent des transformations dans les années vingt, en ce cas, des transformations dans les rapports  — homme /femme — transformations  auxquelles le nazisme tentera de mettre fin, ce qui aura pour effet, entre autres,  de rendre plus dépendantes de Brecht  — financièrement et professionnellement — des femmes qui, d’une part,  tenaient à leur indépendance financière, qui en temps normal, auraient pu développer leurs talents, après avoir acquis auprès de Brecht une certaine expérience, et tisser des relations dans le monde artistique. C’est moins Brecht qui les  piège, que l’Histoire.

Si le proverbe Dis moi qui tu fréquentes, je te dirai qui tu es, contient quelque vérité, le moins qu’on puisse dire,  c’est que ces femmes ont su reconnaître un des grands poètes allemands du vingtième siècle.  Quant à Brecht, il est manifeste qu’il ne craignait pas les femmes intelligentes — il faut peut-être, pour  apprécier ce point à sa juste  valeur,  bien  connaître  l’Allemagne.  Pour de nombreux Allemands de ma génération, “femme intelligente” était — encore — synonyme de Blaustrumpf (bas-bleu). “Trop intelligente pour une femme” est une expression que j’ai entendue maintes fois dans des situations diverses.  Ce n’était pas une maladie spécifiquement allemande,  mais en Allemagne, c’était lourd et dur à porter pour une femme. Le nazisme n’a pas inventé le modèle K(inder).K(üche).K(irche), il existait dans les têtes avant qu’il devienne objet de propagande, avec la complicité d’une majorité de femmes.

Cet état d’esprit — très répandu, y compris dans les milieux étudiants, intellectuels — a commencé à changer avec les mouvements étudiants dans les années 70 et surtout,  avec les mouvements féministes qui suivirent, et qui furent très durs en Allemagne, leur violence étant à la mesure de la pression morale, économique, physique, sociale que les femmes subissaient. Je pourrais largement en témoigner, même si mon statut de Française me protégeait, — ‘le charme’ de la Française atténuant les effets de l’intelligence était un stéréotype répandu. Mais, j’avais droit à d’autres mufleries sur les Parisiennes, ces femmes si faciles. Une vieille histoire masculine de mama et de putain.

Il faut relire, entre autres,  l’Untertan d’Heinrich Mann, mais aussi l’œuvre  de Marieluise Fleisser dont, par ailleurs, le parcours biographique peut être lue comme le roman de la servitude volontaire et du machisme le plus répugnant 2). Hannah Arendt se disait obligée de rappeler à Heidegger, à Ernst Jünger qu’elle savait compter jusqu’à 10 !  Comme Picasso a déconstruit en peinture les images idéalisantes de la femme-fleur,  et donc aliénantes,  Brecht en poésie a parlé de la femme non seulement comme être de chair, mais aussi comme individualité. Relire les sonnets érotiques destinés à Steffin et les poèmes pour la comédienne, Weigel.

Il importe de replacer les rapports de Brecht aux femmes, (si on trouve le sujet si intéressant) dans leur cadre historique qui seul permet de comprendre cette époque de l’intérieur, et de mesurer la valeur des  transgressions dans les avant-gardes des années vingt. Ce qui peut paraître évident en cette fin de XXe siècle, ne l’était pas dans les années vingt, ni dans les années cinquante, soixante. Ajoutons les difficultés de la contraception pour ces générations de femmes (y compris la mienne encore). Il faut relire les pages de Journal du très jeune père-Brecht dont l’enfant a été mis en nourrice, pour mesurer les difficultés matérielles et affectives de telles situations.  Einstein ne se posa pas tant de questions, qui abandonna l’enfant né hors mariage par peur du scandale.

Ajoutons que cet hyperproductif qui rendait les autres (hommes et femmes)  productifs, met aussi la main à la pâte pour les aider.  Dès son retour en Europe, il s’attaque à Antigone pour  remettre en scène Hélène Weigel. Il y parvient. Il lui donnera  ses plus beaux rôles, dont celui de Mère Courage. Une manière de contre-don à la comédienne et à la femme, pour les années grises passées à ses côtés dans le rôle bien traditionnel et terne d’épouse-de. Quand Fleisser, après la guerre, implore non sans pathos l’aide de Feuchtwanger, puis celle de Brecht, il répond par retour de courrier, le jour même. En 1950, il tente de promouvoir Starker Stamm, (commencé par Fleisser en 1944) au  Kammerspiele de Münich  qui  présentait Mère Courage. Il l’invite à revenir à l’écriture. Dans une lettre du 2 janvier 1952, il  lui propose   « une histoire vraie », le script d’une femme rebelle, « une sorte d’anti-Agnes Bernauer » [une pièce de Friedrich Hebbel], dont elle pourrait faire une pièce de théâtre, mais Fleisser qui, des années durant, avait servi de serpillère à un machiste, est incapable d’entrer  dans le personnage. Elle restera dans sa catholique Bavière, tentera de renouer avec l’écriture. Non sans difficulté.

