<?xml version="1.0" encoding="UTF-8"?>
<rss version="2.0"
	xmlns:content="http://purl.org/rss/1.0/modules/content/"
	xmlns:wfw="http://wellformedweb.org/CommentAPI/"
	xmlns:dc="http://purl.org/dc/elements/1.1/"
	xmlns:atom="http://www.w3.org/2005/Atom"
	xmlns:sy="http://purl.org/rss/1.0/modules/syndication/"
	xmlns:slash="http://purl.org/rss/1.0/modules/slash/"
	xmlns:georss="http://www.georss.org/georss" xmlns:geo="http://www.w3.org/2003/01/geo/wgs84_pos#" xmlns:media="http://search.yahoo.com/mrss/"
	>

<channel>
	<title>Chroniques berlinoises</title>
	<atom:link href="http://fpbchb.wordpress.com/feed/" rel="self" type="application/rss+xml" />
	<link>http://fpbchb.wordpress.com</link>
	<description>Explorer les rapports Histoire/Mémoire et leurs effets</description>
	<lastBuildDate>Mon, 16 Jan 2012 21:41:04 +0000</lastBuildDate>
	<language>fr</language>
	<sy:updatePeriod>hourly</sy:updatePeriod>
	<sy:updateFrequency>1</sy:updateFrequency>
	<generator>http://wordpress.com/</generator>
<cloud domain='fpbchb.wordpress.com' port='80' path='/?rsscloud=notify' registerProcedure='' protocol='http-post' />
<image>
		<url>http://s2.wp.com/i/buttonw-com.png</url>
		<title>Chroniques berlinoises</title>
		<link>http://fpbchb.wordpress.com</link>
	</image>
	<atom:link rel="search" type="application/opensearchdescription+xml" href="http://fpbchb.wordpress.com/osd.xml" title="Chroniques berlinoises" />
	<atom:link rel='hub' href='http://fpbchb.wordpress.com/?pushpress=hub'/>
		<item>
		<title>Chroniques berlinoises I.1. L’AVANT : Berlin-Est, années 1970</title>
		<link>http://fpbchb.wordpress.com/2008/12/13/chroniques-berlinoises-i1-lavant-berlin-est-annees-1970/</link>
		<comments>http://fpbchb.wordpress.com/2008/12/13/chroniques-berlinoises-i1-lavant-berlin-est-annees-1970/#comments</comments>
		<pubDate>Sat, 13 Dec 2008 12:02:26 +0000</pubDate>
		<dc:creator>fpbw</dc:creator>
				<category><![CDATA[Archives-Brecht]]></category>
		<category><![CDATA[Bourdieu et la littérature]]></category>
		<category><![CDATA[Brecht/Volkspolizei/RDA]]></category>
		<category><![CDATA[Le 9 novembre 1989]]></category>
		<category><![CDATA[Le Mur berlinois]]></category>
		<category><![CDATA[Richard C. Sarafian]]></category>
		<category><![CDATA[Stasi]]></category>
		<category><![CDATA[Vanishing Point]]></category>
		<category><![CDATA[Weigel Helene]]></category>

		<guid isPermaLink="false">http://fpbchb.wordpress.com/?p=1011</guid>
		<description><![CDATA[LIMINAIRES Les Chroniques berlinoises I.1. I.2. ont été écrites quelques mois après mon retour à Berlin, en Novembre 1999. La mémoire conserve, mais toujours décante, trie, reconstruit, et les souvenirs qui affleurent sont ceux qui prennent sens, après-coup en s’inscrivant de manière plus ou moins implicite dans une réflexion qui déborde le seul souvenir. Dans [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=fpbchb.wordpress.com&amp;blog=1910555&amp;post=1011&amp;subd=fpbchb&amp;ref=&amp;feed=1" width="1" height="1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<blockquote>
<p style="text-align:center;"><strong><span style="color:#800000;"><br />
</span></strong></p>
<h1 style="text-align:center;"><strong><span style="color:#800000;">LIMINAIRES </span></strong></h1>
<p style="text-align:justify;"><em><strong><span style="color:#800000;"><br />
</span></strong></em></p>
<p style="text-align:justify;"><em><strong><span style="color:#800000;"><br />
</span></strong></em></p>
<p style="text-align:justify;"><em><strong><span style="color:#800000;">Les Chroniques berlinoises I.1. I.2.</span></strong> </em>ont été écrites quelques mois après mon retour à Berlin, en Novembre 1999. La mémoire conserve, mais toujours décante, trie, reconstruit, et les souvenirs qui affleurent sont ceux qui prennent sens, après-coup en s’inscrivant de manière plus ou moins implicite dans une réflexion qui déborde le seul souvenir.</p>
<p style="text-align:justify;">Dans les années 70, mes ignorances sur la RDA étaient grandes. J’observais, j’écoutais, mais sans plus, je ne m’intéressais pas à la RDA. J’ignorais, par exemple, que le Berliner  Ensemble et les brechtiens étaient une référence de façade, une vitrine pour l’Ouest. Plutôt mal vus. Alors que je pensais le contraire et insistais aux passages de la frontière, avec quelque forfanterie, sur le lieu de mes recherches ! J’ai donc compris beaucoup plus tard, le sens de certaines brimades, ricanements, voire distance.</p>
</blockquote>
<blockquote>
<p style="text-align:justify;">En écrivant les souvenirs de Berlin-Est, vingt ans après, je devenais nécessairement le spectateur de moi-même, un spectateur distancé et souvent amusé par le comportement plutôt naïf d’<em>Alice-du-pays-des-merveilles.</em> Mais, je suis convaincue qu’un regard innocent, naïf, voit autrement qu’un regard trop averti, car le savoir peut faire écran. Se fier à ce qu’on perçoit, sent, permet d’échapper à des aprioris favorables ou défavorables. J’espère que le regard critique et plus savant de la chroniqueuse de 1999 n’a pas trop déformé le regard naïf de la voyageuse des années 70.</p>
</blockquote>
<blockquote>
<p style="text-align:justify;">Après avoir vu le film <em>La Vie des Autres</em>,  j’ai relu les pages concernant Berlin-Est. Elles me semblent éclairer, d’une certaine manière, certains aspects du film.</p>
</blockquote>
<p style="text-align:center;">✥</p>
<h1 style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;color:#008080;"><strong><br />
</strong></span></h1>
<h1 style="text-align:center;"></h1>
<h1 style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;color:#008080;"><strong>NOVEMBRE  1999</strong></span></h1>
<p style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;color:#008080;"><strong><br />
</strong></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">En cette fin de XXe siècle, les rapports aux pays de l’Est se situent toujours dans un <em>Avant </em>et un<em> Après,</em> l’Après réactivant des événements, sensations, impressions passés, par comparaison plus ou moins conscientes. Certaines rencontres, certains événements prennent sens. Parfois un autre sens. </span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><br />
</span></p>
<p style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><span style="color:#800000;"><strong>BERLIN, ville ouverte, février 1998</strong></span></span></p>
<p style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><span style="color:#800000;"><em><strong><br />
</strong></em></span></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">1998 : année du centenaire de Brecht croisa le désir de Berlin que je n&#8217;avais pas revu depuis la chute du Mur. Dans la mémoire de l’Ancien, les souvenirs se  bousculèrent.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><br />
</span></p>
<blockquote>
<blockquote>
<p style="text-align:center;">✥</p>
<p style="text-align:center;"><span style="color:#800000;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><br />
</span></span></p>
<p style="text-align:center;"><span style="color:#800000;"><span style="font-family:verdana,geneva;">L&#8217;AVANT</span></span></p>
<p style="text-align:center;"><span style="color:#800000;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><br />
</span></span></p>
<p style="text-align:center;"><span style="color:#800000;"><span style="font-family:verdana,geneva;">BERLIN-EST, années 1970<em><strong><br />
</strong></em></span></span></p>
</blockquote>
</blockquote>
<p style="text-align:right;"><span style="color:#800000;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em><strong>En transi</strong>t<br />
</em></span></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Dans les années 1970, durant les vacances, j’allais à Berlin-Est travailler aux Archives-Brecht.  J’habitais à l’Ouest, dans un hôtel <em>Frühling am Zoo</em>, près de la Gare <em>Am zoologischen Garten</em>, le train pour Berlin-Est et la rue Friedrich y étaient directs.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Ma mémoire du Berlin divisé des années 70 est très contrastée.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Pressée par le temps, je travaillais toute la journée à copier la documentation dont j’avais besoin, sur <em>L’opéra de quat’sous</em> en particulier, objet d’étude durant un temps. À la fermeture des archives, je n’avais qu’une envie, rentrer. Berlin-Est n’était qu’un lieu de transit où je faisais un travail de copiste, à l’ère de la photocopie.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Ce travail de copiste qui m’obligeait à revenir pour vérifier de menus détails, la ponctuation, la mise en page, etc., c&#8217;est-à-dire en fait à répondre à un doute, cessa, en partie, le jour où je croisai Hélène Weigel au Berliner Ensemble. J’étais venue demander une autorisation d’accès à je ne sais plus quoi. Elle entra, je la reconnus, c’était le moins que puisse faire une ‘brechtologue’. Ayant tendance à garder de bonnes distances avec les gens célèbres, je continuai à formuler ma demande. Elle me regarda, reconnut une étrangère, demanda qui j’étais et se présenta comme aurait pu le faire une inconnue qui désire entrer en contact avec un étranger de passage. Aucun narcissisme autosatisfait, la simplicité même qui m’a donné le désir de répondre à la question pour des raisons qui n’étaient pas de simple politesse. Je me présentai, et dans le fil de la conversation très simplement nouée, j’en vins à parler de ce travail de copiste médiéval qui me pesait et m’exaspérait, car on me refusait la photocopie des documents convoités. <em>— Was (Quoi)? </em>dit-elle,  <em>je vais téléphoner, on vous donnera les photocopies que vous désirez !</em> Le lendemain, aux Archives Brecht, on accepta, non sans rechigner, de photocopier les premières versions de <em>L’opéra de quat’sous.</em></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Copier à la main des documents, à l’ère de la photocopie, ne fut pas ma seule source d’exaspération.  Je devais traverser la frontière tous les jours, et subir ce que je n’ai cessé d’appeler “le fascisme au quotidien” de la police “socialiste” des frontières. L’arbitraire était total. Le moindre accroc politique entre l’Est et l’Ouest avait des répercussions, on nous faisait attendre, parfois plus d’une heure, et quand le temps est précieux, parce que coûteux, on enrage. Un jour, après avoir vu mon passeport français disparaître sous la pile de passeports de visiteurs entrés après moi, je fis un esclandre, en disant que je ne voyais pas de différence entre cette police qui se disait <em>police socialiste</em> et la police des États qualifiés de capitalistes, voire de fascistes.  Une autre fois, je perdis à nouveau patience quand j’entendis un policier faire une remarque méprisante sur un Yougoslave qui, ne comprenant pas l’allemand, avait laissé passé son numéro d’ordre. Berlin-Est était à l’époque un lieu de transit pour beaucoup d’immigrants de l’Est. Je lui fis signe et l’accompagnai au guichet. Et le fonctionnaire « socialiste » de dire : <em>— Quel air fada ! &#8211; Warum stellt er sich so blöd ein ! </em>La goutte d’eau qui fit déborder le verre déjà plein. Pompeusement, je défendis les valeurs socialistes de solidarité, avec une belle conviction rageuse. Je demandai à voir son supérieur hiérarchique,  prête à argumenter socialistement ! <em>— Il n’y avait pas de supérieur hiérarchique, le travail était collectif&#8230; ICI </em>! Mon numéro d’ordre fut rapidement appelé. Je sortis. Arrivée aux Archives Brecht, je racontai mon accrochage avec conviction et demandai à quel service je devais adresser la lettre de protestation ‘socialiste’, écrite en marchant, on éluda la question, <em>ça ne servirait à rien, Brecht, lui-même, avait déjà protesté&#8230;</em></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Mme Ramthun disparut et revint avec deux lettres manuscrites de BB 1), l’une datée du 10 septembre 1952, la seconde de 17 octobre 1955, (un an avant sa mort), la première était adressée à <em>L’Administration centrale de la Police des frontières</em>, à un collectif (<em>Werte Genossen</em>-Chers camarades), la seconde, nominative, était adressée à Karl Maron, Ministre de l’intérieur. Dans la première Brecht s’étonnait de la grossièreté (<em>grob</em>) du policier qui l’avait interpellé et insistait dans une suite d’adjectifs redondants de la rudesse impérieuse et dictatoriale du ton (<em>der herrische befehlshaberische und rüde Ton</em>) en contraste avec le ton mesuré, voire protocolaire des faits rapportés. Une grossièreté qui l’inquiétait. Le jeune policier qui, s’adressant à Brecht, avait usé d’une antiphrase hautaine, voire méprisante  — « jeune homme » lui disait-il — s’était fait remettre à sa juste place par Ruth Berlau choquée, il prit alors leurs papiers et disparut. L’épreuve de force dura 45 minutes. Brecht rapporta deux autres incidents pour souligner la permanence d&#8217;un comportement &#8220;socialistement&#8221; discutable : la mésaventure d’un visiteur, Paul Dessau, qui au même endroit, le dimanche 7.9.52 à 13.10, avait été interpelé de manière grossière, et celle d’un travailleur qui eut à subir le même ton dictatorial pour une histoire de linge sale. Brecht intimait le responsable « d’inculquer » à ce jeune policier (<em>einzuschärfen-à graver</em>) « un ton humain ».</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Dans la seconde lettre de 1955, trois ans après donc,  et deux ans après le 17 juin 1953, qui fissura gravement Brecht, le ton est résigné, voire désabusé. Brecht n’écrit plus pour induire un changement d’ordre général, dans un pays en voie de construction « socialiste », mais pour obtenir un passe-droit qui lui éviterait d’avoir à subir  « <em>le ton de la Police du peuple devenu si déprimant que ses vacances à Buckow en étaient gâchées </em>», il demandait un « papier » qui le délivrerait des discussions avec la police, <em>— Je vous en prie, délivrez-moi des discussions avec la Police du peuple.</em> Une requête pathétique, tant elle contient de résignation désabusée.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Une blague commentant la mort de Brecht dira qu’elle fut « <em>brechtisch »</em> (brechtienne =  mort à temps,  si j’ai compris la blague). Avant Budapest. Avant Prague.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">La lecture de ces deux lettres me troubla, mais ne déstabilisa pas la ronchonneuse. Je continuai avec détermination à manifester mes agacements. J&#8217;ai toujours regretté d&#8217;avoir manqué de présence d&#8217;esprit, j&#8217;aurais dû envoyer la première lettre de Brecht en mon nom, avec les modifications qui s&#8217;imposaient, et non renoncer à donner forme à ma mauvaise humeur.</span></p>
<p style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;">*<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Parce que je ne supportais pas de les voir fouiller dans mon sac à main, je le vidais moi-même sur la table et leur tendais le sac vide avec une mauvaise humeur évidente. En silence. Puis, je remettais tout en place, lentement. Et l’on sait qu’un sac de dame en voyage en contient des choses ! Certains comprenaient le geste.  En fait, on ne fouillait pas, mais on jouissait  du peu de pouvoir que l’on avait, ni de l’Est ni de l’Ouest, la banalité même. Il arrivait qu’une femme policier me confisquât les journaux de l’Ouest, parce que dans un programme de type <em>Pariscope</em> figuraient des publicités porno. J’expliquai que j’achetais ce type de littérature pour avoir les programmes de théâtre et de cinéma, elle ne voulait rien entendre, ce « genre de littérature » ne devait pas venir « polluer »  la RDA. Il m’arrivait de les plaindre, tant ils suaient cette vieille <em>Misère allemande.</em></span></p>
<p style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>*<br />
</em></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Si l’entrée était toujours pénible, on pouvait marquer d’un petit caillou blanc, les jours sans menue brimade, à la sortie, le soir, les policiers étaient plus courtois, parfois même, ils tentaient de nouer un semblant de dialogue. Je leur tendais mon <em>Arbeitsmappe-ma serviette de travail,</em> le mot <em>Arbeit</em> semblait les amusait. Une intellectuelle, ça n’est pas censé « travailler », même si « travailleur-intellectuel » est une création lexicale des communistes.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">La RDA ne s’ouvrit timidement sur l’Ouest qu’en 1971, avec Erich Honecker, la nouvelle génération de policiers, la mienne donc, avaient mariné dans un pays relativement clos (relativement, car les antennes TV étaient tournées vers l’Ouest), un pays par ailleurs sur la défensive. La génération de 1950, celle de Brecht, était, elle, directement marquée par le nazisme. Quoi qu&#8217;il en soit, la continuité des comportements était atterrante.<br />
</span></p>
<blockquote>
<blockquote>
<p style="text-align:center;">✥</p>
</blockquote>
</blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>Last but not least,</em> à l’Ouest, à la sortie de la Gare am Zoo, des hommes d’un âge certain, teigneux, attendaient les « visiteurs de l’Est » et les insultaient. J&#8217;ai appris, plus tard, trop tard, que c&#8217;étaient d&#8217;anciens nazis. Je regrette, aujourd&#8217;hui encore, de n&#8217;avoir pas provoqué un esclandre.</span></p>
<blockquote>
<blockquote>
<p style="text-align:center;">✥</p>
</blockquote>
</blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Un jour que je racontais ces histoires de passages frontaliers, une comédienne suisse, partenaire d’Ekkerhart Schall dans la <em>Jungle des Villes</em>, visiblement agacée par le ton ironique, alluma un contre-feu, elle raconta, à son tour, une histoire de police française, sur un ton grinçant.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Elle se rendait à Paris venant de la RDA, dans le train, elle noua conversation avec un monsieur très aimable qui posa quelques questions auxquelles elle répondit sans malice. Arrivée à Paris, elle fut arrêtée, deux jours durant, pour vérification. Dans des conditions peu dignes d’une démocratie. L’aimable monsieur était un policier, peut-être agent des services secrets. Elle avait gardé un souvenir terrifié des mœurs de la Police française et s’était juré de ne plus remettre les pieds en France. Dans les années soixante-dix, les démocraties avaient grand-peur des agents communistes et se souciaient peu de respecter les règles les plus élémentaires de la démocratie.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Nous en avions conclu en riant que le <em>Faire</em> — démocratique ou socialiste — n’était pas le <em>Dire </em>! La banalité même. Notre hargne reposait sur des attentes frustrées : ELLE attendait de la courtoisie de la police du « pays des Droits de l’Homme », et MOI, j’attendais de la courtoisie de la police « socialiste ». Aux innocents les mains pleines !</span></p>
<p style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;">*<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Une autre source d’irritations, les horaires des Archives Brecht, mais pas seulement. D’une manière générale, il fallait éviter d’arriver vers 10 heures ou 16 heures dans un service, c’est-à-dire à la pause thé, café. Vous attendiez en écoutant le bruit des tasses et des cuillères. Or, quand on vient de l’étranger pour travailler dans les archives, <em>time is money. </em>Les Archives Brecht ouvraient à 9 heures, quand le responsable daignait être à l’heure. C’était un homme charmant, un Wessi qui avait fait allégeance à la RDA et comme tel intouchable. Alcoolique, il lui arrivait d’oublier l’heure, et de venir couvert de bleus. Il fallait attendre devant la porte.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Des liens de sympathie avec Mme Ramthun facilitèrent la consultation des dossiers, elle m’aidait souvent à déchiffrer et reconnaître les écritures. Du labyrinthique. C’est elle qui attira mon attention sur le nécessaire apprentissage de la sténographie de l’époque, sans laquelle les transformations textuelles dans les processus de mise en scène restent en partie indéchiffrables. J’entends encore son rire à la lecture d’un « ajout », manuscrit sur papier très fin, écrit dans un style de salle de garde, où Brecht manifestement réglait des comptes avec des jalousies féminines. Elle le découvrait avec moi et en riait, d’un rire léger qui semblait égrener des notes dans l’air. Un inédit sans valeur littéraire, machiste à souhait, qui explicite lourdement ce qui est allusif dans le <em>Duo de la jalousie </em>[T. 6 de <em>L'opéra de quat'sous</em>], ces dames,  Polly et Lucy, se disputent dans Mackie le surineur, une queue de bonne réputation dont on ne peut pas « se passer même quand on va aux toilettes ». <em>— Ces messieurs (Brecht et ses amis) s’amusaient autour de la table&#8230; c&#8217;était à qui renchérirait sur la grossièreté, </em>avait-elle ajouté, toujours riant. Jeux de paroles entre hommes et pour hommes. Mais, les femmes font aussi bien. Entre elles. La guerre discursive n’a pas de sexe. Ou trop de sexe.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Il m’arrivait d’aller acheter dans une petite pâtisserie artisanale, une survivance, à proximité de la <em>Brechthaus,</em> de délicieux gâteaux pour tout le monde, vers 16 heures.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Travaillant aux Archives-Brecht, j’avais le droit d’aller à la cantine du Berliner. On y mangeait correctement pour une somme modique, pour ne pas dire dérisoire. </span><span style="font-family:verdana,geneva;">J&#8217;y côtoyais le personnel, les comédiens, techniciens, mais rares étaient ceux/celles qui osaient nouer avec l’étrangère de passage. Une étrangère sans pedigree. Au Berliner, comme ailleurs, des apparatchiks observaient son monde. Je me souviens encore du regard sévère et désapprobateur  d&#8217;un homme jeune, quand il me vit donner un flacon d&#8217;Eau de Cologne (convoitée) à la serveuse, une manière de la remercier de sa gentillesse à toute épreuve. J&#8217;avais capté ce regard, sans en comprendre la raison. Plus tard, j&#8217;ai appris que c&#8217;était un &#8220;surveillant&#8221; (entendez un stasi-man). Quand le Berliner vint à Paris en 1969, j’invitai des membres de la troupe  qui jouaient dans <em>L’opéra de quat’sous,</em> avec des comédiens du TEP qui jouaient dans cette pièce à Paris. Des liens semblaient s’être tissés. Mais, à Berlin, j&#8217;ai eu le sentiment d&#8217;être devenue invisible aux yeux de ces invités. La surveillance réelle ou supposée s’infiltrait dans le tissu des relations sociales, à l’insu même des individus.</span></p>
<p style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;">*<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Les souvenirs heureux sont rares, mais ils existent. La gentillesse de la serveuse de la cantine du Berliner Ensemble, celle d’une élève comédienne, B.R, qui osa s’intéresser à l’étrangère. Une rencontre désintéressée, elle ne demanda ni café ni bananes et autres biens considérés comme rares. Il est vrai qu’elle n’avait rien à perdre. Elle n’était pas membre du PCA, adolescente et malgré la pression exercée sur elle, elle avait refusé de signer une lettre collective où les élèves se disaient en accord avec la politique de répression qui s’abattait sur la Tchécoslovaquie, lors du Printemps tchèque. C’est la même qui s’entendit dire, après la chute du Mur, « <em>Quoi ! vous n’étiez pas au Parti ? Vous ne vouliez pas faire carrière ?! »</em>. Dans la société démocratique, certains goûtent toutes les formes de flexibilité. Bien que talentueuse metteure en ondes de pièces radiophoniques (<em>Hörspiel</em>), de Feater (documentaires), elle est souvent au chômage aujourd’hui, et s&#8217;en trouve lentement ravagée. Le mot n&#8217;est pas trop fort. À chaque nouvelle rencontre, je note de menus dysfonctionnements psychiques  dont elle n&#8217;a pas conscience, le ton est toujours plus acide, les frustrations plus profondes,  l&#8217;unité allemande au profit du capitalisme, perçu comme forme sociale très sauvage, lui est indigeste, inassimilable.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Les relations avec les étrangers de l’Ouest étaient plus faciles, voire chaleureuses. On rencontrait des gens de gauche qui regardaient d’un œil critique la « société socialiste ». <em>— Ah ! Des Allemands là-bas, des Allemands ici ! &#8211; Ach ! Deutsche drüben, Deutsche hier, </em>me dit un jour un jeune Italien de gauche, désabusé. Je croisais une chanteuse dont j’ai oublié le nom, très politisée, fille d’un Consul éthiopien et d’une Allemande qui fut déportée dans un camp de concentration où elle donna naissance à cette future chanteuse antifasciste. Elle avait subi des expériences médicales qui avaient laissé des marques sur sa peau. Elle était connue à Berlin (Est/Ouest) et très appréciée en RDA, comme tous les Wessi qui faisaient allégeance. Stagiaire au Berliner, elle assistait aux répétitions de la <em>Jungle des Villes</em>, mise en scène par Ruth Berghaus.  Nous bavardions durant les pauses. Elle avait un beau visage grave et chaleureux, surmonté de cheveux crépus. Sa flamme anti-fasciste brûlait toutes les souffrances physiques qui accompagnaient ses déplacements. Elle était de tous les combats à Berlin-Ouest. Et dans les années 70, les militants avaient du travail dans la démocratique République fédérale. Le <em>Radikalenerlass </em>excluant de la fonction publique les citoyens de gauche (communistes et même socialistes) date du 28 janvier 1972. La RAF (Fraction armée rouge) servait à légitimer la répression des <em>Linken </em>(terme générique pour désigner la gauche, toujours hétérogène).</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><br />
</span></p>
<blockquote>
<blockquote>
<p style="text-align:center;">✥</p>
</blockquote>
</blockquote>
<p style="text-align:right;"><strong><span style="color:#800000;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>Sédentarisation</em></span></span></strong></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Lassée par ces allées et venues, bureaucratiquement irritantes, et grâce à l’intervention d’un collègue rémois communiste, Roland Desné, j’obtins au printemps 1976, une autorisation de séjour. Je n’avais plus à quitter Berlin comme cendrillon avant minuit, les rencontres devenaient plus faciles, et de plus, j’étais immergée dans la société. Je pouvais cultiver les rares rencontres désintéressées, aller au théâtre, au cinéma, m’attarder dans un jardin, observer&#8230;</span></p>
<p style="text-align:right;"><strong> </strong><span style="color:#800000;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em> Les signes du mal-être </em></span></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">À la sortie des Archives-Brecht, j’allais souvent au cinéma pour découvrir la production de la RDA, le cinéma ouvrant  toujours de multiples fenêtres sur la société qui le produit. À l’époque, j’allais au Cinéma International de la Karl-Marx-Allee à proximité de l’Alexanderplatz, le Cosmos, une salle immense, généralement à moitié vide. J’y ai vu toute une série de films, marqués du sceau du « réalisme socialiste ». Dominaient les films historiques, l’histoire présentant un double avantage, on peut ne pas parler du présent et diffuser une représentation de l’Histoire qui vient renforcer les systèmes de représentations « socialistes ». Le plus souvent des films ennuyeux, mais néanmoins intéressants d&#8217;un point de vue sociologique.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Je me souviens encore d’un film sur <em>Goya</em> de Konrad Wolf (RDA/URSS/1971) où les prisons de l’Inquisition étaient lourdement filmées.  En revanche, j’ai gardé le souvenir très vif des effets d&#8217;un film américain, sur le jeune public qui, ce jour-là, en matinée, avait envahi la salle du cinéma.  Un road movie des année 70, <em>Vanishing Point</em> (Point limite zéro) de  Richard C. Sarafian. Quelque chose de sauvage émanait de leur présence massive. Ils jubilaient, applaudissaient chaque fois que le conducteur parvenait à semer une voiture de police ou franchissait un barrage au péril de sa vie. D’évidence, les  jeunes spectateurs masculins qui ressemblaient étrangement aux « rebelles sans cause » filmés par Nicholas Ray dans <em>La Fureur de vivre </em>(<em>Rebel Without A Cause</em>, 1955) s&#8217;identifiaient au héros du film, Kowalski, un  ancien pilote de course devenu livreur de voiture, qui projetait de parcourir plus de 1 500 km au volant de la célèbre Dodge Challenger RT, en moins  de 15 heures. J’ai capté, sinon compris, la somme des frustrations qui travaillaient le corps social, en ce cas, la frange anomique de la jeunesse qui ne défilait pas dans les rangs des FDJ (<em>Freie deutsche Jugend),</em> devant les tribunes où paradaient les dirigeants. J’ai pu voir dans cette immense salle de cinéma, de manière très concrète, le fossé entre ces jeunes &#8216;rebelles&#8217; et des dirigeants communistes des années vingt, marqués par les combats contre la pauvreté, contre le nazisme, par la guerre et leur séjour dans l’union soviétique stalinienne, fossé qui paraissait d’autant plus vertigineux qu’aucunes passerelles ne semblaient pouvoir être construites entre les deux bords.  Le succès des <em>Nouvelles souffrances</em> <em>du jeune Werther</em> (1972) au D<em>eutsches Theater Kammerspiele</em> 2), qui touchait une autre frange de la société, témoignait aussi du mal-être de la jeunesse ouvrière (apprentis, jeunes ouvriers). Dans les deux cas, la mort magnifiait les héros, la jouissance interdite lorgnant du côté de la destruction.  La pièce d&#8217;Ulrich Plenzdorf </span><span style="font-family:verdana,geneva;">jugée trop pessimiste par le pouvoir fut censurée. Sûr tremplin du succès. J&#8217;avoue m&#8217;être ennuyée.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Ils étaient nombreux en RDA à rêver de jean, de « vrai jean », de cigarettes blondes… Je voyais dans ces signes porteurs des mythologies américaines, l&#8217;équivalent de la verroterie que les voyageurs occidentaux offraient aux « sauvages ». À tort. Ces mots, <em>jean, cigarette blonde ou banane, chocolat</em> pour d’autres, avaient certes pour référents des biens de la société de consommation, rares ou absents en RDA, mais c&#8217;étaient aussi (ou surtout ?) des signes porteurs </span><span style="font-family:verdana,geneva;">de la conscience de manques plus profonds, parfois non formulés,</span><span style="font-family:verdana,geneva;"> du refus d&#8217;un univers perçu comme barré et du désir d&#8217;une vie autre, plus libre. </span><span style="font-family:verdana,geneva;">Tandis qu’à l&#8217;Ouest, dans les années 70, pour colmater son mal-être, une autre partie de la jeunesse, prisonnière d&#8217;un lourd passé plombé par le silence des aînés, tentait de faire advenir des utopies égalitaires. Par la violence.</span></p>
<p style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;">*<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Dans un jardin, un jour, je rencontrai un nostalgique de l&#8217;Ouest, jeune,  un air de marginal, il me demanda des cigarettes blondes, se plaignit des conditions de vie en RDA. <em>On n’avait pas de jean, on n’avait pas de cigarettes blondes, on s’ennuyait</em>. À proximité, faisant les cent pas, un homme en uniforme. Je dis quelques banalités, sans grande conviction : des loyers dérisoires valaient peut-être des cigarettes blondes, des jean&#8230;</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><br />
</span></p>
<blockquote>
<blockquote>
<p style="text-align:center;">✥</p>
</blockquote>
</blockquote>
<p style="text-align:right;"><span style="color:#800000;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>Travailleur contestataire ou agent de la stasi ?</em></span></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Durant ce séjour, alors que j’allais voir le cirque de Moscou, j’ai fait une rencontre inespérée pour une intellectuelle. Dans le noir épais d’une nuit pluvieuse, à la sortie du métro, je demandai mon chemin à un homme jeune qui ouvrait son parapluie. Il allait lui-même au cirque, il m’invita à le suivre sous son parapluie. Il avait même un billet, son amie était souffrante. En RDA aussi, avais-je pensé, il existe des anges. Curieux de tout, il multipliait les questions sur Paris, ma vie, les étudiants, sur les matières enseignées, ce qu’était la Littérature comparée&#8230; Il s&#8217;étonnait que je puisse moi-même choisir les programmes. <em>Mon patron, communiste</em> (Roland Desné), avais-je dit, <em>me laissait libre.</em></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">À la sortie du cirque, la pluie avait cessé, nous avons marché dans Berlin jusqu’à trois heures du matin, toujours discutant de tout et de rien. C’était la première fois, lui dis-je, qu’un citoyen de la RDA, parlait de manière aussi ouverte, répondait sans gêne à toutes les questions. J’évoquai mon expérience du Berliner Ensemble, la prudence des comportements&#8230; Il fit alors une remarque qui m’amusa :  les artistes, comédiens avaient peut-être peur, tandis que lui en tant que travailleur, de quoi aurait-il pu avoir peur ? -<em> Als Arbeiter hier, wovor soll ich Furcht haben ?</em> Il avait insisté sur le mot <em>travailleur.</em></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">De fait, un travailleur manuel n’avait rien à perdre, tandis que le travailleur « intellectuel » pouvait devenir travailleur manuel et donc perdre son statut symbolique, associé à des privilèges nombreux. Je lui fis remarquer en riant l’incongruité du châtiment au pays de la dictature du prolétariat !</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Il travaillait dans le bâtiment, se disait heureux, « un roi à Berlin », « les ouvriers formaient une grande famille, seuls les <em>vauriens-Tugenichts, les fainéants-Nichtstuer </em>étaient dans le Parti». Depuis qu’ils avaient « montré  les couteaux &#8211; <em>die Messer gezeigt</em>» (il faisait allusion au 17 juin 1953), « Nous sommes les rois, ILS font tout pour nous, les cantines sont bien fournies, on a de la viande, des bananes, tout ce qu’on ne trouve pas dans le commerce ». Il gagnait dans les 250 marks par mois, mangeait à la cantine pour 1-1.50 M, avait un loyer d’à peine 50 M, mettait de côté environ 100 M. par mois, il voyageait beaucoup, gratuitement parce que guide. Il revenait de Moscou. <em>Ich bin ein König in Berlin. Je suis un roi à Berlin, </em>répétait-il. Il n’enviait pas les ouvriers de l’Ouest. « D’après ce qu’on voyait à la télévision, c’était peu encourageant », disait-il. Même dans le métro, il répondait aux questions qui auraient pu être gênantes, à voix haute. Bref, un échange confiant.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Il proposa de nous revoir, il me montrerait « l’underground », les coulisses de Berlin, la famille des ouvriers, un Berlin inconnu aux Wessi. Je trouvais la proposition alléchante, mais je quittais Berlin la semaine suivante et j’avais encore beaucoup de travail à faire.  Nous avons échangé nos adresses.  J’ai envoyé une carte de Paris.</span></p>
<p style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;">*<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Quand, par la suite, je racontais cette rencontre à des Ossi, on la trouvait trop belle mon histoire, personne n’y croyait ! C’était un provocateur de la Stasi. Le sentiment qu’ils avaient tort. Ma décision d’aller au cirque avait été prise au dernier moment. </span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Puis, le doute infiltra mon assurance. Avais-je parlé à haute voix de ce projet ? Les mots <em>Nichtstuer, Tugenichts </em>(vaurien), perçus comme archaïques, appartiendraient au vocabulaire de la Stasi. Existerait-il un dossier me concernant dans les caves du MfS ? Le souvenir de cette déambulation nocturne était trop agréable pour que je me pose sérieusement la question. Mais le ver est dans le fruit.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">On voyait la Stasi partout. Lors d’une soirée, un bel éphèbe blond s’invita. Une visite amicale et impromptue. Courant à l’Est. La maîtresse de maison me demanda de l’aider à la cuisine,  elle voulait me prévenir, on n’était pas très sûr du bonhomme, il fallait faire attention à ce que je dirai&#8230; </span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Je résiste difficilement à mon désir de provoquer. En plaisantant, je racontai l’histoire suivante : lors d’un congrès de Littérature comparée, un collègue — communiste (j’insistai) celui-là même qui m’avait permis d’obtenir le visa — se mit à plaisanter sur de « faux » universitaires :<em> — Regardez bien celui-là, en face de vous, il n’a vraiment rien à foutre de la  Littérature comparée !</em> Devant mon regard étonné, il avait ajouté <em>— « il accompagne » ! Ils sont deux.</em>.. <em>Il faudrait qu’on les emmène dans une boîte de nuit, qu’on les fasse boire,  qu’on les photographie, pour leur enlever l’envie de faire des rapports sur leurs collègues !</em> ». Silence gêné de tout le monde, tandis que je riais et regardais le bel éphèbe blond.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Une Chilienne, réfugiée politique, logée et nourrie par la RDA, dit en haussant les épaules, que régulièrement, en son absence, son appartement était « visité ». ILS s’arrangeaient même pour laisser des traces de leur passage secret. L’intimidation feutrée est une technique d’essence mafieuse.</span></p>
<blockquote>
<blockquote>
<p style="text-align:center;">✥</p>
</blockquote>
</blockquote>
<p style="text-align:right;"><span style="font-family:verdana,geneva;"> <span style="color:#800000;"><em> L&#8217;alcool qui trahit&#8230;</em></span> </span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Je fis d’autres rencontres éphémères, dans le métro ou la S-Bahn. Un jour, un jeune soldat vint s’installer à mes côtés. Il avait un peu bu, juste assez pour parler librement. Nous avons échangé nos prénoms. C’était un jeune marié qui faisait des lapsus amusants, disait <em>mutti</em> en parlant de sa jeune femme dont il me montra une photo. Il était affecté au Mur, il n’aimait pas ça. <em>— C’était ennuyeux&#8230; on risquait d’avoir à tirer&#8230; pénible. Nein, nein&#8230;</em> répétait-il. Autour de nous quelques hommes en uniforme. Pour éviter qu’il ne continue à faire des confidences qui auraient pu lui nuire, je suis descendue du train. Il me dit au revoir, en m’appelant tendrement par mon prénom. Il avait ce côté naïf que j’aimais chez les gens de l’Est, même si parfois, cette naïveté, pétrie de bonne conscience chez certains, certaines, m’agaçait.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Ce jeune et tendre soldat avait-il été affecté au Mur, malgré lui ?  Refuser cette fonction de gardien du seuil pouvait coûter cher, l’accepter, en revanche, avait des avantages (place d’étudiant assurée à l’Université, par exemple). Pour ne pas risquer de devenir un tueur, un ami de B.R. avait refusé. En paya le prix. Peut-être que, comme Galy Gay, le héros de <em>Homme pour Homme,</em> il ne savait pas dire non, ce tendre soldat de la frontière. Peut-être avait-il été volontaire. Par calcul ou par conviction ? À l’époque, j’étais trop ignorante pour poser de bonnes questions.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Une autre fois, c’est un Yougoslave, lui aussi un peu éméché, qui noua conversation. Il avait une bonne tête et l’alcool tendre. Mais, il eut le tort de me montrer, en toute confiance, des photos, c’était un ancien soldat américain, un vétéran du Vietnam, pis un Marin’s. J’avais participé à tant de manifestations contre cette guerre, que j’eus un mouvement de recul. Je descendis du train pour échapper à sa compagnie. Que faisait-il en RDA ? L’alcool et la vie d’une manière générale y étaient moins chers qu&#8217;à l&#8217;Ouest. Était-ce la seule raison ?  On devient suspicieux, malgré soi. Mais peut-être, n’était-ce qu’un homme un peu perdu dans la jungle des villes, en quête d’un brin de sympathie, le temps d’un trajet.</span></p>
<blockquote>
<blockquote>
<p style="text-align:center;">✥</p>
</blockquote>
</blockquote>
<p style="text-align:right;"><span style="color:#800000;"><em><span style="font-family:verdana,geneva;">Nos contradictions titillées </span></em></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Deux souvenirs antithétiques font surface qui disent, à leur manière, les contradictions du socialisme allemand et celles qui traversent nos points de vue.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Je me souviens avec aigreur d’un dimanche gris et pluvieux, j’avais marché, marché en quête d’un restaurant. Des heures durant. Affamée. Partout où j’arrivais, c’était complet. Mais le complet de l’Est n’est pas le complet de l’Ouest. C’était le personnel qui décidait du nombre de personnes à servir, sans avoir à se presser. Entrer dans un restaurant, un dimanche, était un privilège, et non un droit de client affamé. Je n’avais pas même un croûton de pain dans ma chambre d’hôtel.  On se surprend alors à aimer les bousculades des coups de feu « capitalistes » qui fascinèrent des techniciens du Berliner Ensemble à Paris.<em> — So was !</em></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Entre la fièvre marchande des serveurs wessi et la décontraction affichée de serveurs en terre socialiste, qui barraient l’accès aux tables libres en rabattant les chaises, une voie médiane devrait être possible. Faire son métier, correctement, serait-ce trop simple ?</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Je me souviens aussi d’un éboueur, observé au bord d&#8217;un trottoir. Seul dans son camion de ramassage  des ordures, il descendait du camion, allait chercher les poubelles pleines, les vidaient, les remettaient à leur place, remontait dans le camion, avançait, redescendait&#8230; et ainsi de suite. Combien de kilomètres faisait-il dans la journée ? Mes questions étonnaient, personne chez les travailleurs intellectuels interrogés ne s’en souciait. Qui, à l’Ouest, aurait accepté de travailler dans de telles conditions ? </span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Il m&#8217;arrivait de penser que le capitalisme ne manquait pas d&#8217;avantages. Je le confesse.<br />
</span></p>
<blockquote>
<blockquote>
<p style="text-align:center;">✥</p>
</blockquote>
</blockquote>
<p style="text-align:right;"><span style="color:#800000;"><em><span style="font-family:verdana,geneva;">Se donner de l&#8217;importance </span></em></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">La diversité des statuts était aussi grande que dans une société capitalistement « divisée et hiérarchisée », mais l’inversion apparente de la valeur des statuts avaient des effets inattendus  — et souvent désagréables. De la préposée au vestiaire au petit fonctionnaire détenteur des archives convoitées, en passant par le <em>Oberkellner</em> (garçon de café), la/le concierge à la porte du Berliner Ensemble, la caissière des grandes surfaces, etc., tout le monde affirmait son autorité. Comme si la conscience de sa dignité devait nécessairement s’accompagner de surenchère dans l’affirmation de sa fonction. Au début, j’y voyais une manière de valorisation de métiers considérés comme subalternes, mais très vite, j’ai compris qu’il s’agissait de quelque chose de plus pervers. Ces individus investis d’une parcelle d’autorité déléguée participaient de l’intimidation feutrée, voire inconsciente, des citoyens ordinaires. Quand il m’arrivait de perdre patience au risque de paraître arrogante, je comprenais à leur regard, à leur silence surtout, qu’ils étaient confrontés à une situation inhabituelle. Y compris chez les policiers des frontières, pourtant pleins de morgue et d’assurance. Comme si le conflit, ouvert et franc, comme rapports de force, était impossible. Je n’aimais pas, vraiment pas, le caractère feutré de ces rapports de sujétion inversée, aux effets pernicieux, induisant — à l’insu des acteurs sociaux — des formes d’autocensure. J’en ai pris conscience au bout d’une dizaine de jours, j’ai compris qu’il fallait développer une attention particulière de tous les instants pour échapper à l’intériorisation de cette intimidation graduée et permanente, pour déjouer ses effets inhibants. Il importe d’être prudent quand on pense pouvoir juger du comportement des Ossi. Il n’est pas simple de vivre dans un système qui vise l’englobement des citoyens, leur maîtrise. Les effets psychiques sont subtils, subreptices, inconscients. Surtout dans un pays sans réelle tradition libertaire qui seule permet des formes de résistance que je dirai instinctives. La liberté comme exigence intérieure ne tombe pas du ciel. C’est une longue histoire, sociale, individuelle.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">C’est encore à Berlin-Est que j’ai compris à quel point la publicité qui fait de nous des chiens pavloviens, est une agression permanente — et fatigante. Mais parallèlement, c’est cette absence qui faisait de Berlin-Est une ville grise dans mon souvenir. D’autant que les autorités ne rénovaient pas les vieux immeubles berlinois.  Loyers trop bas, manque de main d’œuvre, disait-on. Il est vrai que la RDA ne pouvait ni puiser dans la main d‘œuvre bon marché des pays pauvres, ni mettre à la rue le mauvais payeur. Une responsable me désigna un jour, les immeubles de la Marx-Allee au centre de Berlin, presque personne ne payait son loyer. On ne pouvait rien faire, le droit au logement étant inscrit dans la Constitution, dit-elle en guise d’explication. Peut-être aurait-il fallu inventer des formes nouvelles de participation réelle et non fictive.</span></p>