D’une manière générale, on peut dire sans crainte d’être démenti, que si le bonhomme Brecht et ses lubies, souvent exaspéraient ses proches collaboratrices et amantes,  le poète et l’homme, leur paraissaient quand même très au-dessus des autres écrivains qu’elles côtoyaient  dans l’entourage de Brecht.

Et si Brecht, en défendant sa liberté, envers et contre toutes, les avait aussi aidées, ces femmes, à devenir plus libres dans une société qui fonctionnait de manière presque caricaturale sur le culte de la virilité avec  ses représentations idéologiques dont la jeune Fleisser a du reste exploré certains des effets à travers la fiction ? De leur côté, ces femmes ont certainement éduqué Brecht, l’ont aidé à perdre quelques-uns de ses piquants de porc-épic égocentrique. Les lettres à Berlau, Steffin en témoignent largement.

Si j’argumente aussi longuement, c’est aussi parce que je n’ai pas pu faire entendre un autre son de cloche. Quand des poncifs deviennent dominants, il faut attendre qu’ils s’épuisent.

Mais des femmes ne sont pas seules à cracher dans la soupe. Il est amusant d’écouter d’ex-marxistes ou d’ex-communistes ou encore communistes  qui, aujourd’hui,  prétendent interroger Brecht « sans complaisance » qu’ils disent. Pour se blanchir d’engagements passés qui ne furent pas toujours honorables ? Et si l’on cessait de régler ses comptes biographiques sur le dos des artistes ?  Les blanchiments laissent intactes les questions soulevées par l’aveuglement passé, aux effets  si  ravageurs, et ne profitent qu’à la société-telle-qu’elle-est, à sa mahagonnisation galoppante.


Mes neurones étaient donc en effervescence, constamment sollicités par les effets de ce retour à Brecht, via ce retour à Berlin.

J’étais avide de textes et non de discours-sur qui, en France déjà, m’avait ennuyée et progressivement éloignée de Brecht.

À l’Université, j’avais renoncé à un cours sur Brecht par peur des répétitions — surtout après avoir fait faire aux étudiants des dossiers sur Brecht et le discours de presse dans les années 60/70. La distanciation et autres catégories “brechtiennes” étaient devenues des poncifs obligés. Il fallait prendre ses distances pour ne pas devenir gâteux !

Les retrouvailles berlinoises se situaient dans un ailleurs qui n’avait plus rien à voir (ou si peu) avec le Brecht des années glorieuses. J’assistais donc principalement aux lectures de textes, aux soirées chantées, aux représentations. À l’écoute de Brecht. Un rapport physique/émotionnel à l’écriture, une écriture cristalline, si j’ose l’image, pour tenter d’en suggérer le simple, le précis et qui contrairement à ce qu’on pense, n’est pas le prosaïque. Aux facettes multiples comme le cristal. Brecht lisait Voltaire, Diderot, (en traduction, certes), connaissait notre XVIIIe siècle émancipateur, quelque chose de leur grâce, légèreté, est passé dans la langue allemande. Par Brecht.

De nouvelles images très contrastées s’esquissaient. Des piles de questions à explorer se dressaient.

Je découvrais aussi les difficultés de Brecht avec le pouvoir ’socialiste’ qui lui donna les moyens de faire le théâtre  dont l’exilé avait rêvé. Toujours au bord de la rupture, mais jamais consommée. Qu’aurait-il pu faire dans le RFA des années 50 où d’anciens fonctionnaires nazis  ré-occupaient des postes importants, dans la magitrature, entre autres ? Nouvelles images qui enrichissaient les figures de Galilée, Puntila, ces pièces en devenaient plus secrètes. D’où la puissance de cette œuvre qui s’est nourrie de ses contradictions, de ses angoisses, de ses colères. Contradictions personnelles exaspérées par les contradictions historiques, en particulier par ce qu’il appelait, après Marx, “la Misère allemande” qui, dans l’immédiat après-guerre, trouvait à se rajeunir dans la guerre froide.

Oublier ce qu’on pensait savoir — et relire. Relire/écouter.

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Je vois pour la première fois une mise en scène d’Ozeanflug, Lehrstück radiophonique des années 1928/29, dans la mise en scène de Robert Wilson. Ayant promis à un wilsonien de prendre des notes, j’ai eu un rapport trop ‘professionnel’ à la mise en scène pour pouvoir en dire les effets. Mais, je crois n’avoir rien éprouvé, le souvenir en reste effacé. Des discussions à la cantine du Berliner Ensemble m’inciteraient à penser que les comédiennes sont restées étrangères à l’univers de Wilson, et que lui-même n’a pas eu le désir de s’expliquer. Certaines se sont perçues comme de simples marionnettes dans les mains du metteur en scène…

Académie des arts, Hanseatenweg 10

Le 24 février, je passai une première journée à l’Académie des arts qui, outre des conférences et l’exposition sur Brecht, Essai de description d’un travail-Versuche, eine Arbeit zu beschreiben, avait organisé d’autres expositions, des colloques, conférences, présenté des films et des ouvrages sur des contemporains, situant Brecht dans un vaste ensemble. Croisement largement panoramique d’une foule d’artistes dans différents espaces : Werner Krauss, comédien, Thilo Schoder, un inconnu pour moi, architecte et designer avant-gardiste de la République de Weimar,  à qui était consacrées une exposition et une soirée le 12 février, John Heartfield dont on pouvait voir les originaux des montages pour le Arbeiter-Illustrierte-Zeitung et le Volks-Illustrierte, le “Dadasoph” Raoul Hausmann,  Bourreau de l’âme bourgeoise-Scharfrichter der bürgerliche Seele dont l’exposition Hausmann et ses amis offrait à voir de nouveaux documents,  photographies, photomontages, lettres, textes, signés par des noms aujourd’hui célèbres, Otto Freundlich, Salomo Friedlaender, Franz Jung, Ludwig Mies van der Rohe, Hans Richter, Franz Roh, Kurt Schwitters, Arthur Segal et quelques autres, dont les artistes rencontrés à La Première Internationale de la Foire-Dada à Berlin en 1920, Otto Dix, George Grosz. Bref, l’Avant-33 et sa prodigieuse productivité, inventivité audacieuse.

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L’exposition-Brecht était organisée autour de thématiques, Brecht et la science (responsabilité des sciences naturelles), Brecht et Einstein, Brecht et l’Histoire, Brecht et l’économie, etc., dans la bonne tradition-DDR. D’un intérêt moyen. De plus, ces thématiques sont productrices de mausolées et de leur « fausse éternité ». Mais elle donnait aussi à voir la bibliothèque de Brecht,  avec ses gloses, dédicaces, mise en relation avec des documents variés allant des photos aux costumes, modèles scéniques, etc. Sa Bible, avec en première page, collée sur la couverture, une reproduction d’estampe chinoise… Beaucoup de documents inédits. Je tournai longtemps autour de la bibliothèque, nourritures livresques d’une pensée-écriture.

Avant d’aller voir l’exposition sur Hausmann et ses amis, je fis une pause. Je prenais place à une table, occupée par une seule personne, je nouais conversation avec  l’inconnue. Un homme qu’elle interpelle de loin vest venu nous rejoindre, à contre-coeur, me semble-t-il. Il se trouve que c’est le secrétaire du département théâtre. Un Ossi. Je parle de mon expérience passée en RDA, de mes agacements, voire de quelques rages, des changements constatés et pas toujours réjouissants. Ils opinent. Les Ossi, me dit-on, plus ou moins directement,  commencent à reprendre du poil de la bête.

— Tout n’était pas noir en  RDA !

—  Nostalgie ? dit l’inconnue qui doit être wessi pour poser une telle question.

— Mais non, personne ne veut revenir en arrière, mais on ne supporte pas l’arrogance de l’Ouest  qui cherche à faire croire que tout ce qui se fabriquait, se faisait, de ce côté-ci de la frontière, était médiocre. Humiliant à la longue !

Un besoin de reconnaissance.

La librairie Dussmann a donné forme à cette nostalgie qui n’est pas nostalgie, mais rêve frustré d’une voie autre. Celle qu’on leur trace, une fois encore de manière autoritaire, leur paraît pleine de chausse-trappes. Dans un coin de la librairie, on peut acheter d’anciens symboles, des étoiles rouges, des ouvrages marxistes-léninistes, etc. J’ai acheté lors d’un passage, deux recueils de blagues-DDR. Aujourd’hui, l’esprit de la blague semble tari.