<p style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;">*<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Durant ce séjour autorisé à Berlin-Est, j’ai compris de manière très intime, le désir irrépressible d’aller à l’Ouest qui poussait des Ossi à risquer leur vie. Je n’aimais pas Berlin-Ouest, vitrine caricaturale et provinciale de la société de consommation, surtout à un moment où commençait à se développer la pornographie, si teutonnement lourde. Insupportablement agressive. Les boutiques porno émoustillant ces messieurs, on se faisait draguer de manière si grossière que ça en devenait humiliant. Et si l’on faisait la mou, on avait droit à une insulte, on était bégueule, prude, <em>sauernst.</em>.. J’en passe.  Et pourtant, un jour, je m’offris un visa, pour aller à Berlin-Ouest. Un visa qui coûtait une fortune pour ma bourse plate.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Les visas à sorties multiples étaient un privilège réservé à quelques-uns/unes, de préférence communistes ou sympathisants déclarés. J’avais rencontré de ces privilégiés, une collègue détachée, maître-assistante à Vincennes, J.B., communiste, qui avait épousé le fils d’une communiste ossi, allait faire régulièrement ses courses à l’Ouest. Sans état d’âme. Elle rapporta de quoi refaire une salle de bain, c’est-à-dire bidet, baignoire, cuvette de WC, robinets&#8230;  Une de ses amies, elle aussi française et membre du PCF, pensait qu’il ne fallait pas donner de mauvaises habitudes aux enfants berlinois-ossi, en exhaussant leur désir de bananes, de chocolat, d&#8217;ananas, ces denrées coloniales, dans un pays qui manquait de devises. La même protestait contre le montant de sa bourse, sans même avoir conscience de l’incongruité de cette plainte pour une communiste. Car, cet argent distribué aux amis de la RDA, c’était de l’argent en moins pour améliorer le quotidien des travailleurs de ce pays&#8230;</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">À chacun/chacune, ses contradictions !</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Visa en poche, j’ai donc passé la frontière, et je me suis retrouvée sur le Kurfürstendamm, un dimanche, en fin de matinée. J’ai déambulé quelque temps sans conviction, pris un thé pour justifier le prix de mon visa, et je suis rentrée en début d’après-midi. À la frontière, dans le hall d’attente, j’ai découvert une foule très dense d’hommes, de tous les âges, avec de petits paquets au bout des mains. Une curieuse atmosphère de rituel. De fait, c’étaient des travailleurs berlinois turcs, qui allaient en fin de semaine à Berlin-Est parce que les filles étaient «plus accueillantes et pas racistes» . Ils apportaient des bas, du café, bref de petits cadeaux de l’Ouest, leur sperme et une monnaie forte. Ainsi, les paires de bas de bonne qualité revenaient sur leur lieu de production.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Seule femme parmi ces hommes qui me regardaient, intrigués, je me demandai ce que j’étais allée faire à Berlin-Ouest. De fait, j’avais acheté un visa sans autre but que de passer <em>une frontière interdite</em>. J’en gardai une étrange sensation d’enfermement que le passage à l’Ouest avait curieusement renforcé.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Le 9 novembre 1989, quand je vis à la télévision les vagues d’Ossi déferler sur Berlin-Ouest, d’une part, je les trouvai naïfs, et de l’autre, je savais que j’aurais fait la même chose, me remémorant la promenade manquée à Berlin-Ouest.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Quand je racontais ce souvenir de passage Est-Ouest à des Ossi, ils éclataient de rire, j’avais, disaient-ils « vécu » un cauchemar fréquent chez les Ossi :  ils rêvaient qu’ils passaient  la frontière, mais une  fois sur le quai de l’Ouest, ils étaient pris de panique, ne sachant pas quoi faire ! Un rêve-cauchemar parabolique et « prémonitoire », car après la chute du Mur, la découverte de l’Ouest tant rêvé, paralysa un grand nombre d’Ossi. J’en connais qui hésite encore à se risquer à l’Ouest !</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Le politique a le pouvoir de générer des rêves collectifs qui sourcent  à des désirs partagés et frustrés. Il faudrait se donner les moyens de rendre compte de cette osmotique de l’individu et du social, du sujet et du social, qui peut miner le politique, si on veut comprendre les amertumes, si nombreuses, de la réunification.  Et je ne crois pas que la psychanalyse soit la plus apte à explorer ces échanges subtiles dont les traces se sédimentent dans le corps. Sous la peau. Ni dedans ni dehors. Des corps présents au monde, imbibés par ce monde à des degrés divers. Une peau plus ou moins épaissie, plus ou moins protectrice, suivant les formes sociales, suivant l’individu toujours situé dans un espace/temps variant à l’infini. Rêvons de penseurs qui seraient proustiens.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Je me souviens de Bourdieu à la Maison des écrivains qui, présentant le livre d’un collaborateur sur Proust, se demandait à voix haute : <em>mais comment faisaient-ILS [les écrivains] ? Nous, pour arriver aux mêmes (?) résultats, il nous faut un énorme appareil théorique/méthodologique</em> … Avec comme un regret dans la voix.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><br />
</span></p>
<blockquote>
<blockquote>
<p style="text-align:center;">✥</p>
<p style="text-align:center;">
</blockquote>
</blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">À Berlin-Est, je me souviens, en lieu et place des publicités marchandes, on pouvait lire des slogans lumineux 3). La présence des mots <em>éternel, éternité-ewig, Ewigkeit, </em>si fréquents, obligeait le quidam à s’interroger sur cet obscur désir d’éternité chez des matérialistes. Ainsi, dans les années 70, l’amitié avec les frères soviétiques étaient de l’ordre de <em>l’éternité.</em> Le socialisme aussi était <em>éternel.</em> Désir politique de durer, l&#8217;éternité n’étant jamais que la reproduction du même. Une manière aussi de grappiller des attributs de la divinité, qui serait drôlatique si les nazis n&#8217;avaient fait un usage intensif de ces mots.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Le 9 novembre 1989, j’ai entendu à distance, les ricanements de l’Histoire en marche qui jouait les folles, à la barbe des idéologues qui avaient cru pouvoir l’enfermer dans leurs bunkers.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Si on en juge par tous les discours sur la fin de l’Histoire, qui ont fleuri sur les ruines du rideau de fer, on est en droit de penser que le rêve d&#8217;éternité des <em>Prominenten </em>ossi est largement partagé. L’éternité du capitalisme vainqueur, malgré ses effets paupérisant à l’échelle planétaire, semble ne plus faire l’objet du moindre doute !  Les réveils seront rudes. L’Histoire n’a certes pas de sens, mais elle a encore de beaux jours fous devant elle.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><br />
</span></p>
<p>&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8211;</p>
<blockquote>
<p style="padding-left:30px;text-align:justify;">1.    Les deux lettres, lues sous le sceau du secret en 1972,  ont été publiées en 1998 dans la nouvelle édition des œuvres de Brecht en 30 volumes. Voir <em>Annexe.</em></p>
<p style="padding-left:30px;text-align:justify;">2.    La pièce d&#8217;Ulrich Plenzdorf, d&#8217;abord scénario de film, fut publié dans S<em>inn und Form.</em> Le texte parut ensuite chez Suhrkamp (RFA), dans la rubrique roman. Au printemps 1973, la pièce fut publiée par VEB Hinstorff-Verlag, Rostock (DDR). La mise en scène au <em>Deutsches Theater/Kammerspiele</em> fut confiée à Horst Schönemann, jouée par le Gruppe BEF. Première, 17 décembre 1972.</p>
<p style="padding-left:30px;text-align:justify;">3. Slogans lumineux que j&#8217;étais seule à lire ! Quand, ironisant, j&#8217;en parlais, personne ne savait de quoi je parlais. Il me paraît difficile de parler d&#8217;un « espace totalitaire » « <!-- @font-face {   font-family: "Times New Roman"; }@font-face {   font-family: "Verdana"; }p.MsoNormal, li.MsoNormal, div.MsoNormal { margin: 0cm 0cm 0.0001pt; font-size: 12pt; font-family: "Times New Roman"; }table.MsoNormalTable { font-size: 10pt; font-family: "Times New Roman"; }div.Section1 { page: Section1; } --> saturé de sollicitations, de messages »  qui « ne laisse ni l&#8217;œil ni l&#8217;oreille en paix, libres de constituer leurs propres espaces perceptifs ». Le bipède urbain filtre plus qu&#8217;on ne le pense. Les publicitaires le savent qui cherchent en permanence à provoquer pour que soient vues leurs productions.</p>
<blockquote>
<p style="text-align:center;">✥✥✥</p>
<p style="text-align:center;">
</blockquote>
<blockquote>
<p style="text-align:center;"><strong>Annexe</strong></p>
<p style="text-align:center;"><strong><em>Lettre 1</em><br />
</strong></p>
</blockquote>
</blockquote>
<p style="padding-left:60px;text-align:justify;"><em>An die Hauptverwaltung der Deutschen Grenzpolizei (Ministerium für Staatssicherheit) Berlin,</em></p>
<p style="padding-left:60px;text-align:right;">Berlin, den 10. September 1952</p>
<p style="text-align:justify;padding-left:60px;">Werte Genossen, ich hab ein Haus in Buckow, wohin ich mich für schriftstellerische Arbeiten zurückziehe, und muß ziemlich häufig nach Berlin herein. Ich passiere dabei den Kontrollpunkt Hoppegarten. Schon seit einiger Zeit bekümmerte mich der grobe Ton der Polizei, der dort herrscht. Vorgestern, am 8. 9. 52, 13 Uhr 25 auf der Fahrt nach Berlin kontrollierte eine Angestellte des Amts für Warenkontrolle meine Schreibmaschine, für die ich eine laufende Sondergenehmigung habe, und da sie nicht gleich die Nummer fand, zog sie einen Kollegen zu Rat. Als ich dagegen protestierte, daß man den Wagen der Maschine abnahm, mischte sich ein Volkspolizist, Dienstausweis Nr. 4123, ein, obwohl ich ihm meine Papiere, darunter meinen Ausweis als Nationalpreisträger I. Klasse, gezeigt hatte, wies mich grob zurecht, indem er mich ständig &#8220;junger Mann&#8221; titulierte. Meine Mitarbeiterin Ruth Berlau, Leiterin des Archivs des Berliner Ensembles, verwies ihm seinen frechen Ton, worauf er uns die Papiere (Personalausweis und Wagenpapiere) abnahm und damit wegging. Als nach zehn Minuten meine Assistentin, Käthe Rülicke, fragte, wie lange ich noch zu warten hätte (ich hatte eine Sitzung in der Akademie der Künste), gab er zur Antwort: &#8220;Sie haben in Ihrem Wagen zu warten, bis Sie abgeholt werden.&#8221; Nach etwa zehn Minuten kam ein Vorgesetzter, der sich den Vorgang erzählen ließ und uns dann die Papiere in durchaus höflicher Weise zurückgab. Der Vorfall nahm 45 Minuten in Anspruch. Am Tage vorher hatte mich der Komponist Paul Dessau besucht, der übrigens herzleidend ist; zitternd vor Zorn, kam er in Buckow an, weil er an derselben Stelle (Sonntag, den 7. 9. 52, 13 Uhr 10) ebenfalls grob behandelt wurde, als er auf den Befehl, seine Scheinwerfer abzumontieren, sagte, er kenne sich in technischen Dingen nicht aus und man möchte ihm helfen.</p>
<p style="text-align:justify;padding-left:60px;">Verstehen Sie mich recht: Ich bin ganz überzeugt von der Notwendigkeit der Kontrolle, worüber ich mich beschwere, ist der herrische befehlshaberische und rüde Ton, in dem ich an dieser Stelle auch schon einmal denselben jungen Polizisten mit einem Arbeiter sprechen hörte, der seine schmutzige Wäsche zum Waschen nach Berlin zurückbrachte und nicht gewußt hatte, daß er dafür eine Bescheinigung brauchte. Auch der Vorgesetzte, der in meiner Angelegenheit eingriff, schien meine Kritik übel zu vermerken und sagte mir, ich solle jedes Wort überlegen, wenn ich die Polizei kritisiere.</p>
<p style="text-align:justify;padding-left:60px;">Ich bitte Sie, den jungen Menschen, die dort Dienst tun, einzuschärfen, daß sie das in der Sache fest und zugleich in einem menschlichen Ton tun.</p>
<p style="padding-left:60px;">Bitte teilen Sie mir auch mit, was Sie in dieser Angelegenheit tun können. Mit sozialistischem Gruß</p>
<blockquote>
<blockquote>
<p style="text-align:center;padding-left:60px;">*</p>
<p style="text-align:center;padding-left:60px;"><strong>Lettre 2</strong></p>
<p style="text-align:center;padding-left:60px;"><strong><br />
</strong></p>
</blockquote>
</blockquote>
<p style="padding-left:60px;"><em>An Karl Maron (Ministerium des Innern)</em></p>
<p style="padding-left:60px;text-align:right;">Berlin, den 17. Oktober 1955</p>
<p style="text-align:justify;padding-left:60px;">Werter Genosse Maron, ich möchte nochmals einen Sonderausweis beantragen, auf Grund dessen ich den Kontrollpunkt Dahlewitz-Hoppegarten frei passieren kann. Seinerzeit habe ich meinen Nationalpreis dazu verwendet, mir in einem Gärtnerhaus in Buckow ein Arbeitszimmer usw. einbauen zu lassen, wo ich bisher meinen Urlaub verbringe. Natürlich muß ich im Sommer immerfort zurück nach Berlin in Angelegenheiten der Akademie der Künste und des Theaters. Nun ist seit einem Jahr der Ton der Volkspolizei am Kontrollpunkt derartig deprimierend geworden, daß mir diese Urlaube schon völlig verleidet sind. Ich brauche aber Erholung. Bitte, verhelfen Sie mir doch zu einem Papier, das mich von Diskussionen mit Volkspolizei befreit.</p>
<p style="padding-left:60px;">Mit bestem Dank und sozialistischem Gruß. (Bertolt Brecht)</p>
<blockquote>
<blockquote>
<p style="text-align:center;">✥✥✥</p>
</blockquote>
</blockquote>
<br />Publié dans Archives-Brecht, Bourdieu et la littérature, Brecht/Volkspolizei/RDA, Le 9 novembre 1989, Le Mur berlinois, Richard C. Sarafian, Stasi, Vanishing Point, Weigel Helene  <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/gocomments/fpbchb.wordpress.com/1011/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/comments/fpbchb.wordpress.com/1011/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/godelicious/fpbchb.wordpress.com/1011/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/delicious/fpbchb.wordpress.com/1011/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/gofacebook/fpbchb.wordpress.com/1011/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/facebook/fpbchb.wordpress.com/1011/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/gotwitter/fpbchb.wordpress.com/1011/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/twitter/fpbchb.wordpress.com/1011/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/gostumble/fpbchb.wordpress.com/1011/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/stumble/fpbchb.wordpress.com/1011/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/godigg/fpbchb.wordpress.com/1011/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/digg/fpbchb.wordpress.com/1011/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/goreddit/fpbchb.wordpress.com/1011/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/reddit/fpbchb.wordpress.com/1011/" /></a> <img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=fpbchb.wordpress.com&amp;blog=1910555&amp;post=1011&amp;subd=fpbchb&amp;ref=&amp;feed=1" width="1" height="1" />]]></content:encoded>
			<wfw:commentRss>http://fpbchb.wordpress.com/2008/12/13/chroniques-berlinoises-i1-lavant-berlin-est-annees-1970/feed/</wfw:commentRss>
		<slash:comments>0</slash:comments>
	
		<media:content url="" medium="image">
			<media:title type="html">fpbw</media:title>
		</media:content>
	</item>
		<item>
		<title>Chroniques berlinoises I. 2. L&#8217;APRÈS : Berlin, février 1998, centenaire de Brecht</title>
		<link>http://fpbchb.wordpress.com/2008/12/12/chroniques-berlinoises-i-2-lapres-berlin-fevrier-1998-centenaire-de-brecht/</link>
		<comments>http://fpbchb.wordpress.com/2008/12/12/chroniques-berlinoises-i-2-lapres-berlin-fevrier-1998-centenaire-de-brecht/#comments</comments>
		<pubDate>Fri, 12 Dec 2008 21:39:48 +0000</pubDate>
		<dc:creator>fpbw</dc:creator>
				<category><![CDATA[Cinéma Novo]]></category>
		<category><![CDATA[Eisenstein]]></category>
		<category><![CDATA[Eva Züchner]]></category>
		<category><![CDATA[Fleisser Marieluise]]></category>
		<category><![CDATA[Hans-Jürgen Syberberg]]></category>
		<category><![CDATA[Hausmann Raoul/Dadasoph]]></category>
		<category><![CDATA[Hitchcock]]></category>
		<category><![CDATA[Jeanne Moreau]]></category>
		<category><![CDATA[John Heartfield]]></category>
		<category><![CDATA[Le train anachronique ou Liberté et Démocratie - Der anachronistische Zug oder Freiheit und Democracy]]></category>
		<category><![CDATA[Margarete Steffin]]></category>
		<category><![CDATA[Nino Sandow]]></category>
		<category><![CDATA[Ur-Faust]]></category>

		<guid isPermaLink="false">http://fpbchb.wordpress.com/?p=928</guid>
		<description><![CDATA[FÉVRIER 1998 BERLIN, CENTENAIRE DE BRECHT Du temps de mes visites studieuses, on l’aura compris, je n’aimais ni  Berlin-Est  ni Berlin-Ouest. Je n’aimais pas être insultée quand j’allais à l’Est ou quand j’en revenais,  par de vieux bonshommes hargneux qui stationnaient aux points de  passage. Je n’aimais pas l’arrogance de si nombreux Allemands de Berlin-Ouest, [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=fpbchb.wordpress.com&amp;blog=1910555&amp;post=928&amp;subd=fpbchb&amp;ref=&amp;feed=1" width="1" height="1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align:center;"><strong><span style="font-family:verdana,geneva;"><br />
<span style="color:#993300;">FÉVRIER 1998</span></span></strong></p>
<p style="text-align:center;"><span style="color:#993300;"><br />
</span></p>
<p style="text-align:center;"><span style="color:#993300;"><span style="font-family:verdana,geneva;">BERLIN, CENTENAIRE DE BRECHT</span></span><strong><span style="font-family:verdana,geneva;"><span style="color:#008080;"><br />
</span></span></strong></p>
<p style="text-align:center;"><strong><span style="font-family:verdana,geneva;"><span style="color:#008080;"><br />
</span></span></strong></p>
<p style="text-align:center;"><span style="color:#008080;"><em><strong><br />
</strong></em></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Du temps de mes visites studieuses, on l’aura compris, je n’aimais ni  Berlin-Est  ni Berlin-Ouest. Je n’aimais pas être insultée quand j’allais à l’Est ou quand j’en revenais,  par de vieux bonshommes hargneux qui stationnaient aux points de  passage. Je n’aimais pas l’arrogance de si nombreux Allemands de Berlin-Ouest, trop bien nourris et caricaturalement, c’est-à-dire fascistement anticommunistes. Et tant d’autres choses encore. La division produisait, des deux côtés, des formes de pression, de surenchère, difficiles à supporter. Dans les deux partis de la ville, l&#8217;ennui exhibait ses façades. </span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Berlin-Est/-Ouest était un lieu de passage, je travaillais à l&#8217;Est et  je </span><span style="font-family:verdana,geneva;">couchais à l&#8217;Ouest ; l</span><span style="font-family:verdana,geneva;">es allées et venues ne facilitaient ni les rencontres ni le tourisme urbain. Je ne connaissais de Berlin-Est que la F<em>riedrichstrasse, </em>la <em>Chaussestrasse</em>, ses alentours et les théâtres. </span><span style="font-family:verdana,geneva;">Je restai étrangère à cette ville. </span><span style="font-family:verdana,geneva;"><br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Les frontières abolies, je découvre que j’aime cette ville, sa générosité spatiale, sa faible densité, ses lacs à presque portée de jambes. J&#8217;aime son horizontalité, qui n&#8217;est pas le terre à terre, mais une forme de modestie. Même quand elle pavane un passé militaire glorieux, bismarckien, (&#8220;Die Goldelse&#8221;), ou les restes arrogants de son passé wilhelmien, elle a su en gommer au fil des remaniements, et l’esprit au carré du « Roi soldat » (Friedrich Wilhelm, I.), multipliant dans la ville en extension, des places pour l’exercice de ses troupes, et atténuer le monumental de certaines façades en les insérant dans de vastes espaces qui semblent en rapetisser l&#8217;insolence.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">J’aime son art du <em>faire-avec :</em> faire-avec les erreurs des politiciens qui décident des transformations urbaines, faire–avec les contradictions de son passé architectural, visant la puissance&#8230;<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Sachant qu’elle ne pourra pas (ou pas encore) rivaliser avec ses aînées, Paris, Londres, Rome, elle décide de faire de sa gaucherie, un art de vivre. Un vivre simple et facile. Ses poumons verts (plus de 17% de forêt) permettent aux poumons humains de s’oxygéner, on peut marcher des heures sans fatigue, alors qu’à Paris, les odeurs d’essence, l’air vicié encarbonent rapidement le flâneur. Ses moyens de transport, très diversifiés, pensés pour faciliter la vie des usagers,  mettent le centre de la ville à la portée des arrondissements les plus éloignés. Pas de périphérie donc. Pas de banlieusards parqués. </span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"> Cette ville étendue a gardé un quelque chose de provincial, assez indéfinissable, qui fait son charme. Est-ce un effet de la division qui lui colle encore à la peau?  Où est-ce parce que Berlin n’a jamais été la capitale de l’Allemagne au sens où Paris est capitale de la France depuis toujours (ou presque) ?  Les capitales régionales, fortes d&#8217;un long passé glorieux, se refusent à céder leur place à la capitale &#8216;prussienne&#8217;, aujourd&#8217;hui dans un statut d&#8217;entretenue. D&#8217;où vraisemblablement ses allures décontractées.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"> Deviendra-t-elle  la capitale européenne, pont entre l’Est et l’Ouest ?  Ce qu’elle était dans les années vingt. Le futur de Berlin, dans l&#8217;état actuel des choses, me paraît imprévisible.</span></p>
<p style="text-align:center;">❖</p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"> En février 1998,  je séjournai  dans un hôtel, l’<em>Atrium,</em> une annexe de l&#8217;Hôtel Albrecht, à proximité du Berliner Ensemble. Un hôtel où j’avais passé quelques nuits, l’année où j’avais obtenu l&#8217;autorisation de séjourner en RDA. Je me souviens encore de la literie d&#8217;un blanc éclatant, à l&#8217;odeur agréable, si raidement repassée que la main pouvait glisser sur le drap, l&#8217;oreiller.  Presque un air d&#8217;hôpital. La chambre  dans sa simplicité, avait quelque chose de spartiate.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Rénové, il a perdu son enseigne d’<em>Hospiz, </em>désignant son appartenance à une &#8216;Mission&#8217; (en ce cas protestante). La Bible aussi a changé, elle s’est modernisée. Caricaturalement modernisée. Une nouvelle traduction dans « l&#8217;allemand d&#8217;aujourd&#8217;hui » est censée mettre le Nouveau Testament* </span><span style="font-family:verdana,geneva;">à la portée du<em> </em>grand public.</span><span style="font-family:verdana,geneva;"> Si on sait que la traduction de la Bible dans le « langage du peuple » par Luther, participe de la création de la langue allemande, on pourrait pleurer ou rire. Elle est i</span><span style="font-family:verdana,geneva;">llustrée de photographies, </span><span style="font-family:verdana,geneva;">empruntées à tous les champs de la société d&#8217;aujourd&#8217;hui, </span><span style="font-family:verdana,geneva;">dont une photographie de Dachau (vues sur les barbelés), accompagnée d&#8217;un texte extrait de Matthäus, 5.101 : « peuvent se réjouir tous ceux qui ont été persécutés, parce qu&#8217;ils ont fait ce que Dieu demandait&#8230;» [p. 244].<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">No comment.<br />
</span></p>
<p style="text-align:right;padding-left:30px;">*<em>Die Gute Nachricht im Bild, Jahrestestament, DEUTSCHE BIBELGESELLSCHAFT, Stuttgart, 1982, 1991. Traduction sous la responsabilité de : Deutsche Bibelgesellschaft (Evangelisches Bibelwerk)<br />
Katholisches Bibelwerk e.V. Stuttgart<br />
Österreichische Bibelgesegsellschaft<br />
Österreichisches Katholisches Bibelwerk<br />
Schweizerische Bibelgesellschaft<br />
Schweizerisches Katholisches Bibelwerk</em></p>
<p style="text-align:right;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em><br />
</em></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">J’explore attentivement ce périmètre qui m’était familier. La rue Albrecht, derrière le Berliner Ensemble, est toujours aussi défoncée, douloureuse pour les chevilles, mais certains immeubles ont été rénovés. J&#8217;y découvre un atelier où travaillent deux jeunes artistes anglais. Ils sont visiblement heureux de mon incursion curieuse. On bavarde, une des sculptures m’accroche. Elle n’est pas à vendre, mais il se « réjouit/<em>enjoy</em> » qu’elle me plaise et me remercie. Je repère des cages de métal étranges, des instruments bizarres. Sculptures ? Devant mon regard interrogateur, il fait un geste, qui semble vouloir effacer l’interrogation <em>— Ça, c’est pour les sado-maso, du travail de commande.</em> Il ne désire pas en dire plus. Il préfère me montrer d’autres sculptures. </span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">À deux pas, je retrouve le salon de pédicure, tenu dans les années 70 par une Berlinoise, au franc parler un peu rauque.  En face, une petite épicerie et une pâtisserie artisanale du temps de la RDA survivent.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"> Les immeubles rénovés apportent des taches de couleur, égayant la grisaille encore dominante, et témoignant des changements qui s’opèrent. Les immeubles non rénovés ont un air d’abandon qui pérennise le Berlin-Est que j’ai connu. Je scrute les transformations </span><span style="font-family:verdana,geneva;">avec intérêt </span><span style="font-family:verdana,geneva;">et une certaine inquiétude aussi. <em>Berlin-Mitte</em> semble en voie de colonisation par des Wessi argentés.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"> Le passage frontalier de la <em>Friedrichbahnhof</em> et ses clôtures ayant disparu, la Spree a retrouvé sa liberté, et perdu son air de mare que le dispositif de sécurité lui donnait. Je reconnais ce paysage urbain, sans le reconnaître vraiment. La gare est en reconstruction, un chantier parmi tant d’autres, les vieux trains jaunes et rouges, inconfortables, continuent de circuler.  Le libraire-antiquaire, près de la gare,  sous le pont, a disparu. J’y avais acheté de nombreux livres introuvables. Le magasin est inoccupé, mais l’enseigne en garde la mémoire.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"> À hauteur des nouvelles  Galeries Lafayette  en revanche, la  <em>Friedrichstraße </em>affiche un luxe mal perçu par les Ossi, les cafés ressemblent à tous les cafés des métropoles européennes. <em>Plus de coins douillets, où l&#8217;on avait plaisir à rencontrer des amis pour bavarder de tout et de rien</em>, disent des Ossi.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"> Je fais demi-tour, préférant remonter la <em>Friedrichstraße. </em>Je n’aime pas ces constructions qui trahissent l’esprit-promoteur qui rentabilise le m2, peu respectueuse du passé multiforme qui implicitement structure une ville. Pendant un temps, c&#8217;est à Bonn, une ville rhénane à mille lieux de l&#8217;esprit berlinois,  que l’on reconstruisait Berlin.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Sur le pont de la <em>Friedrichsbahnhof,</em> une scène insolite pour les Ossi : un couple, avec enfants, habillés comme l’étaient les hippies des années 68, devant une camionnette anti-drogue qui distribue un produit de substitution. Une jeune femme regarde, à distance. Quand le Mur est tombé, de nombreux Berlinois de l’Ouest, des jeunes,  sont venus habiter à Berlin-Est,  les loyers  étaient moins chers. Dans leur sillage, la drogue conquiert ouvertement de nouveaux territoires. L&#8217;anticommunisme teigneux n&#8217;a pas que des racines politiques, théoriques, les économies parallèles se développent plus facilement dans les démocraties.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Le petit bâtiment blanc à hauteur de la gare où j’avais vu, dans le passé, une exposition de peinture, tristement médiocre, est fermé.  J&#8217;arrive à hauteur du plus grand magasin, construit au début de siècle, le<em> Tacheles,</em> qui pérennise la mémoire de la guerre. La ruine, squattée par des artistes, est entourée d’un  terrain vague qui doit faire rêver plus d’un promoteur. Une sculpture faite de bric et de broc, entourée d&#8217;une herbe rachitique, semble jouer les enseignes. J&#8217;y perçois de l&#8217;ironie.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"> <em>Chausseestraße,</em> le cimetière huguenot et la <em>Brecht-Haus</em> sont restés semblables à eux-mêmes.  Dans la cave, le restaurant est encore un lieu convivial, mais la cuisine reste passable. S&#8217;il est vrai qu&#8217;il s&#8217;agit des recettes d&#8217;Helene Weigel, je m&#8217;autoriserai à dire  que les Brecht n&#8217;étaient pas des gourmets. </span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Peu de changements aux alentours, si ce n’est cette alternance d’immeubles rénovés et de façades à triste mine. J’ai cherché la petite pâtisserie qui faisait de délicieux gâteaux. En vain. Le capitalisme a progressivement raison du petit commerce artisanal,  toléré par le régime. Les Berlinois de l’Est en ont fait une blague. </span></p>
<p style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;">*<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"> Désirant revoir l’<em>Alexanderplatz</em>, un souvenir à la fois urbain et littéraire, je m’y rends en métro. L’<em>Alexanderplatz</em>, vaste et découverte dans mon souvenir, semble avoir rétréci. Est-ce un effet d’optique dû aux nouvelles enseignes volumineuses et criardes ? Tout a changé. Je cherche en vain  le bâtiment administratif  où l’on m’avait donné des adresses de chambre,  le grand  hôtel, dont j’ai oublié le nom, et son restaurant où j’avais eu un échange assez vif avec le cuisinier du bar, à qui j’avais reproché, en riant, d’avoir transformé en semelle de cuir, trop salée, un morceau de faux-filet. Reproche perçu comme une insulte à un travailleur en terre socialiste ! </span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Je tourne et retourne sur la place, indécise. Et déçue. Nouveau : des camés, des <em>homless</em>, et bien sûr, des policiers.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"> Les <em>homless</em> sont nombreux, partout dans la ville. « Un acquis du capitalisme » disent les Ossi, amers et ironiques. Selon A., nombreux furent les Ossi  à être pris d’un désir fou de changement. Ils bazardèrent meubles, vêtements, appareils ménagers, voitures, “socialistes”, bref, ils s’endettèrent sur le mode capitaliste, pour acquérir les biens de consommation capitalistes qui flattaient le rêve d&#8217;une vie autre. Le chômage, cet inconnu, les rattrapa. Ils se retrouvèrent à la rue, sans trop comprendre ce qui leur arrivait.  Du temps de la RDA, on pouvait ne pas payer son loyer et continuer à occuper son logement, la constitution assurant le droit au logement.</span></p>
<p style="text-align:center;">❖</p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Durant mes déambulations, j’éprouve des impressions contradictoires, de changement sans changement. Il arrive que des poches de changements radicaux surprennent, à d&#8217;autres moments, j&#8217;ai le sentiment d&#8217;être encore au temps de la RDA. Le <em>Märkisches Museum </em>est en ce sens exemplaire, le comportement des gardiens, le ton autoritaire de certaines dames rappellent de vieux souvenirs, il m&#8217;est arrivé de sursauter, surprise par ce qui me paraissait être des résurgences du passé. En fait, des <em>habitus</em> intériorisés par trois générations. </span><span style="font-family:verdana,geneva;">L&#8217; Ouest de la ville a souvent des allures de capharnaüm avec sa profusion de marchandises, à l&#8217;Est, une certaine sobriété persiste, même si le nombre de commerces ouverts est impressionnant, qui donnent diversité et animation aux rues, autrefois taciturnes. U</span><span style="font-family:verdana,geneva;">ne frontière invisible continue à séparer, d&#8217;une certaine manière, les deux territoires urbains. Dans le langage, en particulier. <em>De l’autre côté ! &#8211; drüben</em> revient souvent dans le langage des Ossi pour parler de Berlin-Ouest. <em>— Ah, non, pas envie d’aller de l’autre côté ! </em>— <em>Ach, nein, keine Lust drüben zu gehen !</em> me dit une amie que j’invite à venir me rejoindre sur le Ku-Damm, à l’Institut français. Dix ans ont passé, mais l</span><span style="font-family:verdana,geneva;">a mémoire de la division est encore tenace, ravivée par les rêves avortés, les frustrations&#8230;<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"> Parlant d&#8217;un chauffeur de taxi qui ignorait une  adresse wessi, j&#8217;apprends qu’une sorte de guerre avait éclaté entre les chauffeurs de  taxi de l’Est et de l’Ouest. Après la chute du Mur, les chauffeurs de taxi de l’Est s’étaient empressés d’apprendre le plan de Berlin-Ouest, espérant pouvoir y travailler, car « là était l’argent ». Quand les chauffeurs de taxi wessi virent arriver les Ossi,  ils les chassèrent. À chacun son territoire. Ou comment le Mur se reconstruit, invisible à l’œil.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"> Quoi qu&#8217;il en soit de ces changements  asynchrones, voire incertains,  j&#8217;ai plaisir à flâner dans Berlin-ville ouverte, à respirer un air qui me paraît plus léger, la division polluait les &#8220;atmosphères&#8221; tour à tour glaciales, étouffantes, politiquement toxiques&#8230;<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"> À l’ Ouest, ça et là, des vers de Brecht sont devenus des slogans lumineux qui me <a href="http://fpbchb.wordpress.com/2008/12/">rappellent d&#8217;autres slogans lumineux de la RDA.</a> Centenaire marchand oblige.<br />
</span></p>
<p style="text-align:center;">❖</p>
<p style="text-align:right;"><span style="font-family:verdana,geneva;"> Mercredi 6 février 1998<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">J&#8217;aurais aimé être à Paris, à la cinémathèque, un hommage était rendu à Jeanne Moreau.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Il faudrait écrire sur son sourire. Rare. Singulier. La gravité du visage, le passage du temps sur ce visage, lui donne un rayonnement plus intense. L&#8217;espace de quelques secondes, il éclaire </span><span style="font-family:verdana,geneva;">d&#8217;un coup </span><span style="font-family:verdana,geneva;">le visage quelques secondes avant grave, voire sombre, </span><span style="font-family:verdana,geneva;">d&#8217;une lumière secrète</span><span style="font-family:verdana,geneva;">. Il irradie avec grâce. Une grâce légère. C’est le sourire de quelqu’un qui est en accord avec soi, la vie, son passage, ses peines/joies, un sourire qui dit qu’on joue le jeu, avec élégance, même si parfois, on n’est pas sûr qu’il vaille un bout de chandelle. </span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Rien, ni sa fulgurante réussite, ni sa durée ne sont venues entamer ce sourire, éclairé de l’intérieur. Car, il vient de loin ce sourire, elles viennent de loin les nuances du sourire de Jeanne Moreau. Il m’arrive de revoir un film pour revoir cet affleurement de l’être dans ce sourire, dans une nuance du sourire. Qui toujours me surprend.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">C’est certes une grande comédienne, mais plus encore une très grande dame, au sens où on disait au XVIIIe siècle, c’est <em>un honnête homme</em>. Ce sourire ne trompe pas. Il a la grâce et la force des êtres qui assument sans la moindre grimace la solitude humaine, et qui sont capables de reconnaître la présence de l’autre, à qui le sourire s’adresse. Comme un signe d&#8217;accueil et de reconnaissance.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Et sa voix… L’écouter disant <em>Une histoire immortelle </em>de Karen Blixen ! La voix porte le texte qui s&#8217;enrichit de <em>ce passage-par </em>une voix qui devient musique de fond. <em>Comme</em> une musique de fond, faudrait-il dire. Certes, une voix de professionnelle, mais l&#8217;art y devient nature, la maîtrise s&#8217;efface, se fait oublier. Le sentiment aussi qu’elle partage bien des choses avec Pellegrina Leoni, chanteuse qui a perdu sa voix&#8230; Orson Welles, aussi, aimait la Pellegrina. Le film est resté inachevé. Les fragments sont superbes.<br />
</span></p>
<p style="text-align:center;">❖</p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana, geneva;">D. m’emmène, hors des centres en rénovation, dans de petits cafés à l’ancienne, des survivances. Je me dis sensible à leur atmosphère indéfinissable, elle m’explique alors que certains de ces cafés-restaurants ont été créés par des intellectuels, des artistes ossi qui avaient perdu leur emploi. De fait, l’air qu’on y respirait avait quelque chose d’intelligent. Mais oui !</span></p>
<p style="text-align:center;">❖</p>
<p style="text-align:right;"><span style="color:#800000;"><span style="font-family:verdana,geneva;"> <em>Brecht dans le Friedrichshain</em></span></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Une pérégrination dans le quartier <em>Friedrichshain</em> m&#8217;invite à retrouver Brecht que j&#8217;avais presque oublié. Une série de soirées initiées, depuis le 22 janvier, par des galeries, centrées sur les rapports de Brecht à la photographie, aux arts graphiques, plastiques et autour du chant. Je m&#8217;y promène et assiste à une soirée consacrée au jeune Brecht. Des poèmes de <em>Taschenpostille</em>, caressés gravement par la voix de baryton de Nino Sandow, accompagné au piano par Jens-Karsten Stoll, me ravissent à moi-même. Aussi, le samedi 7 février, j&#8217;allai au Berliner Ensemble, pour écouter une fois encore Nino Sandow, Brecht y cotoyait Maïakovski. Je n&#8217;avais pas relu les poèmes de jeunesse. Je les redécouvrais. Brecht, but &#8216;officiel&#8217; du voyage, mais surtout prétexte à mon désir de Berlin, commençait à me piéger.</span></p>
<p style="text-align:center;">❖</p>
<p style="text-align:right;"><span style="color:#800000;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>Mardi 10 février, journée mémorable au Foyer du Berliner Ensemble</em></span></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"> De 12 à 18 heures, des comédiens du Berliner et des invités, nombreux, se relaient  pour lire du Brecht. </span><span style="font-family:verdana,geneva;">Une avalanche d&#8217;émotions. Régal textuel. </span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Écoute de deux documents inattendus : en premier, le <em>Protocole de l’Assemblée générale </em>du BE, lors du soulèvement du 17 juin 1953, un inédit, la prise de position y est ironique et décidée ; en second, la lettre d&#8217;un camarade, Pg., adressée à Ulbricht pour soutenir la demande de Brecht <em>d’avoir son théâtre,</em> il espérait, ce camarade,  que Brecht montrerait sa « primitivité » et qu’on pourrait ainsi « le casser définitivement ». Le succès international, à partir de 1954, obligea les camarades à continuer à financer le très coûteux Berliner Ensemble, fréquenté par les Wessi sensibles à la &#8216;critique du capitalisme&#8217;, tandis que les Ossi, eux, en rêvaient. L&#8217;Histoire est parfois d&#8217;humeur facétieuse.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">À partir de 14 heures, dans une des annexes,  <em>Karl-von-Appen-Zimmer, </em></span><span style="font-family:verdana,geneva;">public et comédiens se retrouvèrent autour d&#8217;une immense table rectangulaire, avec au centre, un trou d’où sortaient comme de longs spaghettis une multitude de fils, avec à leur bout, des micros, au nombre de cinquante, en forme de petite coupelle, les uns noirs, les autres gris, les seconds devaient être portés aux oreilles. </span><span style="font-family:verdana,geneva;">Pour écouter tous les fragments assemblés, il fallait faire le tour de la table. </span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Une expérience inoubliable : <em>LOSE COMBO : FATZER/Monologie, </em><em>installation scénique avec Hermann Beyer </em>1). </span><span style="font-family:verdana,geneva;">Je découvrais la puissance d&#8217;un texte que je n&#8217;aimais pas, je m&#8217;y suis toujours perdue. Heiner Müller le considérait comme un grand texte de Brecht. </span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Je suis revenue deux jours plus tard pour écouter le seul texte, à mon rythme. Chaque phrase devenait formulaire, sentence, l&#8217;ordre aléatoire de l’écoute renforçant la dimension gnomique du texte.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Pour mesurer la force de la parole poétique de Brecht,  il faut  écouter <em>l’écriture-Brecht</em> mise en voix par des comédiens allemands qui savent faire affleurer l’énergétique qui porte l&#8217;écriture, l</span><span style="font-family:verdana,geneva;">es comédiens s&#8217;accordant à dire que les textes de Brecht exigent un gros travail musculaire de mise en bouche. </span><span style="font-family:verdana,geneva;">Énergétique qui va de la douceur caressante du <em>Lied </em>au carnassier des fauves humains de la jungle sociale, en passant, entre autres, par la légèreté, la grâce ironiques d’une plume qui vénère la Raison.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">J&#8217;en suis si agitée que je renonce à <em>Têtes rondes et têtes pointues, </em>et à <em>La décision-</em></span><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>Die Maßnahme</em></span><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>, </em>chantés par des élèves-comédiens. Je suis revenue à 22 heures pour écouter Godard qui ne viendra pas, le film <em>Allemagne neuf zéro </em>sera projeté en son absence.</span></p>
<p style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;">❖</span></p>
<p style="text-align:right;"><strong><span style="color:#800000;"><em><span style="font-family:verdana,geneva;">Les effets du retour à Brecht</span></em></span></strong></p>