L’exposition Hausmann fut un haut moment. Haut comme on dit haut lieu. Je rafraîchissais la mémoire du travail sur les avant-gardes européennes, et je découvrais tout le bigarré du tissu culturel/social/idéologique/… dans de nouveaux documents, en particulier des Lettres par lesquelles se tissent des liens entre les protagonistes d’une histoire culturelle contrastée, dense, que les monographies ont tendance à isoler, alors qu’ils sont d’infimes parties de ce qui devient avec le temps, un ensemble qui apparaît plus structuré qu’il ne l’a jamais été. Des singularités s’abreuvant aux mêmes eaux, faisant des choix dans la myriade d’idées qui fusent de tous les côtés (science, art, économie, psychologie, philosophie…), idées se croisant, se contaminant dans des synthèses parfois hasardeuses (psychologie biogénétique, cosmogonie glaciaire-Welteislehre d’Hanns Hörbiger (1860-1931), oscillant entre un subjectivisme (Hausmann) et un matérialisme extrêmes. De ce magma en fusion émergent progressivement des lignes-forces, des clivages, visibles souvent après-coup. Hausmann refuse l’art politique, mais tente de participer à la création d’un homme nouveau affranchi des contraintes bourgeoises, lui aussi, pense et vit les relations homme/femme, en rupture avec les codes d’une société qui lui paraissent révolus, il mâtine le matérialisme de cosmisme, vitalisme. Le catalogue — remarquable — a donné forme à cet immense et chatoyant kaleidoscope des années 1900-1933,  grâce aux notes et commentaires d’Eva Züchner 3).

Je naviguai dans l’exposition jusqu’à la fermeture. Me repaissant de mots, d’images…

Le cinéma : « 3 films, 3 visions »

Du 26 février au 4 mars, le Filmtheater des Hakesche Höfe proposait trois films. Hundert Jahre Brecht (1997) 2), collage d’Ottkar Runze, m’a le plus intéréssée, parce que montage de textes empruntés à Baal, récitées ou chantées par Christian Redl, au Dreigroschenoper, à Grand peur et misère du IIIe Reich, pièce que j’avais vue en France dans un lointain passé,  qui m’avait parue pauvre, de circonstance. Or, la scène de l’espion, celle de la Justice produisent, bien jouées, un sentiment d’effroi, et m’incitaient à relire cette pièce. Le montage s’achevait sur un texte que j’AIME, Dialogues d’exilés, joué par deux grands comédiens Udo Samel et Jürgen Hentsch. Un régal pour les neurones. Dans la tradition française de Diderot.

Les éléments du montage étaient reliés par un fil biographique, le chant de Jenny, interprété par Meret Becker est chanté sur un bateau qui conduit vers l’exil, enchevêtrement de l’œuvre et de la vie qui donnait à ce film une charge émotionnelle certaine. Mais, comparé au travail de montage de Peter Watkins dans son film sur Munch où la vie et l’œuvre sont imbriquées avec une maîtrise rare, s’éclairant l’une l’autre, le film manquait de densité. Les textes de Brecht se défendaient avec vaillance, portant le film.

Bertolt Brecht-Liebe, Revolution und andere  gefährliche Sachen (1998) de Jutta Brückner, Kaj Holmberg m’a paru sans intérêt. Non seulement, on relevait au passage des négligences qui trahissaient un certain amateurisme, mais les questions posées trahissaient des aprioris. Se demander qui était vraiment Brecht, quel rôle jouaient ses maux de cœur dans sa vie, s’il souffrait d’une névrose, moteur de son œuvre (!), si c’était un noceur-Lebemann ou un homme qui avait besoin des femmes comme nourriture pour son œuvre, quels étaitent ses rapports réels au mouvement communiste, autant de questions qui trahissent et des réponses toutes faites  et un évitement de l’œuvre dans sa complexité, densité, tout en faisant semblant de lorgner vers l’œuvre. Quoi qu’il en soit, de pauvres questions pour éclairer une œuvre aussi complexe et diversifiée.

Un poète, un artiste offre une œuvre à lire, à voir, à entendre, on peut ignorer le don, on peut le refuser, on peut l’examiner avec distance,  mais a-t-on le droit de produire du bavardage pseudo-savant à des fins d’autosatisfactions narcissiques sur le compte d’un autre bipède ?

My Name is Bertolt Brecht-Exil in USA, 1988, était un documentaire sans prétention sur Brecht aux USA, avec en final l’interrogatoire (Hearings) par la commission McCarty, qui devait avoir conscience du ridicule de ses questions qui n’osa pas faire comparaître Charlie Chaplin, dont les réponses auraient pu déclencher le rire de la salle et les disqualifier. Les réponses de Brecht élaborées par les avocats qui aidaient les “prévenus” contournent habilement les questions.

La radio ne fut pas en reste, sur radio-Kultur, de nombreux Feature, sur Lukullus, sur Brecht et le 17 juin, mais aussi Brecht verjazzt.

La descendance de Brecht

Le train et l’arme magique -  Der Zug und Die Wunderwaffe

Non moins stimulante, la descendance de Brecht. Dans le cadre du centenaire, on a pu voir un documentaire de 70 minutes sur Le train anachronique ou Liberté et DémocratieDer anachronistische Zug oder Freiheit und Democracy. Un train de 400 mètres, composé de 40 voitures, dont de luxueuses limousines, des voitures publicitaires de grandes banques, mais aussi des engins de la Wehrmacht, des LKw, ces camionnettes qui ont servi à transporter tant de victimes de l’armée conquérante, au service du IIIe Reich avec des inscriptions ironiques, qui rappellent le passé nazi de certains hommes politiques, G/L/O/B/K/E, L/Ü/B/KE, dont chaque lettre est inscrite sur le dos d’un dossier, l’ensemble des dossiers formant une  bibliothèque placée sur une camionnette… S”y inversent les valeurs courantes :  «Freiheit statt Butter», construite  sur le modèle nazi «Kanonen statt Butter» (Göring), «Freiheit statt Befreiung», «Freiheit statt Politik»… inversions qui  visent à  dénoncer le discours politique des ‘nouveaux’ dominants. IMPRESSIONNANT d’inventivité. L’ironie ravageuse du poème de Brecht fait école. Les élèves sont doués. Mais l’importance des moyens pointent des financements. La RDA instrumentaliserait-elle l’ironie corrosive de Brecht après l’avoir redoutée ?

Ja ! Brecht bleibt unbequem - Brecht reste inconfortable, gênant, incommode, dérangeant, je ne parviens pas à choisir l’adjectif français le plus adéquat.

Ce train anachronique  traversa l’Allemagne du 18 novembre au 2 décembre 1990 (date des élections), de Bonn à Berlin, provoquant les autorités aux frontières des différents Länder, mobilisant les médias, revenant sur des lieux symboliques  du nazisme (entre autres), s’arrêtant devant d’anciens alliés (IG Farben i.A.), avec  pour motto : Brecht au lieu de  l’Allemagne par dessus-toutBrecht statt  Deutschland  über alles. À chaque arrêt, des fragments du long poème de Brecht Der anachronistische Zug oder Freiheit und Democracy écrit en 1947, étaient récités par Hanne Hiob. Un train pour protester contre les conditions de la réunification. En 1947, Brecht protestait contre la democraty des puissances d’argent, en faisant défiler dans l’Allemagne dévastée, le train des hauts fonctionnaires, des économistes, des politiciens et des profiteurs du nazisme, petits et grands, faisant valoir leur droit à la democraty et à la liberté, dans 41 strophes de 4 vers. En 1990, le train proteste à nouveau contre ces mêmes puissances qui annexent la RDA et la poussent  sur une voie qui n’est pas celle dont les opposants avaient utopiquement rêvée.

Un train comme “expérimentation sociologique”, provocatrice. Les participants — des travailleurs, des apprentis, des élèves et des étudiants, de l’Est, de l’Ouest — portent des masques qui évoquent de sinistres personnages ou des politiques, les policiers interviennent, souvent, le masque est une insulte, il doit être enlevé, après quelques palabres, le masque est enlevé, mais il a produit l’effet recherché. C’est fort, ça grince, ça coince, ça dérange, et pas seulement les autorités !  Des citoyens n’aiment pas qu’on leur rappelle un certain passé. — So viel Geschichten für ein  paar Juden ! dit une citoyenne d’un âge certain. — Tant d’histoires pour quelques Juifs ! Du bon théâtre d’agit-prop, si on en juge par les échos médiatiques. Tonique aussi, pour qui a le sentiment de patauger dans un  bourbier inquiétant.

Ce train avait déjà pris la route en 1980,  dans un combat contre la candidature de Franz Joseph Strauss à la présidence de la RFA. Il partit de Sonthofen, parcourut 3300 km  avant d’arriver à Bonn. À l’époque, le train participait à un combat aux enjeux politiques cruciaux. Strauss fut battu.  En 1990, le train partit de Bonn le 18 novembre, arriva à Berlin le 2 décembre après avoir sillonné  la RFA et la DDR durant deux semaines. Son nouveau combat : s’attaquer à l’organisation des élections dans les deux Allemagnes qui « ne promettaient rien de bon pour l’avenir » et la conception de la liberté  dont  les unificateurs se réclamaient. Au printemps 1991, des voitures portant l’inscription Brecht statt Deutschland über alles (Brecht au lieu de l’Allemagne par dessus-tout) furent exposées dans la cour intérieure de l’Université Humboldt. Le train échoua à faire entendre les mises en garde ; en RDA, les illusions étaient trop fortes. Et Kohl, le chrétien-démocrate encore bien installé sur son socle de Président de tous les Allemands, soutenu par des puissances financières occultes. Le poème de Brecht est en attente d’une nouvelle écoute.