<p style="text-align:right;"><span style="color:#800000;"><em><span style="font-family:verdana,geneva;">Recommencements</span></em></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">J&#8217;étais piégée. Moi qui avais dédaigné l&#8217;hommage français, commencé dès le mois de janvier 1998, qui avais eu l’intention d’explorer Berlin, de m’immerger dans la langue allemande, et de faire, <em>nebenbei, </em>incidemment, çà et là des parenthèses brechtiennes, un peu comme on revoit un vieil ami qu’on a perdu de vue depuis longtemps, en se demandant si on a encore des choses à partager, j&#8217;ai eu la surprise d’en recevoir plein les méninges. Le sentiment confus que j’étais passée à côté de l’essentiel. Désarroi, mais en même temps, une euphorie physique que seuls les grands artistes produisent. Comme si le corps entier participait de l’émotion, de l’échange. Cette euphorie physique s’accompagne d’une sensation de clarification au sens alchimique. On se sent plus intelligent, on plane par excès d’oxygène. J’adore cet état, assez proche de l’état amoureux à ses débuts. D&#8217;évidence, les textes de Brecht se défendaient, contre-attaquaient, exigeant une écoute poétique et non d&#8217;herméneute qui n&#8217;entend que des contenus &#8216;marxistes&#8217;, &#8216;pas assez marxistes&#8217;&#8230; trop marxistes&#8230;<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Mes déambulations urbaines se firent plus rares, je naviguais entre les lieux qui participaient au centenaire. Nombreux. Le 18 février, j&#8217;écoutai Manja Behrens qui prêtait son talent de diseuse à des ballades. </span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">J&#8217;avais assisté, avant le mémorable 10 février, presque par devoir ou <em>habitus</em> universitaire, à trois tables rondes organisées par le <em>Literaturforum </em>à la Brechthaus ou au Berliner Ensemble : <em>Après-midi des metteurs en scène</em> avec Frank Castorf, Thomas Langhoff, Peter Palitzsch, Christoph Schlingensief, B. K. Tragelehn, drôle ; <em>Soirée des musiciennes/musiciens</em> avec Stefanie Wüst, Gottfried Wagner et Klaus Walter ; <em>Soirée du film </em>: <em>Souvenirs des débuts du Berliner Ensemble</em> avec Egon Monk, Peter Voigt, Hans-Jürgen Syberberg qui, du haut de son insolente jeunesse, avait décidé de filmer ce théâtre contesté en RDA, avec « sa vieille caméra ». Autant de metteurs en scène, cinéastes, qui ont fait leurs débuts au Berliner. Des réservoirs de souvenirs, bons et moins bons. Quelques réglements de compte sur les &#8220;héritiers&#8221;, jugés trop insolents.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Le dimanche 8 février, j&#8217;avais écouté Adolf Dresen qui avait ouvert les festivités en s’interrogeant sur les erreurs de Brecht-lecteur de Marx. Ces ‘séances de <em>discours-sur’</em> (biographes, universitaires et plus encore philosophes, esthéticiens) commençaient à m&#8217;ennuyer. Non par anti-intellectualisme, mais parce que leurs approches théoriques, méthodologiques me paraissaient dépassées, l’herméneutique aux relents théologiques étant et restant toute-puissante en Allemagne, y compris chez les matérialistes.  Certes, la parole était plus libre, plus critique, les approches moins ennuyeuses que du temps de la RDA, mais les questions de contenu continuaient à dominer. Les textes comme énoncés, voire énoncés philosophiques ! Ce qui avait pour effets de poser des questions qui, aujourd’hui, me paraissent comiques : Brecht se serait trompé parce que “marxiste”? Adolf Dresen, dans son introduction brillante aux festivités-Brecht, avait exploré cette question et répondait par l’affirmative.  J’admirais le brillant de la démonstration, mais j’éprouvais un malaise intellectuel certain.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Se trompe-t-on, en tant que poète, parce qu’on lit Marx ? Curieuse question. Que signifie être marxiste ? La conviction déjà ancienne qu’il s’agissait d’un problème théologique qui avait peu à voir avec l’œuvre de Marx comme point  de  départ d’une réflexion, et non comme point d’arrivée. Si Brecht s’était “trompé” sur ces lectures, il restait à expliquer les <em>effets de l&#8217;écriture-Brecht,</em> sa mystérieuse efficience, aujourd’hui encore. Un poète n’est pas un idéologue, l’écriture est toujours plus savante que l’auteur. Je me sentais étrangère à ces interrogations esthético-philosophiques.</span></p>
<p style="text-align:center;">❖</p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Même sentiment d’étrangeté face aux féministes allemandes qui, dans les marges des festivités,  attaquaient Brecht, pour défendre les collaboratrices “exploitées”, avec un certain succès auprès de femmes et dans la presse. La thèse de John Fuegi faisait son chemin! <em>Sex for text!</em> Cette manière de poser les problèmes me paraissait ringarde. Voire puritaine. Et de plus, humiliante pour les femmes. Vouloir faire des collaboratrices de Brecht, des écrivains cannibalisés par le mec-Brecht  est une mauvaise manière de les défendre. Pis, il réduit ces femmes à n’être que des victimes consentantes, des femmes exploitées. Elles méritaient mieux les collaboratrices de Brecht !  La position de Fuegi étant plus atterrante pour les femmes que pour Brecht.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Ces femmes travaillaient sans être payées. <em>Sex for text without money.</em> Ingmar Bergman aussi ne payait pas ses actrices. Elles disent toutes, avoir trouvé du plaisir à jouer dans ses films.  Du plaisir à&#8230;  <em>Sex without money, but with  pleasure !</em></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">De plus, ces femmes ne sont pas des écrivains, même si elles ont écrit. Les poèmes de Margarete Steffin sont indigents. Pourquoi tenter de faire croire le contraire ?  Steffin avait la réputation d’être  « une critique impitoyable &#8211; <em>eine unerbittliche Kritikerin</em> ». Selon Ruth Berlau, elle critiquait tout ce qu’elle considérait comme tordu, énigmatique-v<em>erdreht</em>, et Brecht qui désirait s’adresser aux prolétaires, était attentif à ses remarques, lui qui pensait — justement — qu’il n’existe pas de grande œuvre sans mystère. </span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Il faudrait y regarder de plus près, la critique des <em>Knittelverse</em> d’Arturo Ui par Steffin trahit une conception de la forme et donc de la littérature, très discutable. Elle en critiquait les irrégularités et se réjouissait d’avoir mis, comme elle disait, « des puces dans l’oreille de Brecht, le pauvre », l&#8217;adjectif apitoyé dit l&#8217;importance qu&#8217;elle s&#8217;octroie. Comme si une forme existait en soi et pour soi. Comme si un personnage, à la fois métaphore et métonymie d’un référent historique — en ce cas Hitler — devait respecter la tradition du  <em>Knittelvers,</em> alors même que dans la bouche de cette nouvelle espèce de gangsters, la langue allemande  boitait  et se déboitait !  Quant à Ruth Berlau, elle  disait apporter  le contenu et  Brecht la forme. Etrange conception de l’écriture. Des écrivains cannibalisés ?  Allons donc ! </span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Au cöté de Paul Dessau, musicien, Elisabeth Hauptmann ne produisit aucun <em>song,</em> quand aux textes de sa plume, l&#8217;écriture en est plutôt banale. Si j’avais été éditeur, j&#8217;aurais partagé la méfiance de Suhrkamp sur les « corrections » de ces dames, qui exigeait les preuves manuscrites des corrections par Brecht. Hauptmann s&#8217;en plaindra.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">D’un point de vue féministe, il serait plus intéressant, me semble-t-il, de s’interroger sur un type de relations où des femmes se pensaient indispensables.  De s’interroger sur le dévouement — comme don ? comme compensation ? recouvrement ? accomplissement par  personne  interposée ? comme source de  satisfactions narcissiques ? Etc. Je sursaute quand une femme (ou un homme) ose dire  « <em>J’ai vu que sans moi, il n’arrivait  vraiment à rien</em> » (Margarete Steffin).<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Quiconque a été placé en position  de premier destinataire, sait à quel point la situation est délicate, complexe. Le poète qui donne à lire ce qu’il vient d’écrire  est en position d’offrande, il est dénudé,  en état d’extrême  fragilité, le pouvoir — si pouvoir il y a — glisse  du côté du <em>tu</em>, premier lecteur,  et les dégâts peuvent être grands, si la/le destinataire de l’offrande, n’a pas une conscience aiguë de ce qui se joue dans cet instant de première mise à l’épreuve, qui est un mouvement de partage à la fois joyeux et traversé d’une secrète inquiétude. Et plus la confiance est grande, plus la situation est dangereuse. Ruth Berlau confiait à Hans Bunge qu’il lui arrivait de différer une critique : « Si j’avais dit immédiatement quelque chose, Brecht n’aurait pas continué à écrire ».</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">C’est aussi une situation qui peut être perçue par la/le destinataire comme une pression parfois  intenable. Il arrive que ces premières lectrices “forcées” fuient, n’y trouvant aucune satisfaction narcissique, vivant cette situation comme un emprisonnement. « <em>C’était terrible &#8211; Es war schrecklich</em>! » me disait  une amie, parlant de Heiner Müller, lui mettant sous le nez ce qu’il venait d’écrire. Mais nombreuses sont les femmes à aimer jouer ce rôle de “femme d’… artiste”, d’égérie, de secrétaire. À l’Université, j’ai toujours été amusée par ces universitaires (de droite et de gauche) qui, lors de la soutenance de leur thèse, remerciaient leur épouse qui, non seulement les avaient aidés, soutenus, mais avaient souvent sacrifié ou retardé leur propre travail de recherches quand elles étaient elles-mêmes universitaires ! C’est dire la force de <em>l’habitus</em> du second rôle pour parler comme Pierre Bourdieu.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Dans le cas des collaboratrices de Brecht, il importe aussi de ne pas oublier la dimension politique de cette collaboration, la conviction de participer à une grande œuvre qui s’inscrivait dans un dessein plus vaste, politique, dont elles partageaient l’utopie, cette 3e chose (<em>die 3. Sache</em>) si facile et si difficile à faire. Weigel, Steffin, Berlau, Hauptmann étaient membres du Parti communiste. D’une manière très générale, les militants-militantes de base qui avaient des rapports d’intériorité à ce projet utopique, aussi mystique qu’une croyance religieuse,  ont donné sans compter.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">En bref, il faut procéder à une approche dialectique, et donc historique qui interdit le simplisme moralisateur (homme exploiteur/femme victime), en tenant compte du vieux qui toujours nous habite sous forme de désirs contradictoires, du nouveau qui émerge, via des sujets historiques qui induisent des transformations dans les années vingt, en ce cas, des transformations dans les rapports  — homme /femme — transformations  auxquelles le nazisme tentera de mettre fin, ce qui aura pour effet, entre autres, de rendre plus dépendantes de Brecht — financièrement et professionnellement — des femmes qui, d’une part, tenaient à leur indépendance financière, qui en temps normal, auraient pu développer leurs talents, après avoir acquis auprès de Brecht une certaine expérience, et tisser des relations dans le monde artistique. C’est moins Brecht qui les  piège, que l’Histoire.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Si le proverbe <em>Dis moi qui tu fréquentes, je te dirai qui tu es,</em> contient quelque vérité, le moins qu’on puisse dire,  c’est que ces femmes ont su reconnaître un des grands poètes allemands du vingtième siècle.  Quant à Brecht, il est manifeste qu’il ne craignait pas les femmes intelligentes — il faut peut-être, pour  apprécier ce point à sa juste  valeur,  bien  connaître  l’Allemagne.  Pour de nombreux Allemands de ma génération, “femme intelligente” était — encore — synonyme de <em>Blaustrumpf </em>(bas-bleu). &#8220;Trop intelligente pour une femme&#8221; est une expression que j’ai entendue maintes fois dans des situations diverses. Ce n’était pas une maladie spécifiquement allemande, mais en Allemagne, c’était lourd et dur à porter pour une femme. Le nazisme n’a pas inventé le modèle K(inder).K(üche).K(irche), il existait dans les têtes avant qu’il devienne objet de propagande, avec la complicité d&#8217;une majorité de femmes.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Cet état d’esprit — très répandu, y compris dans les milieux étudiants, intellectuels — a commencé à changer avec les mouvements étudiants dans les années 70 et surtout,  avec les mouvements féministes qui suivirent, et qui furent très durs en Allemagne, leur violence étant à la mesure de la pression morale, économique, physique, sociale que les femmes subissaient. Je pourrais largement en témoigner, même si mon statut de Française me protégeait, </span>— &#8216;<span style="font-family:verdana,geneva;">le charme&#8217; de la Française atténuant les effets de l&#8217;intelligence était un stéréotype répandu. Mais, j’avais droit à d’autres mufleries sur les Parisiennes, ces femmes si faciles. Une vieille histoire masculine de <em>mama et de putain.</em></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Il faut relire, entre autres,  l’<em>Untertan </em>d’Heinrich Mann, mais aussi l&#8217;œuvre  de Marieluise Fleisser dont, par ailleurs, le parcours biographique peut être lue comme le roman de la servitude volontaire et du machisme le plus répugnant 2). Hannah Arendt se disait obligée de rappeler à Heidegger, à Ernst Jünger qu’elle savait compter jusqu’à 10 !  Comme Picasso a déconstruit en peinture les images idéalisantes de la femme-fleur,  et donc aliénantes,  Brecht en poésie a parlé de la femme non seulement comme être de chair, mais aussi comme individualité. Relire les sonnets érotiques destinés à Steffin et les poèmes pour la comédienne, Weigel.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Il importe de replacer les rapports de Brecht aux femmes, (si on trouve le sujet si intéressant) dans leur cadre historique qui seul permet de comprendre cette époque de l’intérieur, et de mesurer la valeur des  transgressions dans les avant-gardes des années vingt. Ce qui peut paraître évident en cette fin de XXe siècle, ne l’était pas dans les années vingt, ni dans les années cinquante, soixante. Ajoutons les difficultés de la contraception pour ces générations de femmes (y compris la mienne encore). Il faut relire les pages de <em>Journal </em>du très jeune père-Brecht dont l’enfant a été mis en nourrice, pour mesurer les difficultés matérielles et affectives de telles situations.  Einstein ne se posa pas tant de questions, qui abandonna l’enfant né hors mariage par peur du scandale.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Ajoutons que cet hyperproductif qui rendait les autres (hommes et femmes)  productifs, met aussi la main à la pâte pour les aider.  Dès son retour en Europe, il s’attaque à <em>Antigone</em> pour  remettre en scène Hélène Weigel. Il y parvient. Il lui donnera  ses plus beaux rôles, dont celui de <em>Mère Courage.</em> Une manière de contre-don à la comédienne et à la femme, pour les années grises passées à ses côtés dans le rôle bien traditionnel et terne d’épouse-de. Quand Fleisser, après la guerre, implore non sans pathos l’aide de Feuchtwanger, puis celle de Brecht, il répond par retour de courrier, le jour même. En 1950, il tente de promouvoir <em>Starker Stamm</em>, (commencé par Fleisser en 1944) au  Kammerspiele de Münich  qui  présentait <em>Mère Courage.</em> Il l’invite à revenir à l’écriture. Dans une lettre du 2 janvier 1952, il  lui propose  « une histoire vraie », le script d’une femme rebelle, « une sorte d’anti-Agnes Bernauer » [une pièce de Friedrich Hebbel], dont elle pourrait faire une pièce de théâtre, mais Fleisser qui, des années durant, avait servi de serpillère à un machiste, est incapable d’entrer dans le personnage. Elle restera dans sa catholique Bavière, tentera de renouer avec l&#8217;écriture. Non sans difficulté.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">D’une manière générale, on peut dire sans crainte d’être démenti, que si le bonhomme Brecht et ses lubies, souvent exaspéraient ses proches collaboratrices et amantes,  le poète et l’homme, leur paraissaient </span>— <span style="font-family:verdana,geneva;">quand même </span>— <span style="font-family:verdana,geneva;">très au-dessus des autres écrivains qu’elles côtoyaient  dans l&#8217;entourage de Brecht. </span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Et si Brecht, en défendant sa liberté, envers et contre toutes, les avait aussi aidées, ces femmes, à devenir plus libres dans une société qui fonctionnait de manière presque caricaturale sur le culte de la virilité avec  ses représentations idéologiques dont la jeune Fleisser a du reste exploré certains des effets à travers la fiction ? De leur côté, ces femmes ont certainement éduqué Brecht, l’ont aidé à perdre quelques-uns de ses piquants de porc-épic égocentrique. Les lettres à Berlau, Steffin en témoignent largement.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Si j&#8217;argumente aussi longuement, c&#8217;est aussi parce que je n&#8217;ai pas pu faire entendre un autre son de cloche. Quand des poncifs deviennent dominants, il faut attendre qu&#8217;ils s&#8217;épuisent.<br />
</span></p>
<p style="text-align:center;">❖</p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Mais des femmes ne sont pas seules à cracher dans la soupe. Il est amusant d’écouter d’ex-marxistes ou d’ex-communistes ou encore communistes  qui, aujourd’hui,  prétendent interroger Brecht « sans complaisance » qu’ils disent. Pour se blanchir d’engagements passés qui ne furent pas toujours honorables ? Et si l’on cessait de régler ses comptes biographiques sur le dos des artistes ?  Les blanchiments laissent intactes les questions soulevées par l’aveuglement passé, aux effets  si  ravageurs, et ne profitent qu’à la<em> société-telle-qu’elle-est, à sa mahagonnisation galoppante.<br />
</em></span></p>
<p style="text-align:center;">❖</p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Mes neurones étaient donc en effervescence, constamment sollicités par les effets de ce retour à Brecht, via ce retour à Berlin.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">J&#8217;étais avide de textes et non de <em>discours-sur</em> qui, en France déjà, m&#8217;avait ennuyée et progressivement éloignée de Brecht.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">À l&#8217;Université, j&#8217;avais renoncé à un cours sur Brecht par peur des répétitions — surtout après avoir fait faire aux étudiants des dossiers sur B<em>recht et le discours de presse </em>dans les années 60/70. La <em>distanciation </em>et autres catégories &#8220;brechtiennes&#8221; étaient devenues des poncifs obligés. Il fallait prendre ses distances pour ne pas devenir gâteux !</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Les retrouvailles berlinoises se situaient dans un ailleurs qui n&#8217;avait plus rien à voir (ou si peu) avec le Brecht des années glorieuses. J&#8217;assistais donc principalement aux lectures de textes, aux soirées chantées, aux représentations. À l’écoute de Brecht. Un rapport physique/émotionnel à l’écriture, une écriture cristalline, si j’ose l’image, pour tenter d’en suggérer le simple, le précis et qui contrairement à ce qu’on pense, n’est pas le prosaïque. Aux facettes multiples comme le cristal. Brecht lisait Voltaire, Diderot, (en traduction, certes), connaissait notre XVIIIe siècle émancipateur, quelque chose de leur grâce, légèreté, est passé dans la langue allemande. Par Brecht.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">De nouvelles images très contrastées s’esquissaient. Des piles de questions à explorer se dressaient.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Je découvrais aussi les difficultés de Brecht avec le pouvoir &#8216;socialiste&#8217; qui lui donna les moyens de faire le théâtre  dont l&#8217;exilé avait rêvé. Toujours au bord de la rupture, mais jamais consommée. Qu&#8217;aurait-il pu faire dans le RFA des années 50 où d&#8217;anciens fonctionnaires nazis  ré-occupaient des postes importants, dans la magitrature, entre autres ? Nouvelles images qui enrichissaient les figures de <em>Galilée, Puntila,</em> ces pièces en devenaient plus secrètes. D&#8217;où la puissance de cette œuvre qui s’est nourrie de ses contradictions, de ses angoisses, de ses colères. Contradictions personnelles exaspérées par les contradictions historiques, en particulier par ce qu’il appelait, après Marx, “la Misère allemande” qui, dans l&#8217;immédiat après-guerre, trouvait à se rajeunir dans la guerre froide.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Oublier ce qu’on pensait savoir — et relire. Relire/écouter.</span></p>
<p style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;">*</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Je vois pour la première fois une mise en scène d&#8217;<em>Ozeanflug,</em> Lehrstück radiophonique des années 1928/29, dans la mise en scène de Robert Wilson. Ayant promis à un wilsonien de prendre des notes, j&#8217;ai eu un rapport trop &#8216;professionnel&#8217; à la mise en scène pour pouvoir en dire les effets. Mais, je crois n&#8217;avoir rien éprouvé, le souvenir en reste effacé. Des discussions à la cantine du Berliner Ensemble m&#8217;inciteraient à penser que les comédiennes sont restées étrangères à l’univers de Wilson, et que lui-même n’a pas eu le désir de s’expliquer. Certaines se sont perçues comme de simples marionnettes dans les mains du metteur en scène&#8230;</span></p>
<p style="text-align:center;">❖</p>
<p style="text-align:right;"><em><span style="color:#800000;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Académie des arts, Hanseatenweg 10</span></span></em></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Le 24 février, je passai une première journée à <em>l’Académie des arts</em> qui, outre des conférences et l&#8217;exposition sur Brecht, <em>Essai de description d’un travail-Versuche, eine Arbeit zu beschreiben,</em> avait organisé d&#8217;autres expositions, des colloques, conférences, présenté des films et des ouvrages sur des contemporains, situant Brecht dans un vaste ensemble. Croisement largement panoramique d&#8217;une foule d&#8217;artistes dans différents espaces : Werner Krauss, comédien, Thilo Schoder, un inconnu pour moi, architecte et <em>designer</em> avant-gardiste de la République de Weimar,  à qui était consacrées une exposition et une soirée le 12 février, John Heartfield dont on pouvait voir les originaux des montages pour le <em>Arbeiter-Illustrierte-Zeitung </em>et le<em> Volks-Illustrierte,</em> le &#8220;Dadasoph&#8221; Raoul Hausmann,  <em>Bourreau de l&#8217;âme bourgeoise-Scharfrichter der bürgerliche Seele </em>dont l&#8217;exposition <em>Hausmann et ses amis </em>offrait à voir de nouveaux documents,  photographies, photomontages, lettres, textes, signés par des noms aujourd&#8217;hui célèbres, Otto Freundlich, Salomo Friedlaender, Franz Jung, Ludwig Mies van der Rohe, Hans Richter, Franz Roh, Kurt Schwitters, Arthur Segal et quelques autres, dont les artistes rencontrés à L<em>a Première Internationale de la Foire-Dada</em> à Berlin en 1920, Otto Dix, George Grosz. Bref, l&#8217;Avant-33 et sa prodigieuse productivité, inventivité audacieuse.</span></p>
<p style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;">*<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">L&#8217;exposition-Brecht était organisée autour de thématiques, <em>Brecht et la science </em>(responsabilité des sciences naturelles), <em>Brecht et Einstein, Brecht et l&#8217;Histoire, Brecht et l’économie</em>, etc., dans la bonne <em>tradition-DDR</em>. D&#8217;un intérêt moyen. De plus, ces thématiques sont productrices de mausolées et de leur « fausse éternité ». Mais elle donnait aussi à voir la bibliothèque de Brecht,  avec ses gloses, dédicaces, mise en relation avec des documents variés allant des photos aux costumes, modèles scéniques, etc. Sa Bible, avec en première page, collée sur la couverture, une reproduction d’estampe chinoise… Beaucoup de documents inédits. Je tournai longtemps autour de la bibliothèque, nourritures livresques d&#8217;une pensée-écriture.</span></p>
<p style="text-align:center;">❖</p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Avant d&#8217;aller voir l&#8217;exposition sur <em>Hausmann et ses amis</em>, je fis une pause. Je prenais place à une table, occupée par une seule personne, je nouais conversation avec  l&#8217;inconnue. Un homme qu’elle interpelle de loin est venu nous rejoindre, à contre-coeur, me semble-t-il. Il se trouve que c’est le secrétaire du département théâtre. Un Ossi. Je parle de mon expérience passée en RDA, de mes agacements, voire de quelques rages, des changements constatés et pas toujours réjouissants. Ils opinent. <em>Les Ossi,</em> me dit-on, plus ou moins directement, <em>commencent à reprendre du poil de la bête.</em></span></p>
<blockquote>
<p style="text-align:justify;"><em><span style="font-family:verdana,geneva;">— Tout n’était pas noir en  RDA !</span></em></p>
<p style="text-align:justify;"><em><span style="font-family:verdana,geneva;">—  Nostalgie ? </span></em><span style="font-family:verdana,geneva;">dit l&#8217;inconnue qui doit être wessi pour poser une telle question.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><em><span style="font-family:verdana,geneva;">— Mais non, personne ne veut revenir en arrière, mais on ne supporte pas l’arrogance de l’Ouest  qui cherche à faire croire que tout ce qui se fabriquait, se faisait, de ce côté-ci de la frontière, était médiocre. Humiliant à la longue !</span></em></p>
</blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Un besoin de reconnaissance.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">La librairie Dussmann a donné forme à cette nostalgie qui n’est pas nostalgie, mais rêve frustré d’une <em>voie autre.</em> Celle qu’on leur trace, une fois encore de manière autoritaire, leur paraît pleine de chausse-trappes. Dans un coin de la librairie, on peut acheter d’anciens symboles, des étoiles rouges, des ouvrages marxistes-léninistes, etc. J’ai acheté lors d’un passage, deux recueils de blagues-DDR. Aujourd’hui, l’esprit de la blague semble tari, qui implique une certaine complicité avec l&#8217;objet de la blague.<br />
</span></p>
<p style="text-align:center;">❖</p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">L&#8217;exposition Hausmann fut un haut moment. <em>Haut</em> comme on dit <em>haut lieu. </em>Je rafraîchissais la mémoire du travail sur les avant-gardes européennes, et je découvrais tout le bigarré du tissu culturel/social/idéologique/… dans de nouveaux documents, en particulier des <em>Lettres </em>par lesquelles se tissent des liens entre les protagonistes d&#8217;une histoire culturelle contrastée, dense, que les monographies ont tendance à isoler, alors qu&#8217;ils sont d&#8217;infimes parties de ce qui devient avec le temps, un ensemble qui apparaît plus structuré qu’il ne l’a jamais été. Des singularités s&#8217;abreuvant aux mêmes eaux, faisant des choix dans la myriade d&#8217;idées qui fusent de tous les côtés (science, art, économie, psychologie, philosophie…), idées se croisant, se contaminant dans des synthèses parfois hasardeuses (psychologie biogénétique, cosmogonie glaciaire-<em>Welteislehre</em> d&#8217;Hanns Hörbiger (1860-1931), oscillant entre un subjectivisme (Hausmann) et un matérialisme extrêmes. De ce magma en fusion émergent progressivement des lignes-forces, des clivages, visibles souvent après-coup. Hausmann refuse l&#8217;art politique, mais tente de participer à la création d&#8217;un <em>homme nouveau </em>affranchi des contraintes bourgeoises, lui aussi, pense et vit les relations homme/femme, en rupture avec les codes d’une société qui lui paraissent révolus, il mâtine le matérialisme de cosmisme, vitalisme. Le catalogue — remarquable — a donné forme à cet immense et chatoyant kaleidoscope des années 1900-1933, grâce aux notes et commentaires d&#8217;Eva Züchner 3).</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Je naviguai dans l&#8217;exposition jusqu&#8217;à la fermeture. Me repaissant de mots, d&#8217;images&#8230;<br />
</span></p>
<p style="text-align:center;">❖</p>
<p style="text-align:right;"><em><span style="color:#800000;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Le cinéma : « 3 films, 3 visions »</span></span></em></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Du 26 février au 4 mars, le <em>Filmtheater </em>des <em>Hakesche Höfe </em>proposait trois films. <em>Hundert Jahre Brecht</em> (1997) 2), collage d&#8217;Ottkar Runze, m&#8217;a le plus intéréssée, parce que montage de textes empruntés à <em>Baal,</em> récitées ou chantées par Christian Redl, au <em>Dreigroschenoper, </em>à<em> Grand peur et misère du IIIe Reich</em>, pièce que j&#8217;avais vue en France dans un lointain passé,  qui m&#8217;avait parue pauvre, de circonstance. Or, la scène de l&#8217;espion, celle de la Justice produisent, bien jouées, un sentiment d&#8217;effroi, et m&#8217;incitaient à relire cette pièce. Le montage s&#8217;achevait sur un texte que j&#8217;AIME, <em>Dialogues d&#8217;exilés</em>, joué par deux grands comédiens Udo Samel et Jürgen Hentsch. Un régal pour les neurones. Dans la tradition française de Diderot. </span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Les éléments du montage étaient reliés par un fil biographique, le chant de Jenny, interprété par Meret Becker est chanté sur un bateau qui conduit vers l&#8217;exil, enchevêtrement de l&#8217;œuvre et de la vie qui donnait à ce film une charge émotionnelle certaine. Mais, comparé au travail de montage de Peter Watkins dans son film sur <em>Munch</em> où la vie et l&#8217;œuvre sont imbriquées avec une maîtrise rare, s&#8217;éclairant l&#8217;une l&#8217;autre, le film manquait de densité. Les textes de Brecht se défendaient avec vaillance, portant le film. </span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>Bertolt Brecht-Liebe, Revolution und andere  gefährliche Sachen</em> (1998) de Jutta Brückner, Kaj Holmberg m&#8217;a paru sans intérêt. Non seulement, on relevait au passage des négligences qui trahissaient un certain amateurisme, mais les questions posées trahissaient des aprioris. Se demander qui était <em>vraiment</em> Brecht, quel rôle jouaient ses maux de cœur dans sa vie, s’il souffrait d’une névrose, moteur de son œuvre (!), si c&#8217;était un noceur-<em>Lebemann</em> ou un homme qui avait besoin des femmes comme nourriture pour son œuvre, quels étaient ses rapports réels au mouvement communiste, autant de questions qui trahissent et des réponses toutes faites  et un évitement de l&#8217;œuvre dans sa complexité, densité, tout en faisant semblant de lorgner vers l’œuvre. Quoi qu&#8217;il en soit, de pauvres questions pour éclairer une œuvre aussi complexe et diversifiée.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Un poète, un artiste offre une œuvre à lire, à voir, à entendre, on peut ignorer le don, on peut le refuser, on peut l&#8217;examiner avec distance,  mais a-t-on le droit de produire du bavardage pseudo-savant à des fins d&#8217;autosatisfactions narcissiques sur le compte d&#8217;un autre bipède ?</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>My Name is Bertolt Brecht-Exil in USA, </em>1988, était un documentaire sans prétention sur Brecht aux USA, avec en final l&#8217;interrogatoire (<em>Hearings)</em> par la commission McCarty, qui devait avoir conscience du ridicule de ses questions qui n&#8217;osa pas faire comparaître Charlie Chaplin, dont les réponses auraient pu déclencher le rire de la salle et les disqualifier. Les réponses de Brecht élaborées par les avocats qui aidaient les &#8220;prévenus&#8221; contournent habilement les questions.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">La radio ne fut pas en reste, sur <em>radio-Kultur,</em> de nombreux Feature, sur <em>Lukullus,</em> sur <em>Brecht et le 17 juin</em>, mais aussi <em>Brecht verjazzt</em>.</span></p>
<p style="text-align:center;">❖</p>
<p style="text-align:right;"><strong><span style="color:#800000;"><em><span style="font-family:verdana,geneva;">La descendance de Brecht</span></em></span></strong></p>
<p style="text-align:right;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><span style="color:#800000;"><em>Le train et l’arme magique -  Der Zug und Die Wunderwaffe</em></span></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Non moins stimulante, la descendance de Brecht. Dans le cadre du centenaire, on a pu voir un documentaire de 70 minutes sur <em>Le train anachronique ou Liberté et Démocratie</em> &#8211; <em>Der anachronistische Zug oder Freiheit und Democracy</em>. Un train de 400 mètres, composé de 40 voitures, dont de luxueuses limousines, des voitures publicitaires de grandes banques, mais aussi des engins de la Wehrmacht, des LKw, </span>— <span style="font-family:verdana,geneva;">ces camionnettes qui ont servi à transporter tant de victimes de l’armée conquérante, au service du IIIe Reich </span>—<span style="font-family:verdana,geneva;"> avec des inscriptions ironiques, qui rappellent le passé nazi de certains hommes politiques, G/L/O/B/K/E, L/Ü/B/KE, dont chaque lettre est inscrite sur le dos d&#8217;un dossier, l&#8217;ensemble des dossiers formant une  bibliothèque placée sur une camionnette&#8230; S&#8221;y inversent les valeurs courantes :  «<em>Freiheit statt Butter</em>», construite  sur le modèle nazi «Kanonen statt Butter» (Göring), «<em>Freiheit statt Befreiung</em>», «<em>Freiheit statt Politik</em>»&#8230; inversions qui  visent à  dénoncer le discours politique des &#8216;nouveaux&#8217; dominants. IMPRESSIONNANT d&#8217;inventivité. L&#8217;ironie ravageuse du poème de Brecht fait école. Les élèves sont doués. Mais l&#8217;importance des moyens pointent des financements. La RDA instrumentaliserait-elle l&#8217;ironie corrosive de Brecht après l&#8217;avoir redoutée ?<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>Ja ! Brecht bleibt unbequem </em>- Brecht reste <em>inconfortable, gênant, incommode, dérangeant</em>, je ne parviens pas à choisir l&#8217;adjectif français le plus adéquat.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Ce train anachronique  traversa l’Allemagne du 18 novembre au 2 décembre 1990 (date des élections), de Bonn à Berlin, provoquant les autorités aux frontières des différents Länder, mobilisant les médias, revenant sur des lieux symboliques  du nazisme (entre autres), s’arrêtant devant d’anciens alliés (IG Farben i.A.), avec  pour motto : <em>Brecht au lieu de  l’Allemagne par dessus-tout</em> &#8211; <em>Brecht statt  Deutschland  über alles.</em> À chaque arrêt, des fragments du long poème de Brecht <em>Der anachronistische Zug oder Freiheit und Democracy </em>écrit en 1947, étaient récités par Hanne Hiob. Un train pour protester contre les conditions de la réunification. En 1947, Brecht protestait contre la <em>democraty </em>des puissances d’argent, en faisant défiler dans l&#8217;Allemagne dévastée, le train des hauts fonctionnaires, des économistes, des politiciens et des profiteurs du nazisme, petits et grands, faisant valoir leur droit à la <em>democraty </em>et à la liberté, dans 41 strophes de 4 vers. En 1990, le train proteste à nouveau contre ces mêmes puissances qui annexent la RDA et la poussent  sur une voie qui n’est pas celle dont les opposants avaient utopiquement rêvée.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Un train comme “expérimentation sociologique”, provocatrice. Les participants — des travailleurs, des apprentis, des élèves et des étudiants, de l’Est, de l’Ouest — portent des masques qui évoquent de sinistres personnages ou des politiques, les policiers interviennent, souvent, le masque est une insulte, il doit être enlevé, après quelques palabres, le masque est enlevé, mais il a produit l’effet recherché. C’est fort, ça grince, ça coince, ça dérange, et pas seulement les autorités !  Des citoyens n’aiment pas qu’on leur rappelle un certain passé. — <em>So viel Geschichten für ein  paar Juden ! </em>dit une citoyenne d’un âge certain. — <em>Tant d’histoires pour quelques Juifs ! </em>Du bon théâtre d’agit-prop, si on en juge par les échos médiatiques. Tonique aussi, pour qui a le sentiment de patauger dans un  bourbier inquiétant.<span style="font-family:verdana,geneva;"><br />
</span></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Ce train avait déjà pris la route en 1980,  dans un combat contre la candidature de Franz Joseph Strauss à la présidence de la RFA. Il partit de Sonthofen, parcourut 3300 km  avant d&#8217;arriver à Bonn. À l’époque, le train participait à un combat aux enjeux politiques cruciaux. Strauss fut battu.  En 1990, le train partit de Bonn le 18 novembre, arriva à Berlin le 2 décembre après avoir sillonné  la RFA et la DDR durant deux semaines. Son nouveau combat : s&#8217;attaquer à l’organisation des élections dans les deux Allemagnes qui « ne promettaient rien de bon pour l’avenir » </span>—<span style="font-family:verdana,geneva;"> et la conception de la liberté  dont  les unificateurs se réclamaient. Au printemps 1991, des voitures portant l&#8217;inscription <em>Brecht statt Deutschland über alles </em>(Brecht au lieu de l&#8217;Allemagne par dessus-tout) furent exposées dans la cour intérieure de l&#8217;Université Humboldt. Le train échoua à faire entendre les mises en garde ; en RDA, les illusions étaient trop fortes. Et Kohl, le chrétien-démocrate encore bien installé sur son socle de Président de tous les Allemands, soutenu par des puissances financières occultes. Le poème de Brecht est en attente d&#8217;une nouvelle écoute. </span></p>
<p style="text-align:center;">❖</p>
<p style="text-align:right;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><span style="color:#800000;"><em>D’autres centenaires un peu effacés</em></span><br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">1998  était aussi l’année du  centenaire d’Hanns Eisler, de Sergej Eisenstein. Le centenaire de Brecht a eu tendance à faire passer au second plan, ces contemporains essentiels.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">J’assistai à deux tables rondes sur Eisenstein. Lors de la première table ronde (12 février 1998), Oksana Bulgakowa présenta un ouvrage collectif <em>Eisenstein und Deutschland </em>4), et Walentina Korschunowa, la co-traductrice des mémoires d’Eisenstein, <em>Yo Ich selbst, Memoiren</em> 5), expliqua les difficultés de la traduction des textes d’un artiste qui parlait plusieurs langues, et dont le russe était de ce fait singulier. Elle produisit des exemples intéressants où la structure de la phrase russe, le lexique, étaient marqués par l’allemand — la langue du père (un Juif allemand converti à l&#8217;Église orthodoxe russe), la langue de son journal intime, de certains textes théoriques: <em>Nachahmung als Beherrschung</em> &#8211; <em>Imitation comme maîtrise</em> ou <em>Dramaturgie der Filmform</em>-<em>Dramarturgie de la forme filmique</em>. Difficultés donc de traduire en allemand cette tonalité allemande du russe. De son côté Oksana Bulgakowa précisait les rapports très denses d&#8217;Eisenstein à la culture allemande, allant de la littérature à la musique en passant par la peinture, le cinéma, l&#8217;archictecure, le style de la caricature (<em>Simplizissismus</em>). Un passeur. </span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">L&#8217;ouvrage contient aussi des échanges épistolaires d&#8217;Eisenstein avec des artistes, écrivains, hommes de théâtre allemands (Feuchtwanger, Otten, Toller, Piscator., etc.). Sur une tendre photographie, </span><span style="font-family:verdana,geneva;">prise chez Tretjakov </span><span style="font-family:verdana,geneva;">en 1932</span><span style="font-family:verdana,geneva;">, </span><span style="font-family:verdana,geneva;">les affinités huamines/poétiques/théoriques de Brecht et Eisenstein se  disent dans un geste furtif, Eisenstein effleure le menton de Brecht qui le regarde, Brecht a rapproché sa main droite de la joue gauche </span><span style="font-family:verdana,geneva;">d&#8217;Eisenstein, </span><span style="font-family:verdana,geneva;">doigts repliés, </span><span style="font-family:verdana,geneva;">sauf</span><span style="font-family:verdana,geneva;"> l&#8217;index posé sur la joue du cinéaste. (<em>La photographie &#8216;scannée&#8217; refuse de se laisser transférer sur le site, je le regrette</em>).<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">La seconde table ronde (19 février 1998), <em>Eisenstein et l’art filmique aujourd’hui,</em> tournait autour de deux axes. L’un à la mode  : nous ne croyons plus à l’Histoire, à l’Utopie, et donc que faire d’Eisenstein ?   Ne serait-ce pas une “<em>Vaterskostbarkeit</em>” (un bijou  de  papa) ? Une question rhétorique, suivie d’une allusion au <em>concept d’harmonisation des sentiments</em> chez Eisenstein. Devenue allergique à ce type de discours philosophiques, esthétiques sur l’art, je n&#8217;ai pas fait l&#8217;effort de comprendre. </span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Il fut question de la technique du montage comme moyen de montrer le <em>non-visible,</em> de l’importance du concept d’image (<em>Bildbegriff)</em> associé à la métaphore,  de ses liens avec l’architecture, liens qui intéressent Oksana Bulgakowa.  Elle connaissait son sujet  et posait de bonnes questions aux intervenants. La théorie eisensteinienne apparaissait comme un vaste système, à visées totalisantes (anthropologie, ethnologie, psychologie, linguistique, (connaissance des travaux du linguiste  Luria, si passionnants). </span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Dans une perspective philosophique, une intervenante souligna la nature «<em>pré </em>[sic!] -sémiotique, pré-structurale» du travail théorique d’Eisenstein : entre autres, destruction de l’opposition émotion (Gefühl)/ratio; logique/émotion. Elle souligna son anti-naturalisme, anti-psychologisme. L&#8217;intervenante interprétait Eisenstein, dans le cadre de la <em>sémiotique </em>(cette référence obligée) et non dans le cadre d’une réflexion sur la <em>poétique</em> spécifique d’Eisenstein.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Le second axe était historique. Les  intervenants firent un tour d’horizon sur les rapports d’Eisenstein avec d’autres cinéastes  dans le monde, de différents points de vue. David Robinson dressa le tableau contrasté des relations d’Eisenstein et des cinéastes anglais. Dans les années vingt, il est interdit dans l’Angleterre démocratique, on l’importe donc illégalement ; dans les années trente-quarante, il exerce une influence directe et profonde sur Hitchcock. En 1939, Eisenstein se rend en Angleterre pour un Congrès.  Mais, c’est en  1943 qu’il trouve son premier public. À partir des années soixante commence un long processus d’absorption, à son apogée dans les années soixante-dix. Au présent, il est “plutôt rejeté”, la notion de manipulation étant jugée dangereuse. Eisenstein,  lui-même, avait conscience des dangers de la manipulation du spectateur. </span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Mais, la notion de <em>manipulation </em>est-elle opératoire dans le champ de l’art ?  Quand je ris ou je pleure sur un personnage de papier ou de pellicule, quand je suis émue par un poème, une partition, etc., suis-je manipulée? Et si manipulation il y a, ce n’est pas la manipulation qui est dangereuse, mais l’absence d’éthique dans la manipulation. En fait, cette notion masque une conception désuète de la pratique artistique, mais qui persévère.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">L’intervenant russe, Naum Klejman, m’a paru faible, son argumentaire reposait sur une distinction fragile entre un <em>Eisenstein masculin </em> du côté du totalitarisme, et un <em>Eisenstein féminin,</em> artiste, qui seul l’intéressait. Le dualisme traditionnel qui aujourd&#8217;hui fait mode. Comme si les femmes, le féminin&#8230;  Passons !</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Un brésilien, José Carlos Avellar (Rio de Janeiro) parla des rapports d&#8217;Eisenstein et du C<em>inéma Novo</em> qui, libérant le cinéma des codes hollywoodiens posait un regard nouveau sur la société. Un regard politique. Le montage eisensteinien influença de nombreux cinéastes d&#8217;Amérique latine, Solenas en particulier. Dans les années 60, les textes d&#8217;Eisenstein (en anglais, espagnol) palliaient l&#8217;absence d&#8217;école de cinéma.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Je me souviens encore des émotions nous bousculant. <em>Le dieu noir et le diable blond </em>de Glauber Rocha&#8230; <em>Antonio das mortes </em>(1969)&#8230; <em>Les fusils </em>de Ruy Guerra&#8230; En 1998, l&#8217;Ours d’or berlinois attribué à <em>Central do Brasil </em>de Walter Salles réactivait les souvenirs enfouis. La dictature  militaire qui avait mis fin au cinéma Novo, n&#8217;avait pas eu raison du cinéma brésilien.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Cette table ronde s’achevait sur <em>Eisenstein et les femmes</em> par Jutta Brückner une féministe allemande, auteur du film, à mes yeux, discutable sur <em>Brecht, — Love, Revolution and others dangers.</em> Son intervention m’a intéressée. Elle enseignait le cinéma. Les étudiants appartiennent, disait-elle, à la génération qui est née avec la télévision, et qui ne connaît que le traitement de l’image par la télévision — <em>Bilderbrei/</em><em>soupe d’images</em> — d’où ses difficultés à comprendre le traitement de l’image par Eisenstein.<em> </em>Elle en caractérisa les effets sous le  concept de <em>Formlosigkeit &#8211; absence de forme. </em> Les nouveaux médias,  vidéo et ordinateur dont ils se servent par nécessité, renforceraient cette <em>Formlosigkeit</em>.  Par ailleurs, la narrativité prévalant sur la construction du sens (<em>Bedeutung)</em>, le montage constructif leur est étranger. Pour cette nouvelle génération, concluait-elle, comprendre Eisenstein exigerait  un effort théorique, c&#8217;est-à-dire héroïque ! Elle insista sur cette nouvelle organisation de la perception pour cette “génération télévisuelle”. À cette incompréhension “naturelle” (si on peut dire), vient s’ajouter  un certain rejet de la théorie, à la mode aussi, et de la théorie d’Eisenstein en particulier, sous couvert d’<em>esthétique totalitaire</em>. Plus intéressant, le rejet du pathos héroïque. Toujours douteux politiquement.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Elle parla ensuite du rapport des femmes cinéastes à Eisenstein. Rapports encore plus difficiles, selon elle. Un rejet de l’esthétique totalitaire comme regard au masculin. Elles lui reprochent d’avoir décrit le peuple (<em>Das Volk</em>) comme un monde d’hommes, les femmes étant surtout l’objet d’un regard critique, « symbole du sentimentalisme petit-bourgeois ».  Le «flux des désirs &#8211; <em>Strom des Begehrens</em>» eisensteinien se  situerait  entre  l’homme  et  les choses. Chez les cinéastes femmes,  ces « flux des désirs » auraient pour objet les êtres, les cinéastes femmes préférant se tourner vers le monde des sentiments, des rapports humains, des rapports homme/femme.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">À voir, à explorer. J’avoue n’être pas convaincue par ces oppositions dualistes.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Elle terminait en disant que pour le moment, <em>Eisenstein n’était pas utile dans leurs recherches, «c’était plutôt une affaire de l’avenir».</em><br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Le modérateur, Hans-Joachim Schlegel, avait fait remarquer que dans les années vingt, il existait en Russie, un mouvement féministe qui remettait en question l&#8217;image négative de la femme dans les films d’hommes, et pas seulement eisensteiniens. Elles exigeaient la parité dans la production filmique pour précisément pouvoir changer cette image.</span></p>