D’autres centenaires un peu effacés

1998  était aussi l’année du  centenaire d’Hanns Eisler, de Sergej Eisenstein. Le centenaire de Brecht a eu tendance à faire passer au second plan, ces contemporains essentiels.

J’assistai à deux tables rondes sur Eisenstein. Lors de la première table ronde (12 février 1998), Oksana Bulgakowa présenta un ouvrage collectif Eisenstein und Deutschland 4), et Walentina Korschunowa, la co-traductrice des mémoires d’Eisenstein, Yo Ich selbst, Memoiren 5), expliqua les difficultés de la traduction des textes d’un artiste qui parlait plusieurs langues, et dont le russe était de ce fait singulier. Elle produisit des exemples intéressants où la structure de la phrase russe, le lexique, étaient marqués par l’allemand — la langue du père (un Juif allemand converti à l’Église orthodoxe russe), la langue de son journal intime, de certains textes théoriques: Nachahmung als BeherrschungImitation comme maîtrise ou Dramaturgie der Filmform-Dramarturgie de la forme filmique. Difficultés donc de traduire en allemand cette tonalité allemande du russe. De son côté Oksana Bulgakowa précisait les rapports très denses d’Eisenstein à la culture allemande, allant de la littérature à la musique en passant par la peinture, le cinéma, l’archictecure, le style de la caricature (Simplizissismus). Un passeur.

L’ouvrage contient aussi des échanges épistolaires d’Eisenstein avec des artistes, écrivains, hommes de théâtre allemands (Feuchtwanger, Otten, Toller, Piscator., etc.). Sur une tendre photographie, prise chez Tretjakov en 1932, les affinités huamines/poétiques/théoriques de Brecht et Eisenstein se  disent dans un geste furtif, Eisenstein effleure le menton de Brecht qui le regarde, Brecht a rapproché sa main droite de la joue gauche d’Eisenstein, doigts repliés, sauf l’index posé sur la joue du cinéaste. (La photographie ’scannée’ refuse de se laisser transférer sur le site, je le regrette).

La seconde table ronde (19 février 1998), Eisenstein et l’art filmique aujourd’hui, tournait autour de deux axes. L’un à la mode  : nous ne croyons plus à l’Histoire, à l’Utopie, et donc que faire d’Eisenstein ?   Ne serait-ce pas une “Vaterskostbarkeit” (un bijou  de  papa) ? Une question rhétorique, suivie d’une allusion au concept d’harmonisation des sentiments chez Eisenstein. Devenue allergique à ce type de discours philosophiques, esthétiques sur l’art, je n’ai pas fait l’effort de comprendre.

Il fut question de la technique du montage comme moyen de montrer le non-visible, de l’importance du concept d’image (Bildbegriff) associé à la métaphore,  de ses liens avec l’architecture, liens qui intéressent Oksana Bulgakowa.  Elle connaissait son sujet  et posait de bonnes questions aux intervenants. La théorie eisensteinienne apparaissait comme un vaste système, à visées totalisantes (anthropologie, ethnologie, psychologie, linguistique, (connaissance des travaux du linguiste  Luria, si passionnants).

Dans une perspective philosophique, une intervenante souligna la nature «pré [sic!] -sémiotique, pré-structurale» du travail théorique d’Eisenstein : entre autres, destruction de l’opposition émotion (Gefühl)/ratio; logique/émotion. Elle souligna son anti-naturalisme, anti-psychologisme. L’intervenante interprétait Eisenstein, dans le cadre de la sémiotique (cette référence obligée) et non dans le cadre d’une réflexion sur la poétique spécifique d’Eisenstein.

Le second axe était historique. Les  intervenants firent un tour d’horizon sur les rapports d’Eisenstein avec d’autres cinéastes  dans le monde, de différents points de vue. David Robinson dressa le tableau contrasté des relations d’Eisenstein et des cinéastes anglais. Dans les années vingt, il est interdit dans l’Angleterre démocratique, on l’importe donc illégalement ; dans les années trente-quarante, il exerce une influence directe et profonde sur Hitchcock. En 1939, Eisenstein se rend en Angleterre pour un Congrès.  Mais, c’est en  1943 qu’il trouve son premier public. À partir des années soixante commence un long processus d’absorption, à son apogée dans les années soixante-dix. Au présent, il est “plutôt rejeté”, la notion de manipulation étant jugée dangereuse. Eisenstein,  lui-même, avait conscience des dangers de la manipulation du spectateur.

Mais, la notion de manipulation est-elle opératoire dans le champ de l’art ?  Quand je ris ou je pleure sur un personnage de papier ou de pellicule, quand je suis émue par un poème, une partition, etc., suis-je manipulée? Et si manipulation il y a, ce n’est pas la manipulation qui est dangereuse, mais l’absence d’éthique dans la manipulation. En fait, cette notion masque une conception désuète de la pratique artistique, mais qui persévère.