<p style="text-align:center;">❖</p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Il faut s’y faire, la tradition occidentale a tendance à créer du nouveau dans le rejet de ce qu’elle a adoré pendant un temps. Dans l’<em>après </em> “socialisme” et  dans  la “victoire” du capitalisme, la guerre froide se pérennise sous d’autres formes. Mentalité aussi du <em>j&#8217;emprunte&#8230; et je jette. </em><br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Penser chinois. Ou du moins essayer. La <em>Beweglichkeit</em> intellectuelle (mobilité) brechtienne en est une forme.</span></p>
<p style="text-align:center;">❖</p>
<p style="text-align:right;"><em><span style="color:#800000;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Un  regret&#8230;</span></span></em></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Ne pas avoir pris le temps de participer à une excursion à Buckow.</span></p>
<p style="text-align:center;">❖</p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">J’ai emporté plus de 20 kg de livres. Parmi les bouquins achetés : deux énormes pavés, <em>Dokumente zur Geschichte der Akademie der Künste</em>, des documents sur les deux Académies des Arts, couvrant la période 1945-1993. Dans l’ouvrage concernant la RDA figurent les discussions sur les pièces “politiquement incorrectes”, <em>Lukullus</em> de Brecht, sa mise en scène du <em>Ur-Faust,</em> considérée comme une attaque insupportable de la “culture allemande”. Le jeune Hans-Jürgen Syberberg osa fixer cette mise en scène sur pellicule. On y voit un Faust, traité comme un intellectuel minable, flanqué d&#8217;un diable guère plus malin que le maître qu’il sert. Les comptes rendus des séances du printemps 1953, houleuses, concernent l&#8217;opéra de Hanns Eisler <em>Johann Faustus</em>, Eisler en faisait aussi une figure de la <em>Misère allemande,</em> en le confrontant au révolutionnaire Münzer. Débats passionnants pour comprendre les enjeux politiques des affrontements, Eisler, Brecht interrogeaient les fondements idéologiques de la République démocratique. </span></p>
<p style="text-align:center;">*</p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Au lycée, j&#8217;avais appris par cœur des passages de <em>Faust</em> — pour le plaisir et non comme pensum scolaire. L’Université m’en avait détournée, Goethe y était devenu ennuyeux. Mais, c’est Brecht qui ébranla à jamais mon admiration juvénile.</span></p>
<blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">— <em>Faust !  il avait eu besoin du diable pour séduire une femme, </em>avait-il dit ironiquement<em>, un vrai homme allemand !</em></span></p>
</blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Cette remarque m’avait fait sursauter, et beaucoup rire. Je n’avais jamais osé faire un rapprochement entre mon héros d’adolescente et la drague de certains hommes allemands. Il suffit parfois d’un bout de phrase pour éclairer des situations, grossières ou grotesques, où l’alcool jouait le rôle du diable faustien.</span></p>
<p style="text-align:center;">❖</p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Je revenais donc à Paris avec des piles de questions à explorer. </span><span style="font-family:verdana,geneva;">Comprendre le pourquoi des émotions textuelles si intenses. </span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Durant les années de brechtologie obligée, qui étaient aussi des années où le capitalisme avait une santé florissante, et donc pouvait supporter sans grands dommages les critiques les plus acerbes, où les herméneutiques qui écrasent l’œuvre sous des catégories politiques, esthétiques et/ ou  philosophiques, étaient hégémoniques,  Brecht, comme tant d’autres,  a  été instrumentalisé. On y cherchait des “contenus de gauche”, on explorait l&#8217;œuvre avec des catégories élaborées par Brecht lui-même au risque de manquer  tout ce qui les déborde. Brecht lui-même, en RDA, en mesurait les limites, aussi, lui arrivait-il de ronchonner  <em>— Ideologie, immer noch !  &#8211; Idéologie, encore et toujours ! </em>disait-il, au sujet d’un travail de thésard.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Ce sont des chanteurs, rocker, jazzmen, ou classiques (<em>Lied</em>), qui ont rappellé que Brecht est poète. La brechtologie des années 60/70 avait fini par le faire oublier. Revenir au poète est devenu, pour moi, une urgence. Par poète, j’entends ces rapports singuliers d’un sujet à la langue qui s’en trouve transformée. Et qui fait ce que Thomas Mann parlant de la spécificité de Brecht, désignait comme  <em>Kulturgeschichte &#8211; Histoire culturelle.</em></span></p>
<p style="text-align:center;">❖</p>
<p style="text-align:justify;"><em><span style="font-family:verdana,geneva;">P.-S. Je ne suis pas revenue à Brecht. Pas encore. Je m&#8217;en explique sur un nouveau site consacré au JOURNAL DE TRAVAIL [http://fpbjt.wordpress.com/]</span></em></p>
<p><strong>&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8211;</strong></p>
<blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">1. Jörg Laue, Hans-Friedrieh Bormann et Christoplier Martin, assistés par des <em>performer,</em> musiciens et artistes plastiques, participaient de l’événement textuel. <em>FATZER/Monologie </em>étant une reprise du groupe qui développait et montrait ses projets depuis 1995 dans des différents lieux, dont le mythique <em>Theater am Halleschen Ufer.</em></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">2. John Fuegi, biographe de Brecht, se servira des rapports Brecht/Fleisser pour discréditer le poète. J&#8217;en décortique la méthodologie dans un article intitulé <em>Brecht, une figure de la suspicion</em> (à paraître).</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">3. <em>Scharfrichter der bürgerlichen Seele, Raoul Hausmann in Berlin 1900-1933. Unveröffentlichte Briefe Texte Dokumente aus den Künstler-Archiven der </em><em><a href="http://www.berlinischegalerie.de">Berlinischen Galerie</a></em>, Herausgegeben und kommentiert von Eva Züchner (532 Seiten und 160 Abbildungen Berlinische Galerie, Berlin Verlag Gerd Hatje, Ostfildern.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">4. Oksana Bulgakowa, <em>Eisenstein und Deutschland, Texte, Dokumente, Briefe,</em> Akademie der Künste, Henschelverlag Kunst und Gesellschaft, Berlin, 1998.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">5. Walentina Korschunowa et Naum Klejman, Y<em>o Ich selbst, Memoiren</em> de Sergej M. Eisenstein, introduction de Sergej Jutkwitsch, Wien : Löcker 1984, en deux volumes ; Henschelverlag Kunst und Gesellschaft, Berlin, 1984 ; Fischer Taschenbuch Verlag, Frankfurt, 1988.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><br />
</span></p>
</blockquote>
<p style="text-align:center;">❖ ❖ ❖ ❖ ❖ ❖</p>
<br />Publié dans Cinéma Novo, Eisenstein, Eva Züchner, Fleisser Marieluise, Hans-Jürgen Syberberg, Hausmann Raoul/Dadasoph, Hitchcock, Jeanne Moreau, John Heartfield, Le train anachronique ou Liberté et Démocratie - Der anachronistische Zug oder Freiheit und Democracy, Margarete Steffin, Nino Sandow, Ur-Faust  <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/gocomments/fpbchb.wordpress.com/928/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/comments/fpbchb.wordpress.com/928/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/godelicious/fpbchb.wordpress.com/928/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/delicious/fpbchb.wordpress.com/928/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/gofacebook/fpbchb.wordpress.com/928/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/facebook/fpbchb.wordpress.com/928/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/gotwitter/fpbchb.wordpress.com/928/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/twitter/fpbchb.wordpress.com/928/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/gostumble/fpbchb.wordpress.com/928/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/stumble/fpbchb.wordpress.com/928/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/godigg/fpbchb.wordpress.com/928/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/digg/fpbchb.wordpress.com/928/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/goreddit/fpbchb.wordpress.com/928/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/reddit/fpbchb.wordpress.com/928/" /></a> <img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=fpbchb.wordpress.com&amp;blog=1910555&amp;post=928&amp;subd=fpbchb&amp;ref=&amp;feed=1" width="1" height="1" />]]></content:encoded>
			<wfw:commentRss>http://fpbchb.wordpress.com/2008/12/12/chroniques-berlinoises-i-2-lapres-berlin-fevrier-1998-centenaire-de-brecht/feed/</wfw:commentRss>
		<slash:comments>0</slash:comments>
	
		<media:content url="" medium="image">
			<media:title type="html">fpbw</media:title>
		</media:content>
	</item>
		<item>
		<title>Chroniques berlinoises II. Juillet 2000</title>
		<link>http://fpbchb.wordpress.com/2008/11/16/chroniques-berlinoises-ii-juillet-2000/</link>
		<comments>http://fpbchb.wordpress.com/2008/11/16/chroniques-berlinoises-ii-juillet-2000/#comments</comments>
		<pubDate>Sun, 16 Nov 2008 15:01:08 +0000</pubDate>
		<dc:creator>fpbw</dc:creator>
				<category><![CDATA[Églises allemandes/ indemnisations des travailleurs forcés.]]></category>
		<category><![CDATA[«Story of Berlin»]]></category>
		<category><![CDATA[Berufsverbot/interdiction professionnelle]]></category>
		<category><![CDATA[Brecht]]></category>
		<category><![CDATA[Changements urbains]]></category>
		<category><![CDATA[Clara Zedkine]]></category>
		<category><![CDATA[création terminologique nazie]]></category>
		<category><![CDATA[Die Unberührbare  d'Oskar Roehler]]></category>
		<category><![CDATA[Duisbourg]]></category>
		<category><![CDATA[Erich Engel/Opéra de quat'sous]]></category>
		<category><![CDATA[Imo Moszkowicz]]></category>
		<category><![CDATA[Käte Kollwitz]]></category>
		<category><![CDATA[La légende de Paul et Paula]]></category>
		<category><![CDATA[Le Mur/RDA]]></category>
		<category><![CDATA[Love Parade 2000, Berlin]]></category>
		<category><![CDATA[Love Parade 2010]]></category>
		<category><![CDATA[National-socialisme]]></category>
		<category><![CDATA[Prinz-Albrecht-Strasse 8, Centrale de la terreur (Zentrale des Terrors)]]></category>
		<category><![CDATA[Rügen]]></category>
		<category><![CDATA[RDA Blagues politiques]]></category>
		<category><![CDATA[Sellin]]></category>
		<category><![CDATA[Ständige Vertretung]]></category>
		<category><![CDATA[Thiessow]]></category>

		<guid isPermaLink="false">http://fpbchb.wordpress.com/?p=894</guid>
		<description><![CDATA[Nota : relecture du Post-scriptum concernant l&#8217;histoire du 8 de la rue Prinz-Albrecht, ajout de l&#8217;Annexe, septembre 2008 Mise à jour janvier 2012 JUILLET 2000 B E R L I N &#8211; R Ü G E N &#8211; B E R L I N Vendredi 7 juillet 2000 Paris-Berlin Le voyage commence par une surprise [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=fpbchb.wordpress.com&amp;blog=1910555&amp;post=894&amp;subd=fpbchb&amp;ref=&amp;feed=1" width="1" height="1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align:right;padding-left:210px;"><strong><br />
</strong></p>
<p style="text-align:right;padding-left:270px;"><strong><em>Nota : relecture du Post-scriptum concernant l&#8217;histoire du </em><em><span style="color:#800000;">8 de la rue Prinz-Albrecht</span>, ajout de l&#8217;Annexe, septembre 2008</em></strong></p>
<p style="text-align:right;padding-left:270px;"><strong><em>Mise à jour janvier 2012</em></strong></p>
<blockquote>
<h1 style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;color:#008080;"><strong><br />
</strong></span></h1>
<h1 style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;color:#008080;"><strong>JUILLET 2000</strong></span></h1>
<p style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;color:#008080;"><strong><br />
</strong></span></p>
<p style="text-align:center;"><strong>B E R L I N &#8211; <em>R Ü G E N</em> &#8211; B E R L I N</strong></p>
<p style="text-align:center;"><strong><br />
</strong></p>
</blockquote>
<p style="text-align:right;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Vendredi 7 juillet 2000<br />
</span></p>
<p style="text-align:right;"><em><span style="font-family:verdana,geneva;color:#800000;"> Paris-Berlin</span></em></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Le voyage commence par une surprise désagréable, je suis “débarquée” parce que l’avion est “surbooké”, comme on dit dans le jargon commercial d’Air France, puis quand même embarquée. C’était la première fois que cela m’arrivait, mes deux voisins me diront qu’ils n’ont jamais voyagé sur Air France, sans problème. L’un est Africain, l’autre Allemand. Je promets de faire une réclamation, me demandant quelles stratégies sont à l’œuvre quand la compagnie traite ses clients avec autant de mépris. La compagnie fixe des règles strictes quand on achète un billet au tarif <em>Tempo,</em> on ne peut modifier ni la date, ni l’heure, mais Air France s’autorise à ne pas respecter le contrat !</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">J’arrive à Berlin, avec deux heures de retard. À la sortie, les passagers passent entre deux policiers tenant deux chiens qui reniflent les bagages. <em>Love parade</em> oblige. Je rigole doucement, souris aux chiens. Encore du faire-semblant ! B. m’attend. Les bagages déposés, nous allons nous promener à Tegel, un lac intérieur à quelques stations de métro du centre de Berlin. J’aime ces paysages de verdure et d’eau.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Conversation passionnante faite d’allers et retours entre l’<em>avant et l&#8217;après</em>, elle évoque des souvenirs tantôt agréables, tantôt pénibles de la vie en RDA. Certains souvenirs reviendront comme des leitmotivs, de mauvais rêves.</span></p>
<blockquote>
<p style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;"> *<br />
</span></p>
</blockquote>
<p style="text-align:right;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Samedi 8 juillet 2000<br />
</span></p>
<p style="text-align:right;"><em><span style="font-family:verdana,geneva;"><span style="color:#800000;">Love Parade berlinoise</span> </span></em></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">La ville aurait absorbé un million de personnes. La parade commençant à 14 heures, je sors vers 11 heures, pour déambuler dans le quartier autour du <em>Berliner Ensemble. </em>En voir les changements.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Je m’aventure dans la <em>rue Reinhardt </em>malgré une présence policière inhabituelle. Quelques “chars” sont déjà en place, hurlant une musique dure, sauvage, à vous pomper le cœur. Pas vraiment techno, plutôt rockeuse. Sur un char hurleur, j’entrevois un homme qui joue avec un très jeune enfant. Adieu mes oreilles ! pensai-je. Les chars sont laids, peinturlurés de graffitis informes, de couleurs acides. Sur l’un d’eux, une inscription, <em>nous ne cherchons pas à choquer.</em> Je tourne rapidement dans la rue Albrecht pour échapper à la violence de cette musique. J’y croise deux jeunes filles, les cheveux rouges, courtes sur jambes, perchées sur des chaussures à semelle si haute qu’elles en deviennent échasses. Elles <span style="color:#000000;">semblent droit </span>sorties d’un dessin humoristique. Quelque chose d’un peu gauche et drôle.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">La petite épicerie-DDR, grise, où j’achetais yogourts et fruits en 1998, s’est modernisée. La façade de l’immeuble a été restaurée. Nouveau, la publicité pour le Loto, un signe sûr du changement en cours, la &#8216;nouvelle&#8217; société vend des rêves de richesse. La petite pâtisserie, voisine, n’a pas survécu. <em>Les loyers sont devenus prohibitifs, les petits commerçants qui parvenaient à survivre en RDA, ferment, la rénovation exigerait un investissement dont la rentabilité n’est pas assurée. Les jeunes tentent leur chance, mais les plus âgés préfèrent abandonner,</em> m’a-t-on dit. Ainsi, des quartiers se rénovent, mais perdent ce qui en fait le charme et la qualité. Le petit commerce artisanal n’a pas encore compris que pour survivre, il doit jouer la qualité, et les gâteaux de cette petite pâtisserie étaient médiocres. </span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Je jette un œil dans la cour où travaillaient les deux anglais “métallurgistes”. L’immeuble a été rénové, l’atelier a disparu, un vaste bureau le remplace. Le petit salon de pédicure survit avec aisance, semble-t-il, la pédologue est absente, “en stage” dit une petite affiche. Est-ce toujours la même dame aux cheveux très courts ? Je tourne dans la Marienstrasse, des immeubles ont été rénovés, d’autres construits ou en voie d’être rénovés ou construits. D&#8217;où cette alternance de façades rutilantes et de façades aux gris ou roses tristes, qui commencent à devenir minoritaires. </span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Je me promène autour de la <em>Gare Friedrichstrasse</em> dont la rénovation est achevée. Un système d’ascenseur permet de naviguer avec sa bicyclette, et aux handicapés de se déplacer avec un minimum d’obstacles. Le magasin de l’ex-antiquaire-DDR, connu des bibliophiles, abrite un bureau de Poste associé à une papeterie qui vend aussi des journaux. Le petit bâtiment blanc, sans caractère, à proximité de la Gare, dans la rue Friedrich, où j’avais vu du temps de la RDA une exposition de peinture, est toujours en attente d’un nouveau destin. Probablement sa démolition. Ce coin de la Friedrichstrasse avec ces petits commerces n’a pas changé, il pérennise d’une certaine manière l’atmosphère-DDR, mais des signes annoncent de futures métamorphoses, dont témoigne une immense banderole protestant contre la fermeture du théâtre.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Je croise de plus en plus de jeunes gens qui se dirigent vers l’avenue <em>Unter den Linden.</em> Ils avancent aux pas de charge avec le sérieux des militants qui allaient aux &#8216;manifs&#8217; politiques. Je croise deux japonais dont un, en costume traditionnel, un portable à l’oreille, il parle un excellent allemand. Dans des voitures, le long du quai, des policiers en civil. <em>La Love Parade</em> me paraît “surprotégée”.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Je me dirige à contre-courant, je longe les quais et reviens dans la <em>rue Reinhardt </em>où stationnent toujours les voitures de police et les chars hurlant. De jeunes policiers sont sortis des voitures, l’un d’entre-eux, très jeune, regarde les occupants d’un char voisin. Le regard est indéfinissable. Pas agressif, mais une interrogation hostile et butée. Je ne m’attarde pas, presse le pas pour quitter la rue. Je remonte la rue Friedrich vers la rue Oranienburg, passe devant la synagogue, deux policiers sont en faction. <em>— C’était le quartier des Juifs pauvres, venant de l’Est,</em> m’avait dit B. Considérés comme des citoyens de seconde classe (<em>etwas Minderes</em>). Y compris par des Juifs allemands “de vieille souche”. La pauvreté incarnée perçue comme une menace ?<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Je voudrais déjeuner, j’entre dans différents restaurants et j’en ressors au vue des cartes qui offrent un tel mélange de cuisine &#8216;internationale&#8221; que j’en deviens méfiante. Du “couscous à l’indienne”, du &#8220;chili&#8221; sur la page italienne, et ainsi de suite. Je fuis, imaginant tous les sachets dans des congélateurs.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Et si le “métissage” culinaire était le signe même de l’inculture culinaire ? L’emprunt est un art subtile, et non simple collage d’autres saveurs. Les cuisinières marocaines, par exemple, savent le pratiquer avec bonheur quand elles innovent en empruntant à la culture culinaire chinoise. Elles “marocanisent” le chinois. Il est vrai que les deux cultures partagent une science du doux-salé. Et un art culinaire ancien.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">De restaurant en restaurant, je finis par m’asseoir à une terrasse dans les <em>Hackesche Höfe,</em> ces immeubles avec cours intérieures dont les façades sont recouvertes de briques vernissées de couleurs différentes.</span><span style="font-family:verdana,geneva;"> Je commande des foies de volailles. Sous des feuilles de salade, peu sympathiques, trois foies, secs, précuits et réchauffés, recouverts d’une sauce rouge. J’ai faim, mais pas assez pour m’aventurer. Je commande un gâteau. À la table voisine, des Allemands mangent avec application, salade et foies.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Je me prépare à rentrer, pour éviter la parade. Je refais le même chemin. La rue Orianenburg est vide, barrée, quelques jeunes gens, les uns vêtus de jean, T-shirt, d’autres portent des vêtements de cuir noir, les filles ont les cheveux flamboyants, en bataille, l’une d’elles est moulée par un maillot de cuir noir, échancré aux cuisses et aux seins, les hommes ont le crâne fraîchement rasé. <em>Glasur. </em>Des personnages de bande dessinée. Devant la synagogue, le nombre de policiers a doublé, une voiture de police en forme de tank stationne. En moins d’une heure, l’atmosphère de la rue a changé, je la trouve <em>unheimlich, </em>sans pouvoir m’expliquer cette sensation désagréable. Je reconnais la voiture jaune hurlante vue dans la <em>rue Reinhardt.</em> Des jeunes gens installés sur le trottoir attendent manifestement quelque chose. Ils sont peu nombreux. Sensation de vide. Quand j’arrive <em>Friedrichstrasse</em> à hauteur des beaux restes des <em>Tacheles,</em> squattés par des artistes, des voitures de police se mettent en mouvement, suivies par les voitures que j’avais vues dans la <em>rue Reinhardt </em>quelques heures avant. Sur le terrain vague qui entoure les “ruines”, une étrange machine crache du feu, deux hommes vêtus de noir s’en approchent, avec deux torches et se mettent à hurler, <em>Feuer ! Feuer ! </em>en jouant des torches, sous le nez des rares passants, tandis que de la première voiture, une musique sauvage fait écho à ces braillements. Torches, vociférations, musique grinçante, ferrailleuse me mettent mal à l’aise. Je sonne avec vivacité chez mon amie. Trop de souvenirs affluent. La culture du  marginal dépenaillé n’est-elle pas l’envers trop exact des tenues nazies, trop bien amidonnées ?</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Je dis à B. que la <em>Love Parade</em> passe dans la<em> rue Friedrich,</em> sous ses fenêtres. </span></p>
<blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">— <em>Mais non,</em> dit-elle, <em>tout se passe dans le Tiergarten ! </em></span></p>
</blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Je raconte ce que j’ai vu. Elle trouve mon récit bizarre, très bizarre même. Elle ne comprend rien à ce que je raconte. Et pour cause. </span></p>
<blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>— Les Autonomes participeraient-ils à la parade ? </em>se demande-t-elle à voix haute. </span></p>
</blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Le soir, nous jetons un œil sur les nouvelles, et nous voyons des fragments de la <em>Love parade </em>dans le Tiergarten. Aucuns rapports avec ce que j’avais vu <em> Friedrichstrasse.</em> Cette <em>Love parade</em> a des allures de grande kermesse en mouvement, où s’étalent tous les stéréotypes de la société de consommation, du cul en particulier, allant du bel Africain qui reproduit l’affiche d’un film français où l’on voyait un étalon brandissant le sexe comme un drapeau, et qui s’amuse à produire des mouvements de rein suggestifs à l’intention de la caméra, en passant par la jeune femme dont la caméra venait de caresser une fesse, qui tourne alors ostensiblement ses deux fesses vers la caméra qui répond à l’invitation, s’attarde sur ce beau fessier. Du déjà vu et revu, les déguisements aussi manquent d’invention. Plus c’est kitsch, plus la caméra absorbe, digère, régurgite. </span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Sur les chars, on se dandine, des mouvements de mains, <em>à la manière indienne,</em> brassent l&#8217;air. <em>Danse minimaliste,</em> dit un journaliste amusé. Rares sont les Occidentaux qui savent bouger, donner un rythme au mouvement. Des siècles de corps corsetés ne s&#8217;effacent pas par la magie des intentions &#8216;libertaires&#8217;. Que l&#8217;on croit &#8216;libertaires&#8217;.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">J’éprouve d’étranges sentiments à regarder ce défilé de stéréotypes. S’amusent-ils vraiment à se dandiner, debout les uns à côté des autres, sans réels rapports, cherchant à capter l’œil de la caméra ? Mais, le pire est encore à venir quand un monsieur d’un âge certain esquisse lui aussi des dandinements. Être dans le coup, branché ! Je ne connais rien de plus dérisoire que le mime des stéréotypes de la jeunesse. B. épelle son nom que j’oublie immédiatement, <em>— il est connu, il est de toutes les fêtes,</em> dit-elle. <em>— Manifestation politique</em>, qu’il dit&#8230; Le sentiment qu’il s’agit d’une fête octroyée aux enfants des pays riches, fête neutralisante. Peut-être aurait-il fallu se mêler à la foule pour capter et comprendre le désir d’en être, car ils se sont déplacés de partout pour être là. </span></p>
<blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>Cette parade rapporterait beaucoup d’argent à Berlin dont les caisses sont vides, </em>ne cesse de répéter B. <em>Même s</em>&#8216;il <em>faut chaque fois refaire les pelouses ravagées du Tiergarten..</em>. <em>Toute la nuit, on est réveillé par les ambulances qui conduisent à la Charité des participants comateux. Tout le monde s&#8217;en fout !</em><br />
</span></p>
</blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Je m’interroge sur ce que j’ai vu le matin, ne parvenant pas à établir un lien entre les deux parades.</span><span style="font-family:verdana,geneva;"> Nous restons sur un point d’interrogation.</span></p>
<blockquote>
<p style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;">✥</span></p>
</blockquote>
<p style="text-align:right;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Dimanche 9 juillet au matin</span></p>
<p style="text-align:right;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em><span style="color:#800000;"> Rügen, une parenthèse bucolique</span></em><br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Nous allons sur une île de la mer Baltique, à Rügen, nous nous sommes levées tôt pour éviter les trains bondés. Dans les stations, des jeunes gens dorment, le sentiment de solitude éprouvée devant la télévision, se trouve renforcé. Il est vrai que les lendemains de fête sont toujours gris, et ceux, celles, qui vont dans la même direction que nous, sont des enfants de l’ex-RDA, pas très gâtés par les lendemains que le capitalisme leur chante.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">En chemin, B. apporte une réponse à notre point d’interrogation. Elle avait écouté les nouvelles. Pour dénoncer le mercantilisme de la <em>Love Parade,</em> une contre-manifestation avait été organisée. <em>Fuckparade. </em></span><span style="font-family:verdana,geneva;">Ce que j’avais vu dans l’ex-Berlin-Est était donc cette contre-parade. Manifestement, elle avait attiré peu de monde. Trop à contre-courant. Mais, les formes de la contestation étaient-elles adaptées à son objet ? Peut-être aurait-il fallu inventer des formes de critique plus convaincantes. La parodie peut être joyeuse. Ce que j’ai vu était triste. Et attristant. <em>Haine </em>contre <em>Love mercantile </em>? L&#8217;utopie  peut-elle se contenter d’être simple négation, sans courir le risque d&#8217;être prise aux pièges de ce qu&#8217;elle dénonce ? Le look du marginal, du rocker serait-il plus authentique que celui des participants, parce que plus agressif ? Guerre des looks comme guerre d&#8217;idées ?<span style="color:#800000;"><em> [Voir P.-S. II de juillet 2011 à la fin de la page]</em></span><br />
</span></p>
<blockquote>
<p style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;">✥</span></p>
</blockquote>
<p style="text-align:right;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Thiessow, Vendredi 14 juillet 2000<br />
</span></p>
<p style="text-align:right;"><em><span style="font-family:verdana,geneva;color:#800000;">Encore et toujours le politique. L’Avant/l’Après&#8230;</span></em></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Le dimanche de notre arrivée, au restaurant, nous avons fait la connaissance d’une femme, S., une Berlinoise de l’Ouest dont le visage, la voix, le regard m’ont séduite. Elle nous avait proposé de participer à une journée sur un voilier, le propriétaire acceptant de le faire « pour trois personnes seulement ». Mais le temps est souvent capricieux sur la mer Baltique, des alternances d’éclaircies et de pluies. Le Jeudi 13 juillet, il faisait beau, nous décidons de passer la journée sur l’eau. Le propriétaire du voilier est un homme jeune qui travaille comme accessoiriste à Babelsberg, la cité du cinéma. Il parle de certains films tournés, de quelques acteurs américains, dont Colombo-Peter Falk. Il mange la moitié des mots, tant il parle vite. Je me fatigue à l’écouter.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">À un moment, la conversation vire au politique. Et le politique tourne toujours autour du socialisme réel et du capitalisme non moins réel que les Ossi ne connaissaient que par « les paquets envoyés par <em>jüte Tante, jüte Onkel </em>», comme dit le bon peuple berlinois qui découvre « une société des coudes &#8211; <em>Ellenbogengesellschaft,</em> où on ne peut faire confiance à personne ». </span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">On en vient à parler de la chute du mur. Tous l’ont vécu comme un grand moment, mais les souvenirs évoqués sont très contrastés. <em>Gemischt.</em> Le pire et le meilleur s’y côtoient.<br />
</span></p>
<blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>— </em></span><em><span style="font-family:verdana,geneva;">Les Wessi jetaient de petits paquets dans la foule, un paquet de café et deux tablettes de chocolat. Des enfants furent piétinés. </span></em><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>Comme si nous ignorions ce qu’était le café et le chocolat !</em> dit B. ricanant. </span></p>
</blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Puis, les Wessi se fatiguèrent assez vite de ces hordes qui dévalisaient les magasins, plus un fruit, plus un<em> Brötchen</em> (petit pain du petit-déjeuner) ! C’en était trop. On les pria de retourner chez eux. </span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">S. se demande si l’unification a été une bonne chose, peut-être eût-il mieux valu, dit-elle, que les Ossi organisent, eux-mêmes, des élections et changent progressivement la société. B. ajoute que l’unification aurait dû induire un changement de constitution. </span></p>
<blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>— C’est écrit dans la Constitution,</em> insiste-t-elle. <em>On a préféré faire l’économie d’une réforme de fond. </em></span></p>
</blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Nouvelle humiliation pour les contestataires ossi qui, fort de leur expérience socialiste, avaient beaucoup travaillé à l’élaboration d’une nouvelle constitution. Ils furent assez naïfs pour voter Kohl. Le reste, la grande braderie de l’Est, on connaît.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">De manière évidente, les Ossi n’aiment pas la manière dont les Wessi écrivent leur Histoire. </span></p>
<blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">— <em>J’y étais, personne n’est descendu dans la rue pour la réunification ! </em>est un leitmotiv.<br />
</span></p>
</blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Le sentiment que le plus heureux, c’est “l’ouvrier de Babelsberg”, propriétaire du voilier, qui du temps de la RDA, avait eu des difficultés à obtenir l’autorisation de naviguer. </span></p>
<blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>— Avec moi, c’était clair, ils savaient où je me tenais ! </em>disait-il, avec un geste indéfinissable tant il était porteur de significations.</span></p>
</blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">On ne refait pas l’histoire. Les Ossi disent avoir quelque avance politique sur nous, « <em>nous avons connu le socialisme réel et maintenant, nous connaissons le capitalisme réel. Une double expérience »</em>. Un quelque chose qui ressemble à de  l&#8217;amertume crispe encore les visages. Ils croyaient aux bienfaits du capitalisme, <em>ils n’ont jamais pu imaginer qu’on les mettrait si facilement au chômage,</em> l’expérience est épreuve. Certains préfèrent tirer le diable par la queue pour ne pas avoir à mendier l’aide sociale. Question de standing mental. Une manière d’affirmer sa dignité aussi.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Dans cette aigreur flotte comme un rêve d’éthique frustrée qui perdure.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Il est question de Wanderlitz, un espace protégé, dans la forêt à proximité de Berlin où les bonzes du parti, les <em>Prominenten,</em> se sont murés après le 17 juin 1953. </span></p>
<blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>— Quand le peuple ouvrit les portes de cette résidence, il fut déçu, Wanderlitz n’avait rien d’un Palais, les Prominenten ne vivaient pas dans le luxe, le moindre des PDG capitalistes était mieux logé&#8230; La télévision de l’Ouest avait beaucoup parlé de cette résidence.</em> </span></p>
</blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Le ton est ironique.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">S. dit avoir logé à l&#8217;Hôtel Cliff à Rügen où le gratin politique ossi descendait.<br />
</span></p>
<blockquote>
<p style="text-align:justify;"><em><span style="font-family:verdana,geneva;">— </span></em><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>De fait, les chambres étaient spacieuses, mais le luxe très relatif, si on le compare à celui d&#8217;un palace où descendent nos hommes politiques.</em><br />
</span></p>
</blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">L’île Vilm, à quelques kilomètres de Thiessow, fut aussi un espace sur-protégé, réservé aux vacances des <em>Prominenten.</em> Une île joyau, dit-on, depuis 1936 sous protection <em>(Naturschutz</em>), c’est une réserve des biotopes (<em>Biosphärreservat)</em>.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Je retiens au passage quelques blagues-DDR qui illustrent parfois un propos.</span></p>
<blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">KONSUM, nom des magasins de grande distribution-DDR, signifiait : <strong>K</strong>auft <strong>O</strong>hne <strong>N</strong>achzudenken <strong>S</strong>chnell <strong>U</strong>nser’n <strong>M</strong>ist = achetez sans réfléchir et vite notre camelote.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Même jeux sur SED:<br />
= <strong>S</strong>o <strong>E</strong>ndet <strong>D</strong>eutschland = ainsi finit l’Allemagne<br />
= <strong>S</strong>ich <strong>E</strong>inbilden, <strong>D</strong>ass = S’imaginer que<br />
= <strong>S</strong>o <strong>E</strong>in <strong>D</strong>reck = une telle merde</span></p>
<p><span style="font-family:verdana,geneva;">Sur <strong>G</strong>rotewohl-<strong>P</strong>ieck-<strong>U</strong>lbricht = GPU allemand</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><strong>Egon </strong>(Krenz), celui qu’on appelait aussi le Kronprinz de Honecker devenait :<strong> E</strong>in <strong>G</strong>enosse <strong>O</strong>hne <strong>N</strong>utzen = Un camarade sans utilité.</span></p>
</blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">J’aime les blagues, elles disent le regard du <a href="http://wp.me/poAik-18">trimeur</a> qui ne s’en laisse pas compter. Ce sont souvent de petites étincelles qui trahissent le feu couvant sous les cendres.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Revenues à terre, nous bavardons, d’abord à proximité du voilier, nous finissons par dîner ensemble. S. travaillait dans l&#8217;informatique, un jour elle démissionna, saturée  d&#8217;abstractions, elle avait eu « envie de s’occuper d’êtres humains ». Une beau visage, serein, des yeux bleus, très doux, mais fermes. La voix est chaude, le débit lent, elle avance quand elle parle, à pas comptés, chaque mot semble avoir été pesé. Des fils se nouent. J’aime ces rencontres qui donnent l’impression de se connaître depuis toujours, les échanges sont souples et riches. L’écouter parler  sans sentimentalisme, c&#8217;est-à-dire avec respect et lucidité, des enfants handicapés, chez qui la drogue fait aussi des ravages, me fascine.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Elle parla de son fils, gay, <em>schwul </em>disent les Allemands. Elle dit le travail sur elle-même qu&#8217;elle a dû  faire pour accepter cette “différence”. Le regret, surtout, de ne pas devenir grand-mère. Je demande d’où vient le mot <em>schwul,</em> si lourd. Personne ne peut répondre. Contrairement aux préjugés entretenus, il semble, qu’il était plus facile d’être <em>schwul</em> en RDA qu’en RFA, son fils passait souvent la frontière. Le &#8216;grand&#8217; poète, ministre de la culture, Becher, lui, allait à l&#8217;Ouest chercher jeunes garçons et drogue. Dans une voiture de l&#8217;Ouest dont les réparations coûtaient une fortune aux « prolétaires » de l&#8217;Est. Frontières permissives permettant un illusoire anonymat.<br />
</span></p>
<blockquote>
<p style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;"> *<br />
</span></p>
</blockquote>
<p style="text-align:right;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Dimanche 16 juillet 2000<br />
</span></p>
<p style="text-align:right;"><em><span style="font-family:verdana,geneva;color:#800000;">Quand le politique veut, il peut.</span></em></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Depuis maintenant une semaine, je vis dans un paradis. En septembre 1990, après les premières élections libres, ont été créés cinq Parcs nationaux. Lors de la réunification furent inclus les espaces militaires et les terrains de chasse. L’intervention énergique des Verts rendit impossible la spéculation immobilière et de nombreux projets de construction dans les bio-réserves échouèrent. Quand le politique <em>veut, il peut</em>. Le tourisme se développe, grâce aux rénovations élégantes des vieilles maisons à toit de chaume, et au déploiement de pistes cyclables reliant les villages et les villes de cure, à travers les forêts ou sur les digues.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Les biotopes sont si diversifiés qu’on n’en finit pas de découvrir formes et couleurs. Un mélange de mer, de forêts, de dunes, de plages de sable doré et doux. Des paysages tout en nuances. Des champs de blé ou de fourrage avec des bleuets, des coquelicots, de blancs œillets sauvages, minuscules, <em>Lichtnelken,</em> de fait, ils illuminent le blond des champs, et bien d’autres fleurs sauvages que je voyais quand j’étais enfant. Les coquelicots ont toujours cette même fragilité de l’éphémère qui ne supporte pas d’être cueilli.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Je suis d’une ignorance crasse, je regarde la nature avec un œil de peintre, saisie par les formes, les couleurs, leur diversité. Mais, je n’en sais rien et oublie rapidement ce qu’on m’en dit. Non par désintérêt, mais parce que je n’ai pas de structure de base pouvant absorber les connaissances nouvelles. B., elle, connaît le nom de toutes les fleurs sauvages, reconnaît les oiseaux, à leur manière de voler, de crier &#8230; J’apprends qu’il existe une grande variété de mouettes, les <em>Lachmöven, les Rauchmöwen, les Silbermöven. </em>Son savoir m’impressionne. D’où vient-il ce savoir ? </span></p>
<blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>— Du temps de la RDA, les enfants pouvaient participer à toutes sortes d’activité, l’État donnait beaucoup d’argent pour occuper les enfants “raisonnablement&#8221;- vernünftig, il existait toutes sortes de Gemeinschaften, allant de la construction d’un avion dans le Groupe-ingénieur à l’ornithologie et la protection de la nature</em>. Etc. </span></p>
</blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Vers l’âge de 9-12 ans, elle se levait à 3 heures du matin pour aller observer des aigles rares dont il existe encore quelques spécimens en Allemagne. De bons souvenirs, le professeur savait formuler des savoirs dans une formule drôle que les enfants retenaient avec facilité. Certaines des formules mimaient le cri d’un oiseau.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"> Je pense à nos banlieusards ou jeunes citadins, abandonnés à eux-mêmes, pour le profit de quelques-uns.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">B. m’entraîne souvent à regarder les couchers de soleil, il nous faut grimper vers 20.30 sur les collines. Les lacs intérieurs ressemblent à de vastes miroirs où viennent se refléter les rose-gris du ciel. J’aimerais être peintre. Le soleil se couche sur Gross-Zicker qui de loin ondule doucement sur le ciel.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"> Un paradis. Et pas seulement naturel. Humain aussi. Pas un seul <em>m’as-tu-vu,</em> étalant ses richesses, sa graisse ou ses muscles. Quelques voiliers. Un paradis, où l’on peut laisser ses affaires sur la plage, des heures durant sans risque. </span></p>
<blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>— Je viens depuis des lunes, jamais il ne m’a manqué un mark</em>, dit B. </span></p>
</blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Elle avait perdu une lanière « si pratique pour attacher des paquets sur la bicyclette » . Aujourd’hui, elle revient de la plage avec la lanière, quelqu’un l’a trouvée et posée près du l’en</span><span style="font-family:verdana,geneva;"><span style="color:#000000;">droit</span></span><span style="font-family:verdana,geneva;"> où elle a l’habitude d’installer sa petite tente. J’ai le sentiment de rêver. À Paris, voler est devenu un sport. Dans ma vieille Sorbonne où je laissais toutes mes affaires quand j’étais étudiante pour aller au restaurant universitaire ou à un cours, aujourd’hui, sur toutes les portes, les tables, des affiches mettent en garde. Se méfier à longueur de temps. C’est au Japon que j’ai compris la violence qui nous est faite. Pouvoir se promener dans une ville, le sac ouvert, pouvoir laisser son sac sur une table quand on va aux toilettes, est un luxe inappréciable qui a disparu.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">J’ai rejoint B. sur la plage FKK (<em>Frei Körper Kultur)</em>.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Je découvre l’innocence des corps nus dans un cadre naturel. </span><span style="font-family:verdana,geneva;">Je pense en riant à une phrase d’Ernst von Salomon (je crois bien ?) qui disait à une nudiste : <em>— Chérie, rhabille-toi qu’on fasse l’amour !</em> Sur la plage de Thiessow, je comprends pourquoi. La nudité &#8216;publique&#8217;  serait-elle une forme de neutralisation du sexe ?<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>Du temps de la RDA, presque toutes les plages étaient FFK,</em> me dit B. qui adore nager nue. </span><span style="font-family:verdana,geneva;">Ce qui explique peut-être que les plages FFK ne sont pas séparées des plages <em>Textil,</em> on passe de l’une à l’autre sans y prendre garde et personne ne vous chasse si vous êtes revêtu de vos “textiles”. </span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">B. évoque un souvenir. Du temps où les <em>Prominenten</em> occupaient l’île Vilm, que la zone était militarisée (le Danemark n’est pas loin), il fallait quitter les plages à 20 heures. Un jour de juillet où les journées sont longues, B. et ses amis/ies avaient oublié l’heure, autour d’un feu de bois, à manger des brochettes. À 20 heures précises, ils/elles ont vu dévaler de la forêt qui borde la plage, des policiers, fusil au poing. </span></p>
<blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>— Ausweis, bitte ! &#8211; Papiers, s’il vous plaît !</em> </span></p>
</blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Interloqués, ils/elles firent remarquer qu’on n&#8217;emportait pas ses papiers sur une plage et que de plus, ils étaient sur une plage FFK, où auraient-ils pu mettre leurs papiers ? Les soldats répétaient impassibles, comme des automates, <em>— Ausweis, bitte. </em>Il était 20 heures, ils devaient avoir quitté la plage.<em> </em><br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">L’un d’eux se décida à rompre ce dialogue de sourds et dit à voix haute : </span></p>
<blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>— Cinq personnes arrivent dans la forêt, laissez passer ! &#8211; Fünf Personen kommen noch. Frei lassen !</em><br />
</span></p>
</blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Être interpellé — nu — par des policiers armés est une situation si grotesque qu’elle ressemble à un cauchemar. Affleure une scène de <em>Nelken </em>de Pina Bausch, un homme surgissait au milieu d’un groupe de danseurs jouant comme des enfants, <em>— Passeport ! </em>disait-il, et l’on était parcouru d’un frisson. <em>Nelken </em>s’ouvrait sur un parterre d’œillets et s’achevait sur leur saccage.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Au retour, en désignant les vieilles maisons de Thiessow, rénovée, B. commente les changements : </span></p>
<blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>— C’était gris, triste, maintenant les maisons sont blanches, éclatantes, les chemins asphaltés et nombreux. Avant, il n’y avait rien comme à Berlin, tu te rappelles ? Pas même du poisson ! </em></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">— <em>Que faisaient-ils du poisson pêché ? </em></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>— À l’exportation peut-être.</em> </span></p>
</blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Le bon peuple pouvait donc manger des petits-pains subventionnés et donc dérisoirement bon marché <em>- spottbillig,</em> mais pas de poissons pêchés dans les eaux de la Baltique.</span></p>
<blockquote>
<p style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;"> *<br />
</span></p>
</blockquote>
<p style="text-align:right;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Lundi 17 juillet 2000</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Nouveau coucher de soleil. </span><span style="font-family:verdana,geneva;">Quelques nuages voilent le rougeoiement. </span><span style="font-family:verdana,geneva;">Le vent s’est levé, nous gelons. Au point d’observation, deux hommes, une femme étaient déjà installés. À l’accent, des Berlinois. <em>Ils font du camping sous tente.</em> J’apprends que les Thiessowiens, après avoir beaucoup prié, ont réussi à édifier une chapelle, en partie financée par le régime communiste. D’où son nom : <em>Jesus siegt. Jésus vainc. </em>Je crois à une plaisanterie, mais non, elle s&#8217;appelle bien <em>Jesus siegt. </em> </span></p>
<blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>— Ils ont une jolie chapelle bleue, mais point de pasteur.</em> </span></p>
</blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Klein-Zicker aussi a voulu son temple, puisque Gross-Zicker avait le sien. Sur une superficie réduite, trois lieux de culte donc, à deux, trois kilomètres au plus, les uns des autres. Sous régime communiste. Je ris. Le ton de l’historien m’amuse. </span></p>
<blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>— Faut bien remercier le bon Dieu pour un si beau paysage et d’aussi beaux couchers de soleil,</em> dit-il pince-sans-rire.<br />
</span></p>
</blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">À 21 h 35, le soleil a disparu. <em>Pünktlich.</em> À l’heure. Il me tend sa montre pour que je juge de la ponctualité solaire. </span></p>
<blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>— Un soleil allemand ? </em> dis-je. </span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>— </em></span><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>Ou politesse des rois ?</em> rétorque-t-il.<br />
</span></p>
<p style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;"> *<br />
</span></p>
</blockquote>
<p style="text-align:right;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Mardi 18 juillet 2000<br />
</span></p>
<p style="text-align:right;"><em><span style="font-family:verdana,geneva;color:#800000;"><em>Sellin ou la symétrie surréaliste </em></span></em></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Longue randonnée. De villages en villages, nous sommes arrivées à Sellin par des chemins forestiers. Sur le chemin, des tapis de myrtilles s’offrent aux cyclistes qui daignent s’arrêter. B. en cueille un plein saladier. Je déguste quelques framboises et cueille un champignon. Une dame s’arrête et me dit en riant : <em>— Vous avez là votre dîner,</em> <em>Abendbrot</em>. Le champignon est noble, j’allais le jeter. </span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Sellin est une ville de cure, jolie, adjectif bizarre, mais je n&#8217;en trouve pas d&#8217;autres. Oui, jolie ! Les maisons aux façades si caractéristiques des villes de cure sur la Baltique, ont été rénovées. </span></p>
<blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em><em>— Du temps de la RDA, c’était à l’abandon, délabré, triste&#8230;<br />
</em></em></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em><em>— Pourquoi ? </em></em></span></p>
</blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Elle répond par un haussement d&#8217;épaules. </span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">J’ai du mal à comprendre cette culture du gris, cette culture du manque, de la frustration dans les régimes communistes. Seulement un problème d’argent ? Je me pose souvent des tas de questions naïves.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"> Il existe pourtant de belles pages de Marx sur le devenir humain à travers le développement des sens, dont le sens esthétique, consubstantiel à l’espèce sapiens, si on en juge par les outils à la fois fonctionnels et beaux que nous ont laissés les préhistoriques. Pourquoi avoir négligé cet aspect de la vie ? Pourquoi se contenter de produire du fonctionnel sans esthétique ? Tandis que j’écris, je suis assise sur un fauteuil-DDR, le tissu est d’un jaune moutarde indéfinissable et les bras sont recouverts d’une sorte de skai d’une couleur tout aussi indéfinissable, un violet tirant vers le lie-de-vin. L’association de ces deux couleurs donne au fauteuil une laideur fade. Et de plus, il est si difficile à déplacer avec son pied palmé, malgré ces allures de fauteuil de bureau, qu&#8217;il me faut déplacer la table quand je me lève ou m’assieds ! </span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Brecht se demandait pourquoi, quand on construisait des maisons, fabriquait des objets de la vie quotidienne, n’interrogeait-on pas le peuple pour connaître ses désirs. </span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Il aimait à parler des objets, des meubles anciens, façonnés par des artisans, à la fois fonctionnels et beaux. John Fuegi, qui verra dans ce goût pour l’objet artisanal, une perversion de bourgeois argenté, manque sa dimension politique. L’internationale des puritains ignore les frontières.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"> Je savais, pour l’avoir vu chez des paysans pauvres, que le désir d’améliorer son environnement est très vif, à chaque rentrée d’argent, on rénovait, modernisait, embellissait. Le mépris du “luxe”  (notion relative) n’est pas politique, il est puritain. Pis, un puritanisme de frustré. Ou de nanti.</span></p>
<blockquote>
<p style="text-align:center;"><strong><em>*</em></strong></p>
</blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em><em>J</em>e dois</em> voir le pont de Sellin construit sur la mer. <em>Du sollst ! </em>est un verbe qui revient souvent dans le langage ossi. Il n’est pas invitation-à, mais obligation. Comme le <em>wir wollen, nous voulons,</em> un collectif pour vous inviter à faire quelque chose, qui n’est en fait que l’expression de la volonté de l’initiateur. Avec une valeur de futur. L’hystérie feutrée de la maîtrise de l’autre a trouvé ses formes langagières.</span><span style="font-family:verdana,geneva;"> Une blague-DDR s’en amuse :</span></p>
<blockquote><p><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>L’institutrice :<br />
- Chers élèves, <em>nous allons (wir wollen) </em>représenter Guillaume Tell.<br />
Intervention de Paul :<br />
- Et où <em>devons-nous (sollen wir</em>) aller chercher la pomme ?</em></span></p>
<p style="text-align:justify;">
</blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Arrivée au but, j’éclate de rire. Mon regard était tombé sur des rangs de corbeilles de plage, bleues ou blanches, en ordre de marche militaire ! Un alignement strict.</span></p>
<blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em><em>— Voilà bien les Allemands ! </em></em>dit B. invitée à regarder.</span></p>
</blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">La plage donne l’impression d’avoir été repassée. Étrange. Personne ne la foule. Sur le pont de Sellin, nous visitons le restaurant, reconstruit après un incendie et meublé en Jugendstil. Je n’aime pas. Trop tarabiscoté. Mais, je contemple longuement les deux aquariums avec d’étranges poissons. Un foisonnement de couleurs, de formes indescriptibles. Trois d’entre eux ont l’air de clowns qui auraient enfilé un pyjama unijambiste, vivement coloré par une large bande d’un blanc éclatant qui alterne avec une bande d’un orange franc et vif. De minuscules poissons d’un bleu de bleuet, avec une queue blanche qui semble rapportée, surgissent des mini-rochers. C’est beau à gober. Une sensation d’extrême fragilité comme les coquelicots.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Quand nous sortons du restaurant, je suis saisie par la symétrie de la scénographie, un vrai décor de théâtre, l’alignement des corbeilles de plage disait l’esprit du lieu. De chaque côté des escaliers de bois, abrupts, qui conduisent sur le pont, deux pentes de même forme et de même surface au centimètre près, recouvertes de mousses vigoureuses. Au bout du pont, le restaurant étale sa façade, de manière symétrique, exactement perpendiculaire au pont et aux escaliers. Dans ce décor, des corbeilles en ordre dispersé auraient fait désordre. Il est vrai que  le temps est gris, agité par le vent. Presque une toile surréaliste. Rêve ou cauchemar de symétrie ?</span><em><span style="font-family:verdana,geneva;"><br />
</span></em></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">On se promène ensuite dans la ville, sur les traces de Walter Benjamin, Sellin était un lieu fréquenté par la bourgeoisie berlinoise. B. avance, hésite souvent, reconnaît avec peine certains bâtiments.</span></p>
<blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em><em>— La</em></em></span><span style="font-family:verdana,geneva;"><em> rénovation change tout</em>, dit-elle. <em>Ici, </em>(devant un très bel hôtel <em>Haus Sonneck</em>, au blanc si éclatant qu&#8217;il en devient agressif),<em> il y avait une baraque blanche, Pizza King qui vendait pizza et glaces. La villa offrait une façade délabrée, sale&#8230; les antennes sur le toit ont disparu&#8230; la structure de la façade a changé, sur l&#8217;aile droite, dans ma mémoire, les fenêtres des étages 2 et 3 étaient rectangulaires&#8230;<br />
</em></span></p>
</blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Elle cherche à se souvenir. Elle se demande si l&#8217;aile gauche du bâtiment avait des balcons. Probablement, car les balcons caractérisent l&#8217;architecture des  grandes maisons dans cette région. Je regrette de ne pas partager sa mémoire des lieux, je ne peux pas comparer l&#8217;Avant/l&#8217;Après. Je la console, en lui disant que d&#8217;une manière générale, la mémoire des façades, des espaces urbains est volatile, le nouveau effaçant très rapidement l&#8217;ancien. Pourquoi ? </span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Visiblement, les changements ravissent le regard, mais troublent des images intérieures, défont des souvenirs&#8230; Deux mondes s&#8217;affrontent et les villas de Sellin en deviennent paraboliques, des métonymies </span><span style="font-family:verdana,geneva;">de la pénurie partagée d&#8217;avant et </span><span style="font-family:verdana,geneva;">de la richesse insolente non partageable de maintenant. </span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Elle dit brusquement :</span></p>
<blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em><em>— </em></em></span><em><span style="font-family:verdana,geneva;">À Berlin lors de la chute du mur, les Ossi ressemblaient à des zombis  qui regardaient avec une curiosité  de voyeur les vitrines des magasins&#8230; J&#8217;ai pris des photos, tu verras ces regards étranges&#8230; oui, du voyeurisme !</span></em></p>
</blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Puis, elle se tut. Un long temps.<br />
</span></p>
<p style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><strong>*</strong><br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">À Baabe, j’achetai un livre chez un brocanteur, sur les <em>Voyages des chercheurs allemands</em> en Amérique du Sud au XIXe siècle. Des lettres de Humboldt, entre autres. Je remarque une pince étrange, j’en demande l’usage, le brocanteur me dit avec un petit rire et un claquement de langue : </span></p>
<blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>— <em>C’est une pince bien particulière&#8230; </em>(pause)<em> une pince à castrer ! </em></em></span></p>
</blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Je ne comprends pas immédiatement. </span></p>
<blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>— <em>Ja ! pour les animaux, chiens, chats&#8230;</em> </em></span></p>
</blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Je la repose. Quand je sors du magasin, arrive le <em>Rasender Roland,</em> (il faut rouler les deux r). Le Frénétique Roland est un petit tortillard qui crache la vapeur avec un bruit de sirène. J’avais entendu le <em>Rasender Roland </em>dans la forêt, mais je ne l’avais pas encore vu. Il relie les 13 bourgs principaux de l’île de Rügen en prenant son temps, 30 km à l’heure. Un jouet pour les enfants de Gargantua qui cueillent en route des Lilliputiens, qu’ils entassent serrés dans les trois wagons. Les bicyclettes sont plus à l’aise dans le vaste wagon qui leur est réservé. La locomotive est noire, les 3 wagons pour passagers sont verts, le wagon pour bicyclettes rouge.<em><br />
</em></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">D’autres sapiens qui préfèrent la voiture, forment de longues files indiennes. Une odeur d’essence me saute au nez. Retour à Thiessow par les chemins forestiers.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Fourbue. Une vingtaine de kilomètres à bicyclette.</span></p>
<blockquote>
<p style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>*</em></span></p>
</blockquote>
<p style="text-align:right;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Jeudi 20 juillet 2000 <em><br />
</em></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Temps gris, crachin en continue. <em>Sprühregen</em>, disent les Allemands. Vents vigoureux qui obligent à bicyclette à livrer un combat musclé.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Anniversaire de l’attentat contre Hitler. Les journaux y consacrent quelques lignes. Hitler aurait regardé plusieurs fois l’exécution filmée des comploteurs, qui n’auraient pas été pendus, mais lentement garrottés. Étouffement lent et jouissance au spectacle de l’étouffement. Vrai ou simple rumeur ?<em><br />
</em></span></p>
<blockquote>
<p style="text-align:center;">✥</p>
</blockquote>
<p style="text-align:right;"><span style="color:#800000;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>1932, Clara Zedkine et le souffleur<br />
</em></span></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Longue conversation avec B. Elle parle si bien de son travail radiophonique, de son travail sur les sons, leur possible manipulation par les nouvelles techniques que je peux l’écouter des heures durant. Pour le Feature sur le Reichstag, un documentaire radiophonique, elle a travaillé sur des archives sonores. En “clarifiant” le discours de Clara Zedkine, elle découvrit un murmure tenace ; de fait, une seconde voix, celle du souffleur, soutenait la très vieille dame, malade et soumise ce jour-là, à une dure épreuve. Elle avait l’ingrate mission, en tant que doyenne d’âge, non seulement d’ouvrir la séance du Reichstag du 30 août 1932, au moment où le NSDAP avait obtenu aux élections de juillet 1932, 37,3 % des suffrages (soit 13,7 millions), mais aussi d’introduire le Premier ministre de Prusse — Joseph Goebbels — comme Président du Reichstag, un des douze élus du Parti national-socialiste ouvrier allemand, aux élections du 20 mai 1928. La République de Weimar se mourait à bout de souffle, le Nouvel Ordre arrivait. Vociférant. On comprend que Clara Zedkine ait eu besoin d’un souffleur. Elle meurt peu après à Moscou, le 20 juin 1933.</span></p>
<blockquote>
<p style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em> </em>✥<em><br />
</em></span></p>
</blockquote>
<p style="text-align:right;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em> </em>Dimanche 23 juillet 2000<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Samedi 22, nous avons quitté Thiessow pour Berlin. Le retour est irritant, nous n’étions jamais sûres que les cars accepteraient nos bicyclettes. Le car Thiessow-Bergen est  en surchage, le chauffeur refuse d’ouvrir le coffre à bagages, un groupe de jeunes gens entassent leurs sacs à dos, qui sont de véritables maisons ambulantes, autour des bicyclettes. On étouffe. Tout le monde prend son mal en patience. Les chauffeurs sont des chauffeurs, ils ne sont pas payés pour s’occuper des bagages, m’avait dit un Grassois, conducteur d’autobus. Ça résiste aussi chez les ex-DDR, à ce qu’il semble. Petite revanche d&#8217;un Ossi sur des Wessi en vacances ?</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em> </em><br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Je suis heureuse de me retrouver, seule, dans la chambre de l’Hôtel Allegra, rue Albrecht. Je parcours les articles de journaux, que j&#8217;avais emportés de Thiessen. Un visage m&#8217;arrête. Une belle tête occupe le centre d&#8217;une page du <em>Tagespiegel</em>, celle d&#8217;Imo Moszkowicz*, à la date du 23 juillet 2000. Je lis l&#8217;interview menée par  Thomas Lackmann. Une histoire de Juifs de l&#8217;Est, russo-polonais, père cordonnier qui émigre seul en Argentine, en 1938, qui tarde à faire venir sa famille, malgré les lettres pressantes de son fils Imo. La mère d&#8217;Imo, les six soeurs d&#8217;Imo meurent à Auschwitz. Lui en sort à l&#8217;âge de 20 ans. Survie qui éclaire </span><span style="font-family:verdana,geneva;"> le titre énigmatique  de l&#8217;interview : « <em>Für mich ist ein anderer gestorben</em>-<em> Pour moi, un autre est mort </em>». Un grec malade a  pris sa place dans la chaîne de mort. Le <em>für mich</em> en allemand est lourd de significations et de culpabilité. C&#8217;est une adresse ciblée<em> à/pour</em> quelqu&#8217;un. Un échange de nom en faveur de.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">L&#8217;interview porte principalement sur son travail de metteur en scène, avec quelques flashs sur le passé, l&#8217;intéressé dit éviter d&#8217;ouvrir « les écluses de la mémoire ». Ouvertures toujours coûteuses en temps de vie (<em>Lebenszeit</em>). Le choix des pièces dit l&#8217;interrogation sur le pouvoir : <em>Torquato Tasso</em> de Goethe ; Le <em>Stellvertreter</em> de Rolf Hochhuth à Francfort, qui explorait la complicité de l&#8217;Église catholique à travers le personnage du pape Pie XII ;  Le temps des innocents &#8211; <em>Die Zeit der Schuldlosen </em>de Siegfried Lenz  (1969) en Israël. Texte qui valut à l&#8217;auteur le Prix de la ville de Brême.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">L&#8217;interview s&#8217;achève sur un souvenir douloureux : il a revu son père à Buenos Aires, qui ne le reconnaît pas, et relu les lettres écrites du temps des dangers nazis. <em>Bitter</em>. Amer. Terriblement-<em>ungeheuer.</em></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Une enfance et une adolescence ravagées, une vie d&#8217;adulte patiemment construite.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><br />
</span></p>
<blockquote>
<p style="text-align:right;"><span style="font-family:verdana,geneva;">*Auteur de <em>Der grauende Morgen- Un matin gris </em>(devenant gris), paru en 1996.</span></p>
<p style="text-align:right;">
</blockquote>
<blockquote>
<p style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;">✥<em><br />
</em></span></p>
</blockquote>
<p style="text-align:right;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Lundi 24 &#8211; mercredi 26 juillet 2000<br />
</span></p>
<p style="text-align:right;"><span style="color:#800000;"><em><em><span style="font-family:verdana,geneva;"> Berlin, tourisme historique</span></em></em></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Je recommence à déambuler avec bonheur dans Berlin. J’explore à nouveau mon périmètre d’observation, le quartier autour du Berliner.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Les changements urbains me passionnent, ils disent le politique, ce qui l’anime, ses stratégies plus ou moins secrètes, ses priorités non avouées, ce qu’il respecte, ce qu’il ne respecte pas ou plus, ce qui se profile&#8230; La sébastopolisation progressive d’une bonne partie du Quartier Latin disait la politique urbaine menée par l’équipe RPR de l’Hôtel de ville, la volonté de neutraliser le Quartier latin, trop turbulent. Le rétrécissement intensif des trottoirs parisiens au profit de la voiture rendant obsolètes, non seulement le flâneur parisien, mais aussi la mère de famille et sa voiture d’enfants, témoignait de choix de société qui démentaient le discours officiel. Les changements survenus dans le XXe, autour des rues Villiers de l’Isle Adam, Orfila, de Chine, en vingt ans, disent la disparition dans Paris, des lieux d’habitation et des lieux de travail. Entre autres choses. En 1972, quand j’emménageai, de petites usines (boutons, chaussures, décors de théâtre) commençaient à fermer leurs portes. Elles furent lentement remplacées par des immeubles dont le standing allait croissant. Ailleurs, la spéculation immobilière chassait les petites gens vers la périphérie, souvent trop âgés pour lutter. Les changements de propriétaires sont instructifs, qui révèlent dans quel sens va l’occupation du sol. Rue Mouffetard, je me souviens avoir rencontré dans un café, une femme qui se battait contre l’idée que seuls les riches pourraient habiter le centre de Paris. Aujourd&#8217;hui, le rue Mouffetard est devenue une rue inhabitable, livrée aux enseignes hideuses et aux trafics. Les touristes croient y flairer « le charme parisien ».<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">D’où mon intérêt pour ce Berlin qui se métamorphose à vue d’œil, dans la courte durée. Phénomène rare pour une ville. Mais, QUI rénove et pour QUI ?</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">J’explore la rue Reinhardt, entrevue le jour de la <em>Love Parade,</em> elle a beaucoup changé, de nouveaux bâtiments, dont un qui m’intrigue, la grille est ouverte, je pénètre pour regarder le bâtiment de la cour intérieure. Impressionnant de modernité glacée. Je découvre des caméras de surveillance, en sortant, je cherche l’enseigne, c’est le siège du FDP (Libéraux), un parti riche, très riche, me dira D. à qui je parle de ce bâtiment sur-protégé. Le <em>Deutsches Theater</em> est toujours à sa place, et le vieux Bunker aussi. Je me suis habituée à sa présence, une sorte de point de repère. On aimerait y pénétrer, pour voir. Quel architecte lui donnera forme civile ? La partie de la rue Reinhardt à proximité de la rue Friedrich a peu changé, le restaurant (a-t-il toujours été italien ?), les petits commerces sont les mêmes, la petite teinturerie, un magasin de réparation de vieux appareils (tourne-disque), mais aussi de bicyclettes, le fleuriste, en face, le bouquiniste Volapück, installé depuis trois ans, me donnent le sentiment d’être sur un territoire familier, malgré les changements. Dans ce petit périmètre avaient habité des comédiens du Berliner. Les immeubles ont été rénovés, les comédiens ont déménagé. La rue est devenue trop cher.<em><br />
</em></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Dans la rue Albrecht, j’avais entrevue un ensemble d’immeubles nouvellement construits, avec trois cours intérieurs dans la tradition berlinoise, le <span style="color:#800000;">Prinz-Albrecht-Karree <span style="color:#000000;">(le soulignement est suspens qui s&#8217;éclaire dans le post-criptum parisien).</span></span> J’y pénètre. Un luxe sobre. Je me promets de demander le prix des loyers. Mais pourquoi cette référence à un Prince, Prinz Albrecht ? Les aristocrates sont à la mode et redorent les blasons ternis ou en donnent à ceux qui n’en ont jamais eus. À Thiessow aussi, un hôtel de luxe et de cure marine portait un nom de prince russe.<em><br />
</em></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">La profondeur du &#8216;Carré&#8217; m’étonne. Sur la rue, je me souviens, se trouvait un vieux restaurant (Stube), que j’ai toujours vu fermé, suivi de quelque chose qui ressemblait à un baraquement où, en 1998, j’achetais de la papeterie, de la ficelle pour mes paquets de livres.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Le restaurant <em>Ständige Vertretung </em>au coin de la rue Albrecht est devenu une attraction touristique, le soir, toutes les tables sont occupées. Hélas ! pour les anciens clients dont j’étais en 1998. On y mangeait correctement. Aujourd’hui, on s’y frotterait aux politiques et/ou au personnel qui officient à trois pas, le Reichstag étant à portée de main.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>Ständige Vertretung,</em> enseigne énigmatique pour un restaurant. Du détail historique </span><span style="font-family:verdana,geneva;">ironiquement bavard. Officiellement, l’Allemagne de l’Ouest ne pouvait pas se permettre d’avoir pignon sur rue en RDA, c’est-à-dire une Ambassade. La représentation diplomatique de la <em>Bundesrepublik</em> fut donc nommée <em>Ständige Vertretung</em> &#8211; <em>Mission (ou Représentation) permanente.</em> Après les accords d’Helsinski, signés par la RDA, qui autorisaient les citoyens à se déplacer comme ils l’entendaient, des citoyens de la RDA occupèrent la <em>Ständige Vertretung,</em> pour exiger l’application des accords. La RFA a dû négocier la liberté des occupants. Une source inespérée de devises.<em><br />
</em></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">En gardant ironiquement ces jeux euphémiques de langage, le restaurant garde la mémoire d’une Histoire percluse de contradictions. Comme toutes les Histoires nationales.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">En février 1998, avant le déménagement de Bonn, on y fêtait le carnaval sur le mode rhénan, c’est-à-dire catholique. Les riverains protestèrent et la fête se déplaça.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">La boulangerie artisanale mitoyenne du restaurant a mis la clé sous la porte. Un Café a pris la place de l’ancienne boulangerie, on peut y lire la presse internationale et amortir le prix de son café qui, de plus, est de bonne qualité.<em><br />
</em></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em> </em>Ganymed, le restaurant attenant au Berliner, fermé en 1998, a rouvert ses portes. Du temps de la RDA, c’était un restaurant coté. Un jour de grande faim, j’étais entrée dans le temple. Le restaurant était vide, je pris place. Au bout de quelques minutes apparut un Herr Ober. <em>Je devais attendre qu’on me place, </em>dit-il, sans grande aménité du haut de son blanc tablier. Le ton me déplut, il me rappelait le ton de la police des frontières, je ressortis. Illico. <em>So was,</em> dit-il dans mon dos ! Je n’ai donc jamais su quel était son niveau culinaire. Le soir de notre retour de Rügen, nous y avions dîné. La poularde “élevée au maïs” était goûteuse, mais les nouilles servies étaient un petit scandale. Du moins pour une fille de macaroni ! Du papier mâché. De ces nouilles industrielles, indéfinissables, livrées sous forme de pâte dont on fait des filaments au dernier moment. B. a livré une assiette soigneusement nettoyée, elle semblait avoir apprécié.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">En Allemagne, je me perçois de plus en plus comme une handicapée du goût, un palais éduqué par une cuisine paysanne, du vin fait maison, des légumes frais qui n’étaient jamais passés par le frigidaire, du poulet musclé&#8230; La restauration est nettement moins chère qu’en France, le service a du niveau, mais la cuisine, <em>dio mio</em> ! Je me demande même s’il existe encore des cuisiniers dans les cuisines. Même les saucisses ne peuvent plus se manger n’importe où. C’est dire. Quand je m’en plains, on essaie d’expliquer ce manque de culture culinaire par la pauvreté allemande dans le passé. Je refuse l’argument. Les raviolis faits maison sont un plat de pauvres, avec à peine 200 grammes de chair à saucisses, des feuilles de bette, un œuf, un peu de farine et de l’eau, et beaucoup, beaucoup de main d’œuvre, on nourrit une énorme famille. Pauvres, mais imaginatifs. Le couscous appartient aussi à cette tradition culinaire du pauvre. Et la cuisine populaire chinoise, coupant menu un petit morceau de viande, poulet&#8230; pour que toute la famille puisse en connaître le goût, aussi. Ma mère trouvait des parades à la pénurie, souvent étonnantes. Quant à son art d’accommoder les restes de la semaine, il relevait de l’Ordre du mérite ! Le palais ne reconnaissait plus rien, mais c’était savoureux. Une imagination concrète, empirique, inventive. De l’histoire de bonnes femmes qui nourrissent avec peu d’argent. Une culture du goût, et donc quelque part du bien-être du corps. Au quotidien. Un quelque chose qui joue un rôle essentiel dans la transmission des valeurs. Et qui commence à se perdre en France aussi. À en juger par la restauration.<em><br />
</em></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">J’abandonne mon périmètre préféré pour aller visiter le petit Musée du Checkpoint Charlie, « le légendaire poste de contrôle allié », disent les dépliants pour touristes. Je descends le fragment de la rue Friedrich que j’aime peu, une modernité sans caractère. À l’angle de l’avenue <em>Unter den Linden,</em> je croise le fantôme de Jules Laforgue, lecteur français de l’impératrice Augusta, épouse de Gullaume Ier. Le malheureux Parisien traînait un ennui épique. Je me serine,</span></p>
<blockquote>
<p style="text-align:center;"><em><em><span style="font-family:verdana,geneva;">C’est d’un’ maladie d’ cœur<br />
Qu’est mort ’, m’a dit l’ docteur,<br />
Tir-lan-laire !<br />
Ma pauvr’ mère ;</span></em></em></p>
<p style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>*</em></span></p>
<p style="text-align:center;"><em><em><span style="font-family:verdana,geneva;">Il était un roi de Thulé,<br />
Immaculé,<br />
Qui loin des Jupes et des choses,<br />
Pleurait sur la métempsychose<br />
Des lys en roses,<br />
Et quel palais !</span></em></em></p>
<p style="text-align:center;">*</p>
</blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Un léger engorgement à l’entrée du Musée. Beaucoup d’américains. Je traverse assez vite les salles trop étroites.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">J’admire l’inventivité des sapiens quand ils décident de faire la nique au pouvoir et de passer un mur qui se voulait infranchissable. De la montgolfière à l’astucieux système de valises où se cache une jeune fille dont un Berlinois de l’Ouest est amoureux, en passant par les rouleaux de câbles, la voiture blindée, etc., ils ne cessèrent de déjouer la surveillance policière, toujours se perfectionnant. La fuite comme défi sportif et politique. Quelques-uns, blessés, moururent exsangues. Sans aide. D’autres furent arrêtés. Parfois, rachetés par la RFA.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Les toiles exposées sont faibles, aucune n&#8217;arrête le regard pour dire le sinistre de la réalité qu’on vient de voir. L’événement était-il trop gris pour pouvoir passer dans l’art ? Ou le choix, limité ?<em><br />
</em></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Quand je sors, j’aperçois un homme jeune, accroupi au milieu de la rue, bloquant la circulation et photographiant un copain sous la photographie du soldat américain accroché au mat symbolique, mémoire de la division. Au dos, une autre photo, celle d’un soldat russe. Les automobilistes allemands généralement impatients, attendent. <em>Thank’s !</em> dira-t-il, avec un fort accent américain.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Existe-t-il en Amérique, un Musée sur le FBI, la CIA ?</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Il m’arrive de me rêver gagnant au Loto. Si je gagnais, je créerais une Fondation où j’organiserais des colloques, des expositions sur les méthodes de toutes les polices politiques. Et leurs effets sur la vie des victimes. Une sorte de musée comparatif. On y analyserait comment les fins des différentes polices politiques sanctifient les moyens, comme on dit en allemand. On se demanderait en quoi les méthodes de la Stasi, du KGB diffèrent des méthodes du FBI&#8230; Il m’arrive même de me demander, c’est une hypothèse de travail parmi d’autres, si, par comparaison, les méthodes de la Stasi — et ses petits pots d’odeurs que l’on peut voir dans toutes les expositions historiques à Berlin — ne paraîtraient pas un peu artisanales&#8230;<em><br />
</em></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em> </em>La section <em>Victimes-de</em>, analyserait les effets de ces méthodes sur la vie des citoyens ordinaires. Une autre comptabiliserait l’argent englouti dans <em>ladite </em>collecte d’informations&#8230; Etc. Une manière de penser le passé et le présent de toutes les formes de pouvoir des plus totalitaires aux plus démocratiques.<em><br />
</em></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">La grande Amérique ayant ouvert aux chercheurs des pans entiers d’archives du FBI, de la CIA, on aurait de quoi faire. Ce qu’on commence à entrevoir est alléchant. <a href="http://fpbw.wordpress.com/category/alfred-kantorowicz/j-edgar-hoover/">J. Edgar Hoover,</a> ce chef du FBI qui a longtemps fait trembler les vertueux politiques, avait (entre autres choses) un goût pervers pour les détails intimes croustillants. Le Président Johnson aimait tant ces dossiers qu’il fera voter une loi pour maintenir Hoover au-delà de l’âge de la retraite. Même les amours téléphoniques de Brecht et Ruth Berlau ont été écoutées, aux frais du contribuable américain. Et celles moins platoniques de Sénateurs, Présidents, dont les ébats du beau John Kennedy avec des call girls. Ces dossiers permettaient tous les chantages dans un pays hypocritement puritain. Les mafias s’en amusaient. Avec raison. <em>Je te tiens, tu me tiens, il tient, nous nous tenons, vous vous tenez, ils se tiennent.</em> La conjugaison du verbe pourraient inspirer une jolie ronde de personnages janussiens, à un nouvel George Grosz. Bref, du travail pour les chercheurs, les historiens, les artistes&#8230; pour des décennies.<em><br />
</em></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Mais je ne sais pas jouer au Loto ! Chaque camp peut donc continuer à diaboliser les méthodes des autres. La France (de </span><span style="font-family:verdana,geneva;"><span style="color:#000000;">droite</span></span><span style="font-family:verdana,geneva;"> et de gauche) peut continuer à garder ses cadavres exquis dans des Archives fermement scellées. Démocratiquement scellées.<em><br />
</em></span></p>
<blockquote>
<p style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em> </em>✥</span></p>
</blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Un souvenir désagréable m’a rattrapée à la sortie du musée. Aux Archives-Brecht, le travail se fait sur des photocopies, mais je demandais toujours à voir les originaux. Quand je voulus consulter l’original de la Première version de <em>L’opéra de quat’sous </em>qui avait appartenu à Erich Engel, metteur en scène de la pièce en 1928, je me heurtai à une série d’obstacles, tous plus agaçants les uns que les autres. Et incompréhensibles. Il me fallut même obtenir l’autorisation de Mme Engel qui habitait à Berlin-Ouest, et dont personne ne connaissait l’adresse. Mais, je suis obstinée, les obstacles me stimulant, je vins à bout des résistances que je ne comprenais pas. Je me demande, aujourd&#8217;hui, si cet entêtement n&#8217;a pas été jugé suspect.<em><br />
</em></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em> </em>Quand j’obtins l’autorisation, je me rendis à l’adresse indiquée. À l’entrée, un fonctionnaire en uniforme me demanda de déposer mon passeport. Je fus conduite dans une petite pièce nue, avec une seule table et une seule chaise. La fenêtre était grillagée, elle donnait directement sur le Mur. En attendant le document, je regardais le dispositif : le Mur, les barbelés, la terre meuble. Sinistre. Je me souviens encore du malaise éprouvé. J’avais le sentiment d’être dans une cellule, enfermée. J’avais emporté un petit appareil avec lequel, je pensais photographier les pages qui m’intéressaient. Je n’ai évidemment pas osé sortir l’appareil de mon sac. Auto-censure. Il m’a fallu une bonne demi-heure, avant de parvenir à me concentrer sur le document. Puis, lentement, je parvins à oublier le cadre et à travailler. Avec une attention redoublée, pour ne pas avoir à revenir. Mme Ramthun à qui j&#8217;avais signalé quelques écarts significatifs entre la version photocopiée et l&#8217;original, trouva là un prétexte pour déplacer le document aux Archives-Brecht, j’ai donc pu continuer à travailler sur la belle table en bois massif de Brecht. Loin du Mur.<em><br />
</em></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em> </em>Je ne suis passée qu’une seule fois par le Checkpoint Charlie, un soir à “00.17”, alors que j’aurais dû sortir à 00 heure, et pas une minute de plus. On me garda environ 3/4 d’heure, tandis qu’on procédait à des vérifications ou faisait semblant. Un autre souvenir pénible.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"> Une sale histoire, ce Mur. Mais, je n’aime pas la manière dont les Wessi en parlent, la manière dont ils font son Histoire. Une Histoire trop simple. Des Allemands de l’Est, non plus, n’aiment pas la manière wessi d’en parler. Un discours de vainqueurs qui oublient les ratés de la “démocratie” allemande. Les provocations. Les 4 mark-DDR pour un 1 DM qui permettait de rafler le peu de marchandises dont disposaient les Berlinois de l’Est, en particulier les cuirs importés de Pologne et de très belle qualité. Entre autres exemples. Des détails, bien sûr ! Comme les millions de DM de sabotage dont se vantait  la RFA. Ce Mur reste un symbole fort de la guerre froide et ses surenchères. Je continue à penser que ce n’est pas la chute du Mur qui marque la victoire du capitalisme, mais sa construction.</span></p>
<p style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;"> ✥</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Le lendemain, je décidai de me promener sur la Spree, j’ai donc pris un des bateaux qui propose une visite des ponts de Berlin. L’accompagnatrice est une Berlinoise qui connaît sa ville — et l’Histoire allemande. Des paysages urbains très contrastés défilent. On commence par passer devant d’anciennes usines en ruines, associées à des blocs d’habitation, <em>— On a cherché à cacher l’industrie, on habitait devant et on travaillait derrière,</em> dit-elle. On passe devant les ruines d’un pont que les Allemands eux-mêmes ont fait sauter pour empêcher l’avancée des Russes ! Le pont devait être large et puissant si on en juge par les immenses assises de pierres qui, de part et d’autre de la Spree, sont là comme des témoins accusateurs. Paris, privé de ses ponts de pierres, est-il pensable ?<em><br />
</em></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Le bateau passe sous un petit pont métallique récent, sur le Landwehrkanal, la Berlinoise nous désigne le lieu où ont été retrouvés le corps de Rosa Lux, le crâne défoncé à coups de crosse, et celui de Karl Liebknecht. Par un soldat, Bunge et un lieutenant, Souchon, <em>— Also Militär &#8211; Du militaire donc. </em>Elle insiste, ce n’est qu’en 1985 que Berlin-Ouest accepte sous la pression des Verts, la construction de ce mémorial, il a été inauguré le 17 décembre 1987. <em>— Une longue histoire</em>, dit-elle.<em><br />
</em></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Je la soupçonne de sympathie, tandis qu’elle parlait, je regardais attentivement les co-voyageurs, des seniors, ils écoutaient, me semble-t-il, avec bienveillance. Certains opinaient.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Nous passons devant le bâtiment où fut préparé le complot contre Hitler en juillet 1944, Bendlerstrasse, siège du Haut Commandement militaire. Un complot tardif d’officiers qui déclencha une vague d’arrestations. Sur ce bateau, je me surprends à croire aux anges. Besoin incurable du bipède de donner du sens?! </span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">L’éclatement de la bombe placée par Claus von Stauffenberg au Quartier général du Führer, Wolfsschanze, fut d’abord amortie par la lourde table, et la baraque de bois éclatant, la pression eut des effets dévastateurs, mais à l’extérieur. Quatre officiers furent tués, le Führer en sortit intact. Un ange, gardien des Enfers, veillait. Car, il fallait que le nazisme meure de la mort “naturelle” qu’il s’était préparée en prétendant asservir le reste du monde. Il fallait que son chef puisse mener jusqu’au bout l’Allemagne à sa défaite — sans courir le risque que celle-ci soit imputée à des traîtres. Il fallait que son instrument de conquête, la Wehrmacht, connaisse une défaite radicale, sans conditions. Il fallait. Mais. </span><span style="font-family:verdana,geneva;">Les victimes du nazisme continuèrent à mourir, dans les camps et les chambre à gaz. Désertés par les anges.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">L’Allemagne, à son tour, goûta donc à l’occupation. À la française, avec ses Tabors, pour la plupart des repris de justice marocains, reconvertis en vaillants soldats de choc. À la soviétique, <a href="http://fpbchb.wordpress.com/category/alfred-august-eder/">chargée</a> de <a href="http://http://fpbchb.wordpress.com/category/national-socialisme/oranienburg-sachsenhausen/">haines accumulées.</a> Douloureux, pour les femmes allemandes. Exactions qui servirent à blanchir la mémoire de citoyens qui, par beau temps, allaient parfois se promener à proximité des camps.<br />
</span></p>
<blockquote>
<p style="text-align:center;"><strong>*</strong></p>
</blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Kreuzberg défile, montrant ses beaux immeubles bourgeois, certains aux façades fantaisistes, dissymétriques. Dans le parc, des jeunes filles à foulard islamique. La communauté turque est importante à Kreuzberg, plus de 25 000 Turcs y vivraient. Sur un quai, on aperçoit un marché turc, renommé, nous dit la Berlinoise. Sur les deux rives, des roulottes où habite une petite colonie de marginaux. Une manière de dissidence dans les pays riches. Je descends à proximité du Château Charlottenburg. Je déambule jusqu’au Ku-Damm.</span></p>
<blockquote>
<p style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;"> ✥</span></p>
</blockquote>