L’intervenant russe, Naum Klejman, m’a paru faible, son argumentaire reposait sur une distinction fragile entre un Eisenstein masculin du côté du totalitarisme, et  un Eisenstein féminin, artiste, qui seul l’intéressait.  Le dualisme traditionnel qui aujourd’hui fait mode. Comme si les femmes, le féminin…  Passons !

Un brésilien, José Carlos Avellar (Rio de Janeiro) parla des rapports d’Eisenstein et du Cinéma Novo qui, libérant le cinéma des codes hollywoodiens posait un regard nouveau sur la société. Un regard politique. Le montage eisensteinien influença de nombreux cinéastes d’Amérique latine, Solenas en particulier. Dans les années 60, les textes d’Eisenstein (en anglais, espagnol) palliaient l’absence d’école de cinéma.

Je me souviens encore des émotions nous bousculant. Le dieu noir et le diable blond de Glauber Rocha… Antonio das mortes (1969)… Les fusils de Ruy Guerra… En 1998, l’Ours d’or berlinois attribué à Central do Brasil de Walter Salles réactivait les souvenirs enfouis. La dictature  militaire qui avait mis fin au cinéma Novo, n’avait pas eu raison du cinéma brésilien.

Cette table ronde s’achevait sur  Eisenstein et les femmes par Jutta Brückner une féministe allemande, auteur du film, à mes yeux, discutable sur Brecht,  – Love, Revolution and others dangers. Son intervention m’a intéressée. Elle enseignait le cinéma. Les étudiants appartiennent, disait-elle, à la génération qui est née avec la télévision, et qui ne connaît que le traitement de l’image par la télévision — Bilderbrei/soupe d’images — d’où ses difficultés à comprendre le traitement de l’image par Eisenstein. Elle en caractérisa les effets sous le  concept de Formlosigkeit – absence de forme. Les nouveaux médias,  vidéo et ordinateur dont ils se servent par nécessité, renforceraient cette Formlosigkeit.  Par ailleurs, la narrativité prévalant sur la construction du sens (Bedeutung), le montage constructif leur est étranger. Pour cette nouvelle génération, concluait-elle, comprendre Eisenstein exigerait  un effort théorique, c’est-à-dire héroïque ! Elle insista sur cette nouvelle organisation de la perception pour cette “génération télévisuelle”. À cette incompréhension “naturelle” (si on peut dire), vient s’ajouter  un certain rejet de la théorie, à la mode aussi, et de la théorie d’Eisenstein en particulier, sous couvert d’esthétique totalitaire. Plus intéressant, le rejet du pathos héroïque. Toujours douteux politiquement.

Elle parla ensuite du rapport des femmes cinéastes à Eisenstein. Rapports encore plus difficiles, selon elle. Un rejet de l’esthétique totalitaire comme regard au masculin. Elles lui reprochent d’avoir décrit  le peuple (Das Volk) comme  un monde d’hommes, les femmes étant surtout  l’objet d’un regard critique, « symbole du sentimentalisme petit-bourgeois ».  Le « flux des désirs – Strom des Begehrens» eisensteinien se  situerait  entre  l’homme  et  les choses. Chez les  cinéastes femmes,  ces « flux des désirs » auraient pour objet les êtres,  les cinéastes femmes préférant se tourner vers le monde des sentiments, des rapports humains, des rapports homme/femme.

À voir, à explorer. J’avoue n’être pas convaincue par ces oppositions dualistes.

Elle terminait en disant que pour le moment, Eisenstein n’était pas utile dans leurs recherches, « c’etait plutôt une affaire de l’avenir ».

Le modérateur, Hans-Joachim Schlegel, avait fait remarquer que dans les années vingt, il existait en Russie, un mouvement féministe qui remettait en question l’image négative de la femme dans les films d’hommes, et pas seulement eisensteiniens. Elles exigeaient la parité dans la production filmique pour précisément pouvoir changer cette image.

Il faut s’y faire, la tradition occidentale a tendance à créer du nouveau dans le rejet de ce qu’elle a adoré pendant un temps. Dans l’après “socialisme” et  dans  la “victoire” du capitalisme, la guerre froide se pérennise sous d’autres formes.

Penser chinois. Ou du moins essayer. La Beweglichkeit intellectuelle (mobilité) brechtienne en est une forme.

Un  regret…

Ne pas avoir pris le temps de participer à une excursion à Buckow.