<p style="text-align:right;"><span style="color:#800000;"><em><em><span style="font-family:verdana,geneva;"> Pause cinématographique</span></em></em></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Je me repose au cinéma, Börse, l’équivalent d’un cinéma d’Art et d’essai parisien, où l’on peut voir des films de l’ex- RDA. Au programme,<em> La légende de Paul et Paula </em>de Heiner Carow [</span><span style="font-family:verdana,geneva;">1973, DEFA-Studio]</span><span style="font-family:verdana,geneva;">, <em>— Un film culte des années 70</em>. Un homme, une femme, mal mariés, se rencontrent et s’aiment. Une histoire d’amour charmante qui est aussi une chronique de la vie de gens simples en RDA qui habitent dans de grands ensembles à la périphérie berlinoise. Pas très facile, cette vie. Mais diffère-t-elle profondément de celle des mêmes classes sociales en RFA ? Les grands ensembles d’immeubles pour “prolos” ont des airs de ressemblance. Ni de l’Est ni de l’Ouest. </span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em> </em>Dans la salle, des rires. Je ne comprends pas pourquoi, les références me manquent. Une sorte de connivence flotte dans la salle. Très moyennement aimé, mais le film est intéressant d’un point de vue historique. La jeune femme mène tambour battant, une vie de femme libre et drôle, toujours rebondissant. Mais pourquoi donc, meurt-elle en couches ? La fin était prévisible, un médecin l’avait mise deux fois en garde contre un troisième enfant. Les histoires d’amour ne seraient belles que tragiques ! Une loi du genre. Peut-on imaginer Roméo et Juliette heureux ?</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Le lendemain, je vois <em> Die Unberührbare</em> d&#8217;Oskar Roehler, servi par une grande comédienne Hannelore Eisner. Le film a été présenté à Cannes en cette année 2000, il semble être passé inaperçu, trop secret, mais il a été distingué en Allemagne par le Prix du film allemand 2000. Le <em>Spiegel et La Frankfurter Allgemeine</em> l’ont chaleureusement commenté. Un film sur la <em>Wende,</em> le Tournant. Traversé de désespoir. Intéressant par sa complexité parabolique, il exige aussi une connaissance intime de la RDA et de ce moment historique que fut la chute du Mur.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Une femme, écrivain wessi de gauche, Hanna Flanders, empêtrée dans des histoires sentimentales, confuses pour le spectateur, portant une immense perruque noire qui cache la nudité du visage, traverse l’événement en étrangère. Une étrangère, irritée par la chute du Mur, jouant les Cassandre. Une sorte de témoin révélateur du meilleur et du pire. Elle est un fil d’Ariane qui relie des groupes sociaux différents qui tous fêtent la chute du mur, mais l’ivresse est  triste. On fête le présent, sans trop se soucier de ce qui va advenir, la joie est déjà quelque part minée. Hanna Flanders passe, toujours repartant, les amants vers lesquels elle revient sont engagés dans d’autres histoires. Deux scènes fortes : un retour intéressé chez des parents aisés à qui elle demande de l’argent pour acheter des cachets qu’elle avale par trois, qui semblent l’aider à supporter la vie (drogue ?) ; et la rencontre avec son ex-mari qui souhaiterait reprendre la vie commune. Un homme déjà trop détruit de l’intérieur et de l’extérieur par l’alcool, pour que ce désir puisse aboutir, d’autant qu’elle se refuse à tout contact physique, jouant du désir de l’autre sans accepter d’aller jusqu’au bout. Scènes d’une violence feutrée qui se reflètent, les rapports avec la mère sont durs, et Hanna Flanders reproduit cette dureté avec l’homme qui la désire. Elle ne peut faire l’amour, semble-t-il, qu’avec un amant de passage qu’elle paie. Elle se suicide en sautant d’une fenêtre d’un hôpital de sevrage. J’ai vu venir la fin et je n’aime pas le prévisible. Un sentiment de longueur, aussi.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em> </em>On revoit dans ce film, les immeubles casernes pour “prolos”. Le noir et blanc en souligne le sinistre. Ce qui n’interdit pas la qualité des rapports humains, ou plus exactement la qualité des rapports à travers certains personnages de femmes, les hommes, le plus souvent ivres, sont grossiers, vulgaires, voire brutaux.<em><br />
</em></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em><em>Die Unberührbare &#8211; L’Insaisissable ? L’Inaccessible ? </em></em>Difficile à traduire, l’adjectif substantivé contient métaphoriquement tout le film. Cette femme à longue perruque noire, revêtue de vêtements luxueux, perchés sur des talons aiguilles, et qui n’est pas une femme-objet malgré les apparences, mais une femme baudelairienne qui cultive l’artifice pour refouler la nature, qui tient des propos sévères sur ces Ossi heureux de passer le Mur, promenant son luxe dans des terrains vagues et des quartiers pauvres, avec indifférence, est une figure énigmatique. Il m&#8217;est arrivé de penser aux Mercedes du peintre-sculpteur, Wolf Vostell. Allégories du monde capitaliste, leur beauté, leur luxe contiennent de la terreur. Un quelque chose d’inhumain. Mais, la fragilité sophistiquée de cette figure dit peut-être aussi la difficulté de vivre dans des sociétés qui recouvrent de pacotille les désirs humains essentiels. Avec un clin d’œil de temps à autre au cinéaste italien du mal de vivre, Antonioni. Me semble-t-il.<em><br />
</em></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Le film déborde la dimension que l’on dit autobiographique — le suicide d’Anna Flanders évoquerait celui de Gisela Elsner, écrivain communiste et mère du cinéaste.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Oskar Roehler cherche à dire la difficulté de la <em>Wende,</em> à la fois comme nécessité et comme promesse pourrie. On reviendra sur ce film, il est mémoire de ce moment plein de confusions. On ne comprend pas grand chose, mais l’Histoire qui se joue depuis 1989 est si opaque, si confuse qu’elle fait des agents, plus objets qu’acteurs véritables, des myopes, voire des aveugles. Ils avancent dans le brouillard, comme dans un cauchemar. Un film sur le confus, tourné en noir et blanc, mais des blancs gris, aux contours indistincts. Les dialogues sont murmurés, presque inaudibles.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"> Je ne dirai pas que j’ai aimé ce film, mais seuls les bons films sont capables de laisser une empreinte aussi forte, une empreinte énigmatique autour de laquelle je ne cesse de tourner. Comme je continue de tourner autour du film d’Orson Welles, <em>La Dame de Shangaï </em>que j’ai vu et revu pour essayer de comprendre. Mais peut-on comprendre une histoire à laquelle le héros lui-même ne comprend rien ? C’est aussi ça le génie d’un artiste. Trouver la forme d’un questionnement sans réponse.</span></p>
<p style="text-align:center;"><strong>*</strong></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Sur le chemin du retour, je passe chez B. pour parler du film. Elle tient à me montrer des photographies de Rügen, Sellin. En dominante des paysages. De beaux paysages, dont les falaises de craie de Rügen qui tombent à pic dans la mer, les mêmes qui flattèrent l&#8217;œil de Caspar Friedrich. Une vue sur la mer dans une large échancrure, au coucher du soleil, des rayons frappent à l&#8217;oblique des rochers en forme de piliers, visibles sur la pente boisée et sombre. J&#8217;en demande une copie. </span><em><span style="font-family:verdana,geneva;">Elle n&#8217;a pas eu l&#8217;idée de photographier la villa Sonneck à Sellin, elle ne peut donc pas répondre aux questions&#8230;</span></em></p>
<blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em><em>— Ça au moins, ça n&#8217;a pas changé, </em></em>dit-elle presque pour elle-même, en montrant les paysages étalés sur la table et leurs tapis de galets.<em><em><br />
</em></em></span></p>
</blockquote>
<blockquote>
<p style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;"> ✥</span></p>
</blockquote>
<p style="text-align:right;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>Jeudi 27 juillet 2000<br />
</em></span></p>
<p style="text-align:right;"><span style="color:#800000;"><em><em><span style="font-family:verdana,geneva;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Librairie-Brecht</span></span></em></em></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Je viens payer mes dettes à la Librairie-Brecht. Importantes. Du temps de la RDA, du temps où les transferts d’argent étaient encore sous contrôle en France, je réglais mes factures de livres, sans difficulté, il me suffisait de faire un chèque, que j’adressais aux CCP, accompagné de la facture pour le service des douanes. Après l’Union européenne, je n’ai pas cessé d’avoir des problèmes. Il m’est arrivé de me demander, si ce n’était pas du sabotage, tant les ennuis étaient systématiques. Pensant naïvement résoudre le problème, j’ai envoyé un chèque libellé en euros. Non seulement, la libraire eut des difficultés à encaisser ce chèque européen, mais elle a dû payer des frais élevés qu’elle m’a  facturés. Simple, l’Europe ? ! Trop simple pour les banquiers qui ne cessent d’inventer des moyens pour se sucrer au passage de toutes les transactions. De guerre lasse et pour éviter de nous énerver, nous avons décidé que je paierai mes factures de livres lors de mes voyages berlinois.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Tandis que j’examine les rayons, la libraire répond une dizaine de fois à des demandes de renseignements : </span></p>
<blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em><em>— Où est la Maison-Brecht&#8230; la tombe de Brecht&#8230; le cimetière huguenot ? Etc.</em> </em></span></p>
</blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Elle répond patiemment, toujours gentiment. Je m’en amuse. La Librairie-Brecht comme centre d’information touristique pour touristes curieux de Brecht ! La confusion des genres est drôle. </span></p>
<blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>— <em>Ce n’est rien, </em>me dit-elle en riant,<em> il m’arrive de téléphoner pour réserver une chambre, de résoudre des problèmes financiers de voyageurs embarrassés ou d’appeler un taxi&#8230; C’est incroyable, </em>ajoute-t-elle, <em>on n’a jamais vu autant d’étrangers qui viennent vraiment de tous les coins les plus reculés du monde et qui s’intéressent à Brecht !</em> </em></span></p>
<p><span style="font-family:verdana,geneva;"><em><em>— Plus que dans les années 60-70 ? </em>dis-je éberluée. </em></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em><em>— Oh ! pas de comparaison possible ! Que de Japonais aussi&#8230;</em> </em></span></p>
</blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Brecht, de nouveau à la mode ? Ou simple curiosité pour des espaces devenus historiques ?  Je me souviens à Prague, je m&#8217;amusais à compter, devant une tasse de thé, le nombre de touristes qui entraient dans la boutique du Musée Kafka sans visiter le musée lui-même. <em><br />
</em></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Je feuillette des ouvrages d’auteurs de l’ex-RDA et aperçoit le livre de Michel Houellebecq, <em>Les particules élémentaires.</em></span></p>
<blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em><em>— Comment marche ce bouquin français ? </em></em></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em><em>— Gut &#8211; Bien (avec un accent d’insistance), il a beaucoup de succès. Personne ici ne dit ces choses, de cette manière !</em></em></span></p>
</blockquote>
<p style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;">*</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Avant de reprendre la bicyclette, j’arpente la Chaussestrasse largement rénovée, je découvre sur ce chemin que j’ai beaucoup pratiqué, pour aller aux Archives-Brecht en passant devant le mur gris du cimetière huguenot, une banque chrétienne, la Pax. J’entre, pour voir. Très beau, très sobre. Riche. Les Églises aussi recouvrent leurs biens immobiliers. À proximité, sur le trottoir d’en face, une façade de bois ajourée. Je circule à bicyclette dans les parages.<em><br />
</em></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Sur ce chemin, je me souviens, il m’est arrivé de croiser une femme, au visage aigri, qui murmurait à ma hauteur, <em>Heil Hitler ! </em>Etait-ce ma peau de fourrure qui la rendait aussi téméraire ?</span></p>
<p style="text-align:center;">*</p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Berlin-Mitte, l’ex-capitale de la RDA, devient lentement, mais sûrement méconnaissable. Car, c’est à l’Est que les changements sont les plus visibles, on peut suivre la progression de la privatisation, au nombre d’immeubles rénovés, de plus en plus nombreux. La rénovation met en valeur la sobriété des façades. Un style “protestant”, cossu, mais discret, riche, mais jamais tape-à-l’œil. Un curieux sentiment : alors que le cœur de Berlin-Ouest a le caractère hétérogène des grandes villes européennes, celui de Berlin-Est en voie de transformation aurait tendance, au contraire, à devenir une ville plus uniforme&#8230; Je continue à préférer l’Est à l’Ouest, mais quelque chose me gêne. Trop feutré, comme si un quelque chose de l’ex-RDA flottait encore dans l’air. Quoi ?<em><br />
</em></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em> </em>L’impression de provincialisme se renforce. Le vague sentiment que Berlin, à défaut de pouvoir devenir la capitale de l’Allemagne, devient la capitale résidentielle de grands groupes industriels et financiers européens, une capitale à la croisée de l’Est et de l’Ouest, comme dans les années vingt, mais sans la folie des années vingt. Destin enviable ?<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Ce qui n’a pas changé en revanche, c’est l’éclairage. Rentrer le soir est une épreuve, la nuit est noire, épaisse, autour de la Gare Friedrichstrasse, il faut avancer lentement, regarder où poser ses pieds&#8230; Il faudrait des yeux de lynx. Du temps de la RDA, on faisait des économies. <em><br />
</em></span></p>
<blockquote>
<p style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em> </em>✥</span></p>
</blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Après une douche, je ressors, je longe les berges Schiffbauerdamm et me dirige vers le Reichstag. La queue que j&#8217;avais entrevue de l’autobus s’est écourtée. On avance rapidement. Je visite donc la coupole aux miroirs qui offre une vue intéressante sur Berlin et ce soir là, un coucher de soleil finissant, fait de gris tendres, éclairés par un semblant d’orange rayonnant. </span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Devant le Reichstag, deux Russes offrent un petit concert. Je glisse une pièce, une voiture de ramassage des poubelles s’arrête à hauteur des deux chanteurs. Les éboueurs sont de l’Est.<em><br />
</em></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Au retour, je passe devant des immeubles en construction, j’entends parler polonais, russe. Les hommes qui sortent des chantiers ont l’air harassé. À chacun ses travailleurs immigrés. Et ses combines pour le profit de quelques-uns. Je repense aux jeunes Africains vus à Paris, avant mon départ, un jour de grande chaleur, ils refaisaient l’asphalte parisienne. Un dur travail par canicule. Des sans-papiers légaux ? Quel était leur salaire ? Ils n’osaient pas même lever la tête. J&#8217;ai pensé une seconde à acheter de l&#8217;eau&#8230; et puis, l&#8217;idée de me voir jouer la dame blanche charitable m&#8217;a parue insupportable. Le charitable d&#8217;une manière générale me révulse. <em><br />
</em></span></p>
<blockquote>
<p style="text-align:center;">✥</p>
</blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Durant ce séjour de trois semaines à Berlin, il a souvent été question, dans la presse, des travailleurs étrangers déportés en Allemagne, en majorité des Slaves, qui travaillèrent, entre autres, aussi, pour les Églises allemandes, riches de propriétés diverses. L’Église protestante accepte de payer des dédommagements, l’Église catholique s’y refuserait. Les mea culpa papaux devraient suffir, semble-t-il. Une position difficile à tenir. Les survivants sont si peu nombreux, que c’en est mesquin!</span></p>
<p style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;"> ✥<em> </em></span></p>
<p style="text-align:right;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em><br />
Vendredi 28 juillet 2000</em></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"> Déambulations dans les rues de l’ex-Berlin-Ouest. Sans but. Du lèche-vitrine… Sur le Ku-damm, je passe devant un espace consacré à « l’Histoire de Berlin ». « <em>The story of Berlin</em> », « une exposition sensationnelle avec un abri atomique original &#8211; <em>Erlebnisaustellung mit original Atomschutzbunker</em> ». J’y pénètre. Bêtement. Moutonnement.  Quand l&#8217;histoire s&#8217;annonce <em>Erlebnis</em>, il vaut mieux fuir. </span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Le visiteur se promène avec un appareil sur la tête qui, à certains passages, déclenche des bruits, une musique ou un commentaire, le plus souvent redondants. Ainsi, quand défile sur un mur les débuts de l’histoire de Berlin devenu, avec Kölln, une île de la Spree, une « place de commerce » sur la voie d’eau Elbe-Havel-Spree, on entend des bruits évoquant les marchés. On imagine le reste, la dramatisation est massive quand on entre dans les salles réservées au nazisme, à la guerre, et surtout à la Stasi et <em>ses petits pots d’odeurs</em>&#8230; </span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">L’histoire conçue, pensée, sur le mode Disneyland. Pis, comme un roman policier. Une exposition “historique” qui manipule sens et sentiments. Ce jour là, par chance, on ne pouvait pas visiter le Bunker. J’étais de plus en plus mal à l’aise, et surtout furieuse contre moi-même. </span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Le traitement de l’histoire berlinoise <em>juive</em> est emblématique de l’esprit <em>Digest</em> de cette « Histoire de Berlin » en images et sons. La scénographie de l’histoire de Berlin présente — à grands traits — la très vieille histoire berlinoise d’une communauté composite. Mais, l’exposition fait silence sur les expulsions, les exclusions, voire les condamnations au bûcher. Silences qui participent de la construction de l’idylle religieuse. </span></p>
<p style="text-align:right;"><span style="color:#800000;"><em><span style="font-family:verdana,geneva;">L’idylle religieuse ou l&#8217;art de l&#8217;ellipse<br />
</span></em></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">La présence de la communauté juive à Berlin remonterait aux XIIe-XIIIe siècle, la plus vieille tombe, trouvée à Spandau, date de 1244. Spandau est avec Köpenick (dans la partie Est), une très ancienne agglomération qui sera longtemps considérée comme la « citadelle » de Berlin.  La présence des Juifs dans le Brandebourg remonte donc loin dans la passé. </span><span style="font-family:verdana,geneva;">La christianisation commencerait vers le XIIIe siècle. </span><span style="font-family:verdana,geneva;">La première église fut construite en 1230, la première synagogue en 1714. En 1732, les Musulmans furent autorisés à édifier la première mosquée. Au XVIIIe siècle donc, les quatre religions monothéistes ont pignon sur rue à Berlin qui, en 1685, avait accueilli de très nombreux Huguenots. Leurs marques industrieuses sont nombreuses, comme sont nombreuses les marques industrieuses des Juifs qui apparaissent comme des acteurs importants de l’Histoire berlinoise et prussienne. </span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">La Prusse et Berlin apparaissent donc comme un espace de tolérance qui se prolongera jusqu’au XXe siècle. Dans les années vingt, les Juifs de la campagne affluent à Berlin. La division sociale répartit les Juifs suivant leur degré d’aisance ou de pauvreté, les pauvres habitent le Scheunenviertel, quartiers des “Juifs de l’Est”, les Juifs aisés, voire riches, habitent à Charlottenburg, à Wilmersdorf où en 1925, ils constituent 13 % de la population. En 1925, le ville connaît la plus forte concentration d’associations juives d’Allemagne, allant des écoles aux synagogues, en passant par l’hôpital juif, les maisons de retraite, les cimetières. Etc. </span></p>
<p style="text-align:right;"><span style="color:#800000;"><em><span style="font-family:verdana,geneva;">Les silences </span></em></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">MAIS. La situation des Juifs n’était pas aussi idyllique qu’il pourrait paraître. Attirés pour des raisons le plus souvent économiques, ils sont, en période de crise, objets de persécutions, leurs biens pillés ou saisis. En 1510, des Juifs, au nombre de 38, sont brûlés vifs dans la Marche de Brandebourg, pour avoir volé et profané des hosties, les autres furent expulsés. Après </span><span style="font-family:verdana,geneva;">un exil de trente ans,</span><span style="font-family:verdana,geneva;">  la preuve de leur innocence ayant été établie, ils revinrent, mais en 1573, ils furent à nouveau condamnés à un exil de 100 ans. </span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">C’est le Grand Électeur Frédéric-Guillaume qui ouvre grandes les portes du Brandebourg à l’immigration, il accueillera, en 1671, 50 familles juives <em>fortunées,</em> chassées de Vienne par l’empereur Léopold Ier, poussé par les instances religieuses, catholiques et antisémites. Elle participeront à la rénovation économique de la <em>ville ravagée</em> par la guerre de Trente Ans. De nombreuses interdictions limitaient leurs activités. Il faudra attendre l’édit du roi Frédéric-Guillaume III de 1812 pour que les Juifs de Prusse accèdent à une citoyenneté élargie, et la loi du 3 avril 1869, confirmant l’émancipation des Juifs de Prusse et des États de l’Alliance nord-allemande. Elle devint loi nationale en 1872, après la proclamation de l’Empire. </span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Silence aussi sur la disparition de 50 000 Berlinois juifs entre 1933-1945. On estime à 5-6000, le nombre des survivants.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">À qui, à quoi sert ce pseudo-espace historique ?<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><br />
</span></p>
<p style="text-align:center;">✥</p>
<p style="text-align:right;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>Samedi 29 juillet 2000<br />
</em></span></p>
<p style="text-align:right;"><span style="color:#800000;"><em><em><span style="font-family:verdana,geneva;"> Conversation politique sur la <a href="http://fpbw.wordpress.com/category/alfred-kantorowicz/%C2%ABmisere-allemande%C2%BBengels/">Misère allemande</a><br />
Potsdamerplatz : un balayeur balaie la pluie</span></em></em></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Après-midi avec D., la nièce d’une amie que je n’avais pas revue depuis longtemps. De la génération des étudiants politisés des années 68 en RFA. Elle a mûri, le visage est marqué, les traits sont tombants, l’armature osseuse est faible, quand elle sourit, je la trouve belle. La voix est légère, presque trop fluide, l’écouter exige une grande attention. Elle est grande, faut-il dire maigre ou mince?<em><br />
</em></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"> Après avoir décidé d’une ballade sur la Potsdamerplatz que je n’ai pas encore eu le temps de voir, on fait le point. Qu’a-t-elle fait depuis notre dernière rencontre des années 70 ? Commence alors le récit d’une sale histoire. Une histoire de la <em>Misère allemande.</em> Membre du KPD pendant un temps, elle est victime du <em>Berufsverbot </em>- Interdiction professionnelle, alors même qu’elle avait quitté le Parti, depuis un certain temps. Dénoncée. Le 28 janvier 1972 sont définies les « Principes fondamentaux sur la question des forces hostiles à la constitution dans le service public &#8211; <em>Grundsätze zur Frage der verfassungsfeindlichen Kräfte im öffentlichen Dienst </em>». Je me souviens avoir participé à des protestations, nombreuses en Europe. Pour survivre, elle travailla dans les caves de la grande distribution, elle y modifiait les prix d’achat. 100 % de bénéfices sur de nombreux articles qui venaient des pays exotiques. Pas fait pour vous faire changer de camp politique ! Deux amis, victimes comme elles du <em>Berufsverbot</em> et ne supportant pas cette mise à l’écart sociale, se sont pendus. Ce ne sont pas les seuls, car il semble que les hommes résistent moins bien au déclassement, remarque-t-elle, en passant. Mais, les vainqueurs si prompts à dresser des croix pour les morts du <em>Mur socialiste</em>, si prompts à parler des dissidents ossi, victimes de la Stasi, ignorent ces tragédies. Les vainqueurs ont la conscience tranquille. Je repense aux suicidés de la Guerre d’Algérie, oubliés. Les trous noirs des mémoires nationales.<em><br />
</em></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">L’Église évangélique tentera d’aider ces galeux. Un ami s’occupa de son baptême. Elle hésita, demanda à son père, si cette infraction aux codes familiaux très anciens, ne le blesserait pas. Une vieille tradition familiale instaurée par un grand-père qui était “sorti de l’Église” après avoir vu les prêtres bénir la guerre. Car, en Allemagne, on doit “sortir de l’Église” malgré la séparation des pouvoirs, l’État prélèvant, à la base, l’impôt pour les Églises.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">D. est donc baptisée ! Nous en rions.<em><br />
</em></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">En 1978, après un second interrogatoire, la situation s’améliore. Mais l’Université, à laquelle elle se destinait, lui reste fermer. Trop tard. Sa situation actuelle est celle d’une intérimaire, avec des plages importantes de chômage.</span></p>
<p style="text-align:center;">*</p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Nous sommes descendues dans les Arcades souterraines de la Potsdamer Platz. Cela tient du Bd Sébastopol ou du Ku-Damm, dans sa nouvelle version ! Je n’ai qu’une idée, remonter à la surface. On s’installe à une terrasse malgré le temps maussade. Au moment où nous nous levons, il se met à pleuvoir dru. Nous nous abritons près de l’immense bâtiment où l’on joue Notre-Dame de Paris.</span></p>
<blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em><em>— Ils ont vu trop grand, ils sont “pleite” &#8211; à sec,</em></em> dit D.</span></p>
</blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">La pluie nous atteint, on cherche à comprendre. Le couloir qui sépare les deux bâtiments est un goulot où s’engouffre le vent et porte la pluie. Il semble que les architectes n’aient pensé ni à la pluie ni aux courants d’airs dans une ville du Nord. Pour nous protéger, il nous faut entrer dans le hall du bâtiment. La pluie dégouline sur les escaliers, dans la rue en contre-bas, un balayeur balaie la pluie. Rigolo, non ? Et réconfortant, la modernité la plus dispendieuse, ne peut se passer d’un balayeur&#8230; de pluie.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">D. rit, ces escaliers ont une histoire, ils (les architectes) ont pensé aux villes italiennes de la Renaissance. Une manière élégante de séparer deux bâtiments. </span></p>
<blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em><em>— Qu’est ce que tu crois, ils ont pensé quand ils ont construit ! </em>- <em>sie haben sich dabei etwas gedacht ! </em></em></span></p>
<p><span style="font-family:verdana,geneva;"><em><em>— Combien de temps, ça va tenir le coup ? </em></em>se demande-t-elle.</span></p></blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Je pense à la façade de l’Opéra-Bastille qui déjà montre des signes de vieillissement prématuré.</span></p>
<blockquote><p><em><em><span style="font-family:verdana,geneva;">— Tu te rappelles ce passage de Brecht dans Me-ti ?</span></em></em></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>« Quand des villes construites selon des plans sont affreuses, ce n&#8217;est pas parce qu&#8217;elles ont été construites selon des plans, mais parce qu&#8217;elles ont été construites selon des plans affreux. »</em></span></p>
</blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Oui, je me souvenais.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Je ne suis pas aussi sévère qu’elle, car j’aime une certaine architecture moderne. Mais, les bâtiments me paraissent trop rapprochés, et donc sans perspective. Difficile de les apprécier, individuellement. Je les trouve étonnement bas pour des constructions modernes qui ont tendance à grimper vers le ciel.</span></p>
<blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em><em>— Les Berlinois refusent la hauteur, </em></em>me dit-elle.</span></p>
</blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Devant mon regard interrogateur de Parisienne qui n’a jamais été consultée par les instances dirigeantes, elle ajoute :</span></p>
<blockquote>
<p style="text-align:justify;"><em><em><span style="font-family:verdana,geneva;">— Les Berlinois donnent leur avis, c’est un </span></em><span style="font-family:verdana,geneva;"><span style="color:#000000;">droit </span></span><em><span style="font-family:verdana,geneva;">constitutionnel !</span></em></em></p>
</blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Les Verts, les Alternatifs ont fait du bon travail démocratique. Je repense à nos tours. Au système RPR parisien. Dans le XXe, Place Gambetta, nous avions un petit rond-point, recouvert de fleurs. Bariani et ses conseillers l’ont remplacé par une fontaine qui aurait «coûté la peau des fesses». Une fontaine de feuilles de verre. Avec de maigres filets d’eau. Personne n’a été consulté. Et aujourd&#8217;hui, quand il arrive qu’on nous consulte, le questionnaire est rédigé de telle manière, qu’on doute de sa réelle visée prospective. En France, pour être entendu, il faut se liguer, voire détruire.</span></p>
<p style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;">*<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Nous quittons la Potsdamerplatz pour le Gendarmenmarkt. Une des plus jolies places européennes, dit-elle. C’est vrai, mais il pleut, nous nous réfugions dans un café attenant à l’Église française, au Refugium. On y boit un bon chocolat et y déguste un gâteau au fromage, léger, savoureux. C’est si rare que ça mérite d’être souligné. Au moment de payer, une surprise, sur la note 21 DM de trop. Bluff ou erreur de ces jeunes gens au tablier blanc, rutilant de propreté amidonnée ? </span></p>
<blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em><em>— Une mode importée, depuis deux, trois ans,</em> </em>selon D.</span></p>
</blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">D. qui a étudié la sociologie, est aussi historienne, une manière de rester fidèle à des règles de vie, de penser. Elle écrit des articles pour la presse syndicale. Des Polonais, qui font une exposition sur les châteaux, lui ont demandé un texte sur l’histoire sociale que les châteaux recouvrent, elle travaille donc sur les rébellions des paysans à l’époque où étaient construits ces châteaux. Sur leur sueur et leur sang. À l’Est et dans le Nord du pays, sur les grands domaines appartenant aux junkers, la condition paysanne (<em>Unterthänigkeit</em>) était particulièrement dure, le seigneur, Gutsherr, était puissant.</span></p>
<blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>—<em> L’histoire des rébellions allemandes, </em></em>remarque-t-elle<em>,<em> est une histoire inconnue. Qui sait, aujourd’hui que des intellectuels allemands dans le sillage de la Révolution française, sont allés plus loin que les Français dans le désir de justice sociale ?</em></em></span></p>
</blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Pas de jours, sans agression contre des étrangers.</span></p>
<blockquote>
<p style="text-align:justify;"><em><em><span style="font-family:verdana,geneva;">— L’Allemagne va de plus en plus à </span></em><span style="font-family:verdana,geneva;"><span style="color:#000000;">droite</span></span><em><span style="font-family:verdana,geneva;">,</span></em></em><span style="font-family:verdana,geneva;"> estime-t-elle</span><em><span style="font-family:verdana,geneva;">.</span><em><span style="font-family:verdana,geneva;"> Elle n’en finira pas de payer l’extermination de ses Juifs&#8230;</span></em></em></p>
</blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">La région du Mecklembourg-Poméranie est une région sinistrée depuis la réunification, la majorité des jeunes se pensent sans avenir, on y construit quand même des logements pour demandeurs d’asile. Les <em>Rechtsradikalen</em> (extrêm</span><span style="font-family:verdana,geneva;"><span style="color:#000000;">e-droite</span></span><span style="font-family:verdana,geneva;">) sont de plus en plus nombreux, m’avait dit une amie. Rapports de causes à effets ? Vieux démons ? Ventres toujours féconds qui cherchent des prétextes ? Une manière de provocation assurée de succès ? Quelles stratégies recouvrent la construction de ces logements dans une zone sinistrée ? Inconscience ? À trop psychologiser, psychanalyser les mouvements sociaux, n’oublie-t-on pas leur dimension économique ? Aux effets de l&#8217;économique sur la “psyché” ? Non pas au sens étroit que le terme a pris dans un certain marxisme, mais au sens que les Grecs donnaient au terme <em>œconomia</em>. La question est aussi de savoir si des forces économiques, politiques les manipulent ou si ces jeunes gens ont trouvé dans les sigles et les slogans nazis des formes de protestation, provocation, assurées d’être médiatisées ? Bref, de quoi sont-ils l’écume ? De petits arbres qui cachent la forêt ? De l’identitaire ? Quoi qu&#8217;il en soit des réponses, le nazisme a démontré que la rapacité des frustrés économiques peut être féroce. </span></p>
<p style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;">*<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">D. se perçoit comme une espèce en voie de disparition, ce qui me console, étant donné sa jeunesse. Je dis en riant qu’on devrait créer des Parcs nationaux pour intellectuels critiques, des sortes de Réservoirs. Comme pour les coquelicots, les oiseaux, les fauves&#8230;, afin de préserver l’espèce en voie de disparition. Obsolète même. De temps à autre, on pourrait les lâcher dans la société-telle-qu’elle-est. Inadaptés, ils sauraient hurler leurs souffrances, pendant un temps. Ils pourraient ensuite revenir dans les Parcs, se refaire une santé, soigner leur mal-être ! Elle rit et trouve l’idée horribilis. Elle l’est.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Quand je rencontre plus pessimiste, j’éprouve toujours le besoin de réagir. L<em>&#8216;Histoire avance, recule, avance de nouveau et ainsi de suite, toujours se déplaçant&#8230;</em> dis-je. <em>Rien n’est jamais joué. Dans une période de transition aussi profonde, souterraine que la nôtre, RIEN n’est prévisible. </em></span></p>
<blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">— <em>Oui, </em>dit-elle,<em> c’est vrai que l’Histoire nous montre la pérennité des désirs essentiels qui ont besoin d’être satisfaits&#8230; Celui de justice entre autres. </em></span></p>
</blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"> Je la quitte à la fois attristée par son histoire, mais aussi admirative, elle traverse la <em>Misère allemande</em> avec détermination. Debout, comme quelques autres.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">En Allemagne, j’ai toujours pensé que j’avais eu de la chance d’être française. En Italie aussi. S&#8217;y battre n’exige pas un grand héroïsme. </span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><br />
</span></p>
<blockquote>
<p style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em> </em>✥<em><br />
</em></span></p>
</blockquote>
<p style="text-align:right;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Dimanche 30 juillet 2000<br />
</span></p>
<p style="text-align:right;"><em><em><span style="font-family:verdana,geneva;"> <span style="color:#800000;">Dernier jour : une certaine bonne vieille Allemagne se rappelle à mon bon souvenir</span></span></em></em></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em> </em>Ma semaine berlinoise touche à sa fin. Trois heures à occuper en attendant l’heure du départ. Je reviens sur la place du Gendarmenmarkt, en déambulant dans la Friedrichstrasse et les rues adjacentes. Berlin est vide, — pas vide, mort! — <em>nicht leer, tot ! </em>rectifie le chauffeur de taxi qui me conduira à l’aéroport. J’avance lentement, devant moi un couple, si endimanché que je le trouve drôle, il semble </span><span style="font-family:verdana,geneva;"><span style="color:#000000;">droit</span></span><span style="font-family:verdana,geneva;"> sorti du musée Grévin ou d’un magasin de fringues un peu démodées. L’endimanchement est devenu si rare qu’on le remarque. Le feu de la Dorotheenstrasse est au vert pour les voitures, je regarde à </span><span style="font-family:verdana,geneva;"><span style="color:#000000;">droite</span></span><span style="font-family:verdana,geneva;">, à gauche, pas l’ombre d’une voiture à l’horizon, je traverse. J’entends un grognement dans mon dos, il est question de <em>Strassen</em> (rues) et de <em>Regel</em> (règles).</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Comme je n&#8217;avais prêté pas attention au grognement, son auteur le renouvelle, à voix plus haute. L’insistance m’intrigue, je dévisage le couple, le regarde aussi longtemps qu’il reste dans mon champ de vision, il semble mal à l’aise, avance, se retourne furtivement deux fois. Il tourne enfin à </span><span style="font-family:verdana,geneva;"><span style="color:#000000;">droit</span></span><span style="font-family:verdana,geneva;">e et disparaît. Le bonhomme avait une drôle de tête, un visage qui semblait avoir été pétri avec la caoutchouc de vieux pneus, la peau en était épaisse, irrégulière, comme vérolée, les yeux enfoncés entre le front et les pommettes, le bas du visage massif. Une caricature de Daumier. J’avais déjà croisé ce type de visage que j’avais trouvé étrange dans sa laideur. Son accent avait un quelque chose de râpeux, <em>— grob, herb</em>, disent les Berlinois.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Le dernier jour, une certaine bonne vieille Allemagne se rappelle à moi. L’Allemagne du doigt fixé sur le pantalon, talons à l’équerre. Un souvenir revient, c’était à Düsseldorf, je traversais la rue à un feu vert. D’une luxueuse voiture, un bonhomme vociféra <em><em>—</em></em> <em>Selbstmord ! &#8211; Suicide !</em> Joyeux, non ? Il avait le </span><span style="font-family:verdana,geneva;"><span style="color:#000000;">droit </span></span><span style="font-family:verdana,geneva;">pour lui. Les exemples sont si nombreux qu’ils deviendraient liste ennuyeuse. D., qui appartient pourtant à une autre génération, m’a raconté une histoire semblable. Furieuse, elle s’était plantée au milieu de la chaussée, bloquant la circulation et provoquant quelques chocs entre des voitures ! L’automobiliste avait certes le </span><span style="font-family:verdana,geneva;"><span style="color:#000000;">droit</span></span><span style="font-family:verdana,geneva;"> de protester, mais pas celui de l’écraser ! Tout le monde se retrouva au poste de police, un procès a été entamé contre elle, et puis, tout rentra dans l’ordre.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">J’ai beaucoup voyagé, l’Allemagne est le seul pays où j’ai rencontré ces respectueux inconditionnels des feux verts, même quand la rue est déserte. Leur infligerait-on une petite blessure narcissique qui leur est insupportable, quand on traverse, alors qu’eux mêmes restent plantés comme des centons? </span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Mais à Berlin, c’est la première fois que je rencontre un gardien des feux de circulation ! Peut-être avait-il d’autres raisons&#8230;<em><br />
</em></span></p>
<p style="text-align:center;">*</p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Je me dirige ensuite dans la <em>Französischestrasse.</em> J’y cherche le bâtiment de la Gestapo dont il était souvent question dans des ouvrages lus. Sans le trouver. L</span><span style="font-family:verdana,geneva;">ors d&#8217;une arrestation, </span><span style="font-family:verdana,geneva;">ê</span><span style="font-family:verdana,geneva;">tre transféré dans la Französischestrasse était toujours un signe d’aggravation.<em> </em></span><span style="font-family:verdana,geneva;"><em><br />
</em></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Subitement surgit dans ma mémoire une de ces associations qui trahissent le travail neuronal qui se continue sur une question restée sans réponse, voire à peine formulée. <span style="color:#800000;"><span style="color:#000000;">Le nom des nouveaux immeubles de la rue Albrecht,</span><strong> </strong>Prinz-Albrecht-Karree,<strong> </strong><span style="color:#000000;">a fait remonter la mémoire de la</span><strong> </strong>rue Prinz-Albrecht</span><strong>, </strong>rue où se trouvait le siège central de la Gestapo, cherchée en vain sur un vieux plan. <a href="http://fpbw.wordpress.com/category/alfred-kantorowicz/axel-eggebrecht/">Axel Eggebrecht</a> y avait été conduit lors de sa seconde arrestation, il en était sorti, aidé par un fonctionnaire de la police criminelle prussienne; Kurt Schumacher, politicien social-démocrate, haï par Geobbels, avec qui il s&#8217;affrontait, y avait passé quatre mois ; Ernst Thälmann (KPD) y fut conduit le 9 janvier 1934, torturé, avant d&#8217;être conduit dans différents lieux de détention et « exécuté » à Buchenwald  le 18 août 1944 sur un ordre signé de la main d&#8217;Himmler  ; Hans Otto, comédien célèbre des années trente, beau comme un dieu grec, y fut interrogé avant d&#8217;être roué à mort dans la Voßstraße, coupable de sympathie communiste, assez téméraire pour intervenir pour des collègues  en difficulté; les conjurés du 20 juillet 1944 y furent interrogés. <a href="http://fpbchb.wordpress.com/category/plotzensee/">Karlrobert Kreiten</a>, un jeune pianiste talentueux, fut arrêté avant un concert, le 3 mai 1943, conduit au <span style="color:#800000;">8 rue Prince Albrecht</span> et condamné à mort pour avoir douté de la victoire, conformément à une ordonnance de 1938 (<em>Kriegssonderstrafrechtsverordnung)</em>. <em>Et cetera.</em> Bref, une rue dont le nom revenait </span><span style="font-family:verdana,geneva;">dans des témoignages de survivants, de résistants, des études d&#8217;historiens..</span><span style="font-family:verdana,geneva;">. Le <span style="color:#800000;">Prinz-Albrecht-Karree</span> en devient subitement <em>unheimlich</em>. Pourquoi ce nom ? Je me promets de tirer au clair la question de cette rue introuvable.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Sur la place Gendarmenmarkt, je visite les deux églises restaurées, l’Église française, celle des Huguenots, et l’Église allemande, devenue un musée. Je déambule dans les rues voisines. De beaux bâtiments rénovés, mélange de modernité et de tradition qui fait le charme de Berlin. Du moins dans les quartiers privilégiés.<em><br />
</em></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Je m’installe de nouveau à la terrasse du Refugium pour y déguster une tasse de chocolat. Un couple, accompagné d’une vieille dame, s’invite à ma table. De bonnes têtes. Une manière courtoise de parler, de regarder. Ils me font oublier l’aboiement du cerbère des feux. Je griffonne des questions sur la </span><span style="font-family:verdana,geneva;"><span style="color:#800000;">Prinz-Albrecht-Straße</span><em></em></span><span style="font-family:verdana,geneva;"> que j&#8217;enverrai avant de partir à mon amie historienne.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"> L’heure du retour approche. Je retourne lentement à l’hôtel, j’arpente le fragment de la rue Française &#8211; Französischestrasse, non encore exploré. Au 7, un bâtiment massif qui aurait pu servir de prison. En face, une exposition sur la Stasi. Je passe à nouveau devant le <span style="color:#800000;">Prinz-Albrecht-Karree</span><strong>,</strong> dans la rue Albrecht où se trouve mon hôtel, sans le regarder, comme s’il était coupable de porter un nom infâmant.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Le chauffeur de taxi qui me conduit est silencieux. Muré. Je ne parviens pas à franchir ce mur. Un Ossi ?</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><br />
</span></p>
<blockquote>
<p style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;">✥</span></p>
<p style="text-align:center;"><strong>PA R I S</strong></p>
<p style="text-align:center;"><strong><br />
</strong></p>
</blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">À Roissy, je tombe sur un chauffeur de taxi qui vient de refuser un couple avec trois valises. Nous passons devant une longue file de taxis. Je m’interroge à voix haute sur cette abondance. La question déclenche une salve de paroles, ininterrompues, débitées à un rythme de mitraillette. Le corps hystérique masculin dans toute son épaisseur et sa violence. </span><span style="font-family:verdana,geneva;">Dans Paris, je serais descendue. J</span><span style="font-family:verdana,geneva;">’essaie de l’interrompre. Impossible. Le discours est obsessionnel, il gesticule, lâche le volant tandis qu’il parle. </span></p>
<blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em><em>— Moi, je suis déjà dans la tête du client, je sais ce qu’il va faire, je ne veux pas qu’on fume dans mon taxi et je sais que si le jeune couple était monté, ils auraient fumé pour m’emmerder&#8230; Ce sont les femmes qui excitent leur mec, c’est toujours par les femmes que les histoires arrivent&#8230;</em></em> </span></p>
</blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Répétition des mêmes phrases, des mêmes exemples durant 20 minutes. Par chance, la circulation est fluide.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em><br />
</em></span></p>
<blockquote>
<p style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;">✥</span></p>
</blockquote>
<p style="text-align:right;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>Fin août-début septembre 2000<br />
</em></span></p>
<blockquote>
<p style="text-align:center;"><span style="color:#800000;"><span style="font-family:verdana,geneva;">POST-SCRIPTUM I</span><em><em><span style="font-family:verdana,geneva;"><br />
</span></em></em></span></p>
</blockquote>
<p style="text-align:right;"><span style="color:#800000;"><em><em><span style="font-family:verdana,geneva;">Une rue disparue&#8230; et retrouvée</span></em></em></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">D. a répondu par retour de courrier à mes questions sur la <span style="color:#800000;">Prinz-Albrech-Straße*</span>. Elle m’a envoyé une bibliographie et la photocopie de deux chapitres extraits d’un ouvrage intitulé, Centrale de la terreur, rue Prinz-Albrecht 8 : Quartier principal de la Gestapo &#8211; <em>Zentrale des Terrors, Prinz-Albrecht-Strasse 8 : Hauptquartier der Gestapo</em> de Johannes Tuchel, Reinhold Schattenfroh, datant de 1987 [Berlin, Siedler].</span></p>
<p style="text-align:right;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>* Je conserve l&#8217;orthographe de l&#8217;époque.</em><br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Sur un plan de 1936, la <span style="color:#800000;">Prinz-Albrecht-Straße</span> coupait sur sa gauche la Stresemann-Straße (plus tard, Spandaustraße) et sur sa </span><span style="font-family:verdana,geneva;"><span style="color:#000000;">droit</span></span><span style="font-family:verdana,geneva;">e la Wilhelm-Straße. L’histoire de cette rue, du parc et du palais du même nom, est emblématique de l’histoire berlinoise, allemande. On passe d’une verte prairie à sa progressive transformation en espace résidentiel avec jardins et parcs, qui à son tour se métamorphose en mini-ville,  modèle de la modernité naissante, pour déboucher sur la barbarie radicale.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="color:#000080;"><em><span style="font-family:verdana,geneva;">P.-S.</span></em></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><span style="color:#000080;"><em>Estimant qu&#8217;il était dommage que l&#8217;histoire de cette rue apparaisse en post-scriptum, j&#8217;en ai fait une<a href="http://fpbchb.wordpress.com/category/prinz-albrecht-strasse-8/"> page autonome</a>. </em></span></span></p>
<p style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><span style="color:#000080;">Plan<br />
</span></span></p>
<p style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;"> <span style="color:#800000;">INVENTION DE LA MODERNITÉ</span></span><strong><span style="font-family:verdana,geneva;"><span style="color:#800000;"><br />
</span></span></strong></p>
<p style="text-align:center;"><span style="color:#800000;"><span style="font-family:verdana,geneva;"> LA CRISE<strong><br />
</strong></span></span></p>
<p style="text-align:center;"><span style="color:#800000;"><span style="font-family:verdana,geneva;">LA CULTURE CÈDE LE PAS À LA BARBARIE</span></span><strong> </strong><strong></strong><em><strong><span style="color:#800000;"><em><span style="font-family:verdana,geneva;"><br />
</span></em></span></strong></em></p>
<p style="text-align:center;"><span style="color:#800000;"><em><em><span style="font-family:verdana,geneva;">Conquête des lieux du pouvoir<br />
L’école devient le siège de la Gestapo<br />
L’exécutif  s’affole : Lois, décrets, ordonnances, circulaires…<br />
L’ École des Arts et métiers, centre de la répression<br />
Mémoire historique de ce lieu<br />
Centre en extension<br />
</span></em></em></span></p>
<p style="text-align:center;"><span style="color:#800000;"><span style="font-family:verdana,geneva;"> DU PASSÉ FAISONS TABLE RASE</span></span></p>
<p style="text-align:center;"><span style="color:#800000;"><em><em><span style="font-family:verdana,geneva;">*<br />
</span></em></em></span></p>
<blockquote>
<p style="text-align:center;"><span style="color:#800000;"><span style="font-family:verdana,geneva;">ANNEXE</span></span></p>
<p style="text-align:center;"><span style="color:#800000;"><span style="font-family:verdana,geneva;">CRÉATION LEXICALE NAZIE OU LA TRANSPARENCE DES VISÉES </span></span></p>
<p style="text-align:center;"><span style="color:#800000;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>de la Gestapo à la RSHA, le phagocytage sémantique reflète le phagocytage politique </em><br />
</span></span></p>
<p style="text-align:center;"><span style="color:#800000;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><br />
</span></span></p>
<p style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;">✥</span><span style="font-family:verdana,geneva;">✥</span><span style="font-family:verdana,geneva;">✥</span><span style="font-family:verdana,geneva;">✥</span></p>
<blockquote>
<p style="text-align:center;"><strong><span style="color:#800000;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><br />
</span></span></strong></p>
<p style="text-align:center;"><span style="color:#800000;"><span style="font-family:verdana,geneva;">POST-SCRIPTUM II</span></span></p>
<p style="text-align:right;"><span style="color:#800000;"><em><em><span style="font-family:verdana,geneva;"><br />
Juillet 2011 </span></em></em></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="color:#800000;"><span style="font-family:verdana,geneva;">En 2010, la <em>Love Parade</em> qui ne se déroule plus à Berlin depuis 2007, mais dans la Ruhr, est marquée par un grave accident : à Duisbourg, un mouvement de foule provoque la mort de 21 personnes, certaines sont mortes piétinées. Le nombre des blessés s&#8217;élèverait à 511 (selon certaines estimations).<br />
</span></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="color:#800000;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Une foule immense s&#8217;était engouffrée lentement, mais sûrement dans un tunnel, sans pouvoir faire demi-tour. </span></span><span style="color:#800000;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Dans cette foule, des individus ivres ou drogués à la cocaïne, l&#8217;ecstazy, au &#8216;pep&#8217;, à la kétamine, dont les pupilles dilatées ne voient plus vraiment le paysage.<br />
</span></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="color:#800000;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Des  T-shirts promettaient «<em>Love, Peace &amp; Happiness».</em> </span></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="color:#800000;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Phagocytage des désirs, par le profit. Porté par l&#8217;irresponsabilité du <em>jouir-toujours-plus</em> comme règle de vie. </span></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="color:#800000;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Sur les lieux du drame, des fleurs, des bougies, de petites croix et de petits papiers souvent haineux désignent les responsables politiques.</span></span></p>
<p style="text-align:right;padding-left:300px;"><span style="color:#800000;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>À Berlin, les morts par overdose étaient passées sous silence. Ni fleurs, ni bougies.</em><br />
</span></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="color:#800000;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em><br />
</em></span></span></p>
<p style="text-align:center;">*<span style="color:#800000;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><br />
</span></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="color:#800000;"><span style="font-family:verdana,geneva;">La <em>Love parade</em> devenue « la parade de la mort » a donc été interdite. </span></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="color:#800000;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Le maire de Duisbourg, Adolf Sauerland (CDU), politicien reconnu qui avait réussi à faire baisser le taux de chômage de sa ville, est obligé de fuir. Menaces de mort. Démission exigée.  La mairie devient bunker. </span></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="color:#800000;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Qui est responsable ? De quoi ? Le sentiment qu&#8217;on cherche à dépeloter une pelote de laine mitée. Trouver, désigner le bouc émissaire est relativement simple. Trop simple. Les Verts, bien que divisés, ont eu le courage de se dire co-responsables. </span></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="color:#800000;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Pour le Parquet, l&#8217;autorisation a été une grave erreur. Le Rapport de plus de 400 pages, en deux parties égales, la première partie contient témoignages et documents, la seconde qui examinent les responsabilités, désignent seize présumés ‘coupables’, un responsable de la police qui aurait dû, au vue du nombre des participants (mais le nombre est inconnu), alertait des dangers, quatre membres du comité d&#8217;organisation de <em>Lopavent GmbH</em> et onze membres de l&#8217;instance municipale (<em>Stadtverwaltung</em>). L&#8217;autorisation du Chef des Services du développement de la ville est jugée «illégale-rechtswidrig», l’examen du «concept de sécurité» insuffisant (<em>Prüfung des Sicherheitskonzepts</em>).<br />
</span></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="color:#800000;"><span style="font-family:verdana,geneva;"> La destitution par vote (<em>Abwahl</em>) du conseil d&#8217;administration continue d’être demandée. Dame Bonne Conscience parade.<br />
</span></span></p>
<p style="text-align:center;">*<span style="color:#800000;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><br />
</span></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="color:#800000;"><span style="font-family:verdana,geneva;">La dimension commerciale de la parade <em>—</em> dimension retenue par la Cour constitutionnelle, lors d&#8217;un différent opposant les organisateurs et les pouvoirs publics <em>—</em> nourrit des nostalgies, et certains, dont les ravers, tentent de relancer la « fête ».</span></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="color:#800000;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><br />
À Berlin, sur Facebook a été lancé un appel pour une <em>Love Parade 2011</em> qui aurait lieu le samedi 23.07.2011. Une minute de silence pour les morts de Duisbourg était incluse dans les festivités. Il importe que <em>La Love Parade</em> continue. « <em>On meurt bien dans un stade de football, le match ne s’arrête pas pour autant.</em>»<br />
</span></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="color:#800000;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Qui assurait les risques d&#8217;un tel rassemblement ? Les donneurs de l&#8217;appel ont fait silence.<br />
</span></span></p>
<p style="text-align:center;"><span style="color:#800000;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><br />
</span></span></p>
<p style="text-align:center;">✥✥✥✥</p>
</blockquote>
</blockquote>
<br />Publié dans Églises allemandes/ indemnisations des travailleurs forcés., «Story of Berlin», Berufsverbot/interdiction professionnelle, Brecht, Changements urbains, Clara Zedkine, création terminologique nazie, Die Unberührbare  d'Oskar Roehler, Duisbourg, Erich Engel/Opéra de quat'sous, Imo Moszkowicz, Käte Kollwitz, La légende de Paul et Paula, Le Mur/RDA, Love Parade 2000, Berlin, Love Parade 2010, National-socialisme, Prinz-Albrecht-Strasse 8, Centrale de la terreur (Zentrale des Terrors), Rügen, RDA Blagues politiques, Sellin, Ständige Vertretung, Thiessow  <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/gocomments/fpbchb.wordpress.com/894/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/comments/fpbchb.wordpress.com/894/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/godelicious/fpbchb.wordpress.com/894/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/delicious/fpbchb.wordpress.com/894/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/gofacebook/fpbchb.wordpress.com/894/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/facebook/fpbchb.wordpress.com/894/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/gotwitter/fpbchb.wordpress.com/894/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/twitter/fpbchb.wordpress.com/894/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/gostumble/fpbchb.wordpress.com/894/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/stumble/fpbchb.wordpress.com/894/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/godigg/fpbchb.wordpress.com/894/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/digg/fpbchb.wordpress.com/894/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/goreddit/fpbchb.wordpress.com/894/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/reddit/fpbchb.wordpress.com/894/" /></a> <img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=fpbchb.wordpress.com&amp;blog=1910555&amp;post=894&amp;subd=fpbchb&amp;ref=&amp;feed=1" width="1" height="1" />]]></content:encoded>
			<wfw:commentRss>http://fpbchb.wordpress.com/2008/11/16/chroniques-berlinoises-ii-juillet-2000/feed/</wfw:commentRss>
		<slash:comments>0</slash:comments>
	
		<media:content url="" medium="image">
			<media:title type="html">fpbw</media:title>
		</media:content>
	</item>
		<item>
		<title>P.-S. juillet 2000-BERLIN, PRINZ-ALBRECHT-STRAßE 8</title>
		<link>http://fpbchb.wordpress.com/2008/11/15/berlin-prinz-albrecht-strase-8/</link>
		<comments>http://fpbchb.wordpress.com/2008/11/15/berlin-prinz-albrecht-strase-8/#comments</comments>
		<pubDate>Sat, 15 Nov 2008 12:21:29 +0000</pubDate>
		<dc:creator>fpbw</dc:creator>
				<category><![CDATA[Création lexicale nazie/transparence des visées]]></category>
		<category><![CDATA[Günther Weisenborn]]></category>
		<category><![CDATA[Gestapo]]></category>
		<category><![CDATA[Heinrich Himmler]]></category>
		<category><![CDATA[Martin Gropius]]></category>
		<category><![CDATA[Niederkirchnerstrasse]]></category>
		<category><![CDATA[Phagocytage sémantique/phagocytage politique]]></category>
		<category><![CDATA[Prince Albrecht von Hohenzollern]]></category>
		<category><![CDATA[Prinz-Albrecht-Strasse 8, Centrale de la terreur (Zentrale des Terrors)]]></category>
		<category><![CDATA[Raul Hilberg]]></category>
		<category><![CDATA[Reinhard Heydrich]]></category>

		<guid isPermaLink="false">http://fpbchb.wordpress.com/?p=1260</guid>
		<description><![CDATA[UNE CHRONIQUE ALLEMANDE UNE RUE DISPARUE ET RETROUVÉE Nota : L&#8217;histoire de la rue disparue et retrouvée figurait en post-scriptum de la CHRONIQUE BERLINOISE DE JUILLET 2000, date à laquelle j&#8217;avais cherché la rue à Berlin. À la relecture, j&#8217;ai pensé que cette page d&#8217;histoire nazie méritait d&#8217;être autonome. L&#8217;ANNEXE date de septembre 2008, date [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=fpbchb.wordpress.com&amp;blog=1910555&amp;post=1260&amp;subd=fpbchb&amp;ref=&amp;feed=1" width="1" height="1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align:center;"><span style="color:#800000;"><em><em> </em></em><span style="font-family:verdana,geneva;">UNE CHRONIQUE ALLEMANDE </span></span></p>
<p style="text-align:center;"><span style="color:#800000;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><br />
</span></span></p>
<p style="text-align:center;"><span style="color:#800000;"><em><em><span style="font-family:verdana,geneva;">UNE RUE DISPARUE ET RETROUVÉE </span></em></em></span></p>
<p style="text-align:center;"><span style="color:#800000;"><em><em><span style="font-family:verdana,geneva;"><br />
</span></em></em></span></p>
<blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="color:#800000;"><em><em><span style="font-family:verdana,geneva;">Nota : L&#8217;histoire de la rue disparue et retrouvée figurait en post-scriptum de la CHRONIQUE BERLINOISE DE JUILLET 2000, date à laquelle j&#8217;avais cherché la rue à Berlin. À la relecture, j&#8217;ai pensé que cette page d&#8217;histoire nazie méritait d&#8217;être autonome. L&#8217;ANNEXE date de septembre 2008, date de la relecture.</span></em></em></span></p>
<p style="text-align:center;">*</p>
<p style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><span style="color:#000080;"><span style="color:#800000;">Plan</span><em><br />
</em></span></span></p>
<p style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;"> <span style="color:#800000;">INVENTION DE LA MODERNITÉ</span></span><strong><span style="font-family:verdana,geneva;"><span style="color:#800000;"><br />
</span></span></strong></p>
<p style="text-align:center;"><span style="color:#800000;"><span style="font-family:verdana,geneva;"> LA CRISE<strong><br />
</strong></span></span></p>
<p style="text-align:center;"><span style="color:#800000;"><span style="font-family:verdana,geneva;">LA CULTURE CÈDE LE PAS À LA BARBARIE</span></span><em><strong><span style="color:#800000;"><em><span style="font-family:verdana,geneva;"><br />
</span></em></span></strong></em></p>
<p style="text-align:center;"><span style="color:#800000;"><em><em><span style="font-family:verdana,geneva;">Conquête des lieux du pouvoir<br />
L’école devient le siège de la Gestapo<br />
L’exécutif  s’affole : Lois, décrets, ordonnances, circulaires…<br />
L’ École des Arts et métiers, centre de la répression<br />
Mémoire historique de ce lieu<br />
Centre en extension</span></em></em></span></p>
<p style="text-align:center;"><span style="color:#800000;"><em><em></em></em><span style="font-family:verdana,geneva;">DU PASSÉ FAISONS TABLE RASE</span></span></p>
<p style="text-align:center;"><span style="color:#800000;"><em><em><span style="font-family:verdana,geneva;">*<br />
</span></em></em></span></p>
<p style="text-align:center;"><span style="color:#800000;"><span style="font-family:verdana,geneva;">ANNEXE</span></span></p>
<p style="text-align:center;"><span style="color:#800000;"><span style="font-family:verdana,geneva;">CRÉATION LEXICALE NAZIE OU LA TRANSPARENCE DES VISÉES </span></span></p>
<p style="text-align:center;"><span style="color:#800000;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>de la Gestapo à la RSHA, le phagocytage sémantique reflète le phagocytage politique </em></span></span></p>
<p style="text-align:center;"><span style="color:#800000;"><em><em><span style="font-family:verdana,geneva;">*<br />
</span></em></em></span></p>
</blockquote>
<p style="text-align:right;"><span style="color:#800000;"><em><em><span style="font-family:verdana,geneva;"><br />
</span></em></em></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">D. a répondu par retour de courrier à mes questions sur la </span><span style="font-family:verdana,geneva;"><span style="color:#800000;">Prinz-Albrech-Straße*</span></span><em><span style="font-family:verdana,geneva;">. </span></em><span style="font-family:verdana,geneva;">Elle m’a envoyé une bibliographie et la photocopie de deux chapitres extraits d’un ouvrage intitulé, </span><em><span style="font-family:verdana,geneva;">Centrale de la terreur, rue Prinz-Albrecht 8 : Quartier principal de la Gestapo &#8211; Zentrale des Terrors, Prinz-Albrecht-Strasse 8 : Hauptquartier der Gestapo de Johannes Tuchel, Reinhold Schattenfroh, datant de 1987 [Berlin, Siedler].</span></em></p>
<p style="text-align:right;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>* Je conserve l&#8217;orthographe de l&#8217;époque.</em><br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Sur un plan de 1936, la <span style="color:#800000;">Prinz-Albrecht-Straße</span> coupait sur sa gauche la Stresemann-Straße (plus tard, Spandaustraße) et sur sa </span><span style="font-family:verdana,geneva;"><span style="color:#000000;">droit</span></span><span style="font-family:verdana,geneva;">e la Wilhelm-Straße. L’histoire de cette rue, du parc et du palais du même nom, est emblématique de l’histoire berlinoise, allemande. On passe d’une verte prairie à sa progressive transformation en espace résidentiel avec jardins et parcs, qui à son tour se métamorphose en mini-ville,  modèle de la modernité naissante, pour déboucher sur la barbarie radicale.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><br />
</span></p>
<p style="text-align:center;"><em><em><span style="font-family:verdana,geneva;"> <span style="color:#800000;">INVENTION DE LA MODERNITÉ</span></span></em></em></p>
<p style="text-align:justify;"><em><em></em></em><span style="font-family:verdana,geneva;">“L’île verte”, située à l’Ouest de Berlin, commença à se développer au XVIIIe  siècle, quand le pouvoir prussien, désireux d’agrandir la ville, exigea que nobles et bourgeois y construisent des demeures. Après la proclamation de l’Empire, ce quartier résidentiel où princes, ducs et duchesses, riches fabricants de la soie, du bronze, de la porcelaine se côtoyaient, devint progressivement un des centres névralgiques de la capitale du Reich. Entre 1871 et 1899 furent tracées de nouvelles rues, coupant jardins et parcs, construits de nombreux bâtiments officiels, dont le Musée des Arts décoratifs (<em>Kunstgewerbemuseum,</em> 1877-1881), le Musée ethnologique (<em>Völkerkundemuseum</em>, 1880-1886). Au début du siècle, son expension s’accéléra, regroupant les principaux ministères ; </span><span style="font-family:verdana,geneva;">banques et centres commerciaux se développèrent </span><span style="font-family:verdana,geneva;">autour de la rue Leipzig, fut édifié </span><span style="font-family:verdana,geneva;">le grand magasin, Wertheim, considéré à l’époque, comme “le plus beau magasin du monde”, y compris par les Américains, et dont l’architecture eut quelque influence. Deux gares importantes, la <em>Gare de Potsdam </em>et celle de <em>Anhalt </em>d’où partaient 85 trains à longue distance vers le Sud, font de cette mini-ville un centre de communication important. À l&#8217;entour, de somptueux alignements d’hôtels, et pas moins de 28 lignes de tramway. S’opère également une concentration exceptionnelle de la presse berlinoise bourgeoise et libérale (Mosse, Ullstein, Scherl), mais aussi politique (dont <em>Vorwärts, </em>le journal des sociaux-démocrates et <em>Germania</em>, organe du centre). </span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">&#8220;L’île verte&#8221; où le Prince Albrecht von Hohenzollern avait occupé un Palais, construit en 1737 pour le Baron de Vernezobre et reconverti en 1830 pour le Prince, était devenu au tournant du siècle, non seulement un modèle d&#8217;organisation urbaine avec ses espaces verts, mais aussi le centre vivant et moderne de Berlin où se prenaient toutes les décisions importantes, politiques, économiques, financières, militaires, culturelles, où résidaient princes de la maison royale, nobles argentés,  hauts fonctionnaires de la Cour et de l&#8217;État, professeurs, artistes, écrivains connus, banquiers, pas moins de “62 millionnaires du monde bancaire”. Loin des vétustes et insalubres casernes prolétariennes parquées au Nord et à l’Est de la ville.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Au début du siècle, entre 1902-1905, le <span style="color:#000000;"><em>Musée des Arts décoratifs </em>- <em>Kunstgewerbemuseum, </em>devenu trop étroit pour les tâches d’enseignement qui lui étaient confiées, se double de l’<em>École des Arts et Métiers-Kunstgewerbeschul</em>e.</span></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Le musée et l&#8217;école s’inscrivent dans le continuité d’un projet qui remontait à 1867. La collection avait été créée, à des fins d’enseignement, par des artisans, des industriels, des artistes, de hauts fonctionnaires qui, lors des quatre premières Expositions Universelles (Londres en 1851, 1862, Paris en 1855, 1867), avaient mesuré le retard de l‘Allemagne dans le domaine des arts et métiers. Efforts couronnés par la construction du</span><span style="font-family:verdana,geneva;"><span style="color:#800000;"> <span style="color:#000000;">Musée des Arts décoratifs &#8211; <em>Kunstgewerbemuseum</em></span>, <span style="color:#000000;">par Martin Gropius et Heino Schmieden (1877-1881)</span></span></span><span style="font-family:verdana,geneva;"><span style="color:#800000;"><span style="color:#000000;">. Le musée et l&#8217;école avec un auditoire de 444 places, ses immenses ateliers, </span></span></span><span style="font-family:verdana,geneva;">constituaient un ensemble imposant </span><span style="font-family:verdana,geneva;">au <span style="color:#800000;">8 de la rue Prince Albrecht.</span></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Notons, un fait rare à l’époque, les femmes prennent d’assaut cette école, en 1905, 35 % des étudiants sont de sexe féminin.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Au tournant du siècle, l’enseignement se tourne résolument vers l’invention de formes modernes et renonce à l’imitation à laquelle étaient astreints les étudiants, les pièces de la riche collection du musée servant de références. Le <em>Jugendstil </em>se développe qui cherche ses modèles dans la nature. Un jardin est aménagé. Sous la direction de l’architecte Bruno Paul, l’école devient une institution prestigieuse attirant professeurs, architectes, artistes, de renommée internationale. Visées,  méthodes et  disciplines se transforment, la photographie, la publicité, la typographie, le design, entre autres, y sont enseignés.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Au tournant du siècle, la Prusse avait donc inventé des formes nouvelles d’émulation dans le champ économique et culturel, enrichi la modernité naissante, et fait de Berlin, une capitale européenne.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><br />
</span></p>
<p style="text-align:center;"><span style="color:#800000;"><em><em><span style="font-family:verdana,geneva;"> LA CRISE</span></em></em></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">En 1924, l’école est victime de la crise, le budget est drastiquement réduit, une partie du personnel est mis au chômage. “Dégraissée” (<em>Roßkur</em>), l’école de vingt ans d’âge, 1905-1925, <span style="color:#000000;">sera absorbée par l’École supérieure des arts plastiques &#8211; <em>Hochschule für Bildende Kunst.</em> La presque to</span>talité des bâtiments seront loués à Richard Kahn GmbH, une branche de la métallurgie. Des étudiants continuaient à occuper des ateliers avec, parfois, l&#8217;aide de l&#8217;État. Quand la société Richard Kahn GmbH connaît à son tour des difficultés, elle sous-loue des espaces, viendront s’installer le Ministère des Finances, le Tribunal du travail (<em>Arbeitsgericht</em>) et le Cadastre de Charlottenburg. Le loyer de la Firme Kahn devenant dérisoire, des protestations s’élèvent.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">De crise en crise, les bâtiments reviennent à l’État prussien, au printemps 1933.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><br />
</span></p>
<p style="text-align:center;"><em><span style="color:#800000;"><em><span style="font-family:verdana,geneva;">LA CULTURE CÈDE LE PAS À LA BARBARIE</span></em></span><strong><span style="color:#800000;"><em><span style="font-family:verdana,geneva;"><br />
</span></em></span></strong></em></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Le 30 janvier 1933, Hitler devenait chancelier du Reich, le 11 avril 1933 Hermann Goering était nommé ministre de l’Intérieur de Prusse, et donc par voie de conséquence, chef de toutes les forces de police. Commence alors une autre histoire. Celle d&#8217;un centre de la puissance politique, «<em>Machtzentrums der kurzen Wege</em>» 1), supervisant tous les services importants d&#8217;un pouvoir en voie de consolidation — la proximité respective des services devait en assurer l&#8217;efficacité. Histoire difficilement résumable, tant les fils d’accès sont entremêlés. Une micro-histoire, en ce cas celle de la <em>Police politique-Gestapo</em>, qui exemplifie certains des mécanismes, certains des processus, spécifiquement NS,  qui conduisent, dans un pays sans tradition démocratique, à ce qu’il est convenu d’appeler l’État-SS, un État-puissance au service d’une caste nouvelle dont les agents appartiennent à toutes les couches de la société (de l’aristocrate à l&#8217;ex- chômeur). Une nouvelle génération qui a des revanches à prendre.</span><span style="font-family:verdana,geneva;"><br />
</span></p>
<blockquote>
<p style="text-align:center;"><strong>*</strong></p>
<p style="text-align:justify;"><em><em>NOTA<br />
Toutes les traductions des termes administratifs allemands sont des approximations, les traditions étatiques étant radicalement différentes. Quant aux notions idéologiques, certaines sont spécifiques au NS et donc la traduction vise moins à traduire qu’à  suggérer un contenu. D’où la présence, me semble-t-il nécessaire du mot, terme allemands. Et les capitales à l’allemande dans la traduction française.</em></em></p>
<p style="text-align:center;"><em><strong>*</strong></em></p>
</blockquote>
<p style="text-align:right;"><span style="color:#800000;"><em><em><span style="font-family:verdana,geneva;">Conquête des lieux du pouvoir </span></em></em></span></p>
<p style="text-align:right;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em><span style="color:#0000ff;">Le 31 janvier 1933, Goebbels notait dans son journal : « C’est presque comme un rêve. La Wilhelmstraße nous appartient &#8211; Es ist fast wie im Traum. Die Wilhelmstraße gehört uns »<br />
Au 76 siégeait le Ministère prussien des Affaires étrangères.</span></em></span></p>
<p style="text-align:right;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em><span style="color:#0000ff;"><br />
</span></em></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Le mouvement-NS s’était développé en Bavière, à Munich, «La capitale du mouvement» aux yeux du Führer. Après la conquête de Berlin —  ex-capitale du Royaume de Prusse (1701-1918), de l&#8217;Empire Allemand (1871-1918), de la République de Weimar (1919-1933) — menée avec détermination et habilité par Goebbels de 1927 à 1933 2), l’appropriation des lieux du pouvoir constitue un enjeu majeur du nouveau pouvoir, qui permet d’absorber et le pouvoir symbolique des instances étatiques traditionnelles et leurs pouvoirs régaliens (sécurité intérieure/ extérieure; droit/justice) sur les lieux mêmes de leur implantation. Les processus enclenchés, dès la première année,  pour faire de la Police politique de l’État prussien &#8211; <em>Geheime <strong>Staat</strong>spolizei </em> LA Police politique du <strong>Reich </strong>sont cruciaux. Le Droit qui est discours, toujours pris dans du discursif social, politique, etc.  est emporté par l&#8217;histoire qui se trame, porté par des juristes favorables au régime (pensée juridique v<em>ölkisch)</em>, visible dans le vocabulaire <em>völkisch</em> qui pénètre le vocabulaire juridique. </span><span style="font-family:verdana,geneva;">(Cf. le P.-S. de la note 1). </span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Rappelons que Goebbels, Gauleiter de Berlin, avait acquis au 106 de la Wilhelm-Straße un bâtiment, à proximité de ce qu&#8217;il était convenu d&#8217;appeler le <em>Quartier des jounaux &#8211; Zeitungsviertel</em>, pour en faire le siège de l&#8217;édition du journal nazi «Angriff», créé en 1927, après l’interdiction qui frappait le groupuscule berlinois. En octobre 1932, la rédaction déménageait au 10 de la Hedemann-Straße, située à quelques mètres.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><br />
</span></p>
<p style="text-align:right;"><em><span style="color:#800000;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>L’école devient le siège de la Gestapo</em></span></span></em></p>
<blockquote>
<p style="text-align:center;"><span style="color:#800000;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><span style="color:#000080;"><span style="text-decoration:underline;">Première phase : Hermann Goering</span></span><br />
</span></span></p>
</blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Sous la tutelle de Goering — ministre de l’Intérieur de Prusse — une série de lois (G<em>esetz)</em>, de décrets, de circulaires, d&#8217;ordonnances (<em>Erlaß, Verordung, Runderlaß</em>) renforcent la violence d&#8217;État au profit des nouveaux maîtres et instaurent l’arbitraire.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Les lois, décrets de la première année ont un point commun : phagocyter les instances traditionnelles du pouvoir régalien de l’État (police, justice&#8230;), et les droits de la personne. Phagocytage fondé sur deux principes implicites : 1. <em>Principe de la Gleichschaltung </em>: mise au pas des Länder, mise au pas des services de police et du personnel ; mise au pas des individus ; 2. <em>Principe de la Gliederschaft</em> : constitution d’une communauté ethnique/politique par élimination des non-conformes aux normes définies selon deux critères (politique (l’adversaire), racial (aryanité). But final : une fusion de tous les membres dans l’État incarné par le Führer. D’où la nécessaire création d’une police de la sûreté, sécurité efficace, censée faire advenir cet ordre fantasmé. </span></p>
<p style="text-align:right;"><span style="color:#800000;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em><em>L’exécutif  s’affole : Lois, décrets, ordonnances, circulaires…</em></em></span></span></p>
<blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em><em>NOTA.  Je ne retiendrai que les éléments qui éclairent la création de la Gestapo siégeant au <span style="color:#800000;">8 rue Prinz-Albrecht</span>, présentés dans un ordre chronologique qui a, me semble-t-il, le mérite de ne pas pouvoir être perçu comme un ordre logique rationnel, accomplissement d’un projet défini,  mais plus comme une suite de bricolages, portés par l’irrationnel de la volonté de pouvoir, dont le but premier est de protéger un pouvoir encore fragile, fragilité dont ils ont conscience.</em></em></span></p>
</blockquote>
<p style="text-align:justify;padding-left:150px;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>«<em> Nous sommes ici en présence d&#8217;une logique de l&#8217;évolution administrative qui allait devenir de plus en plus impérieuse. Au cours du processus, il arriva bien souvent aux bureaucrates de percevoir comme autant d&#8217;obstacles les vieux principes de la procédure légale, avec toutes leurs exigences. Ressentant le besoin d&#8217;agir sans contrainte, ils créèrent un climat qui leur permit d&#8217;écarter progressivement le modus operandi du formalisme écrit</em>.» Raul Hilberg, </em></span><span style="font-family:verdana,geneva;">[La Destruction des Juifs d'Europe, 1985, Traduction française, 1988, Fayard, </span><span style="font-family:verdana,geneva;">p. 52]</span></p>
<blockquote>
<p style="text-align:justify;padding-left:30px;"><span style="font-family:verdana,geneva;">• « Pour protéger le peuple allemand », un décret du 4 février 1933 autorise la police à interdire réunions, journaux, revues, sans avoir à justifier la décision.<br />
•   Le 17 février 1933,  l’ordonnance <em>Schießerlaß </em>autorise la police à user des armes à feu contre les opposants.</span></p>
<p style="text-align:justify;padding-left:30px;"><span style="font-family:verdana,geneva;"> •   Le 22 février 1933, une loi instaure la &#8220;police auxiliaire&#8221; (<em>Hilfspolizei)</em> composée de SA (50%), de SS (30%) et de casques de fer (20%), en tout dans les 50 000 hommes. Ainsi, la police de type traditionnel est assistée  par des auxiliaires qui n&#8217;ont pas ou peu de compte à rendre à la police d&#8217;État. Et, Rudolf Diels <em>Oberregierungsrat </em>- Conseiller du haut gouvernement du ministère de l’Intérieur de Prusse est nommé Directeur (<em>Leiter)</em> de la Police politique de la Préfecture (<em>Polizeipräsidium</em>) de Berlin. Une photographie  du 5 mars 1933 illustre le résultat : un Shupo berlinois (casque, redingote à double boutonnage, ceinturon) accompagné d&#8217;un SA en uniforme (casquette, chemise, pantalon, bottes, brassard, gants noirs), entre les deux, un chien muselé tenu en laisse par le SA. À l&#8217;arrière plan des hommes (civils ou en civil ?), la  photographie a été prise dans la rue. [<em>Topographie des Terrors, </em>riche documentation publiée par la Fondation du même nom, qui doit beaucoup à l'ouvrage de Tuchel/</span><span style="font-family:verdana,geneva;">Schattenfroh, </span><span style="font-family:verdana,geneva;">p. 47]<br />
• En mars 1933 (après l&#8217;incendie <em>bienvenu</em> du Reichstag) sont levés les principaux droits fondamentaux de la personne livrée désormais à l&#8217;arbitraire. Les arrestations se multiplient. Une vague d&#8217;épuration déferle, remplaçant dans tout le pays (et pas seulement en Prusse) des hauts fonctionnaires de police, par des nationaux-socialistes. À <strong>Munich,</strong> Himmler (nouveau chef de la police) et Heydrich (chef de la police politique, section IV) font arrêter des centaines de communistes. Le 22 mars, Himmler  transformait une usine de poudre, près de Dachau, en camp d&#8217;internement, enregistré par Heydrich sous le sigle KL (<em>Konzentrationslager</em>), pouvant contenir jusqu&#8217;à 5000 «Schutzhäftlinge» (prisonniers en arrestation préventive). Le 11 avril, les SS s&#8217;emparent de la direction du camp et assassinent leurs trois premiers Allemands-Juifs-Communistes. Le camp devient école de formation au crime, (cf. Hans-Günter Richardi, Schule der Gewalt. Das Konzentrationslager Dachau. Piper, München, 1995)</span>.<br />
<span style="font-family:verdana,geneva;"> • Le 31 mars, la loi dite de l’Harmonisation des Länder avec le Reich &#8211; <em>Gleichschaltung der Länder mit dem Reich,</em> les Parlements des Länder sont dissous, sauf le Parlement de Prusse.<br />
• En avril 1933 commence officiellement (juridiquement) la persécution des Allemands-Juifs (boycott à partir du premier avril, le 7, introduction du paragraphe-aryen (<em>Arierparagraphen</em>) qui équivaut à une interdiction professionnelle. La persécution ordinaire avait commencé à Berlin sous Goebbels, dont les hommes de mains aimaient à <em>casser du Juif </em>sur le Kurfürstendamm.<br />
•  La loi de <em>Restauration de la fonction publique </em>du 7 avril 1933 permet de ratisser large à tous les niveaux hiérarchiques. Plus de trois mille nouvelles nominations parfont le nettoyage politique et raciale (<em>politische Säuberung)</em>. Elle «portait les signatures de Hitler, de Frick, ministre de l&#8217;Intérieur, et de von Krosigk, ministre des Finances. L&#8217;ordre des noms montre que ce furent les experts qualifiés du ministère de l&#8217;Intérieur qui rédigèrent le texte, et que leurs homologues du ministère des Finances furent consultés avant publication.», notait Raul Hilberg [<em>La Destruction des Juifs d'Europe, </em>1985, Traduction française, 1988, Fayard, p. 78]<br />
•  Le 26 avril 1933, création du Service de la Police secrète d’État pour la Prusse, sous la tutelle de Goering, dirigé par </span><span style="font-family:verdana,geneva;">Rudolf Diels — ex-fonctionnaire de la République de Weimar, à la tête de la police politique prussienne à Berlin — </span><span style="font-family:verdana,geneva;"> au 5-6 de l’Alexanderplatz.<br />
•  Le 30 novembre 1933,  une nouvelle loi fait de la Gestapa une section propre des Services de l&#8217;Intérieur. </span><em><span style="font-family:verdana,geneva;"><em><br />
</em></span></em></p>
</blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">En un an, la <em>Geheime Staatspolizei</em>- la Police politique du ministre de l’Intérieur  a gagné en autonomie, phase préliminaire à son statut d’«État dans l&#8217;État».<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">En 1934, le Tribunal du peuple-<em>Volksgerichtshof</em> est mis en place et une nouvelle section voit le jour : l&#8217;inspection des camps de concentration sous la direction de Theodor Eicke. En 1936, le <em>Tribunal du peuple</em> remplace le <em>Reichsgericht</em>- Tribunal du Reich, le droit pénal s&#8217;en trouve bouleversé comme en témoignent les nombreuses exécutions dans la prison de <a href="http://fpbchb.wordpress.com/category/plotzensee/">Plötzensee,</a> des ordonnances fixant de nouveaux délits, ainsi les blagues, les critiques relevant de la <em>Wehrkraftzersetzung</em> (saper, miner la force de résistance) deviennent passibles de la peine de mort. De l&#8217;ordre de la haute trahison (<em>Verrat, Hochverrat</em>).<br />
</span></p>
<blockquote>
<p style="text-align:center;"><span style="color:#000080;"><span style="text-decoration:underline;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Seconde phase : Heinrich Himmler</span></span></span><em><em><br />
</em></em></p>
</blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">La seconde phase s’inaugure avec la venue de Heinrich Himmler.  Chef de la police politique de Bavière, il avait habilement développé un pouvoir tentaculaire, cumulant charges et fonctions <em>— <em>Commandeur de la police politique-politischer Polizeikommandeur; Commandeur de la policie auxiliaire &#8211; Kommandeur der Hilfspolizei (SS); Adjoint politique &#8211; politischer Referent au ministre de l&#8217;intérieur bavarois</em> — </em>offrant un modèle centralisé/polyvalent de la police qui impressionna Hitler. De fait, tout a commencé à Munich, Himmler et Heydrich transfèrent à Berlin un modèle qui a déjà fait ses preuves. </span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">L&#8217;élimination des SA se profile qui projetaient la création d&#8217;une armée populaire dont personne ne voulait. En avril 1934, Himmler est dépêché à Berlin comme Inspecteur de la  Police secrète- <em>Inspekteur der Geheimen Staatspolizei.</em> Le 20 avril 1934, sous la coupole de l&#8217;auditoire de la prestigieuse  <em>École des Arts et métiers,</em> Goering remettait à Himmler la police politique de Prusse, <em><em><strong>Ge</strong>heime <strong>Sta</strong>ast<strong>po</strong>lizei (Ge/sta/po)</em>. </em>Le 2 mai 1934 le nouveau service emménageait au  premier étage du<em> </em><span style="color:#800000;">8 de la rue Prinz-Albrecht,</span><em></em>avec sa suite munichoise (services administratifs des SS et Service de la sécurité, SD), dont Reinhard Heydrich,<em> <em>Chef du Service de la Sécurité du Reichsführer-SS &#8211; Leiter des Sicherheitsdienstes des Reichsführers-SS (SD)</em></em> fait partie. Qui s&#8217;était intéressé à l&#8217;organisation du GPU et qui, à Munich, ruminait la création d&#8217;une police d&#8217;État unifiée. En réorganisant les services internes, l&#8217;<em>Inspecteur</em> Himmler parvient à évincer Goering, encore Chef de la Gestapo, d&#8217;après la seconde loi du 30 novembre 1933.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Hermann Goering, adversaire méprisant des deux &#8216;munichois&#8217;, finit par renoncer au reste  de ses prérogatives dans un communiqué du 20 novembre 1934. Il se verra confier d’autres missions. Le 26 février 1935, le Ministre de &#8220;l&#8217;aéronotique&#8221; du Reich reçoit  du Führer l’ordre de construire une unité aérienne de combat. Contre le Traité de Versailles. </span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Himmler et Heydrich répondent aux attentes du Führer, réorganisent le <em>Service de la police secrète d’État (de Prusse) &#8211; Geheime Staatspolizeiamt</em> dont les compétences sont étendues à tout le Reich, sous l’entête du <em>Commandeur de la Police politique des Länder-  Der Politische Polizeikommandeur der Länder.</em> Tutelle expansive instaurée sans avoir à légiférer, qui a pour conséquences immédiate de rendre inattaquables par l’action judiciaire<em> </em>les décisions de la Gestapo. Mise au pas des Länder préparée par une loi du 30 janvier 1934 qui décapitait les Länder, supprimant les Droits de souveraineté et leur représentation nationale (<em>Hoheitsrechte und ihre Volksvertretungen</em>). Les deux &#8216;munichois&#8217;, «techniciens de la terreur», cumulent donc tous les pouvoirs de police. «<em>Pauvre Allemagne !</em>- <em>Armes Deutschland !</em>» aurait dit Rudolf Diehls, qui figurait sur la liste des hommes à abattre la <em>Nuit des longs couteaux,</em> durant laquelle sont éliminés les adversaires du Führer. Gregor Strasser est assassiné par les SS dans les caves du <span style="color:#800000;"><em>8 </em><em>de la Prinz-Albrecht-Straße,</em> </span>sous la surveillance d&#8217;Heydrich.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><br />
</span></p>
<p style="text-align:right;"><em><span style="color:#800000;"><span style="font-family:verdana,geneva;">L’ École des Arts et métiers, centre de la répression</span></span></em></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">L’<em>École des Arts et métiers,</em> siège de la Gestapo, devient le centre de la persécution des opposants supposés ou réels au régime. D&#8217;une grande diversité, allant «des journalistes de la presse d&#8217;opposition, des communistes,  des francs-maçons, des homosexuels, des gens d&#8217;Église, des pacifistes, des utopistes pleins de fantaisie à de coriaces réactionnaires», selon la liste des détenus croisés par Ferdinand Friedensberg, haut fonctionnaire d&#8217;État, fidèle à la République, arrêté le 6 février 1935  (Tuchel/Schattenfroh, p. 211) 3). Un centre d&#8217;intimidation politique dirigée contre les libéraux, et surtout les sociaux-démocrates et les communistes. Dès août 1933, les sous-sols («caves») et d’anciens ateliers d’artistes de l’<em>École des Arts et métiers</em>, avaient été transformés en cellules (<em>Keller-Gefängnis</em>) et salles d’interrogatoires (<em>Folter-Keller, salles de tortures</em>). Conformément aux principes de la <em>Gleichschaltung</em> (mise au pas immédiate), de la <em>Gliederschaft</em> (ensemble des membres d&#8217;une même communauté idéologique/raciale/&#8230;), de la <em>Gefolgschaft</em> (folgen=suivre), les membres non-conformes doivent être écartés, voire supprimés.</span></p>
<p style="text-align:right;"><span style="color:#0000ff;"><em><em><span style="font-family:verdana,geneva;">Kurt Schumacher, sculpteur </span></em></em></span><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>— </em></span><span style="color:#0000ff;"><em><em><span style="font-family:verdana,geneva;">ancien élève de l&#8217;école </span></em></em></span><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>— </em></span><span style="color:#0000ff;"><em><em><span style="font-family:verdana,geneva;">y sera interrogé en septembre 1942. Condamné à mort, il sera exécuté avec sa femme, à <a href="http://fpbchb.wordpress.com/category/plotzensee/">Plötzensee</a>, le 22 décembre 1942. </span></em></em></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Le schéma évolutif de la policie berlinoise est étonnemment semblable à celui de la police munichoise </span><span style="font-family:verdana,geneva;">allant de l’indépendance croissante de la police politique, de son statut juridique particulier, de l’instauration d’une police auxiliaire (SA, SS, casques d’acier), à la configuration des espaces, les services de la police politique munichoise avaient comme à Berlin leur prison-maison-<em>Hausgefängnis</em> où les adversaires politiques étaient conduits et violentés. La répression, l’arbitraire sembleraient même plus drastiques, systématiques à Munich qu’à Berlin, ville réputée de gauche où ILS se heurtent parfois à des fonctionnaires qui entravent des initiatives, alors qu&#8217;à Munich, la justice, l&#8217;administration étaient favorables au régime, bien avant 1933. [cf. <em>München -»Hauptstadt der Bewegung« Bayerns Metropole und der Nationalsozialismus,</em> Herausgegeben von Richard Bauer, Hans Günter Hockerts, Brigitte Schütz, Wolfgang Till, Walter Ziegler ; Münchner Stadtmuseum, Edition Minerva, Neuauflage 2002, p. 235-241]</span></p>
<p style="text-align:right;"><span style="color:#800000;"><em><em><span style="font-family:verdana,geneva;">Mémoire historique de ce lieu </span></em></em></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Ainsi, le<em> </em><span style="color:#800000;">8 de la Prinz-Albrecht-Straße</span><em></em>s’inscrivait dans la mémoire des persécutés comme un haut-lieu de la politique répressive des nouveaux maîtres d&#8217;Allemagne qui s&#8217;abat et s&#8217;acharne sur les adversaires politiques. Un centre où — jusqu&#8217;à la défaite — seront interrogés et condamnés les résistants arrêtés. Bien que le nombre des places y soit réduit (une cinquantaine au maximum), comparé à la prison de l&#8217;<em>Alexanderplatz</em> et à celle de la <em>Colombiahaus</em> avec ses centaines de places, où l&#8217;arbitraire, la violence étaient la règle, bien que des fonctionnaires de police, de la justice, de l’administration de la République de Weimar qui continuent à exercer, tempèrent parfois les jugements, du moins durant un temps, bien que les longs séjours y soient rares, les détenus interrogés faisaient de fréquents allers et retours entre différents centres de détention, le centre du<em> </em><span style="color:#800000;">8 de la Prinz-Albrecht-Straße </span><em></em>qui aurait pu paraître secondaire, devient le substitut métonymique de <em>Gestapo,</em> synonyme de terreur. Sa situation au siège même du pouvoir, dans la capitale du Reich, dirigée par une équipe dont Tuchel/Schattenfroh soulignent la jeunesse et le niveau relativement élévé d&#8217;études, lui donnait une haute valeur symbolique. C&#8217;est à cette adresse que furent décidées la germanisation des pays de l&#8217;Est, l&#8217;extermination des prisonniers de guerre soviétiques. «C&#8217;est à cette adresse que l&#8217;extermination des Européens-Juifs fut préparée et dirigée.» [Tuchel/Schattenfroh, p. 9]. </span><span style="font-family:verdana,geneva;">Jusqu&#8217;en 1938, ce sont les services administratifs de l&#8217;État et du Parti qui élaborent patiemment les lois, décrets qui excluent, dépossèdent les Allemands-Juifs ; à partir de 1938, la question juive est dans les mains de la <em>Geheime Staastpolizei </em>toujours se transformant dans le sens d&#8217;une plus grande autonomie et d&#8217;un renforcement de ses pouvoirs de décision.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Le phagocytage des instances de l&#8217;exécutif (police, justice/droit) se continue jusqu&#8217;en 1943. Une relative longue durée qui pointe la fragilité, un État-puissance n’étant jamais assuré de ses fondements. Il importe ici de rappeler que la Gestapo, qui déploie sa puissance à Berlin, était très inégalement étendue, les Allemands ne vivaient pas sous la terreur, leur aveuglement, leur complicité n&#8217;ont pas été un effet de la <em>Terror</em>.<em> </em>Ce dont témoigne la micro-histoire ayant pour objet des régions où les populations oscillaient souvent entre complicité et activisme (<em>Mittäterschaft</em>).<em><br />
</em></span></p>
<p style="text-align:right;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><span style="color:#800000;"><em><em>Centre en extension</em></em></span><em><br />
</em></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">À proximité de l&#8217;école, dans le Palais Prince Albrecht au 102 de la Wilhelm-Straße 4) et dans l’Hotel Prinz Albrecht, de haute réputation, au <span style="color:#800000;">9 de la Prinz Albrecht-Straße</span>, devenu en octobre 1934 la Maison-SS — s’installent, en 1934, une partie du Service de renseignements, de sûreté, d’espionnage et de contre-espionnage du Parti et des SS, dirigé par Reinhard Heydrich, et plus tard par Ernst Kaltenbrunner.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">C’est ainsi que l’<em>École des Arts et métiers,</em> et ses entours immédiats  devinrent le centre en expansion constante du pouvoir national-socialiste qui essaime pour échapper à l’étroitesse des lieux, ainsi le  Service des juifs – <em>Judenreferat </em>dirigé par Adolf Eichmann emménagera au  115-116 de la rue Kurfürsten. En 1943, <em>Reichssicherheitshauptamt </em>(RSHA) qui n’était qu’un des douze services principaux des SS répartit ses services dans plus de 30 bâtiments entre Weißensee et Wannsee. L’actuelle Fondation Berggruen qui, rénovée, offre à voir l</span><span style="font-family:verdana,geneva;">&#8216;art «dégénéré»</span><span style="font-family:verdana,geneva;"> de Klee, Picasso… »  abrita un centre de formation pour SS- <em>Führerschule der Sicherheitspolizei. </em></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Quand les visées expansionnistes du IIIe Reich commencent à se déployer, la Gestapo doit assumer des taches nouvelles — de dimension internationale. En septembre 1939, le 27, Himmler regroupe </span><span style="font-family:verdana,geneva;">— officiellement </span><span style="font-family:verdana,geneva;">— </span><span style="font-family:verdana,geneva;">les services de police et le Service de la sécurité du parti &#8211; <em>Sicherheitsdienst des Reichsführers-SS</em> (SD) dans le Service central de la Sûreté du Reich &#8211; <em>Reichssicherheitshauptamt </em>(RSHA), </span><span style="font-family:verdana,geneva;">(cf. A</span><span style="font-family:verdana,geneva;">nnexe, en fin de texte)</span><span style="font-family:verdana,geneva;">. </span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">“Conglomérat” qui regroupe : l&#8217;</span><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>«Hauptamt Sicherheitspolizei- </em>Service central de la police de sécurité<em>/</em><em> Sicherheitshauptamt des RF-SS, Geheimes Staatspolizeiamt &#8211; </em>Gestapo/<em> Reichskriminalpolizeiamt» &#8211; Service de la police criminelle du Reich [Erlaß- ordonnance du 27 septembre 1939]</em></span><span style="font-family:verdana,geneva;"> et pose de difficiles problèmes aux historiens qui interprètent cette fusion de manière contradictoire. Quoi qu’il en soit le<em> Doppelstaat</em>- le Double État  est devenu l&#8217;État-SS. La boucle est close. </span><span style="font-family:verdana,geneva;"><br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Pour adapter l’école à ses nouvelles missions et construire les camps de concentration dans lesquels sont envoyés les opposants après des «interrogatoires renforcés» au siège de la Gestapo,  les crédits alloués sont impressionnants.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">La machinerie est prête pour la conquête du monde, l&#8217;extermination des indésirables («<em>Unerwünscht</em>») et l&#8217;apocalypse finale, prévisible dès l&#8217;attaque de l&#8217;Union soviétique. Mais en attendant, dès 1937, tandis que l’Europe démocratique continue de somnoler, le nouvel État du Führer donne un premier avertissement. L’unité aérienne construite par Goering est engagée dans la Guerre civile espagnole. De la fin juillet à la mi-octobre 1936, elle transportera du matériel et 13 500 soldats de l’armée africaine franquiste stationnée en Afrique du Nord, avant de devenir la Légion Condor qui, le 28 avril 1937, bombardait Guernica.<em><br />
</em></span></p>
<blockquote>
<p style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;">✥</span><span style="font-family:verdana,geneva;"><em><br />
</em></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em><em>Ce résumé à la hache ne tient pas compte pas du laborieux de l&#8217;évolution (voir Hilberg), de l&#8217;entêtement patient, habile des protagonistes, devenant parfois eux-mêmes victimes des effets des mesures prises, il survole les conflits (internes : des fonctionnaires de police, des juges relâchèrent des &#8216;prévenus&#8217;, trop visiblement torturés ; externes : entre les dirigeants NS, SS, les fonctionnaires, etc. conflits de pouvoir, avec pour arbitre Hitler, qui tranche dans un sens ou dans l&#8217;autre suivant ses stratégies propres), il ne tient compte ni des évolutions diverses induites par de simples circulaires internes, ni des traitements inégaux des détenus (violence/non-violence), des incertitudes/hésitations des nouveaux maîtres, du moins au début, souvent perçues et notées par les hommes/femmes arrêtés/ées, qui autorisent à penser que rien n’était inéluctable en l’an 1933/34. Si&#8230;</em></em></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em><em> Le prix à payer pour toutes les compromissions/lâchetés/faiblesses/démissions — allemandes, européennes — a été et reste lourd,  c&#8217;est-à-dire à la hauteur des dommages faits à l&#8217;espèce humaine. Et pour longtemps.<br />
</em></em></span></p>
<p style="text-align:center;"><em><strong><span style="font-family:verdana,geneva;">*</span></strong></em></p>
</blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Ironie de l’Histoire : pour une durée indéterminée, le centre névralgique de la modernité naissante des débuts du siècle est devenue le centre de la </span><em><span style="font-family:verdana,geneva;"><a href="http://www.topographie.de/user/baustelle.php">Fondation</a> </span></em><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>Topographie de la terreur,</em> à qui appartient désormais le terrain, </span><span style="font-family:verdana,geneva;"><span style="color:#800000;"><a href="http://www.topographie.de/de/pop_up/his0_03.htm">Prinz-Albrecht-Gelände</a><span style="color:#000000;"><span style="color:#000000;">4) </span></span></span></span><span style="font-family:verdana,geneva;">à l&#8217;entour du bâtiment-Martin-Gropius, où doivent être construits les bâtiments du siège de la fondation, avec sa bibliothèque.</span><span style="font-family:verdana,geneva;"> Dans des locaux encore provisoires, c’est un centre de recherches très actif qui organise des conférences, colloques, présentations de films, de documentaires, qui se tiennent dans le bâtiment-Gropius. La bibliothèque, ouverte à tous, offre à lire plus de 20 000 ouvrages.</span></p>
<p style="text-align:center;">*</p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Installer la Gestapo dans l’<em>École des Arts et métiers</em> était une forme d’appropriation symbolique forte qui visait, d’une certaine manière, à  extirper/barrer/effacer la dimension émancipatrice de la modernité, la réduisant à la technique qu&#8217;ILS idolâtrent, et la recouvrant du sang de leurs victimes. Dès 1933, un signe fort était donné. D&#8217;autant que <em>palais, hôtel, école d&#8217;art </em>sont des espaces peu adaptés aux services administratifs, aux services de police, ce dont témoignent les reconstructions, transformations bricolées, déménagements, et les demandes répétées de Himmler qui souhaitaient la construction de  nouveaux bâtiments plus fonctionnels («<em>zweckmäßiger</em>»), sur le <span style="color:#800000;">Prinz-Albrecht-Gelände<em>,</em></span> refusées par Speer, perdu dans le rêve fou d&#8217;Hitler projetant la construction de <em>Germania</em> 5).</span></p>
<blockquote>
<p style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;">✥</span></p>
<p style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><br />
</span></p>
</blockquote>
<p style="text-align:center;"><span style="color:#800000;"><em><em><span style="font-family:verdana,geneva;"> DU PASSÉ FAISONS TABLE RASE<br />
</span></em></em></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Le 3 février 1945, un bombardement endommageait gravement le </span><span style="font-family:verdana,geneva;"><span style="color:#800000;">8 de la Prinz-Albrecht-Straße</span></span><span style="font-family:verdana,geneva;"> où les fonctionnaires de l’État nazi commençaient à détruire les dossiers. Le </span><span style="font-family:verdana,geneva;">1er mai </span><span style="font-family:verdana,geneva;">le général en chef de la 8è armée soviétique, Wassilli Tschuikow, le «vainqueur de Stalingrad» dirige une attaque massive  sur «le coeur du IIIe Reich», le «nid de la Gestapo» est détruit.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Les forces d&#8217;occupation, soviétiques et américaines se partageront les terrains de l&#8217;ancien centre du gouvernement-NS, les ruines du siège du RSHA se trouvant sur les lignes de séparation Est-Ouest. Chaque partie gère les ruines à son rythme. En avril 1949, les restes du <em>Palais du Prince Albrecht</em> sont dynamités. </span><span style="font-family:verdana,geneva;">Le 15 juin 1956, les restes de la <em>Centrale de la Gestapo </em>qui se trouvaient dans le secteur américain, en bordure de la zone soviétique, sont à leur tour dynamités. Ainsi de dynamitages en déblaiements, de vastes terrains s&#8217;étalent des deux côtés de la ligne de séparation des deux blocs, la guerre froide ayant commencé.<br />
</span></p>
<blockquote>
<p style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em><strong>*</strong><br />
</em></span></p>
</blockquote>
<p style="text-align:right;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>E<span style="color:#0000ff;"><em>n novembre 1950, avant le dynamitage donc, Günther Weisenborn*, en compagnie de Bertolt Brecht et de Max Schroeder, revient sur les lieux de ses deux interrogatoires, une première fois en septembre 1942 et une seconde en janvier 1943.</em></span></em></span></p>
<p style="text-align:right;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><span style="color:#0000ff;"><em><em><br />
</em></em></span></span></p>
<p style="text-align:right;"><span style="color:#0000ff;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em><em>« Il a été facile d’accéder à la cour par une brèche dans la clôture. Avant, deux sentinelles SS statufiées </em></em></span><span style="font-family:verdana,geneva;"><em><em>se tenaient </em></em></span><span style="font-family:verdana,geneva;"><em><em>devant le portail. À l&#8217;époque, je n&#8217;étais pas entré par le portail de la Prinz-Albrecht-Straße, </em></em></span></span><span style="font-family:verdana,geneva;"><span style="color:#0000ff;"><em><em>j&#8217;avais été conduit dans la cour et emmené e</em></em></span></span><span style="font-family:verdana,geneva;"><span style="color:#0000ff;"><em><em>nsuite </em></em></span></span><span style="font-family:verdana,geneva;"><span style="color:#0000ff;"><em><em>dans la cave où se trouvaient les cellules. […] Dans les ruines, le plancher du premier étage pend, arrondi comme une tente. Silence de mort. Brecht et moi-même tournons d’abord dans la petite cour, où à l’époque se déroulaient lesdites &#8216;promenades&#8217; : six hommes, vingt minutes, en silence. Ensuite, nous sommes allés dans la salle d’attente, autrefois s&#8217;y</em></em></span></span><span style="font-family:verdana,geneva;"><span style="color:#0000ff;"><em><em> trouvaient </em></em></span></span><span style="font-family:verdana,geneva;"><span style="color:#0000ff;"><em><em>des bancs bruns, semblables aux chaises d’église, dont les panneaux latéraux étaient censés empêcher tout dialogue avec son voisin. Je lui expliquai tout çà. Je me tournai vers lui, et je n’oublierai jamais l’expression du visage de Brecht, un mélange d’intérêt scientifique traversé par une colère sourde réprimée. Sur le sol des éboulis, des débris de verre, des reliques militaires, des étuis de masques à gaz, des boîtes de cigarettes vides, parfois une photographie, un prospectus graisseux. Nous pénétrâmes dans ma cellule, ici j’avais passé des mois. </em></em></span></span></p>
<p style="text-align:right;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><span style="color:#0000ff;"><em><em>— Était-elle toujours aussi sombre ? </em></em></span></span></p>
<p style="text-align:right;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><span style="color:#0000ff;"><em><em>— Oui. </em></em></span></span></p>
<p style="text-align:right;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><span style="color:#0000ff;"><em><em>— Faisait-il froid ? </em></em></span></span></p>
<p style="text-align:right;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><span style="color:#0000ff;"><em><em>— Oui, mais pas aussi froid qu’à Spandau </em></em>[N.D.A. une forteresse]<em><em>. </em></em></span></span></p>
<p style="text-align:right;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><span style="color:#0000ff;"><em><em>La porte avait disparu, brûlée. Dans la pénombre, </em></em></span></span><span style="font-family:verdana,geneva;"><span style="color:#0000ff;"><em><em>je voyais à peine Brecht, </em></em></span></span><span style="font-family:verdana,geneva;"><span style="color:#0000ff;"><em><em>il se tenait là immobile comme une ombre, dans mon ancienne cellule en ruines. Longtemps, nous sommes restés là, immobiles. […] Je refis mon ancien chemin, cinq pas lents dans un sens, puis dans l&#8217;autre. Les décombres sur le sol de pierre craquaient sous mes pieds. Je m&#8217;arrêtai de marcher, de nouveau silence de mort.»</em></em></span></span></p>
<p style="text-align:right;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><span style="color:#0000ff;"><em><em>* Günther Weisenborn était<br />
comédien, dramaturge, écrivain, </em></em></span></span><span style="font-family:verdana,geneva;"><span style="color:#0000ff;"><em><em>collaborateur de Brecht (à partir de 1931). </em></em></span></span><span style="font-family:verdana,geneva;"><span style="color:#0000ff;"><em><em> Résistant, il est arrêté, avec sa femme, en septembre 1942.</em></em></span></span></p>
<blockquote>
<p style="text-align:right;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><span style="color:#0000ff;"><em><em><br />
</em></em></span></span></p>
<p style="text-align:justify;">
</blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Tel était l&#8217;état de ce haut-lieu du national-socialisme, après la guerre, en 1950.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">À l&#8217;Est, en </span><span style="font-family:verdana,geneva;">avril-mai 1951, </span><span style="font-family:verdana,geneva;">une centaine de rues changèrent de nom, l<span style="color:#800000;"><span style="color:#000000;">a</span><strong> </strong>Prinz-Albrecht-Straße <span style="color:#000000;">qui, en octobre 1946, lors des élections, avait encore servi de repoussoir pour inviter à voter socialiste</span></span><span style="color:#000000;">, </span>devint <em>Niederkirchner-Strasse,</em> Niederkirchner étant le nom d’une résistante allemande, Käthe, communiste, qui fut assassinée le 22 septembre 1944 à Ravensbrück. Elle avait émigré en URSS en 1933, revint en Allemagne en octobre 1943, en mission, larguée en parachute par un avion soviétique. Elle fut arrêtée en chemin sur Berlin.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">À l’Est comme à l’Ouest, le passé proche gênait, pour des raisons différentes, personne n’avait, semble-t-il, intérêt à conserver les vestiges de la Centrale de la Gestapo. Le numéro et le nom de la rue — métonyme de la terreur nazie — furent remplacés par le nom d’une victime, communiste, inconnue des Berlinois. Une manière, sinon de blanchiment, du moins de neutralisation de la mémoire. Durant 20 ans, les terrains dégagés, resteront déserts.  Des non-lieux recouverts de non-dits. Malgré les procès, les controverses, le siège de la Gestapo restait «un lieu non assumé de l&#8217;histoire allemande» dira justement Wolfgang Scheffler.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Le temps qu’une nouvelle génération arrive à l’âge des questionnements. Et cette génération ne cessera de revenir sur les lieux symboliques du nazisme pour les interroger. </span><span style="font-family:verdana,geneva;">D’autre part, ce lieu à l&#8217;abandon revient dans la mémoire collective, au moment où les édiles s’interrogent sur la conservation du bâtiment construit par Gropius et Schmieden. </span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">L’ouvrage de Tuchel/Schattenfroh s’inscrit dans ce mouvement de “fouilles”, d’interrogation-interpellation qui avait commencé en 1983 à l’<a href="http://www.august-bebel-institut.de/04/0401.html">Institut Auguste Bebel,</a> le groupe de travail était allé à la recherche des survivants dont ils recueillaient les témoignages. Celui de Karl Elgass, celui de Dr. Falk Harnack, ceux de Walter et Wally Höppner, celui de Marianne Reiff, celui de Edith Walz. Entre autres. Plus d’une centaine de témoignages qui peuvent être consultés à l’Institut-August-Bebel. Témoignages qui conduisent aux <em>Täter</em> (un terme de juriste pour désigner les coupables de délit).</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Ainsi, grâce à l’opiniâtreté d’une nouvelle génération d’historiens, un lieu de sinistre mémoire  a refait surface dans la conscience collective.</span><span style="font-family:verdana,geneva;"> À l&#8217;Ouest d&#8217;abord. Fin 1986, des travaux mettent à nu des restes d&#8217;abris et de prisons. Il devenait difficile de recouvrir ces traces.<br />
</span></p>
<blockquote>
<p style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;">✥</span></p>
</blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">La question demeure donc de savoir pourquoi le bel ensemble d’immeubles de la rue Albrecht, a hérité du nom <span style="color:#800000;"><em>Prinz Albrecht.</em></span> S&#8217;agit-il de <em>Friedrich Heinrich Albrecht,</em> Prince de Prusse (1809-1872), fils du roi Friedrich Wilhelm III qui occupait le Palais de  la Wilhelm-Straße  et donna son nom à la r<em>ue Albrecht </em> en 1827 ou de <em>Friedrich Wilhelm Nikolaus Albrecht,</em> également Prince de Prusse (1837-1906) propriétaire des jardins où fut ouverte <span style="color:#800000;">la rue Prinz-Albrecht</span> dans le prolongement de la rue Zimmer ?Certes, ces <em>Princes Albrecht </em>n’ont aucun rapport avec le national-socialisme, mais pour les survivants des interrogatoires, le nom évoque encore des souvenirs douloureux. La nostalgie des temps princiers tend à cultiver l’amnésie historique.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">En Russie aussi, en ces temps chaotiques, certains pensent pouvoir renouer avec le passé tsariste, si idyllique pour le bas-peuple, comme on sait. </span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">En cette fin de XXe siècle s&#8217;affrontent en permanence  mémoires mythologiques nettement sélectives, productrices d&#8217;illusions sur le passé — du mythologique qui sert les visées  politiques de certains groupes — et mémoires historiques, elles-mêmes hétérogènes. Un combat sans fin.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Pour rafraîchir ces mémoires souvent défaillantes, rappelons que c’est un haut fonctionnaire de l&#8217;État nazi, Otto Bräutigam 6) qui rappelait, dans un rapport secret que si la paysannerie et les ouvriers avaient très vite compris que le Reich les considérait «comme objets de ses visées économiques et politiques» et non comme des «partenaires égaux», c’est aussi parce que le pouvoir soviétique avait développé — par l’éducation — la conscience de soi de ces classes sociales &#8211; <em>vom Bolchevismus zu stärkstem Selbstbewusstseins erzogene Arbeiter und Bauer.</em> Le rapport d’un officier du contre-espionnage de la division d’infanterie 75, du 29 mars 1943, qui développait des arguments proches de ceux de Bräutigam, insistait — aussi — sur le haut niveau d’éducation des soviétiques grâce à l’école obligatoire et la possibilité de faire des études, gratis. Il établissait — aussi — un rapport entre le fouet tsariste et le fouet allemand, une habitude que «le bolchevisme avait éradiqué (v<em>ollkommen abgeschafft)</em>» et que les Allemands pensaient pouvoir réintroduire. Ambitieux, cyniques, rapaces, mais pas tous aveugles, ces serviteurs du pouvoir nazi&#8230;<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Mais qui donc a inventé la déportation en Sibérie ? Staline ? À croire que <em>Souvenirs de la maison des morts </em>et<em> Carnet de Sibérie </em>de Feodor Dostoïevski qui passa plus de quatre années en Sibérie, ont disparu des bibliothèques.</span></p>
<blockquote>
<p style="text-align:center;"><strong>*</strong></p>
</blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Au sujet de la <em>rue Française</em> où se trouvait une annexe de la Gestapo, D. n’a rien trouvé. Mais, a-t-elle ajouté, la Gestapo avait dans tout Berlin de nombreuses caves, attestant la «normalité quotidienne des persécutions». Aux yeux de tous.<br />
</span></p>
<blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">1. </span><span style="font-family:verdana,geneva;">Mot à mot: «centre du pouvoir des courts chemins», cf. </span><span style="font-family:verdana,geneva;">Jan Thomas Köhler et Markus Richter</span><span style="font-family:verdana,geneva;">, Haus der Flieger, in: Der Preußische Landtag. Bau und Geschichte, hrsg. v. der Präsidentin des Abgeordnetenhauses von Berlin, Berlin 1993, p. 192.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><span style="color:#800000;"><strong>P.-S</strong>.<strong> 2008</strong>.</span> Pour comprendre en profondeur ce qui se joue dans ces phagocytages successifs (politiques, juridiques, administratifs&#8230;) d&#8217;où émergera l&#8217;État total nazi et un </span><span style="font-family:verdana,geneva;"><span style="color:#000000;">Droit</span></span><span style="font-family:verdana,geneva;"> nouveau — comme réinterprétation des principes conforme  à la vision nationale-socialiste du monde — je renvoie au  remarquable numéro 4, d&#8217;avril 2006 de la revue <a href="http://asterion.revues.org/document480.html">Astérion</a>,  sur LA CRISE DU DROIT </span><span style="font-family:verdana,geneva;"> SOUS LA RÉPUBLIQUE DE WEIMAR ET LE NAZISME. «Les textes composant ce dossier sont issus des deux journées d’étude organisées à l’École normale supérieure Lettres et Sciences humaines de Lyon, les 8 avril et 27 mai 2005, dans le cadre des programmes de formation-recherche du CIERA et des travaux de l’UMR 5206 Triangle &#8211; <em>Action, discours, pensée politique et économique</em>.».</span><span style="font-family:verdana,geneva;"> Cf. en particulier Olivier <a href="//asterion.revues.org/document643.html">Jouanjan,</a> «Justifier l’injustifiable».</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Par ailleurs, il est montré que le primat de l&#8217;exécutif (dont j&#8217;avais noté au passage l&#8217;importance dans la transformation des structures de l&#8217;État par les nationaux-socialistes) appartient à la tradition allemande, l&#8217;État y étant pensé du point de vue administratif </span><span style="font-family:verdana,geneva;">— </span><span style="font-family:verdana,geneva;">et non théorique  comme en France, en Angleterre, (Rousseau, Montesquieu, Hobbes, Locke&#8230;), «En conséquence de quoi, <em>écrit </em></span><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>Michael Stolleis,</em> l</span><span style="font-family:verdana,geneva;">e pouvoir exécutif est, en Allemagne, traditionnellement en avance sur les autres pouvoirs de l’État. Le parlementarisme n’est apparu que tardivement et a conservé jusqu’à aujourd’hui certaines faiblesses. Le moment de l’urgence est en Allemagne le moment de l’exécutif. [...] L’affirmation de la volonté parlementaire et le droit de contrôle prétorien étaient considérés en situation de crise comme des entraves dérangeantes.» Dans ce même article, il soulignait aussi des traits qui m&#8217;ont toujours intriguée,  la fondation métaphysique de l&#8217;État, liée à «une conception chrétienne de la charge et du service (<em>Amts- und Dienstverständnis</em>) très marquée, un rapport éthiquement déterminé à l’autorité. [...] Dans cette perspective, <em>concluait-il</em>, l’État n’est pas un abri de fortune érigé par l’homme, pas un contrat rationnel, mais un être supra-humain, au service duquel chaque individu trouve son accomplissement.», conception qui favorise l&#8217;épanouissement de «différentes formes d’autocratie» comme le notait H. Kelsen, cité par </span><span style="font-family:verdana,geneva;">Michael Stolleis, cf. : «Dans le ventre du Léviathan. La science du droit constitutionnel sous le national-socialisme», <a href="//asterion.revues.org/document643.html">Astérion</a>, Numéro 4, avril 2006. </span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">M. Stolleis appartient à la première génération (1968-1978) qui interrogea le passé ; son interrogation du national-socialisme à travers le Droit ouvrit une brèche dans un champ verrouillé.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Quant à la «réinterprétation du Droit»  (<em>rechtsändernde Auslegung</em>), l&#8217;article de Christian Roques  en éclaire  certains des aspects en se référant aux travaux de B. Rüthers, in «Interprétation de la loi et perversion du droit», idem, Astérion, Numéro 4, avril 2006.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">2. «De fait, il créa à Berlin le centre stratégique du NSDAP pour tout le Reich» écrit son premier biographe VIKTOR REIMANN, <em>cf.</em> R. JOSEPH GOEBBELS, Verlag FRITZ MOLDEN, Wien &#8211; München – Zürich, 1971 [Traduit de l'allemand par MARIANNE GHIRARDI, FLAMMARION, Paris, 1973].<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">3. En 19<strong>41</strong>, Kurt Lehman, livré par la police de Vichy à la Gestapo, </span><span style="font-family:verdana,geneva;">avec son frère Werner, </span><span style="font-family:verdana,geneva;">interrogé à mort le 20 septembre 1941 dans les locaux de la <span style="color:#800000;">rue Prinz-Albrecht</span>, où lui-même fut détenu onze mois, disait avoir vu des officiers russes, anglais et un consul polonais. Dans une grande salle, il avait entrevu une famille entière, le fils de la famille aurait dit durant sa formation militaire, que lors de la dernière guerre, on avait oublié de fusiller un caporal&#8230; </span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">4. Durant la République de Weimar, le palais recevait les hôtes éminents : l</span><span style="font-family:verdana,geneva;">es rois </span><span style="font-family:verdana,geneva;">d&#8217;Afghanistan (1928), d&#8217;Egypte (1929), l</span><span style="font-family:verdana,geneva;">e premier ministre britannique </span><span style="font-family:verdana,geneva;">MacDonald et le ministre des Affaires étrangères (1931)</span><span style="font-family:verdana,geneva;">&#8230;</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">4. </span><span style="font-family:verdana,geneva;">Aire comprise entre la <em>Prinz-Albrecht-Straße, la Wilhelm-Straße et l&#8217;Anhalter-Straße</em>. De la célèbre gare Anhalt ne reste qu&#8217;un portique qui rappelle la présence de l&#8217;ancienne gare, lieu de transit important lors de la déportation des Allemands-Juifs berlinois. La plaque commémorative, toujours vandalisée, a été supprimée.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">5. Un projet démesuré de reconstruction de Berlin, qui participe de la dépossession/déportation des Allemands-Juifs berlinois, dont on doit détruire les appartements.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">6. Haut fonctionnaire, chargé des relations du Ministère de l’Est avec le haut commandement de l’armée, in Ernst KLEE /Willi DRESSEN<em> , »Gott mit uns«. Der deutsche Vernichtungskrieg im Osten, 1939-1945, </em>Unter Mitarbeit von Volker Riess, S. Fischer, Frankfurt am Main, 1989, p. 201-208.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><em><img src="///Users/fliepast/Library/Caches/TemporaryItems/moz-screenshot.jpg" alt="" /></em></p>
<p style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;">✥</span><span style="font-family:verdana,geneva;">✥</span><span style="font-family:verdana,geneva;">✥</span></p>
<p style="text-align:center;"><span style="color:#800000;"><span style="font-family:verdana,geneva;">ANNEXE</span></span></p>
<p style="text-align:center;"><span style="color:#800000;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><br />
</span></span></p>
<p style="text-align:center;"><span style="color:#800000;"><span style="font-family:verdana,geneva;">CRÉATION LEXICALE NAZIE OU LA TRANSPARENCE DES VISÉES<br />
</span></span></p>
<p style="text-align:center;"><span style="color:#800000;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><br />
</span></span></p>
</blockquote>
<p style="text-align:right;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><span style="color:#800000;"><em>&#8230; nommer une chose c’est la transformer</em></span><br />
<span style="color:#800000;">Sartre, <em>La Responsabilité de l’écrivain</em>, Verdier, 1992, p. 17.</span></span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Il n’est pas inintéressant de relever que les changements lexicaux  dans  le processus de dénomination reflètent  avec fidélité l’évolution politique des instances de police  : on est passé de la désignation courante d’une instance du pouvoir exécutif d’un État </span><span style="font-family:verdana,geneva;">— </span><span style="font-family:verdana,geneva;"> la <em>Geheime Staatspolizei</em> &#8211; police secrète d&#8217;État (de Prusse), </span><span style="font-family:verdana,geneva;">intégrée aux structures de l&#8217;exécutif, et qui donc obéit à des règles </span><span style="font-family:verdana,geneva;">— </span><span style="font-family:verdana,geneva;">à des services (<em>-dienst, -amt</em>)  qui suggèrent le multiple des fonctions et recouvrent leurs tâches précises, le terme <em>Sicherheit</em> subsumant tous les services qui peuvent assurer la sécurité du <em>Reich</em> (vivant <a href="http://fpbchb.wordpress.com/category/manuel-dhistoire-nazi/">sous la menace </a>du monde entier à en croire un manuel d&#8217;Histoire de l&#8217;époque).  Le terme <em>Reich</em> (Empire), un terme fétiche-NS, sémantise la fin de l’État fédéral, mais aussi ses visées extensives, le mot désignant moins un espace géographique délimité (Nation) qu&#8217;un espace &#8216;conceptuel&#8217; (<em>Heiliges Römisches Reich deutscher Nation</em>-Saint Empire romain de la Nation allemande <em>; Das Reich Gottes-</em>royaume de dieu, <em>Reich der Kunst, der Dichtung, der Feen&#8230; </em>- champ, domaine de l&#8217;art, de la poésie, monde des fées. Etc.)</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">La police de Prusse est devenue ce &#8220;conglomérat&#8221; au principe de la toute-puissance, réuni dans <em>un seul mot composé de 4 éléments</em>, où l&#8217;instance de police initiale a disparu, la Gestapo n&#8217;étant plus Police secrète, mais instrument de domination. </span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Ce <em>processus d’abstraction</em> sémantique peut être considéré comme spécifique de la désignation dans <em>le discursif </em></span><span style="font-family:verdana,geneva;">(je ne dis pas <em>langue nazie</em>) </span><span style="font-family:verdana,geneva;">de certains hauts responsables NS. Qui n’est pas nécessairement camouflage comme on a tendance à le dire, mais un processus qui permet d’<em>abstraire </em>au point d&#8217;échapper <em>à la représentation<strong> </strong></em>dans les processus de création terminologique; mais aussi dans  le <em>discursif administratif </em>(évident quand ILS décident, à Wannsee, l’extermination des Européens-Juifs, j’y reviens ailleurs). Ce haut degré d&#8217;abstraction n&#8217;est pas sans rapports, me semble-t-il, avec la dimension fantasmatique de la démesure des projets. Langage par ailleurs marqué par une apparente hypertechnicité, une manière de rationaliser le non-rationalisable. <em><br />
</em></span></p>
<blockquote>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em><em>I. Geheime <strong>Staat</strong>s<span style="text-decoration:underline;">polizei </span></em> &#8211; Police secrète d&#8217;État : </em>une instance de l&#8217;appareil d&#8217;État aux fonctions définies par l&#8217;appareil d&#8217;État.  <em><br />
</em></span></p>
<p style="text-align:justify;padding-left:60px;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>II.<strong> SD </strong><br />
<em><span style="color:#0000ff;">Sicherheits</span><span style="text-decoration:underline;">dienst</span> des <strong>Reich</strong>sführers-SS</em> &#8211; service  de la  sécurité du Reichsführer-SS : </em>un service administratif, rattaché à Heinrich Himmler</span><span style="font-family:verdana,geneva;">, son créateur. Phase de transition qui apparaît comme une forme d&#8217;appropriation/privatisation par le chef de la SS, dont le génitif <em>des/du rend compte.<br />
</em></span></p>
<p style="text-align:justify;padding-left:120px;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>III.<strong> RSHA</strong></em></span><span style="font-family:verdana,geneva;"><em><br />
<em><strong>Reichs</strong>/<span style="color:#0000ff;">sicherheits</span>/haupt/<span style="text-decoration:underline;">amt</span>–</em> Administration centrale de la sécurité du Reich, </em>regroupant sept services  (Amt), l&#8217;abstraction techniciste de la dénommination recouvrant ses fonctions exactes</span><span style="font-family:verdana,geneva;">.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">[<em>- amt</em> plus abstrait que <em>-dienst </em>a valeur de <em>charge, fonction,</em> il désigne ici un service administratif gouvernemental d'importance <em>(-haupt-)</em>, mais son ascendance germanique (un très vieux mot de la langue dont la racine s'est perdue) et religieuse (Luther, théologie) charrie un implicite celui d'une<em> noble</em> responsabilité.]</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">R</span><span style="font-family:verdana,geneva;">emarquable exemple de <em>phagocytage sémantique</em> reflétant le <em>phagocytage politique </em>de tout l&#8217;appareil policier par la SS, pour en faire un instrument de domination. Tentaculaire. Mondiale.</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;">Mais, dans le langage commun, seuls </span><span style="font-family:verdana,geneva;"> le terme <em>Gestapo </em>ou son substitut </span><span style="font-family:verdana,geneva;">métonymique <em>Prinz-Albrecht-Straße</em> 8 (le lieu), qui font sens (concrets), sont d&#8217;usage. Ne retenant donc que son contenu répressif, effacé dans RSHA (</span><span style="font-family:verdana,geneva;"><em><em><span style="color:#000000;">Reich<strong><span style="color:#800000;">s</span></strong>sicherheit<strong><span style="color:#800000;">s</span></strong>haupt</span><span style="text-decoration:underline;"><span style="color:#000000;">amt</span>)</span></em></em></span><span style="font-family:verdana,geneva;">, par ailleurs difficilement prononçable avec sa suite de génitifs qui chaînent des abstractions.<br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><br />
</span></p>
</blockquote>
<p style="text-align:right;"><span style="font-family:verdana,geneva;"><em>©féliepastorello-boidi<br />
</em></span></p>
<blockquote>
<p style="text-align:center;"><span style="font-family:verdana,geneva;">✥</span><span style="font-family:verdana,geneva;">✥</span><span style="font-family:verdana,geneva;">✥</span><span style="font-family:verdana,geneva;">✥</span></p>
<p><span style="font-family:verdana,geneva;"><em><br />
</em></span></p></blockquote>
<br />Publié dans Création lexicale nazie/transparence des visées, Günther Weisenborn, Gestapo, Heinrich Himmler, Martin Gropius, Niederkirchnerstrasse, Phagocytage sémantique/phagocytage politique, Prince Albrecht von Hohenzollern, Prinz-Albrecht-Strasse 8, Centrale de la terreur (Zentrale des Terrors), Raul Hilberg, Reinhard Heydrich  <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/gocomments/fpbchb.wordpress.com/1260/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/comments/fpbchb.wordpress.com/1260/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/godelicious/fpbchb.wordpress.com/1260/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/delicious/fpbchb.wordpress.com/1260/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/gofacebook/fpbchb.wordpress.com/1260/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/facebook/fpbchb.wordpress.com/1260/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/gotwitter/fpbchb.wordpress.com/1260/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/twitter/fpbchb.wordpress.com/1260/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/gostumble/fpbchb.wordpress.com/1260/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/stumble/fpbchb.wordpress.com/1260/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/godigg/fpbchb.wordpress.com/1260/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/digg/fpbchb.wordpress.com/1260/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/goreddit/fpbchb.wordpress.com/1260/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/reddit/fpbchb.wordpress.com/1260/" /></a> <img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=fpbchb.wordpress.com&amp;blog=1910555&amp;post=1260&amp;subd=fpbchb&amp;ref=&amp;feed=1" width="1" height="1" />]]></content:encoded>
			<wfw:commentRss>http://fpbchb.wordpress.com/2008/11/15/berlin-prinz-albrecht-strase-8/feed/</wfw:commentRss>
		<slash:comments>0</slash:comments>
	
		<media:content url="" medium="image">
			<media:title type="html">fpbw</media:title>
		</media:content>
	</item>
	</channel>
</rss>