J’ai emporté plus de 20 kg de livres. Parmi les bouquins achetés : deux énormes pavés, Dokumente zur Geschichte der Akademie der Künste, des documents sur les deux Académies des Arts, couvrant la période 1945-1993. Dans l’ouvrage concernant la RDA figurent les discussions sur les pièces “politiquement incorrectes”, Lukullus de Brecht, sa mise en scène du Ur-Faust, considérée comme une attaque insupportable de la “culture allemande”. Le jeune Hans-Jürgen Syberberg osa fixer cette mise en scène sur pellicule. On y voit un Faust, traité comme un intellectuel minable, flanqué d’un diable guère plus malin que le maître qu’il sert. Les comptes rendus des séances du printemps 1953, houleuses, concernent l’opéra de Hanns Eisler Johann Faustus, Eisler en faisait aussi une figure de la Misère allemande, en le confrontant au révolutionnaire Münzer. Débats passionnants pour comprendre les enjeux politiques des affrontements, Eisler, Brecht interrogeaient les fondements idéologiques de la République démocratique.

*

Au lycée, j’avais appris par cœur des passages de Faust — pour le plaisir et non comme pensum scolaire. L’Université m’en avait détournée, Goethe y était devenu ennuyeux. Mais, c’est Brecht qui ébranla à jamais mon admiration juvénile.

Faust !  il avait eu besoin du diable pour séduire une femme, avait-il dit ironiquement, un vrai homme allemand !

Cette remarque m’avait fait sursauter, et beaucoup rire. Je n’avais jamais osé faire un rapprochement entre mon héros d’adolescente et la drague de certains hommes allemands. Il suffit parfois d’un bout de phrase pour éclairer des situations, grossières ou grotesques, où  l’alcool jouait le rôle du diable faustien.

Je revenais donc à Paris avec des piles de questions à explorer. Comprendre le pourquoi des émotions textuelles si intenses.

Durant les années de brechtologie obligée, qui étaient aussi des années où le capitalisme avait une santé florissante, et donc pouvait supporter sans grands dommages les critiques les plus acerbes, où les herméneutiques qui écrasent l’œuvre sous des catégories politiques, esthétiques et/ ou  philosophiques, étaient hégémoniques,  Brecht, comme tant d’autres,  a  été instrumentalisé. On y cherchait des “contenus de gauche”, on explorait l’œuvre avec des catégories élaborées par Brecht lui-même au risque de manquer  tout ce qui les déborde. Brecht lui-même, en RDA, en mesurait les limites, aussi, lui arrivait-il de ronchonner  — Ideologie, immer noch !  – Idéologie, encore et toujours ! disait-il, au sujet d’un travail de thésard.

Ce sont des chanteurs, rocker, jazzmen, ou classiques (Lied), qui ont rappellé que Brecht est poète. La brechtologie des années 60/70 avait fini par le faire oublier. Revenir au poète est devenu, pour moi, une urgence. Par poète, j’entends ces rapports singuliers d’un sujet à la langue qui s’en trouve transformée. Et qui fait ce que Thomas Mann parlant de la spécificité de Brecht, désignait comme  Kulturgeschichte – Histoire culturelle.

P.-S. Je ne suis pas revenue à Brecht. Pas encore. Je m’en explique sur un nouveau site consacré au JOURNAL DE TRAVAIL [http://fpbjt.wordpress.com/]

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1. Jörg Laue, Hans-Friedrieh Bormann et Christoplier Martin, assistés par des performer, musiciens et artistes plastiques, participaient de l’événement textuel. FATZER/Monologie étant une reprise du groupe qui développait et montrait ses projets depuis 1995 dans des différents lieux, dont le mythique Theater am Halleschen Ufer.

2. John Fuegi, biographe de Brecht, se servira des rapports Brecht/Fleisser pour discréditer le poète. J’en décortique la méthodologie dans un article intitulé Brecht, une figure de la suspicion (à paraître).

3. Scharfrichter der bürgerlichen Seele, Raoul Hausmann in Berlin 1900-1933. Unveröffentlichte Briefe Texte Dokumente aus den Künstler-Archiven der Berlinischen Galerie, Herausgegeben und kommentiert von Eva Züchner (532 Seiten und 160 Abbildungen Berlinische Galerie, Berlin Verlag Gerd Hatje, Ostfildern.

4. Oksana Bulgakowa, Eisenstein und Deutschland, Texte, Dokumente, Briefe, Akademie der Künste, Henschelverlag Kunst und Gesellschaft, Berlin, 1998.

5. Walentina Korschunowa et Naum Klejman, Yo Ich selbst, Memoiren de Sergej M. Eisenstein, introduction de Sergej Jutkwitsch, Wien : Löcker 1984, en deux volumes ; Henschelverlag Kunst und Gesellschaft, Berlin, 1984 ; Fischer Taschenbuch Verlag, Frankfurt, 1988.


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